“Mon fils, sois attentif à l’éducation que tu reçois de ton père
et ne néglige pas l’instruction de ta mère,
car elles seront comme une belle couronne sur ta tête
et comme des colliers à ton cou”
Proverbes 1.8-9
André Gustave Adoul est né à St Jean du Gard, en Cévennes, le 14 janvier 1919, à dix heures du soir. A cette époque, Saint-Jean-du-Gard est une petite bourgade, non loin d’Alès et de Nîmes, et traversée par le Gardon, rivière si tranquille et redoutable à la fois comme l’écrit le dramaturge Gilbert Léautier : “J’aime les Cévennes parce que le paysage est propre et le climat catégorique. Quand il neige, il neige, quand il pleut, il pleut, et c’est violent et on en prend plein la figure, et quand il fait du vent cela vous déracine même les chèvres.” La ville de St Jean du Gard s’est développée autour de sa rue principale appelée la grand’rue, très animée grâce à de nombreux commerces, pour la plupart disparus aujourd’hui. Au pied de la Corniche des Cévennes, St Jean du Gard est ceinturée d’une végétation relativement abondante et verdoyante, malgré les étés secs et très chauds propres au Midi de la France. En effet, la région est composée pour l’essentiel de forêts de châtaigniers et de chênes verts, habitées par des animaux variés tels que les geais, merles, rouges-gorges, pigeons, mais aussi sangliers, lapins et lièvres. St Jean du Gard connaît une grande période de prospérité à partir du XIXème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle grâce à l’élevage du ver à soie et la culture du mûrier qui permet de nourrir celui-ci. Au plus fort de cette période la ville a compté pas moins de 21 filatures.2
2 La plus connue reste la filature “Maison Rouge” ; sa fermeture, en 1965, coïncide avec la fin de cette période prospère pour la commune.
Mais la petite bourgade cévenole est empreinte d’un important passé spirituel. En effet, tout d’abord dénommée Saint-Jean-de-Gardonnenque, la commune a été très influencée par le protestantisme aux XVI et XVIIe siècles et fut un haut lieu de résistance des Camisards dès 1683 après la révocation de l’édit de Nantes. L’un d’eux, natif de St Jean, s’appelait Abraham Mazel. Ce chef Camisard, qui réussit à s’échapper de la Tour de Constance, est l’une des figures les plus étonnantes, peut-être la plus emblématique, de cette révolte qui fit des milliers de morts et détruisit partiellement les Cévennes entre 1702 et 1704. À l’oppression, au déchaînement de la violence de l’État du roi Louis XIV, dont le crédo était — un seul roi, une seule loi, une seule foi — répond le soulèvement d’un peuple humilié par la privation de liberté de culte. Privés de temples, les Cévenols continuaient de tenir leurs assemblées dans les forêts et les grottes. Les peines encourues si l’on était pris étaient pourtant terribles : la mort pour les pasteurs, la prison à vie pour les femmes à la Tour de Constance, les galères pour les hommes et le placement en couvent pour les enfants. La résistance à St Jean du Gard a duré pratiquement trois ans opposant 5000 camisards à 35000 tristement fameux “dragons “de l’armée royale. Ce passé est encore aujourd’hui très présent dans la conscience collective, particulièrement pour ceux qui ont continué de placer leur foi en Dieu, comme les parents d’André Adoul.
La lignée Adoul remonte au XIIIème siècle sous le nom de Odoul, à Albaret le Comtal, petite commune de Lozère, tout proche de St Chély d’Apcher, en Lozère. Depuis longtemps déjà des Odoul habitent la région puisqu’il s’agit là d’un des noms les plus répandus dans le diocèse. De bonnes familles catholiques desquelles sont issus d’ailleurs bon nombre de prêtres et de curés des alentours. Pour des raisons inconnues, Antoine Odoul et son épouse Jeanne, émigrent vers 1760 à St Jean de Gardonnenque. Antoine ne sait ni lire ni écrire et son accent d’Albaret surprend, à tel point que la famille est enregistrée sous le nom d’Adoul.
Pierre, le fils d’Antoine a deux garçons : Pierre et Jean-Louis. Le premier engendre la branche catholique, tandis que le second, par mariage avec une cévenole, la branche protestante. C’est de cette dernière que naît, deux générations plus tard, le 14 novembre 1871, François-Léon Adoul, le père d’André. Sa maman, suissesse se prénomme Emma Adoul, née Blondel.
