« L’évolution est un fait. » C’est du moins ce que beaucoup de nos contemporains affirment, sans trop savoir, au fond, quelle est la portée de cette affirmation. Car sous ce mot évolution se confondent des notions assez diverses sans que l’on en soit toujours conscient.
Qu’entend-on au juste par évolution ? Veut-on par ce mot exprimer l’idée d’une variation, d’un changement du monde, des idées et des êtres ? Alors, certes, l’évolution est un fait. Veut-on donner au mot une signification plus précise, et l’appliquer au domaine des êtres vivants seuls ? Dans ce cas-là encore, l’évolution est un fait : les êtres vivants ne sont pas figés, les espèces ne sont pas immuables. Certaines disparaissent — de plus en plus vite d’ailleurs1 — d’autres se modifient, s’altèrent, par des mutations survenant brusquement, faisant apparaître des caractères nouveaux et donnant naissance à une espèce modifiée, très généralement dans le sens d’une atrophie ou d’une dégénérescence2.
1 Nous connaissons actuellement une « évolution » qui se caractérise par la disparition progressive et totale de milliers d’espèces animales et végétales. Ce n’est évidemment pas à cela que l’on pense en prononçant le mot « évolution ». Cependant, cette évolution-là est bien la plus sûre de toutes, hélas !
2 L’existence des mutations est maintenant bien connue, ainsi que leurs mécanismes et leurs causes. On sait que ces mutations produisent, d’une manière quasi générale, des altérations notables de l’espèce : atrophies, suppressions d’organes ou régressions de ceux-ci. Le paradoxe d’une évolution « progressant » par régression, que nous signalons dès maintenant, sera étudié plus loin. Sur la notion de « progrès » dans l’évolution, voir G.G. SIMPSON, The Meaning of Evolution, New Haven, 1952, p. 240-262.
Mais ce n’est pas ce sens que l’on donne généralement au mot évolution. On entend le plus souvent exprimer la notion, vulgarisée dès l’école primaire, de transformisme. On croit que la vie, apparue par hasard sur la terre il y a des centaines de millions d’années, se serait d’abord manifestée sous une forme rudimentaire. Selon la formule poétique de Teilhard de Chardin, « la terre, alors, rougeoyait de vie3 ».
3 R.P. TEILHARD DE CHARDIN, La place de l’Homme dans la nature, Paris, 1956, p. 35. Une expression plus lyrique encore, dans le style épique du « visionnaire » qu’était Teilhard, se remarque dans un autre de ses ouvrages : Le phénomène humain, Paris, 1955, p. 73. Il nous fait assister en ces termes à la naissance de la vie sur terre, il y a quelques centaines de millions d’années : « Toujours penchés sur les abîmes du Passé, observons sa couleur qui vire. D’âge en âge la teinte monte. Quelque chose va éclater sur la Terre juvénile. La Vie ! Voici la Vie. »
L’épopée de la vie commence. Des origines à nos jours, elle déploie sa geste, pour aboutir à l’homme. Car c’est bien d’une épopée qu’il s’agit et c’est en termes épiques — qui ne manquent d’ailleurs pas de grandiose poésie — que les vulgarisateurs de l’idée transformiste en parlaient et en parlent encore. Qu’on nous permette, une fois seulement, une longue citation. Elle nous aidera à saisir à la fois l’idée de l’évolution, que nous critiquerons dans cet ouvrage, et le climat psychologique et littéraire qui l’entretient.
« Des océans immenses et chauds.
Des continents massifs et nus.
Une atmosphère irrespirable et lourde.
Un silence étrange !
Et puis, d’effroyables tumultes. Des grondements souterrains, des convulsions gigantesques, des vomissements de laves, d’énormes rochers tordus et rougeoyants projetés dans l’espace, une mer aux vagues colossales, des pluies diluviennes, d’immenses éclairs zébrant le ciel, des tonnerres assourdissants se répercutant à l’infini, des flamboiements gigantesques, et, à tous les points de l’horizon, des lueurs fulgurantes. Une vision d’épouvante et d’apocalypse, mais que nul œil n’a vue.
Car la Terre ne porte encore aucun être vivant.
Et les tumultes et les pesants silences se succèdent. Une lutte continuelle entre l’eau et les rivages. Un déluge tombant des nues sur le sol désertique et remontant en vapeur dans l’atmosphère pour retomber encore. Des destructions et des édifications. Des montagnes arasées et d’autres surgissant lentement, comme par magie, des fosses profondes. Des flux et des reflux gigantesques. Des recommencements sans fin !
