Marie dans l’Évangile et dans l’Histoire

L’Assomption de la Vierge

L’origine de la doctrine de l’Assomption se trouve dans une légende apocryphe contenue dans le livre Gloria Martyrum écrit par Grégoire de Tours en France au 6e siècle. Ce livre raconte que Marie était couchée mourante, entourée par les apôtres. Jésus apparut avec ses anges, remit l’âme de Marie aux soins de l’ange Gabriel et fit disparaître son corps dans un nuage.

Le théologien catholique E. Neubert avoue : « Nous ne possédons pas de documents sûrs qui puissent nous informer sur la croyance des premiers chrétiens en l’Assomption de Marie » (Maria nel dogma p. 174). En effet, si l’ascension de Marie au ciel avait eu lieu, elle aurait été relatée dans les Actes des apôtres ou dans leurs épîtres. Un événement aussi exceptionnel n’aurait pas été passé sous silence. Ou alors, du moins leurs successeurs, les Pères de l’Eglise, l’auraient mentionné. Mais silence complet pendant des siècles ! « Jamais le recours aux Ecritures n’avait été aussi réduit et aussi pauvre » (R. Mehl Du catholicisme p. 85).

Selon Eusèbe, la mère du Sauveur mourut en l’an 48 après J.-C. Sa tombe se trouverait à Jérusalem (Cours d’histoire du Dr Marx, professeur au grand séminaire de Trêves p. 50).

Pendant longtemps, on ne tira guère de conséquence de la définition de Marie comme « mère de Dieu ». Un siècle après le Concile d’Ephèse, on institua la célébration de la naissance de Marie (le 8 septembre) et celle de sa conception (le 8 décembre). Comme les fêtes des martyrs étaient toutes célébrées le jour de leur mort, c.-à-d. de leur montée au ciel et qu’on leur assimila Marie, il était naturel que l’on institue aussi une fête lors de son « assoupissement » (koimesis). Car, dès cette époque, certains se posaient la question : était-elle réellement morte ou avait-elle été enlevée vivante comme Hénoch et Elie ? Etant donné l’éminente dignité de Marie, mère de Dieu définie par le Concile d’Ephèse, il paraissait impossible que son corps ait connu la corruption du tombeau. Jusqu’au 6e siècle en Orient et jusqu’au 7e en Occident, on célébrait la fête de la Dormition de la Vierge qui impliquait sa mort.

Vers le milieu du 5e siècle commencèrent à circuler des récits apocryphes sur le Transitus de la Vierge Marie. Ces récits se sont étoffés jusque vers le 9e siècle d’une multitude de détails fantaisistes et se sont partagés entre deux versions : soit le corps et l’âme de Marie ont été transportés ensemble au ciel, soit l’âme seule est élevée à la gloire céleste, le corps restant incorruptible sur terre. Pendant tout le Moyen Age, la discussion a oscillé entre ces deux options.

La fête et la doctrine de l’Assomption de la Vierge passèrent de l’Orient à l’Occident vers la fin du 8e siècle sous les noms de Dormitio, Depositio, ou Pausatio. A partir du 6e siècle en Orient, et du 7e à Rome, on a institué une fête de la « dormition de la Vierge », reconnaissant par là qu’elle était morte. Le nom Assomption employé parfois ne comportait pas encore l’idée d’une translation du corps au ciel sans passer par la mort. Sur le tympan du portail sud de la cathédrale de Strasbourg, une sculpture témoigne de l’état de la doctrine au 12e siècle ; on y voit en effet une représentation de l’enterrement de la Vierge.

Il faudra attendre le 19e siècle pour que le dogme de l’Assomption progresse vers sa définition officielle. En 1863, la reine Isabelle d’Espagne lança une pétition pour demander au pape de définir ce dogme. Il lui répondit que « le moment n’était pas encore venu ». De 1920 à 1940, on rassembla plus de 8 millions de signatures en faveur de ce dogme (dont seulement 137 390 en France !). Pour qu’une croyance puisse être définie comme dogme de l’Eglise, il lui faut réunir trois conditions : une base biblique, l’accord de la plus ancienne tradition et la valeur théologique.