Cévenol de souche, et natif de St Jean du Gard, François-Léon est jardinier-cultivateur. La terre qu’il travaille se trouve à l’arrière de la maison et il vend sa production directement au pas de sa porte donnant sur la grande-rue du village. La grande famille, composée de sept enfants, loge au rez-de-chaussée. André est le benjamin. Il a trois sœurs : Marthe, Marie, Edmée et trois frères : Jean, Paul, et Pierre. L’un d’eux lui donne ses premières leçons de conduite automobile ! André s’en souvient : “ (…) Sans doute était-il un brin inconscient, lui qui me confiait le volant d’un 2 tonnes sur les routes étroites de la Lozère, à une époque heureuse où la circulation était fort réduite ; alors que d’hésitations aux commandes du véhicule et que de fausses manœuvres qui faisaient crier mon instructeur.”3
3 André Adoul, La Fin est proche, p. 88 , édition CLC 2002.
Le travail ne manque pas à la maison pour s’occuper de la fratrie et souvent les enfants sont mis à contribution pour décharger la maman, comme par exemple la livraison des légumes du jardin, soigneusement cultivés par Léon, son père. Un jour, se souvient André, “j’avais onze ans à peine. Ma mère me tendit un panier de légumes avec cet ordre :
— Tu iras les porter au château.4
4 Le château de Saint Jean du Gard, fief de la seigneurie créée par François 1er , fut brûlé au 16ème siècle par les troupes royales, aussitôt reconstruit puis agrandi au 17ème. De nombreux personnages illustres séjournèrent en ses murs, tels, le maréchal de Thoiras, le duc de Rohan, Basville intendant du Languedoc, le comte de Broglie, le duc de Noailles, le maréchal de Montrevel, le maréchal de Villlars… tous liés aux guerres de religion qui marquèrent les Cévennes, et le château du 16ème au 18ème siècle.
— Au château ?
Un bloc de granit me serait tombé sur la tête que le choc n’en aurait pas été plus ressenti. A l’époque, ses propriétaires, vrais seigneurs du pays, menaient brillante vie, servis avec courbettes par une escouade de bonnes et de valets tout à leur dévotion. Naturellement, je commençai par refuser. Je ne me sentais pas de taille à affronter ce beau monde, moi un gamin du village. Je revoyais le châtelain, grave et très digne dans sa splendide Farman, derrière un chauffeur non moins digne portant gants blancs et casquette dorée. Me rendre au château ? Autant me demander d’aller trouver le président à l’Elysée ! Vous imaginez ? Moi, franchir l’imposante grille, avancer tout seul sur une large allée bordée de massifs fleuris et surtout, gravir marche après marche le grand escalier qui mène au perron pour aller sonner à la grande porte vitrée ! Mon cœur aurait lâché avant qu’on ne vienne m’ouvrir ! Donc, je refusai. Ma mère, insensible à mes arguments, ne l’entendit pas de cette oreille :
— Pas d’histoire. Va me porter ce panier au château. Tu n’en mourras pas.
— Mais tu me vois me présenter tout seul à la grande porte ?
— Petit sot ! Pas la grande porte mais la petite. Va donc tirer la sonnette à la porte de service. On viendra t’ouvrir et tu donneras les légumes sans explication. Sans plus. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Allez ouste !
Force me fut d’aller au château. Les cinq cents mètres me séparant de ce lieu redoutable me parurent des kilomètres. Panier au bras, ému jusqu’aux entrailles je partis, certain que ma mère ne céderait pas. Avec elle, il était parfaitement inutile d’insister et je le savais bien. Une heure plus tard, je revins émerveillé. J’avais rempli ma mission comme un grand et me sentais déjà prêt à recommencer. L’exploit que je venais d’accomplir me donnait une nouvelle assurance. J’étais allé, tout seul, au château. En vérité, je n’avais vu qu’une main blanche, sans doute celle de la cuisinière, saisir mon panier par la porte entr’ouverte, sans dire un mot et en un temps record. Quand je revois la scène je ne puis m’empêcher de sourire, mais je bénis pourtant celle qui m’a résisté assez pour me sortir de ma timidité.5