Des millénaires se passent. Puis d’autres millénaires leur succèdent. Et, toujours, ce perpétuel balancement des choses qui aurait pu continuer ainsi, sans témoins, durant des temps indéfinis.
Mais voici qu’une flamme mystérieuse apparaît dans cette désolation et cette aridité, dans cette oscillation incessante.
Venue on ne sait d’où, vacillante et ténue, va-t-elle s’éteindre dans cet effroyable chaos, dans cette conjonction d’énergies prodigieuses ?
Peu différente, apparemment, des forces physico-chimiques d’où elle semble issue, elle s’exprime d’abord dans une gélatine fragile aux contours indécis, sans grande individualité. Son milieu : les lagunes saumâtres.
Puis, des structures fines apparaissent, des complications diversifient son support initial et la voilà envahissant les continents, s’insérant dans les roches, s’élançant dans les airs, conquérant le Monde.
Car elle est la VIE !
Et c’est, dans le temps, sa longue ascension, son extraordinaire épopée, son passage à travers les formes les plus diverses, souvent monstrueuses, parfois non viables, et, enfin, après de multiples tâtonnements, d’innombrables essais, heureux et infructueux, sa merveilleuse réussite : l’homme, incarnation de l’esprit4. »
4 R. TOCQUET, L’aventure de la vie, Paris, 1967, p. 5, 6. Cet ouvrage constitue une bonne introduction aux problèmes de l’évolution, en termes simples et accessibles à tous. Meilleur encore, l’ouvrage de vulgarisation du grand spécialiste qu’est R.S. ROMER, L’évolution animale, Rencontre, 2e éd., 1973, 2 volumes.
Trois notions ressortent de cette présentation de l’évolution :
C’est à cette idée du transformisme que nous nous attaquons ici. A cette idée qui veut que les espèces vivantes soient apparues par hasard, il y a des millions d’années, qu’elles dérivent toutes les unes des autres et se soient transformées d’une manière profonde, par complexifications successives, dans le sens d’un progrès conduisant à l’espèce humaine, couronnement d’une longue et lente ascension5.
5 Les difficultés de l’apparition de la vie et de la complexification « par hasard » ont été sévèrement soulignées par des savants comme OPARINE, GAVAUDAN, etc. Ces savants transformistes, contraints par là-même d’accepter la thèse de la génération spontanée, n’en relèvent pas moins les faiblesses de cette explication, seule acceptable à leurs yeux. On trouvera une bonne synthèse de ces problèmes dans C. TRESMONTANT, Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Paris, 1971, 2e éd., particulièrement dans le chapitre « La tentative d’explication par le hasard », p. 192-210. De la quasi-impossibilité de la création et de l’évolution « par hasard », TRESMONTANT tire la conclusion — comme Teilhard de Chardin — que c’est Dieu qui a dirigé tout cela. La conclusion vaut pour la création, car l’existence des êtres est un FAIT … elle ne vaut pas pour l’évolution qui n’est qu’une interprétation des faits. Si elle est improbable, mieux vaut conclure qu’elle n’a pas eu lieu.
Avant d’examiner plus à fond la valeur de cette thèse, appliquons-nous maintenant à la saisir dans son contexte historique et psychologique.
Tout, autour de nous, change et se transforme : les paysages, les êtres. Démocrite, le savant philosophe grec, le disait déjà : « Tout coule… on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »
L’enfant grandit, devient adulte, engendre et meurt. La face du monde se trouve ainsi transformée en permanence : elle évolue.
C’est là une évidence sur laquelle nous ne reviendrons pas. Remarquons cependant que cette constatation de la transformation permanente du monde et de nous-mêmes nous imprègne de plus en plus, nous qui vivons à une époque où les mouvements s’accélèrent et où la stabilité ne se rencontre plus que comme l’exception. Nous baignons dans une ambiance d’évolution, et la notion même de stabilité nous échappe progressivement. Nous pensons en terme d’évolution, habitués que nous sommes à voir notre environnement se modifier. Si bien que, tout naturellement, nous accueillons avec faveur — comme entrant dans la nature même des choses — toute idée qui s’insère dans les cadres évolutionnistes de notre pensée. Au contraire, notre esprit marque quelque réticence devant toute notion se rattachant à l’idée de stabilité.
