Marie dans l’Évangile et dans l’Histoire

L’Immaculée Conception

Tertullien (mort en 220) s’est élevé contre la légende qui attribuait à la Vierge une naissance miraculeuse. La doctrine du péché originel n’a commencé à se formuler de façon précise qu’avec Augustin. C’est là que l’on s’est demandé si la Sainte Vierge devait aussi être considérée comme soumise à ce péché. Pélage, l’adversaire d’Augustin, prétendait que « la piété nous contraint de proclamer exempte de péché la Sainte Vierge », alors qu’Augustin enseignait que Marie avait reçu la vie physique « de la descendance viciée d’Adam et, pour cette raison, elle est soumise à la loi commune de la mort », tandis que le Christ est né sans péché « de la chair de péché de sa mère » (De Peccatorum Meritis II, 24) ; « Marie, issue d’Adam, mourut à cause de son péché ». Dans son Sermon sur le Psaume 2, il refusa d’exempter Marie du péché originel. La doctrine de l’immaculée conception de Marie fut contredite pas Chrysostome, Eusèbe, Ambroise, Anselme et la plupart des théologiens du Moyen Age, y compris S. Thomas d’Aquin, S. Bonaventure et les papes Grégoire le Grand et Innocent III. Pourtant, cette doctrine est réputée être basée sur « le consentement unanime des Pères ».

« On doit attendre l’époque carolingienne pour que soit clairement exprimée l’idée que Marie est exempte de la condamnation liée à la chute originelle » (G. Miegge La Vierge Marie p. 118). Mais l’idée suscita encore des oppositions importantes de la part de personnalités dirigeantes de l’Eglise. Anselme de Canterbury dit que Marie a non seulement été conçue dans le péché, mais qu’elle y est née comme tous les fils d’Adam.

Le premier protagoniste de l’idée que Marie était née sans être entachée par le péché originel fut un moine bénédictin britannique du 12e siècle : Eadmer. Anselme de Cantorbéry, Bernard de Clairvaux, Pierre Lombard, St. Bonaventure et St Thomas d’Aquin s’opposèrent fortement à cette innovation. Au 14e siècle, Duns Scot (le « docteur marial ») élabora la théorie ; les Franciscains la défendirent contre les Dominicains, mais il fallut attendre le 19e siècle pour qu’elle obtienne le sceau papal officiel.

Comme pour toute la mariologie, la piété populaire et la liturgie ont précédé la définition dogmatique. En 1140, quelques chanoines de Lyon ont institué une fête en l’honneur de l’immaculée Conception de Marie. Ils furent vivement repris par Bernard de Clairvaux – pourtant un ardent promoteur du culte de la Vierge.43 Il prévenait ses contemporains que « s’ils exemptaient Marie du péché originel, ils seraient obligés, en bonne logique, d’en exempter ses parents, puis les parents de ceux-ci et ainsi de suite, de génération en génération ! » (cité par E. Saillens Nos vierges noires, leurs origines Paris 1945 p. 246).

43 Voir dans G. Miegge La Vierge Marie p. 119-122 la citation presque intégrale de la lettre que St. Bernard écrivit aux chanoines de Lyon. Voir aussi p. 123ss les objections de St Thomas d’Aquin. « Telle est l’opinion pratiquement unanime de saint Bernard, saint Thomas d’Aquin et de saint Bonaventure. les plus grands esprits des 12e et 13e siècles : Marie a été sanctifiée dans le sein maternel. On peut le croire bien que l’on n’en ait aucune preuve biblique ni patristique, mais elle n’a pas été conçue sans péché » (Miegge p. 126-127).
Quelle différence ? « La sanctification dans le sein maternel assimile Marie à d’autres cas analogues ou supposés tels, et respecte intégralement, en sa personne, la loi universelle du péché et de la rédemption. L’Immaculée Conception brise cette assimilation et introduit, en ce qui concerne Marie, un élément de nouveauté absolue».

En 1477, le pape Sixte IV évoque dans sa Constitution Cum Praeexcelsa, « l’admirable conception de la Vierge immaculée ». En 1661, le pape Alexandre VII confirme et officialise le culte de l’immaculée Conception dans un texte rédigé à la demande de Philippe IV, roi d’Espagne. Il y dit que beaucoup de fidèles pensent qu’elle a été « pleinement préservée intacte de la tache du péché originel. Dans cet esprit, ils honorent et célèbrent solenellement la fête de sa conception ».

