Henry Milans, né dans une famille chrétienne nombreuse des Etats-Unis peu avant la guerre de Sécession, manifesta tôt son besoin d’indépendance. Dès sa sortie de l’école, il fut pris par deux passions : la typographie et l’alcool. Apprenti dans une imprimerie, il subit l’influence néfaste des ouvriers qui l’invitèrent au café où il prit l’habitude d’aller boire « un petit verre ». Engagé comme typographe au Washington Post, il dépensait tous les mois sa paie en beuveries dans les cabarets d’où il fut souvent ramené ivre mort à la maison. Avant l’âge de vingt ans, il fit sa première crise de delirium tremens.
Son besoin d’indépendance le poussa à New York où il trouva plusieurs emplois dans des imprimeries. Il devint reporter d’un hebdomadaire qui, sous son impulsion se doubla bientôt d’un quotidien remarqué. Mariage, engagement par un grand quotidien, succès sur toute la ligne. Malheureusement, ses nombreuses sorties le mirent en contact avec un milieu qui fit revivre en lui son ancienne passion. Après une semaine d’absence, il fut ramené chez lui complètement ivre. Bien souvent, il promit à sa femme de ne plus boire, mais la tentation était plus forte que ses résolutions. Pendant ses périodes de sobriété, sa puissance de travail et son talent le firent remarquer par un grand journal new-yorkais, le Daily Mercury dont il finit par devenir rédacteur en chef. Pendant deux ans, le tirage du quotidien monta en flèche, cependant sa passion ne passa pas inaperçue et, après un sévère avertissement, il fut renvoyé après une nouvelle chute. Il eut de la peine à trouver un autre emploi. Un patron eut pitié de lui et le prit à l’essai. Il fit tous ses efforts pour résister à la tentation et remonta péniblement la pente… pour se retrouver une nouvelle fois vaincu par sa passion. Un homme d’affaires accepta de s’associer à lui pour monter une petite imprimerie indépendante. Moins d’un an après, ce fut le succès : l’entreprise occupa deux étages d’un grand bâtiment et tourna à plein rendement. Mais son vice le reprit et il fut de plus en plus souvent livré à l’hôpital dans un état désespéré.
Après le départ de sa femme, c’est la chute libre jusqu’au fond de l’abîme : dormant sous les ponts ou sur les bancs des places publiques. Il fut ramassé un jour par la police dans le ruisseau d’un bas quartier de New York et livré à l’hôpital. Là il entendit un professeur de l’université dire aux étudiants qui l’accompagnaient : « Cet homme est incurable. Il mourra comme il a vécu : en misérable ivrogne. Vous avez devant vous un déchet humain pour lequel la médecine ne peut plus rien ». Une semaine plus tard, il fut rejeté à la rue.
Ce même jour, l’Armée du salut lançait une « Croisade pour le sauvetage des alcooliques ». L’offre d’un repas gratuit amena Milans dans la salle de l’Armée. Il entendit le témoignage de buveurs sauvés, mais cela ne le toucha guère. A toute invitation, il opposait le diagnostic du professeur : « Incurable ». Néanmoins l’atmosphère agréable de cette salle chaude et claire l’attirait. Il y retourna le lendemain soir, mais se sauva au moment de l’appel. On le rattrapa pour lui témoigner qu’on l’aimait et qu’on priait pour lui. Durant toute une semaine, il retourna là-bas jusqu’à ce que le Saint-Esprit vainque sa résistance, qu’il s’avance au banc des pénitents, confesse ses péchés et accepte par la foi le pardon de Dieu.
Le matin suivant, après une nuit passée sur son banc du parc, il remporte sa première victoire : il évite la rue où un patron de bar offre aux clochards un petit verre gratuit. Il obtient un petit emploi dans une imprimerie, assiste fidèlement aux réunions de l’Armée du salut où il devient officier local, reprend contact avec sa mère et sa femme avec laquelle il passera quatorze années de bonheur avant de la soigner jusqu’à sa mort. Le reste de sa vie sera consacrée au sauvetage de ceux qui ont succombé à la même passion que lui. Il est « promu à la gloire » dans sa 85e année.6
6 Lire le témoignage de toute sa vie dans Clarence W. Hall Délivré de l’abîme Berne Q.G. de l’Armée du salut 1964.