5 André Adoul ; Nos enfants, Editions L.L.B. 1979, p.113-115.
Etant le petit dernier, André n’a pas eu le privilège de connaître ses grands-parents, tous décédés , à son grand regret, avant sa naissance. Il appréciait cependant d’entendre évoquer leur souvenir : “J’écoutais avec envie mes frères et sœurs aînés parler avec admiration de “Grand-mère”, la dernière aïeule. Et combien j’enviais les copains qui prenaient périodiquement le bus pour rendre visite à leurs grands-parents.”6
6 André Adoul ; Nos enfants, Editions L.L.B. 1979, p.215.
Sa mère, comme toutes les mamans envers leur petit dernier, lui manifestait plus d’attention, surtout pour les devoirs scolaires, mettant un point d’honneur particulier pour les rédactions. “Enfant, la dissertation bimensuelle m’était un cauchemar. Je détestais rédiger. Ainsi, chaque fois, je m’efforçais de vivre la quinzaine sans y penser, puis, brusquement, je sortais de ma torpeur la veille du jour où je devais remettre ma copie. L’instituteur ne badinait pas avec les retardataires. Alors j’attaquais mon devoir comme on empoigne un adversaire qu’on veut éliminer sans délai. L’urgence me forçait la main. La plume courait sur le papier et j’écrivais… sans lever la tête. Ce soir-là, je me couchais plus tard que d’habitude et me levais le lendemain aux aurores pour mettre un point final à ce travail. Force m’était de rattraper le temps perdu en mettant les bouchées doubles. Hélas ! La note que j’obtenais et l’appréciation du maître me rappelaient, si j’en doutais, que ma dissertation n’était pas du meilleur cru.”7 Cependant le petit garçon était un élève calme, studieux et modeste. Il aimait l’école et se distinguait tout particulièrement dans le dessin. Sa mère racontait que le jour des résultats du Brevet élémentaire, qu’André obtint le 15 juillet 1935, elle craignait l’échec car il était rentré de l’école pour se réfugier directement dans sa chambre sans dire mot à personne. Il avait été pourtant reçu premier du canton !
7 André Adoul, Propos sur le Temps, éditions LLB 1986, p.63.
Mais Emma Adoul a surtout été pour son fils André un soutien spirituel important. A son décès, en mai 1966, il perd, non seulement une mère, mais aussi une femme de prière, qui n’a jamais cessé de porter son ministère d’évangéliste itinérant. Il serait cependant incomplet voire injuste de ne pas joindre à la piété d’Emma Adoul, celle de François-Léon, son mari. C’était aussi un homme de prière et amoureux des Ecritures Saintes. Régulièrement, pendant le culte, lorsque le sermon se terminait, il se levait et allait sur l’estrade, dos à la haute chaire en bois massif. Là, silencieux, il méditait une minute les yeux fermés et faisait part de ce qu’il avait compris du message entendu et ce qu’il signifiait pour lui. C’est donc tout naturellement qu’André fréquente, dès son plus jeune âge, l’église Evangélique Libre de St Jean du Gard, relativement peuplée, ainsi que les rencontres, très populaires à l’époque, de l’Union Chrétienne de Jeunes Gens.
La crainte de ses parents envers Dieu a certainement marqué le jeune André qui dès l’adolescence,— il n’était pas un garçon turbulent — a été sensible à la foi chrétienne. Ce qui ne sera pas le cas de tous ses frères et sœurs. Tout au long de sa vie on retrouvera chez lui cet amour du Saint Livre et cet appétit à cultiver la présence Divine qu’il considérait comme un élément essentiel8 à la vie chrétienne.
8 Voir chapître 11 “L’essentiel”.
A propos de cette crainte, il écrira bien des années plus tard : “Est-il possible de s’approcher du Dieu de sainteté sans haïr le mal, sans être embrasé d’un ardent désir de pureté et d’amour vrai ? Dans sa présence je ne peux plus vivre avec mes défauts et continuer de juger ou d’éprouver mon prochain (…) Comment oserai-je fréquenter le Dieu d’amour sans renoncer à la haine, à la rancoeur, sans m’opposer aux critiques négatives ? (…) Comment supporterai-je l’orgueil et poursuivrai-je des ambitions stupides devant Celui qui est doux et humble de cœur ? … En découvrant le Bien-aimé je ne puis qu’être incité à cultiver sa présence bénie et à éprouver la soif d’une intime communion avec lui. Comme le fiancé fait la joie de sa fiancée, Jésus réjouit mon cœur. Il est mon bonheur et ma force. »9
