Le Groupe des Dombes s’attaque en premier lieu à la question de la « coopération » de Marie au salut. « La ‘coopération’ – les guillemets seront de rigueur dans notre texte – signifie que la grâce, qui est toujours première et absolue, non seulement n’est pas exclusive d’une réponse humaine, mais au contraire la suscite et la rend possible, voire y oblige. La réponse active de Marie, son fiat, s’inscrit dans la réceptivité passive de la faveur qui lui échoit, à elle, la ‘toute comblée de grâce’, pour devenir la mère du Seigneur, la theotokos, la mère de Dieu… Un cadeau est certes toujours l’acte d’un donateur, mais il n’est définitif qu’une fois reçu par celui à qui et pour qui il est donné. Le don unit l’un et l’autre en une alliance irréversible. La grâce qui appelle se fait grâce qui permet de répondre… Car il a plu à Dieu de se donner en Christ de telle sorte qu’il soit possible à l’homme de répondre à son amour… A la grâce souveraine de Dieu correspond l’action de grâces du sauvé.
«L’accord fondamental qui a pu être trouvé entre nous est d’autant plus significatif qu’il s’agit du point essentiel : le rapport entre la grâce souveraine de Dieu et la liberté humaine, le salut de Dieu et la nécessaire réponse de son bénéficiaire. La solution proposée est sans équivoque sur le caractère absolu de la grâce élective de Dieu ; elle n’en insiste pas moins sur la réponse humaine qui en est partie intégrante, telle que l’atteste le mystère de l’incarnation» (Marie p. 101-102).
On ne peut qu’être d’accord avec cette formulation qui prend le contre-pied de certaines affirmations de théologiens protestants qui, par réaction contre le « synergisme », mettent l’accent exclusif sur la grâce de Dieu, comme si la réponse de l’homme n’avait aucun rôle à jouer dans notre salut.33 Mais dans la question considérée de la médiation de Marie et de son rôle de co-rédemptrice, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Les citations qui suivent montrent que les théologiens catholiques ont déduit du fiat de Marie toute une prolongation de son rôle actuel dans le salut des hommes – au point que ce salut passe exclusivement par elle. Et là, liés par l’Ecriture, nous ne pouvons plus être d’accord.
33 Voir A. Kuen Naissez de nouveau p. 26-34.
« A partir du 4e siècle, on commence à trouver le titre de Médiatrice chez certains écrivains orientaux… En Occident, il faut descendre à l’époque carolingienne pour le trouver » (G. Miegge La Vierge Marie p. 147). Saint Ambroise est un « exemple de la réserve occidentale dans sa méditation sur Marie au pied de la croix : ‘Jésus n’avait nul besoin d’aide pour nous sauver tous’ ».34 Dans La Cité de Dieu, S. Augustin développait la parole de S. Paul : « Il y a un seul Dieu, et de même aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, un homme : Jésus-Christ » (1 Timothée 2.5). Il consacre quatre longs paragraphes (15-18) à démontrer que « tout autre médiateur entre Dieu et les hommes n’est qu’un démon » (Livre IX, tome II).
34 Groupe des Dombes, art. 26 p. 29.
C’est au 11e siècle que la notion se généralisera « avec Anselme de Canterbury et surtout Saint Bernard, créateur de la dévotion mariale moderne ».
En 1891, le pape Léon XIII, dans son Encyclique Octobri mense, définit ainsi le rôle de Marie : «Absolument rien de cet immense trésor de toute grâce apporté par le Seigneur… rien ne nous est distribué, de par la volonté de Dieu, sinon par Marie. Comme on ne peut arriver au souverain Père que par le Fils, ainsi en quelque façon, on ne peut arriver au Christ que par sa mère » (cité par H. Gras Marie servante du Seigneur p. 86 s.).
Léon XIII dit encore : « Comme personne peut seulement s’approcher du divin Père par sa Mère, ainsi elle est la Médiatrice pour s’approcher du Médiateur » (Denzigner p. 488). La fête de « Notre Dame, Médiatrice de toutes les grâces » est célébrée le 31 mai. Pendant la messe, la prière suivante est récitée : « Seigneur Jésus-Christ, notre médiateur auprès du Père, qui as daigné faire de ta bienheureuse Vierge Mère, notre mère à nous aussi, et la Médiatrice entre toi et nous, accorde par grâce que quiconque vient devant toi pour te demander tes bienfaits puisse obtenir tout ce qu’il demande par elle» (cité par D.F. Wells Revolution in Rome p. 114).