St Thomas d’Aquin exprime son objection à l’idée d’une immaculée conception dans sa Somme Théologique : « Si, d’une façon quelconque, la bienheureuse Vierge Marie avait été sanctifiée avant l’animation, elle n’aurait jamais encouru la souillure du péché originel. Elle n’aurait donc pas eu besoin de la Rédemption et du salut qui viennent de Jésus-Christ, ce qui est inadmissible, puisque Jésus-Christ est le Sauveur de tous les hommes ».

La discussion se prolongera encore pendant des siècles, les Franciscains soutenant l’immaculée Conception, les Dominicains s’y opposant, les uns et les autres s’accusant mutuellement d’impiété et d’hérésie, les visions de sainte Brigitte appuyant les Franciscains, celles de Sainte Catherine de Sienne les Dominicains. « Au Concile de Trente, Franciscains et Jésuites firent une tentative pour obtenir la définition de l’immaculée Conception, mais les légats du pape firent échouer cette tentative, de crainte qu’il ne se produisît un schisme » (Miegge p. 134).

En attendant, le culte de l’immaculée Conception ne cessait de s’étendre avec l’appui des papes Alexandre VII et Clément XI (en 1661 et 1708). Benoît XIV chercha à concilier les opinions en établissant une distinction entre la conception active et la conception passive de Marie, la première se rapportant au premier instant de la conception, la seconde au moment où l’Esprit entre dans l’embryon.44

44 Miegge dit à ce sujet que « l’Eglise a oublié depuis longtemps le principe selon lequel il est parfois téméraire de vouloir savoir ce que l’on peut ignorer sans danger. Toute la mariologie, surtout le thème de la virginité perpétuelle et celui de l’immaculée Conception, sont imprégnés d’une curiosité indiscrète, particulièrement troublante chez des personnes qui font profession de virginité physique, et qui devraient considérer la virginité des pensées comme la vertu chrétienne par excellence » (p. 137).

En 1854, après consultation des évêques, le pape Pie IX définit le dogme de « l’immaculée Conception » dans sa bulle Ineffabilis Deus : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles ».

« S’il en était, ce qu’à Dieu ne plaise, qui auraient la présomption d’avoir des sentiments contraires à ce que nous venons de définir, qu’ils sachent très clairement qu’ils se condamnent eux-mêmes par leur propre jugement, qu’ils ont fait naufrage dans la foi et se sont séparés de l’unité de l’Eglise, et que, de plus, par le fait même, ils encourent les peines portées par le droit s’ils osent manifester par parole, par écrit ou par quelque signe extérieur, ce qu’ils pensent intérieurement ». Au moins, c’est clair : qui ne croit pas à l’immaculée Conception, non seulement ne fait plus partie de l’Eglise catholique, mais a « fait naufrage dans la foi » c.-à-d. qu’il a perdu le salut. Avant 1854, il était sauvé tout en ne croyant pas à l’immaculée Conception de la Vierge, après cette date, il ne l’était plus.

« La croyance à l’immaculée Conception n’est, en somme, que l’aboutissement normal de la croyance à la parfaite sainteté, à l’absolue pureté de la sainte Vierge, exigée par la maternité divine… Comme Eve avait été créée dans l’innocence parfaite et élevée à l’état de grâce, avant le péché originel, il était assez naturel que, poussant jusqu’au bout la comparaison entre Eve et Marie, on en conclût que Marie, comme Eve, avait été créée dans la parfaite innocence et donc avait été exempte du péché d’origine… Il n’y avait qu’un pas à faire pour affirmer explicitement que Marie est mère de tous les hommes dans l’ordre surnaturel, comme Eve est mère de tous les hommes dans l’ordre naturel » (Mgr Besson, évêque de Lausanne, Fribourg et Genève, La Sainte Vierge Genève 1942).

« Au long des siècles, l’Eglise a pris conscience que Marie, ‘comblée de grâce’ par Dieu (Luc 1.28), avait été rachetée dès sa conception. C’est ce que confesse le dogme de l’immaculée Conception, proclamé en 1854 par le Pape Pie IX… Plus que toute autre personne créée, le Père l’a ‘bénie par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ’ (Ephésiens 1.3). Il l’a ‘élue en Lui, dès avant la fondation du monde, pour être sainte et immaculée en sa présence, dans l’amour’ » (Jean-Paul II Catéchisme de l’Eglise catholique art. 491-492). On a noté l’application à Marie (avec un changement du masculin pluriel au féminin singulier) de déclarations que l’apôtre Paul applique à tous les chrétiens.