9 André Adoul, Sa Présence, Editions LLB, 1990, p. 66.
Quant à la Parole de Dieu, c’est avec passion qu’il en parle tout au long de sa vie et qu’il encourage ses auditeurs à l’ouvrir pour la méditer :
— “Avez-vous de la peine à la fréquenter ? La trouvez-vous difficile ? Continuez, persévérez… Quand on mange du poisson, on met une arête sur le rebord de l’assiette et on ne jette pas le poisson. Là encore, si elle ne vous attire pas dites-le au Seigneur ; comme l’a fait jadis David : “O Dieu affermis mes pas dans ta parole ; donne-moi de l’intelligence pour que je garde ta parole”. Ou encore : “Ouvre mes yeux pour que je contemple les merveilles de ta loi” (Psaumes 119.28 et 33). La Bible est comme une lettre de Dieu à ses enfants, une lettre de Celui qui veut s’appeler l’époux ou le fiancé. Une fiancée négligerait-elle de lire la lettre reçue de celui qu’elle aime ? Elle se hâte de l’ouvrir, de la lire et de la relire — même de réfléchir dans les heures qui suivent sur son contenu. Cette correspondance lui permettra de découvrir son bien-aimé, de connaître ses goûts, ses idées, ses projets, ses exigences, ses richesses, etc. Lisez la Bible comme la lettre du Bien-aimé, sans hâte, avec joie pour mieux le connaître et lui être agréable. David était amoureux de la Parole : “Tes paroles sont douces à mon palais plus que le miel à ma bouche. Tes préceptes font mes délices. Combien j’aime ta loi. Elle est tout le jour l’objet de ma méditation. Ta Parole est une lumière sur mon sentier” (Psaumes 119.103-105).10
10 Extrait d’une prédication.
Son enfance a été bercée par la chaude ambiance de son village natal, animée par toutes sortes de métiers perdus aujourd’hui comme celui dont il rappelle le souvenir : “J’ai vécu intensément les années vingt et trente, le bon vieux temps de mon enfance où je portais blouse noire et pantalon court (ce n’était certainement pas le bon temps pour tous). Aujourd’hui encore, je suis saisi de nostalgie lorsque je revois ce rétameur ambulant qui montait périodiquement au village. Il parcourait les rues chargé d’ustensiles qui s’entrechoquaient sur ses épaules, en marmonnant une litanie bien à lui.
— Tiens, l’estamaïre est dans nos murs ! Les ménagères ne s’y trompaient pas. Elles sortaient en hâte de leur demeure comme si elles s’étaient donné le mot, accouraient au-devant de lui, apportant qui un chaudron, qui un seau ou une casserole à réparer. Cet artisan semblant sorti tout droit du Moyen-âge, vêtu de velours râpé, avait son lieu sur la place du marché où il étalait son matériel. Et quel matériel ! Le rétameur ne travaillait jamais seul. Des badauds de tous âges, muets et attentifs, faisaient cercle autour de lui. J’étais de ceux-là. Nous suivions ses moindres gestes sans ouvrir la bouche, comme si une seule parole eût fait rater la soudure. C’était presque un rite : après chaque opération il re-disposait ses braises, les attisait en actionnant du pied un soufflet archaïque, curieux instrument à faire pâlir d’envie les amateurs de brocante. Je ne quittais pas des yeux ses mains lorsqu’il faisait fondre dans une casserole bosselée des cuillères d’étain noircies et tordues. Après avoir enlevé avec précaution les scories qui surnageaient, il versait le métal en fusion dans un moule qu’il laissait refroidir près de lui. Nous attendions le grand moment, l’instant où il séparait les deux parties du moule pour en extraire une cuillère flambant neuve, brillante comme du vif argent.