« Etant mère de Dieu, ayant été aimée par Dieu plus que toute autre créature, comme le dira la bulle Ineffabilis Deus de Pie IX (1854), la Vierge est aussi médiatrice universelle de toutes les grâces. L’amour de Dieu pour Marie est tel qu’il lui donna ce qu’il avait de plus cher, son propre Fils. Réciproquement, par le consentement qu’elle donne à l’incarnation rédemptrice, Marie coopère à notre réconciliation avec Dieu (Encyclique Fidentem piumque) » (cité par R. Mehl Du catholicisme p. 82).
En 1876, dans la nuit du 16 au 17 février à Pellevoisin, la Vierge déclare : « Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils ».
Le 2 juillet, elle précisera : « Par moi, Jésus touchera les cœurs les plus endurcis ». Et à Beauraing, le 3 janvier 1933 : « Je convertirai les pécheurs ».
La fête de « Marie médiatrice » a été instituée en 1921 et fixée au 31 mai. L’introït de la Messe de « Marie Médiatrice » applique à Marie le texte de Hébreux 4.16 : « Approchons-nous donc du trône du Dieu de grâce avec une pleine assurance. Là, Dieu nous accordera sa bonté et nous donnera sa grâce pour que nous soyons secourus au bon moment » (le « trône de grâce (thronum gratiae) » étant celui de Marie).
Le Concile de Vatican II applique à Marie le titre de Médiatrice et affirme que « par sa coopération dans l’œuvre du salut des hommes », il y avait « une union de la Mère avec le Fils pour le salut » (DV II, 84).
« Dieu veut que toutes les grâces nous parviennent de la main de Marie et que tous ceux qui se sauvent ne se sauvent que par le moyen de cette divine Mère » (A. de Liguori Le glorie di Maria Rome 1947 vol. I p. 8).
« Aux yeux de Dieu, Marie est le centre de toutes choses… Elle est le centre et la lumière de toute théologie. Sans la lumière de Marie, la théologie est dans les ténèbres, dans l’hérésie. Sans Marie, et si cela n’avait pas été pour Marie, Dieu n’aurait pas créé le monde » (Jean XXIII).35
35 The Communion of saints : Sanctity through the Centuries Still River MA 1967 p. 63.
« Marie nous protège contre le mal et elle nous protège, si l’on ose dire, contre son Fils, comme la mère de famille s’interpose au moment des colères viriles » (A.-S. Serti Manges la Vie catholique 1922).
D’après le Nouveau Testament, le Christ est le seul et unique Médiateur entre Dieu et les hommes (L’apôtre Paul a dit clairement : « En effet, il y a un seul Dieu, et de même aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, un homme : Jésus-Christ » (1 Timothée 2.5 ; cf. Hébreux 9.15 ; Jean 14.6 ; Actes 4.12 ; 1 Jean 2.1).
La Vierge Marie plaide pour nous auprès de Dieu ? L’apôtre Jean nous dit : « Mes chers enfants, je vous écris ceci afin que vous ne péchiez pas. Si, toutefois, il arrivait à quelqu’un de commettre un péché, nous avons un Défenseur auprès du Père : Jésus-Christ le juste. Car il a apaisé la colère de Dieu contre nous en s’offrant pour nos péchés – et pas seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier » (1 Jean 2.1-2).
Le Père Daniélou a bien saisi la différence profonde entre le catholicisme et le protestantisme lorsqu’il écrit : « Si je parcours les divers points, en apparence éloignés les uns des autres, où les protestants rejettent les thèses catholiques : valeur des mérites, culte de la Sainte Vierge, sacrifice de la messe, autorité de la tradition… il me paraît que ce rejet procède toujours de la crainte d’enlever quelque chose à l’unique causalité du Christ dans l’ordre du salut pour la conférer à une créature… La dévotion à la Très-Sainte Vierge et le dogme de la médiation de Marie (paraissent aux protestants) procéder d’une sorte d’idolâtrie par laquelle on attribuerait à une créature ce qui n’est dû qu’à Dieu. Et surtout, c’est là le point essentiel, il leur paraît qu’on institue une double médiation qui retire quelque chose à l’unique médiation du Christ » (« La position catholique » in Protestantisme français Paris, Plon 1945 p. 439). Le Père Daniélou ajoute : « Je pense que nous sommes vraiment au cœur du problème – et que c’est le point où l’esprit protestant et l’esprit catholique s’opposent le plus » (p. 440).