Encore plus répugnons-nous à l’idée d’une marche en arrière. Car le mythe du progrès continu nous imprègne lui aussi. Il est né en même temps que l’idée moderne d’évolution, au cours de ce 19e siècle qui voyait s’épanouir la science, la civilisation industrielle et la révolution technique. L’humanité apparaissait alors — aux yeux des élites du moins — au seuil d’un âge merveilleux : la technique développerait à l’infini les possibilités de l’industrie. Celle-ci procurerait des emplois toujours nouveaux aux masses des travailleurs, dont on se souciait au demeurant fort peu sinon pour les mépriser et les craindre. Et surtout elle amènerait aux classes bourgeoises une richesse toujours plus grande.
Allons ! L’avenir radieux était devant l’humanité : l’âge d’or, que les époques antérieures cherchaient dans un passé lointain dont elles gardaient confusément le souvenir, le paradis perdu… il était Avenir ! La bourgeoisie du 19e siècle a cru, de toute son âme, qu’elle voyait poindre les rayons d’une brillante aurore.
Il restait bien d’innombrables mystères dans la nature : mais la science, adolescente ambitieuse et optimiste, se chargerait de les dévoiler, de tout comprendre, de tout expliquer. Qu’on se souvienne de la déclaration péremptoire et emphatique du savant chimiste français Berthelot : « Aujourd’hui, le dernier chapitre de la chimie vient d’être écrit. » Il croyait, et son époque avec lui, que tout était découvert, que le monde était désormais soumis à l’homme, qui saurait en démonter les mécanismes, étudier et améliorer son fonctionnement.
Jules Verne, le populaire écrivain de « science-fiction » avant la lettre, incarne à merveille l’esprit du temps. Il montre l’homme enfin libéré de la domination des forces de la nature et les dominant à son tour. L’homme qui, par son intelligence, résout tous les problèmes, découvre des mondes, crée le bonheur, la justice et la paix.
Optimisme naïf ! Enthousiasme juvénile qui, aujourd’hui, nous fait sourire avec une pointe de nostalgie. Car le 20e siècle a bien vite su nous faire déchanter : Guerre, chômage, inquiétude, pollution, menace permanente, épuisement rapide des ressources de la terre, injustice sociale élargie au niveau des continents…
Désillusion, amère désillusion que celle de notre temps ! Désillusion qui se change en accablement pour les uns, en refus pour les autres : ceux qui, dans la drogue par exemple, cherchent hors du temps le paradis qu’ils ne croient plus ni passé ni futur… encore moins présent !
Les biologistes ne sont pas plus optimistes. J. Rostand, le génial biologiste doublé d’un humaniste spirituel et équilibré, s’inquiète de l’avenir de l’humanité : il constate, en homme de science, que les tares physiques se perpétuent ; que les radiations et l’abus des substances chimiques multiplient les mutations qui, amoindrissantes, affectent progressivement notre patrimoine génétique et font dégénérer notre espèce ; que la nature tout entière est menacée de mort, lente ou subite6.
6 J. ROSTAND, dans sa préface au livre de R. MOORE, L’évolution (Time-Life), 1966, p. 7. Voir aussi J. ROSTAND, L’Homme, Paris, 1962, 3e éd., p. 131-139.
Qu’on nous comprenne bien, nous ne cherchons pas ici à accroître encore l’angoisse de notre génération. D’autres s’en chargent, qui ne savent souvent qu’inquiéter sans proposer de remèdes ou sans susciter l’espoir nécessaire à la vie de l’homme7. Ce que nous cherchons ici, c’est à évoquer, en quelques lignes, le climat psychologique qui a accompagné l’apparition et le développement de la théorie évolutionniste. Ce climat, en un mot, c’est un optimisme total, une confiance absolue en l’homme, en la science. Une mystique du progrès. Il n’est pas étonnant, dès lors, que la thèse transformiste se soit épanouie au cours de ce siècle.
7 Ne confondons pas alarmisme et réalisme. Il ne sert à rien d’inquiéter le monde en lui annonçant une fin prochaine si l’on ne propose pas un remède ou un palliatif. Ce n’est plus nécessaire. Notre monde actuel sait maintenant qu’il est près de sa fin si rien ne vient le sauver. Les prophètes annonçant la fin du monde ne font plus sourire. Ils n’inquiètent même plus, tant la précarité de notre civilisation terrestre apparaît évidente. Ce dont notre époque a besoin, c’est d’un idéal nouveau, d’une espérance qui ne soit pas un leurre. Mais s’il n’est plus utile d’inquiéter et de faire peur, il est encore plus dangereux — mal- honnête même — de fermer les yeux aux réalités, et de continuer à chanter « Tout va très bien, Madame la marquise » quand tant de périls mortels nous environnent. La politique de l’autruche, qui se cache la tête dans le sable pour ignorer le danger, n’est pas seulement mortelle : elle est hypocrite et lâche.