Manipulation délicate qu’il exécutait en soufflant sur ses dix doigts tant ces objets étaient brûlants. J’étais émerveillé. Ce passé à jamais révolu m’étonnera toujours. Certes, la vie y était rude dans les Cévennes au sol aride, et pourtant les gens d’alors prenaient le temps de vivre. Ils allaient au rythme mesuré des bœufs de labour. L’hiver, c’étaient les longues veillées entre voisins autour des grandes cheminées noires de suie. L’été, lorsque le soleil dégringolait derrière la montagne, les familles sortaient les chaises sur le trottoir et chacun s’installait devant sa demeure. Après les heures surchauffées de la journée, qu’il était agréable de goûter la fraîcheur du soir en compagnie des habitants du quartier, dans une rue embaumée par l’odeur du café que l’épicier d’à côté torréfiait en tournant lentement sa manivelle ! Alors, de part et d’autre de la chaussée s’engageaient d’interminables conversations, sur un ton plutôt badin, qui gommaient les vicissitudes de la journée.
L’après-midi, lorsque je passais sous les fenêtres d’une filature de soie, il m’arrivait, malgré le brouhaha des machines, d’entendre les femmes qui, les doigts dans l’eau bouillante, chantaient avec entrain le refrain du jour, ou un cantique lorsque l’Évangile avait été prêché dans le pays. Pourtant les ménagères n’avaient pas l’eau sur l’évier, elles qui devaient aller plusieurs fois par jour à la fontaine avec de grands seaux au bout des bras. Le lundi après-midi, sous le soleil ou la bruine, les mamans prenaient le chemin de la rivière, chargées d’une lourde corbeille d’osier remplie de linge. A la maison, elles ne chômaient pas non plus. La pile de chaussettes à raccommoder, les feux à entretenir, les fruits à mettre en bocaux — que sais-je encore ? — toutes ces opérations réclamaient du temps et beaucoup d’énergie. Et pourtant, malgré de rudes travaux, certaines consacraient des heures à lire et méditer les Écritures.”11
11 André Adoul, Propos sur le Temps, éditions LLB 1986, p.24-26.
Le 15 juillet 1935, le jeune André, âgé de 16 ans obtient son Brevet élémentaire. Diplôme important qui lui permet d’envisager de poursuivre ses études et d’apprendre le métier d’instituteur. C’est donc tout naturellement, en 1936, qu’il quitte son beau village cévenol pour l’Ecole Normale de Nîmes. Durant cette période, et malgré son naturel timide, il intègre une troupe de théâtre qui lui permet de se familiariser avec un public et de vaincre une certaine réserve. Sans doute a-t-il développé, à travers les diverses représentations, des gestes et effets oratoires, qui, plus tard, caractériseront ses prédications et ses appels. André obtient son Diplôme du Brevet Supérieur le 29 juin 1939 ; brevet de capacité pour l’enseignement primaire.
André est un artiste dans l’âme et il ne se prive pas de s’exprimer tout azimut. C’est ainsi qu’il s’emploie au chant — il aime particulièrement l’opéra, lui même ténor —, à la composition de poèmes et à la réalisation de dessins. Concernant ces derniers, à l’occasion de son mariage, célébré le 8 septembre 1942 à St Jean du Gard, avec la jeune Alice12, née Jauvert le 19 août 1921, il exprime tout particulièrement ce talent de dessinateur (André ne sait pas encore que, deux décennies plus tard, Dieu va utiliser ce don pour Son œuvre13). En effet, pour chacun des convives, il personnalise un menu du repas sur une feuille à dessin, l’illustrant d’un croquis approprié, à l’encre de chine.
12 Mlle Alice Annie Jauvert est originaire de la Grand-Combe distante d’une quarantaine de kilomètres de St Jean du Gard. Durant sa jeunesse, elle se rendait aussi régulièrement que possible à St Jean du Gard, chez des membres de sa famille.
13 Voir chapitre 8, “une fleur pour logo”.
André et Alice se sont connus durant l’été 1939, à l’issue d’une rencontre de l’Alliance Evangélique Française, qui, à cette époque, organisait des rassemblements de jeunes de toutes les églises de la région. Le jeune homme, amoureux, n’avait pas hésité à prendre sa bicyclette et parcourir des dizaines de kilomètres pour lui avouer ses sentiments. Tous deux surent dès lors que Dieu, dans sa providence, les voulait ensemble pour le meilleur et pour le pire.