L’argument est encore une raison de « convenance » : « Il était plus convenable qu’à notre rédemption fussent représentés l’un et l’autre sexe, puisque aucun des deux ne manquait à notre corruption. Eve fut un instrument de séduction, Marie de propitiation. Remerciez le Dieu dont la tendre compassion nous a préparé une telle médiatrice près de laquelle vous n’avez rien à appréhender. A tous, elle ouvre le sein de sa miséricorde afin que tous reçoivent de sa plénitude, que le captif y trouve la Rédemption, le malade la guérison, le cœur triste la consolation, le pécheur le pardon, le juste la grâce… » (extraits d’un sermon de St Bernard). Jésus représentait la justice divine, Marie apportait le message de la pure miséricorde de Dieu.
Saint Alphonse de Liguori fut le grand apologète des « gloires de Marie ». Le livre qui porte ce titre fut publié en 1750. Il reste encore aujourd’hui le texte classique de la mariologie moderne. Le 18 mai 1803, le pape Pie VII a confirmé le décret de la S. Congrégation des Rites en déclarant que « tous les écrits de S. Alphonse de Liguori, tant imprimés qu’inédits, avaient été soigneusement examinés conformément à la discipline du Siège apostolique et qu’il n’y avait été trouvé aucun mot susceptible de censure » (Dublin, cal. 1845 p. 167). Il fut canonisé en 1839 puis déclaré par Pie IX Docteur de l’Eglise.
D’après lui, toutes les intercessions des saints doivent passer par Marie, qui les transmet au Fils. « La Vierge a, auprès du Fils, ce privilège d’être très puissante pour demander ce qu’elle veut. La Vierge peut tout ce qu’elle veut au ciel comme sur la terre. Jésus veut honorer cette Mère très chère qui l’a tant honoré dans sa vie, en lui accordant immédiatement ce qu’elle demande et désire. Saint Germain dit à la Vierge : ‘Vous êtes Mère de Dieu, toute-puissante pour sauver les pécheurs’. Saint Bernardin de Sienne ne craint pas de dire que tous obéissent aux ordres de la Vierge, même Dieu. Cela veut dire, en vérité, que Dieu exauce ses prières comme si elles étaient des ordres. Par sa faveur, vous pouvez obtenir toutes les grâces possibles. Le Fils et la Mère du Tout-Puissant sont une même puissance. Dieu a mis l’Eglise non seulement sous le patronage, mais aussi sous la domination de Marie. Il n’y a pas de pécheur aussi grand soit-il, qui puisse se perdre, si Marie le protège. L’intercession de Marie s’exerce aussi après la mort. Elle est l’assurance du pardon, la protectrice des damnés. Notre salut est entre ses mains. Elle est ce trône de grâce auquel l’apôtre nous exhorte de recourir avec confiance (Hébreux 4.16) afin d’obtenir la miséricorde divine.
« L’intercession de Marie est nécessaire puisque Dieu veut que toutes les grâces qu’il nous dispense passent par Marie. Jésus dit de sa mère : ‘Nul ne vient à moi si ma mère ne l’a d’abord attiré par ses prières’ et si Marie ‘est pour nous, qui sera contre nous ?’. Si Marie ne prie pas pour nous, aucun des saints n’osera prier. Mais si elle prie avec nous, tout le paradis priera avec elle ».
« On peut dire de Marie : Elle nous a tant aimés qu’elle nous a donné son Fils unique » (S. Alphonse de Liguori, citant S. Bonaventure – et plagiant Jean 3.16).
« Marie, pour sauver nos âmes, se contenta d’offrir à la mort la vie de son fils… en sorte que, par ses douleurs, elle nous enfanta à la vie éternelle et qu’ainsi nous puissions nous appeler tous : fils des douleurs de Marie » (Vol. I p. 23).
Le chrétien évangélique qui connaît bien sa Bible est frappé du détournement sur Marie de versets qui se rapportent à Jésus. Pour des catholiques moins familiers de l’Ecriture, la référence biblique donne l’impression que la Parole de Dieu accrédite pleinement la place de Marie dans la piété – d’autant plus que rien n’avertit que la citation se réfère à Jésus et non à Marie.
Nino Tirelli, qui avait été prêtre et moine, dit : « Par ma propre expérience de prêtre, je sais que tout ce que la Bible dit de Jésus, l’Eglise romaine le répète en l’appliquant à Marie. Quand j’étais au couvent, je possédais un ‘psautier marial’ de S. Bonaventure, Docteur de l’Eglise) composé des 150 psaumes de la Bible, mais où le nom de l’Eternel est remplacé par celui de Marie. C’est ainsi qu’au lieu de lire : ‘l’Eternel est mon berger’, on y lit : ‘Marie est mon berger’. Je possède une ‘Imitation de Marie’ en opposition à la classique ‘Imitation de Jésus-Christ’… En somme, non seulement, Marie est au premier plan, mais, dirais-je, elle est au plan supérieur» (cité par L. Shigo Christ est-il divisé ? p. 6).