Certes pas sans résistance : les théologiens du temps se sont longtemps insurgés contre cette idée. Inquiets des contradictions qu’ils relevaient entre les affirmations de la science du moment et le récit biblique des origines, qu’ils considéraient à l’époque comme inspiré, donc infaillible sur tous les plans, scientifique compris8, les théologiens ont cru pouvoir combattre l’idée d’évolution (ce en quoi ils avaient raison) à coup de citations bibliques ou d’affirmations dogmatiques (ce en quoi ils avaient tort).
8 C’est en cela, pensons-nous, que réside leur erreur. De l’inspiration du texte, on ne peut pas déduire a priori son infaillibilité sur le plan scientifique. Ce qui ne signifie nullement qu’il soit sans valeur et « indifférent » sur le problème de l’évolution. Sur ce point, voir les chapitres « Bible et évolution » et « Le récit du déluge ».
Confondant la science et ses résultats toujours provisoires, les théologiens du 19e siècle ont cru pouvoir triompher de l’idée d’évolution en discréditant la science. Il en est résulté une coupure radicale qui, malheureusement, subsiste encore aujourd’hui. Il y aurait d’un côté la science, positive, partant des faits, sans idée préconçue. De l’autre, la religion, dogmatique, partant des idées toutes faites, volontiers intolérante. Or ce schéma est une double caricature. C’est ce que nous espérons montrer dans les pages qui suivent.
Il n’en reste pas moins qu’au 19e siècle, et pour une large part au 20e, la coupure était radicale. Les conséquences de cette situation nous semblent funestes. Funestes pour la religion. Elle a eu tendance à se couper des faits objectifs qui sont à la base des études scientifiques ; par là elle s’est souvent éloignée des réalités, en se contentant d’affirmations dogmatiques, tirant leur force de leur seule origine — l’Eglise, le magistère — au nom du principe d’autorité. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire. Funestes aussi pour la science qui, par réaction, a répudié à juste titre la notion d’autorité contraignant la raison. De proche en proche, elle a, hélas ! cru le plus souvent qu’il était nécessaire de s’abstraire aussi de la notion de révélation divine, voire du concept même de Dieu.
Cela nous paraît dangereux, et même antiscientifique. Car dans tous les cas où, devant un même phénomène, deux explications seraient possibles, l’une postulant l’existence de Dieu et l’autre sa non-existence, la science choisira la seconde hypothèse. L’application de ce principe conduit le plus souvent les savants à une construction, à une explication du monde dont Dieu est exclu. Ce fait est particulièrement manifeste en ce qui concerne la théorie transformiste. Car il s’agit bien là d’une théorie et nullement d’un fait. Par cet ouvrage, nous ne cherchons pas à nous opposer aux faits au nom d’une quelconque philosophie, idéologie ou théologie, fût-elle vraie. Nous respectons les faits. Nous contestons leur interprétation.
Les faits, sommairement exposés, sont de trois ordres.
a. Des faits d’ordre géologique
La terre, en certains endroits (Grand Canyon du Colorado, par exemple), se présente comme un immense gâteau stratifié dont chaque couche, d’épaisseur variable, se différencie des autres par sa consistance, sa composition chimique, sa structure interne : les roches sont différentes. Pour ne parler ici que des roches sédimentaires, les plus intéressantes, il est clair que ces sédiments se sont déposés les uns après les autres, sur des étendues parfois considérables, le plus souvent en lits horizontaux (lorsque l’orogénèse, ou formation des montagnes, n’est pas venue bouleverser cette ordonnance).
Ces roches sédimentaires contiennent des fossiles, c’est-à-dire des êtres jadis vivants (animaux ou végétaux) qui, emprisonnés dans les sédiments, ont subi des transformations chimiques et physiques qui n’ont pas, en général, altéré leur forme ; on peut donc aisément reconnaître, par-delà leur apparence de pierre, les espèces vivantes qui ont été ainsi immortalisées comme des statues, témoins irréfutables des formes vivantes existant lors de leur ensevelissement.
b. Des faits d’ordre paléontologique
Ces fossiles sont innombrables. Ils révèlent trois types d’êtres vivants :
9 Première interprétation des faits : on a donné aux différents types de roches des noms qui évoquent non seulement leur nature, et permettent de les différencier, mais aussi leur origine. On a appelé primaires les roches qui semblaient être apparues les premières et qui contiennent les fossiles les plus « primitifs ». Secondaires, tertiaires et quaternaires les roches de plus en plus « récentes » et contenant des fossiles de plus en plus semblables aux formes actuelles. Sur cet a priori de l’interprétation, voir le chapitre 8, « La stratigraphie et ses problèmes ».