L’année qui suivit la fin de ses études, quelques mois à peine après leurs fiançailles, célébrées en automne 1939, André est mobilisé : conscrit de la classe 39, il est incorporé à la 2° Compagnie du Bataillon Air 116, basé en France à St Cyr comme soldat de 2° classe le 29 novembre 1939).
Ces premières expériences de la vie militaire lui laissent le souvenir suivant : “Notre section, celle des jeunes recrues, fut emmenée par un froid humide dans les fossés du fort pour des exercices de tirs. A tour de rôle et par groupe de six, il nous fut ordonné de viser l’un des six panneaux dressés quelque cinquante mètres plus loin. Lorsque mon tour arriva, je pris position avec précaution et crainte, redoutant d’appuyer sur la gâchette à cause du recul plutôt brutal de l’arme que je serrais avec force contre mon épaule. Je visai longuement ma cible, tirai mes cinq ou six cartouches, puis me relevai pour laisser la place au suivant. Lorsque le sergent se rendit vers ma cible pour contempler mes prouesses, il s’immobilisa un instant, devenu soudain rêveur. Il paraissait intrigué, perplexe même. Pensez-donc : mon carton était vierge — pas un seul trou — tandis que (si mes souvenirs sont bons) celui de droite en avait… dix. Inutile de préciser de quelle sorte de félicitations je fus abreuvé. En tout cas, si l’on ne sut jamais si mon camarade avait fait mouche, par contre mes chefs furent définitivement fixés sur mon compte.”14
14 André Adoul, Sa Présence, Edition L.L.B. 1990, p.9.
Ces états de services inscrits sur sa fiche de démobilisation feront état de ses différentes et nombreuses affectations plus ou moins longues sur le territoire français.
Le 22 mai 1940, il est affecté au groupe météo de la Base Centre d’Instrution Météo (BCIM) en Région parisienne. Les stations « météorologie » de l’Armée de l’air de l’époque avaient pour mission de fournir aux pilotes les informations nécessaires à prévoir leur vol. Du temps d’André, ces observations n’étaient pas des saisies radar mais sûrement des relevés de stations au sol, éventuellement des suivis optiques de ballons sondes. En décembre 1940, après plusieurs courtes affectations sur le territoire Français, il est envoyé à Boghari15 (proche d’Alger) à la station de météorologie de Maison-Blanche d’où il reviendra seulement deux années plus tard, à sa démobilisation. Lorsqu’il débarque en France, le 20 avril 1942 il rejoint aussitôt Alice, sa jeune fiancée, qui réside alors chez ses parents, au 11 rue Pasteur à la Grand-Combe. C’est là qu’ils logeront, après leur mariage, jusqu’à l’aménagement à la Favède16, village distant d’une dizaine de kilomètres à peine, où André est nommé au poste d’instituteur. Il a 23 ans. A cette époque, la région concentre une importante industrie, surtout minière (le bassin produit depuis 1939 plus d’un million et demi de tonnes de houille soit plus de 20% du besoin national), faisant du Gard le département le plus industrialisé17 du Midi languedocien.
15 A la physionomie toute saharienne, et située à 175 kms. d’Alger, et à 623 m. d’altitude, Boghari servait de comptoir et d’entrepôt aux Européens et aux nomades. Les tribus pastorales élevant chèvres, moutons, chameaux, bœufs et ânes dans cette région, venaient y commercer.
16 Dans la commune des Salles du Gardon (Gard).
17 Près du carreau des mines ont été construites quelques centrales thermiques alimentent des industries mécaniques ou chimiques. Dans les vallées cévenoles, des usines travaillent les textiles artificiels et la laine…
Ce sont donc en grande majorité les enfants de mineurs qui sont scolarisés. Au premier abord la bâtisse ne parait pas très grande pour abriter une école, toutefois bien suffisante pour la cinquantaine d’enfants qui la fréquentent cinq jours par semaine (lundi, mardi, mercredi, vendredi et samedi). Répartis en deux classes mixtes, les petits et les grands, les élèves occupent les deux grandes pièces du rez-de-chaussée. Le premier étage est destiné à l’appartement de fonction qu’occupent les Adoul. André a la responsabilité de la classe des grands (10-14 ans). A cette époque l’école est obligatoire jusqu’à 14 ans.