Les litanies de la Vierge demandent de prier : « Demeure du Saint-Esprit, priez pour nous ». Mais la demeure du Saint-Esprit, c’est le cœur de chaque racheté de Jésus-Christ.
La litanie continue : « Porte du ciel, priez pour nous ». Mais la seule porte du ciel, c’est Jésus qui a dit : « Je suis la porte ».
« Etoile du matin, priez pour nous ». Mais l’Ecriture sainte se termine par ces mots : « Moi, Jésus, je suis l’Etoile brillante du matin » (Apocalypse 22.16 ; cf. 2 Pierre 1.19). (D’après A. Antomarchi Rome face à l’Evangile p. 224-225).
Liguori rassemble – sans trop d’esprit critique – toutes les légendes qui montrent la puissance de Marie : un chevalier allait toutes les nuits faire ses dévotions à la Vierge dans une chapelle. Sa femme le soupçonnait de lui être infidèle et elle se donna la mort. Par l’intercession de la Vierge, elle ressuscita. Liguori rapporte l’histoire d’un oiseau que l’on avait dressé à répéter les mots AVE MARIA. Un épervier survint, se préparant à l’emporter. « Ave Maria » dit l’oiseau effrayé. Et l’épervier tomba mort. « Le Seigneur a voulu nous faire comprendre par là, dit Liguori, que si un oiseau sans raison est délivré par l’invocation du nom de Marie, combien plus serons-nous délivrés des assauts de Satan par cette invocation » (Vol. I p. 58).
« Il suffit d’un Ave Maria récité chaque jour – même machinalement et sans y penser – pour assurer la protection contre les ruses du diable. Une femme vivant dans le péché avec un homme adultère récitait chaque jour un Ave Maria ». La Vierge protégeait les deux qui l’honoraient et refusait les protestations de l’épouse trahie. En fin de compte tout le monde se convertit à une fervente dévotion à la Vierge.
« Nous serons exaucés plus promptement en invoquant le saint nom de Marie qu’en invoquant celui de Jésus-Christ, parce que Jésus est un juge auquel il appartient de punir, tandis que Marie est une patronne pleine de miséricorde… Marie est plus clémente que Jésus-Christ, plus familière avec les pécheurs » (S. Alphonse de Liguori).
La réédition régulière de ce livre depuis le 18e siècle témoigne de la place qu’occupe la piété mariale dans le catholicisme pour faire contrepoids à la notion d’un Dieu Juge sévère et d’un Christ inaccessible.36
36 D’après G. Miegge La Vierge Marie chap. VII p. 143-168 : « La Mère miséricordieuse ».
« Un des points majeurs du contentieux doctrinal entre protestants et catholiques sur Marie concerne certainement l’affirmation catholique selon laquelle celle-ci a ‘coopéré’ au salut de l’humanité… La difficulté mariale n’est ici que l’illustration d’un problème très fondamental » (Groupe des Dombes Marie art. 207).
Dans sa Dogmatique, Karl Barth a taxé d’hérésie la mariologie catholique à cause de cette coopération de Marie au salut : « Tout essai de faire de sa personne l’objet d’une attention spéciale, de lui prêter dans l’histoire du salut un rôle indépendant, fût-il tout relatif, est une atteinte portée au miracle de la révélation ; car on tend ainsi à faire dépendre ce miracle non seulement de Dieu, mais supplémentairement, de l’homme et de sa réceptivité. Or, dans le Nouveau Testament, c’est exactement l’inverse qui se produit… Le NT ignore tout d’une gloire qui ‘rejaillit’ sur l’homme gracié et réceptif ».37
37 Dogmatique vol. 1, t. II § 15, Genève, Labor & Fides 1954 p. 129-130 cité par le Groupe des Dombes Marie p. 109.
« Devant cette contestation radicale, poursuit le Groupe des Dombes, il faut reconnaître d’abord que bien des théologiens catholiques se sont avancés sur une pente dangereuse et ont contribué à un usage abusif des termes de co-rédemption et de médiation à propos de Marie. L’expression même de ‘co-rédemption’ est objectivement fautive, car elle donne à penser que le rôle de Marie est du même ordre que celui du Christ. Vatican II l’a intentionnellement abandonnée; elle n’a jamais reparu dans les textes officiels. Elle doit être délibérément laissée de côté » (Marie p. 111).
« Marie a coopéré par la réponse de sa foi, comme tout être justifié, à travers son obéissance, sa maternité, toutes ses œuvres de ‘servante’, dont son intervention à Cana » (Groupe des Dombes Marie art. 226).