10 Deuxième interprétation des faits. Le classement descriptif des espèces est légitime. Leur disposition en familles suggérant une filiation ne l’est pas nécessairement a priori.
Il semble de plus que le nombre de fossiles complexes et d’un haut niveau d’organisation soit de plus en plus grand quand on passe des roches primaires aux secondaires, des secondaires aux tertiaires et aux qua- ternaires — ceci malgré quelques exceptions sur lesquelles nous reviendrons.
c. Des faits d’ordre biologique
Les expériences effectuées en laboratoire permettent de constater certains faits ou lois. Ainsi la stabilité quasi absolue des espèces qui se reproduisent selon les lois de l’hérédité connues depuis Mendel (fin 19e s.). De même que l’apparition, exceptionnellement rare, de mutations transformant certains caractères de ces espèces, soit par suppression d’organes, soit par atrophie, soit par anomalie quelconque. Tels sont les faits. A partir de ceux-ci, on construit une théorie — ce qui est parfaitement légitime — tendant à expliquer ces faits, à les intégrer dans un ensemble harmonieux de pensée11.
11 Pour une connaissance approfondie des faits et de leur interprétation, voir le monumental ouvrage collectif édité par Sol TAX, Evolution after Darwin, le vol. 1 surtout : The Evolution of Life, Chicago, 1960, qui regroupe les meilleurs spécialistes mondiaux des problèmes de l’évolution. Voir aussi G.G. SIMPSON, The Meaning of Evolution, New Haven, 1952.
En français, J, ROSTAND, L’évolution des espèces, Paris, 1934, L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Paris, 1951, traitent surtout de l’aspect biologique de la question. Les aspects géologiques et paléontologiques sont exposés par L. MORET, Manuel de paléontologie animale, Paris, 1934, Manuel de paléontologie végétale, Paris, 1943, Précis de géologie, Paris, 1967, ainsi que dans le monumental Traité de paléontologie sous la direction de J. PIVETEAU, Paris, 1952-1958, 7 volumes. Voir aussi J.P. LEHMAN, Les preuves paléontologiques de l’évolution, Paris, 1973.
Cette théorie, le transformisme, s’est peu à peu imposée à tous par son caractère cohérent, par son ampleur, par la séduction qu’elle exerce sur les esprits. Ainsi que le note J. Carles : « Nous savons désormais que le passé lointain n’était pas semblable au présent, et il est agréable de penser qu’il nous était inférieur et qu’un progrès s’est accompli depuis12.»
12 J. CARLES, Le transformisme, Paris, 1957, 2e éd., p. 6.
Mais ce n’est qu’une théorie ! Intéressante, grandiose, séduisante, nous en convenons. Mais théorie, et non pas fait. Il y a même des savants de premier plan pour reconnaître que la théorie repose parfois sur des bases bien fragiles. Au point que J.T. Bonner, professeur de biologie à l’université de Princeton, a pu écrire : « Nous avons tous dit à nos étudiants, à longueur d’années, de n’accepter aucune déclaration d’après l’autorité de son nom, mais de vérifier ses preuves et, de ce fait, il est assez choquant de s’apercevoir que nous avons commis l’erreur de ne pas suivre nos propres bons conseils13. » Ce que nous nous proposons, dans les pages qui vont suivre, c’est de montrer que cette théorie n’est pas aussi satisfaisante qu’elle le paraît au premier abord14 ; qu’une autre possibilité existe, moins bien connue, mais sans doute plus conforme aux faits.
13 J.T. BONNER, dans « American Scientist», 1961, p. 240. A propos de l’absence de « preuves » de la filiation des formes vivantes, fondement de l’évolution.
14 C’est aussi le sens du livre de G.A. KERKUT, Implication of Evolution, New York, 1960. Kerkut est évolutionniste mais il souligne avec netteté les nombreuses difficultés de cette thèse, qui, selon lui, est infiniment moins assurée qu’on ne le croit : il convient qu’en de nombreux points la théorie serait à revoir très sérieusement.