Dès 8h30 du matin les élèves sont accueillis dans la petite cour, située à l’arrière du bâtiment, en surplomb de la rivière. Dans un recoin du terrain, composé de terre et d’herbes folles, se dresse une petite cabane en bois qu’abrite les toilettes rudimentaires. La première tâche est le lever du drapeau. Rituel imposé par l’administration de Vichy pour la zone libre. Chaque jour un enfant est désigné pour cela et, très lentement, à l’exemple d’un camp militaire digne de ce nom, il hisse les couleurs de la France vaincue mais résistante. Gare à ceux qui arrivent en retard espérant s’y soustraire. En effet, pour ceux-là, André donne une punition qui consiste à conjuguer, à tous les temps étudiés en classe, la phrase suivante : J’arrive en classe et je ne salue pas le drapeau.18
18 Souvenirs d’un ancien élève.
La campagne environnante, composée essentiellement de châtaigniers19, donne l’occasion à l’instituteur d’organiser une fois par semaine une sortie en extérieur avec ses élèves. Une mine d’enseignements d’ordre pratique est alors dispensée, ce qui fait la joie de tous. Cette pédagogie s’appuyant sur la nature ou sur des situations de la vie courante, André l’utilisera toute sa vie durant, pour rendre le message biblique accessible à tous.
19 La châtaigne permettra de palier au manque de nourriture en ce temps de guerre.
Dans ces temps de difficultés alimentaires, occasionnées par le conflit armé, André travaille une faïsse (ou faysse) prêtée gracieusement par un paysan du coin. Cette bande de terre, était située sur un versant de la montagne, et soutenue par un mur en pierre sèche. Ces terrasses, très nombreuses dans les Cévennes, rendaient possibles les cultures là où le terrain était trop en pente, en utilisant la technique des paliers horizontaux soutenus par des murets. Elles sont, aujourd’hui encore, les témoins silencieux du colossal travail d’épierrage, de remblayage, et de construction pour implanter et maintenir une agriculture de proximité. André connaît bien le travail du jardin grâce à son père, jardinier de profession. Ce dur labeur ne l’effraie pas, même s’il est conscient que la terre qu’il loue alors, ainsi que celle de son beau-père attenante à la sienne, est très aride, desséchée et sans eau. Sa morphologie longiligne rend son dos plus vulnérable aux lourds sacs de fumier qu’il faut transporter jusqu’à la dite faïsse. Et ce qui devait arriver arrive : il est stoppé court par un fort lumbago… et doit rester tranquille les semaines qui suivent.
La fin de l’année scolaire était un moment à la fois attendu et redouté. Attendu parce qu’elle était synonyme de fête des écoles. Ce temps de guerre n’offrait pas beaucoup de distractions aux enfants et c’était une occasion de rassembler les habitants du village autour de jeux qu’organisait alors André avec sa classe. Son humour et la fertilité de son imagination restent encore dans les mémoires de deux de ses anciens élèves, aujourd’hui âgés de plus de quatre vingt ans. A l’occasion d’un jeu André s’exclame :
— Ecoutez bien les enfants, celui qui remportera la prochaine épreuve gagnera une paire de souliers !
A l’énoncé de ce prix, très apprécié en ces temps difficiles, l’ardeur à la tâche de chacun des enfants, ne se fait pas attendre. Mais une fois la partie terminée et le gagnant connu, André lui offre une paire de sous liés, c’est à dire deux pièces de monnaies trouées reliées l’une à l’autre par une fine cordelette. Ce jeu de mots en a fait rire beaucoup…
Mais cette fin d’année était aussi redoutée à cause de l’épreuve du Certificat d’études primaires attestant l’acquisition des connaissances de base (écriture, lecture, calcul, histoire-géographie, sciences appliquées). C’est un examen qui a eu son heure de gloire pendant près d’un siècle ! L’épreuve de calcul, particulièrement redoutée, était constituée de deux exercices ou problèmes orientés plutôt vers l’économie domestique et rurale (calculs de coûts et de dépenses). A noter que tous les élèves d’André avaient été reçu au Certificat !
L’exercice de son métier d’instituteur, au sein de l’administration, sera de très courte durée. En effet, sa foi grandissante en Dieu, ainsi que celle de son épouse, sa passion pour l’étude de la Bible et les découvertes qu’il y fait, vont petit à petit le conduire à remettre en question son avenir professionnel.