Avec la doctrine de l’immaculée Conception est née celle qui affirme que Marie n’a jamais commis de péché durant toute sa vie. Elle ne pouvait pas pécher car l’un de ses attributs était l’impeccabilité. Pourtant, Marie a appelé Dieu son « Sauveur » (Luc 1.47). Si elle avait besoin d’un Sauveur, c’est qu’elle se reconnaissait pécheresse comme tous les humains.

Le sacrifice que Marie a offert après la naissance de Jésus était un sacrifice pour le péché (Lévitique 12.6ss). Pourquoi l’a-t-elle offert si elle était sans péché ? L’Eglise catholique a d’ailleurs institué une « fête de la Purification de la Vierge », mais si elle était née sans péché, en avait-elle besoin ?

Le Dictionnaire de théologie catholique consacre 373 colonnes à l’immaculée Conception. Dans la rubrique : « L’Immaculée conception dans la Sainte Ecriture », l’abbé Bellamy dit: « Des auteurs graves, d’illustres défenseurs de la foi catholique, ont pensé que la révélation écrite ne fournissait rien, ou du moins rien de solide en faveur du glorieux privilège. Petau, indiquant les raisons qui lui font admettre la pieuse croyance, ne fait même pas mention de la preuve scripturaire (De incarna. Verbi 1. XIV, c. II). Bellarmin dit dans un Votum émis devant Paul V en 1617 : In scripturis nihil habemus… Mgr Malou, dans L’immaculée conception Bruxelles 1857 t. I p. 242 : ‘Disons-le sans détour : de tous les arguments que les défenseurs de ce privilège ont fait valoir, ceux qu’ils ont tirés de l’Ecriture sainte ont été tirés avec le moins de critique et d’exactitude. Trop souvent on a allégué, sans jugement et pour ainsi dire au hasard, une foule de textes complètement étrangers au sujet’. La conception immaculée de la Mère de Dieu a été définie… comme une vérité divinement révélée… Le dépôt de la révélation étant, d’après les principes de la foi catholique, contenu tout entier dans la Sainte Ecriture et la tradition apostolique ». Dans ce cas, comme la Sainte Ecriture est muette, tout le dogme repose sur la tradition. (Tome VII/1 col. 848-849)

« Le dogme catholique remonte d’une génération dans la préservation du péché originel. Comme si la grâce avait besoin d’une assurance première en la personne de celle qui serait la mère du Sauveur. C’est dire à quel point règne la confusion entre la sexualité et le péché, puisque la mère elle-même qui sera la Vierge-mère devrait avoir été protégée de toute ‘pollution’ éventuelle en amont » (M. Leplay Marie… p. 65).

« On ne comprend pas pourquoi la grâce aurait besoin de prendre son élan ou du recul par rapport à la conception virginale du Christ lui-même» (M. Leplay Ibid. p. 37).

L’Immaculée Conception mettrait Marie en-dehors de notre humanité. C’est pourquoi, dans sa réflexion sur elle, le Groupe des Dombes commence par affirmer que « Marie participe pleinement à ce monde de la création ». Elle n’est pas « une femme séparée des humains » mais « une femme de notre monde, une femme qui, comme beaucoup d’autres, a connu la double condition d’épouse et de mère » (art. 124).

Des théologiens catholiques avouent franchement : « La révélation concernant Marie, telle qu’elle fut faite aux premiers chrétiens, ne contient pas l’assertion explicite de l’immaculée Conception, mais la laisse présumer et prédispose l’esprit à la saisir » (E. Neubert Maria nel dogma p. 82).

L’un des deux seuls textes bibliques invoqués pour justifier le dogme de l’immaculée Conception est le protévangile de Genèse 3.15 qui promet à la postérité de la femme d’écraser la tête du Serpent. Mais ce n’est pas à une femme que cette promesse fut faite, mais à sa postérité, c.-à-d. au Christ. C’est lui qui a vaincu le diable par sa mort sur la croix. L’autre texte est la salutation de l’ange contenant les mots « pleine de grâce » (d’après la version de Jérôme imposée à tous les traducteurs catholiques). On en a déduit : elle peut seulement être « pleine de grâce » parce qu’elle est sans péché. La traduction authentique : « graciée, ayant obtenu grâce » implique au contraire des péchés remis par grâce.