Le dogme de l’Assomption est le fruit d’une argumentation théologique «&nbs;le corps qui a porté et enfanté virginalement le Verbe incorruptible de Dieu n’a pas pu connaître la corruption de la mort charnelle » (Groupe des Dombes art. 254).

Le grand Dictionnaire de théologie catholique consacre 372 colonnes au dogme de l’Assomption. Ses articles commencent toujours par un exposé des preuves de la doctrine : 1° Ecriture sainte : « Disons tout de suite qu’elle ne fournit aucune preuve décisive et explicite de l’assomption ». Au dire de certains théologiens, Luc 1.28 « L’ange entre chez elle et lui dit : – Réjouis-toi, toi à qui Dieu a accordé sa faveur : le Seigneur est avec toi », fournirait une telle preuve. « Le principe qui domine la question est la plénitude de grâce, gratia plena, et l’excellence des bénédictions dont fut favorisée la sainte Vierge. N’a-t-on pas le droit d’en conclure que la grâce de passer par la mort sans en ressentir les outrages entrait aussi comme élément partiel dans la plénitude où les autres privilèges étaient déjà contenus ? » Donc un raisonnement s’appuyant sur une fausse traduction du texte biblique ! La tradition « nous fournit la seule preuve rigoureuse en l’espèce… Premiers témoignages historiques : 6e et 7e siècles (Grégoire de Tours, qui s’appuie sur une fête de l’Assomption célébrée en Gaule). Y a-t-il des textes antérieurs ? Certains théologiens, désireux sans doute de faire remonter la tradition écrite le plus haut possible, ont eu le tort de s’appuyer sur des textes d’autorité douteuse ou même sûrement apocryphes » (Tome 1/2 Col. 2134).

Miegge dit au sujet des conditions de définition d’un dogme ; « La position de l’Assomption dans la tradition est nulle jusqu’au 5e siècle, puis les traditions sont rares et discordantes. A aucun moment de l’histoire, nous n’avons une vraie unanimité. La position vis-à-vis de l’Ecriture est, si possible, plus désespérée encore » (p. 109). Restent les raisons théologiques « de convenance » : il ne convenait pas que le Christ laisse le corps de sa mère se corrompre dans la tombe ; ses reliques n’ont pas été retrouvées et son immunité quant au péché originel la faisait échapper au « salaire du péché » qu’est la mort.

Il faudra attendre le 1er novembre 1950 pour que l’Assomption de la Vierge Marie « avec son corps et son âme, dans la gloire céleste » devienne pour le catholicisme romain un « dogme révélé ». Dans sa Constitution apostolique Munificentissimus Deus, le pape Pie XII définissait le dogme. Il dit avoir reçu la révélation que le corps de Marie, préservé de la corruption de la mort, a été élevé comme son âme, à la gloire céleste. « Il semble impossible de voir celle qui a conçu le Christ, l’a enfanté, nourri de son lait, tenu dans ses bras et serré sur sa poitrine, séparée de lui après cette vie terrestre, sinon d’âme, du moins de corps ». « Puisque notre Rédempteur est le fils de Marie, il ne pouvait pas… ne pas rendre honneur… à sa bien-aimée mère… Par conséquent, il fallait que le combat livré par la Vierge Marie unie à son fils se terminât par la glorification de son corps virginal… et qu’après avoir vaincu la mort, elle soit élevée en corps et en âme, à la gloire au plus haut des cieux, pour y resplendir comme une reine à la droite de son fils, le roi immortel des siècles (1 Timothée 1.17). Les évêques du monde entier demandent d’un accord presque unanime que la vérité de l’Assomption corporelle de la bienheureuse Vierge Marie dans le ciel soit définie comme un dogme de foi divine et catholique, cette vérité qui s’appuie sur l’Ecriture sainte, qui est enracinée dans le cœur des fidèles, manifestée depuis les temps les plus reculés par le culte de l’Eglise, dans le plus parfait accord avec les autres vérités révélées… Si quelqu’un osait volontairement mettre en doute ce quia été défini par nous, qu’il sache qu’il a totalement abandonné la foi divine et catholique».45

45 D’après le texte plus complet reproduit dans H. Gras Marie, servante du Seigneur p. 90-92.

Or, comme nous l’avons vu affirmé par les théologiens catholiques eux-mêmes, l’Ecriture est muette à ce sujet, la tradition ne remonte pas plus haut que le 6e siècle et jusque vers la fin, des théologiens catholiques ont manifesté leur réticence au sujet de la proclamation de ce dogme. Se basant sur sa définition, le pape Paul VI a affirmé que Marie « continue au ciel son rôle maternel à l’égard des membres du Christ, en coopérant à la naissance et au développement de la vie divine dans les âmes des rachetés ». Le pape Jean-Paul II résume sa théologie mariale par la formule :« Tout par Marie ».

« La Vierge immaculée, préservée par Dieu de toute atteinte de la faute originelle, ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut enlevée corps et âme à la gloire du ciel, et exaltée par le Seigneur comme la Reine de l’univers, pour être ainsi plus conforme à son Fils, Seigneur des seigneurs, victorieux du péché et de la mort. L’Assomption de la Sainte Vierge est une participation singulière à la Résurrection de son Fils et une anticipation de la résurrection des autres chrétiens » (Jean-Paul II Catéchisme de l’Eglise catholique art. 966).

L’assimilation de l’Assomption à l’Ascension de Jésus « risque d’être associée à la croyance selon laquelle la Vierge n’aurait pas connu la mort – ce qui n’est nullement affirmé dans la définition du dogme » (art. 260), mais semble impliqué dans la croyance populaire.

« C’est toujours l’argument de convenance qui joue (‘il ne serait pas convenable que Marie, en raison de son intimité avec son Fils, fût par la mort séparée de lui sinon dans son âme du moins dans son corps’). Mais l’argument majeur est le vœu de l’Eglise universelle et le sentiment presque unanime des évêques… Au lieu que l’Eglise, confrontée avec l’Ecriture sainte, soit appelée à confesser sa foi telle que l’Ecriture la lui présente, l’Eglise romaine se prévaut de l’assistance du Saint-Esprit pour déclarer de foi toutes les conclusions qu’une logique lui propose dans l’argument de convenance » (R. Mehl Du catholicisme p. 86).

L’ex-abbé alsacien Louis Vogel dit, à propos du dogme de l’Assomption : « Ce dogme est enseigné et cru aujourd’hui dans la cathédrale de Strasbourg : à l’intérieur de la cathédrale… à l’extérieur, près de la porte d’entrée sud se trouve un grand relief en pierre représentant la mort de Marie et son enterrement » (Du dogme catholique à la foi biblique p. 136).

« La promulgation papale du dogme de l’Assomption de la bienheureuse Vierge Marie est l’événement religieux le plus significatif depuis la Réforme » disait C.E Jung, car elle marque la résurgence du « principe féminin » dans la religion, principe qui avait bien trop longtemps été réprimé par le Jéhovah du judéo-christianisme. Le culte de Marie est directement lié à celui des déesses des anciens Babyloniens et de leurs successeurs (Ishtar, Astarté, Aphrodite, Vénus).46

46 V. Brome Jung Paladin 1978 p. 254.

Michel Leplay appelle l’immaculée Conception et l’Assomption « deux dogmes malheureux », le deuxième étant une conséquence logique du premier : si Marie fut sans péché, elle ne pouvait pas passer par la mort, puisque « le salaire du péché, c’est la mort » (Romains 6.23). Il est significatif que Max Thurian, théologien de Taizé, désireux de rapprocher le protestantisme du catholicisme, n’évoque ni l’un ni l’autre.

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