Lorsque Paul déclare qu’il « n’y a pas de juste, pas même un seul » (Romains 3.10) et que « tous les hommes ont péché » (Romains 5.12), il ne dit pas « sauf la sainte Vierge ». Saint Ambroise disait : « Jésus est le seul que les filets du péché n’ont pas enveloppé ».

« Le Christ est mort pour nos péchés, alors que nous étions encore ennemis de Dieu. Mais Marie, dès sa conception, a cessé d’être ennemie de Dieu, elle est pleinement réconciliée avec Dieu. Pour elle, la croix de Jésus-Christ est vaine. On conçoit donc qu’elle n’ait pas à vivre de la foi et attendre le jour du jugement » (R. Mehl Du catholicisme p. 89). Le dogme de l’Assomption découle en droite ligne de celui de l’immaculée Conception. « De toute façon, poursuit Mehl, elle est étrangère à cette histoire du salut, parce qu’elle est étrangère à notre humanité. Le mystère s’épaissit pour nous : si Dieu avait, comme il est censé l’avoir montré dans la Vierge Marie, d’autres moyens pour sauver l’humanité que la Croix, pourquoi n’y a-t-il pas eu recours ? L’Ecriture sainte ne nous montre-t-elle pas que la voie de l’incarnation et de l’abaissement a été la seule voie choisie par Dieu ? »

L’ex-abbé Louis Vogel demande : « Pourquoi donc Marie serait-elle née sans le péché originel ? Pourquoi Dieu le Père l’aurait-il préservée de ce péché ? Et pour nous autres, il a dû sacrifier son Fils bien-aimé ? » (Du dogme catholique à la foi biblique p. 136).

« L’Immaculée conception concerne le Fils et non la mère » (G. Racine).

« Le soupçon protestant est bien qu’ici, de manière tangible, on fait passer Marie de son état de créature à racheter à un statut parallèle à celui de son Fils, né sans péché et monté au ciel » (Le Groupe des Dombes Marie p. 102).

Cette affirmation d’une conception sans péché qui aurait donné à Marie un statut particulier « a pourtant été combattue durant des siècles, précisément pour garantir l’humanité de Marie qui, comme toute créature, devait être rachetée du péché originel, le salut du Christ étant, sans exception, nécessaire à tous » (Id. p. 103).

« Dans la définition du pape, la doctrine de l’immaculée Conception est dite : ‘vérité révélée’. Affirmation grave et risquée, en présence du silence total des Saintes Ecritures et de la plus ancienne tradition… On doit donc dire que le critère de la révélation n’est pas ce qui est effectivement contenu dans l’Ecriture, mais ce que l’Eglise décrète comme devant y être contenu, parce que c’est conforme à sa propre foi. Il est clair que n’importe quelle innovation pourra, dans ce cercle vicieux, être définie comme vérité révélée» (G. Miegge La Vierge Marie p. 138-139).

La définition de ce dogme servit en quelque sorte de test pour la définition de l’infaillibilité papale qui fut proclamée quelques années plus tard, en 1870.

« L’objection (protestante) ne vient pas seulement de ce que le dogme de l’immaculée Conception n’est pas, pour les protestants, attesté par l’Ecriture, mais de ce que sa motivation fondamentale paraît être en contradiction avec la révélation biblique » (Groupe des Dombes art. 267).

« Pour les Eglises issues de la Réforme, le don de Dieu à Marie précède assurément le moment du fiat, mais il n’est pas théologiquement nécessaire de remonter, à partir de là, jusqu’à l’affirmation d’une sainteté qui aurait été communiquée à Marie dès sa conception même : outre que cette affirmation n’a pas de fondement scripturaire, elle ne fait pas pleinement droit à une juste compréhension de la grâce divine et de l’œuvre du Christ… La doctrine de l’immaculée Conception risque toujours d’arracher Marie au commun de la condition humaine, du fait que, selon cette doctrine, elle est la seule créature à être dès le début préservée de la faute originelle » (art 273).

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant