J’ai fait un jour en Afrique une expérience qui m’a tellement bouleversé que je ne l’oublierai jamais. Elle m’a révélé en un instant tous les aspects du drame qui s’y joue actuellement.
J’avais reçu l’autorisation de célébrer un culte dans une prison d’un petit pays d’Afrique. C’est une nation très pauvre où les deux grandes tribus se livrent des combats incessants. Il y a des milliers et des milliers de réfugiés. Les prisons sont bourrées de prisonniers entassés dans des cellules sordides.
La prison dont il est question ici était un horrible bâtiment carré situé loin de tout, entouré de hautes murailles, avec un portail en fer rouillé. On n’y voyait aucune fenêtre. Toutes les prisons donnent une impression d’angoisse, mais celle-ci était particulièrement effrayante. J’ai rencontré l’aumônier de cet établissement, un vieillard qui habitait un village voisin, un alcoolique qui ne croyait en rien.
A l’intérieur des murailles, il y avait simplement un bâtiment carré, divisé en quatre parties, qui formaient d’immenses salles ouvertes. Dans chacune se trouvaient des centaines de prisonniers, qui dormaient sur le sol côte à côte. Dans un angle se trouvaient les toilettes, débordant d’immondices, avec une odeur épouvantable. Le sol était sale. La plupart du temps, comme le jour où j’y étais, il restait fangeux. Tous les prisonniers furent invités à se rassembler dans l’une des salles pour une réunion avec moi. Ils formaient une foule, des centaines, debout nu-pieds dans la boue, remplissant même l’endroit réservé aux toilettes. Adossés au mur, nous nous tenions debout sur une caisse en métal pour être au sec et pour pouvoir leur parler plus facilement. Tout était si froid dans ce lieu et si terriblement déprimant : Ce fut pour moi une expérience bouleversante de les regarder. Je savais que la plupart étaient des prisonniers politiques et non des criminels de droit commun.
Devant moi, je voyais des gens vraiment admirables. Le Seigneur m’accorda une immense compassion pour eux. La plupart étaient des hommes jeunes, dont l’unique faute était de s’être trouvés du mauvais côté du système politique, ce qui leur avait valu d’être enfermés dans ce lieu horrible. Je laissai parler mon cœur et leur expliquai ce que signifiait être chrétien : permettre à Jésus de prendre possession de sa vie et d’y changer toutes choses. Quand j’eus terminé, j’hésitai à les inviter à prendre une décision, mais je sentis que je devais quand même le faire. J’avais parlé pendant plus d’une heure et ils s’étaient tenus debout dans la boue en écoutant silencieusement, sans bouger. Ils avaient écouté mon message et l’avaient reçu comme une éponge sèche absorbe l’eau.
« Je ne puis vous promettre de sortir de cette prison, » ajoutai-je, « mais je puis vous assurer qu’en Jésus-Christ vous trouverez la vraie liberté. Lequel d’entre vous désire-t-il cette nouvelle vie en Jésus ? » A ma droite se trouvait un vieillard avec des cheveux crépus et blancs. Il me fixa avec un beau regard plein de sincérité et me dit : « Monsieur, chacun d’entre nous voudrait bien suivre un tel Homme, ce Jésus dont vous nous parlez. » Je répétai alors ces mots à la foule et demandai : « Est-il vrai que vous désirez mieux connaître Jésus ? » Des centaines de têtes opinèrent dans ma direction. Une fois encore j’essayai de leur expliquer plus clairement ce dont il s’agissait. Je leur dis qu’il fallait en finir avec le péché en prenant une décision personnelle. Et toujours ils affirmaient qu’ils voulaient ce Jésus.
Nous priâmes ensemble, et j’essayai de leur faire sentir Sa présence. Quand j’ouvris les yeux, je vis que beaucoup étaient en pleurs : c’était visible dans les yeux et sur les joues. Moi aussi je pleurais. Je me sentais très mal à l’aise parce que je savais que dehors, une fois passée la porte de ce bâtiment, je retrouverais une VW dans laquelle je quitterais ce lieu horrible et infect. C’est en buvant du café chaud, tiré de mon thermos, que je m’éloignerais de cette prison, pour aller vivre dans des lieux moins sinistres. Et il me faudrait laisser ces hommes, que je considérais comme mes frères en Christ, sans bibles et sans liberté. Je passai le reste de l’après-midi avec eux, chantant des cantiques et leur racontant des histoires de la Bible. Finalement le moment de les quitter arriva. C’est avec le cœur très lourd et lentement que je me séparai d’eux.
En m’’éloignant de cette prison, je compris très clairement que cette expérience permet de voir tout ce qu’il y a de mauvais et d’horrible en Afrique : une terrible pauvreté et des maladies, des soulèvements politiques qui remplissent les prisons de gens dont l’unique crime est d’avoir dit ce qui ne plaisait pas, ou d’appartenir à la mauvaise tribu, à l’Eglise ou à un parti politique. L’homme y traite son frère durement, méchamment. On y est isolé, loin des yeux et de l’intérêt du monde extérieur, et même de la communauté chrétienne. Et il y a l’impuissance de l’Eglise, qui se présente sous la forme d’un seul aumônier, pas même converti, sans bible ni amour chrétien, témoin non régénéré par la nouvelle naissance, devant des hommes qui ont un tel besoin de l’Evangile.
La plupart des quatre cent millions d’habitants de l’Afrique ne sont pas en prison, mais un très grand nombre d’entre eux souffrent, d’une manière ou d’une autre, sous les forces qui ont fait de l’Afrique une incroyable prison.
LA PAUVRETÉ : Si l’on veut vraiment décrire la pauvreté de l’Afrique, il ne suffit pas de dire que le revenu annuel individuel, pour tout le continent, s’élève à 150 dollars, contre 3’500 dollars aux Etats-Unis. La situation est encore plus désespérée que ne le montre cette effrayante statistique. Dix-huit des vingt-huit pays les plus pauvres du monde sont en Afrique, au sud du Sahara. Le 17 % de la population seulement sait lire ou écrire. 15 % des enfants nés dans ces pays meurent avant leur premier anniversaire. La durée moyenne de vie y est de trente ans inférieure à celle des Etats-Unis.
LE TRIBALISME : Le système de vie en tribus est encore une réalité en Afrique. Il est à l’origine de combats incessants. Il oblige des milliers d’Africains à vivre en réfugiés. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés signalait en 1976 que plus d’un million d’Africains sont fugitifs ou exilés de leur patrie. Au Burundi, les tribus Hutu et Tutsi, en conflit l’une avec l’autre, se livrent au génocide systématique. Des dizaines de milliers de villageois innocents sont tués ainsi. Un plus grand nombre encore s’enfuient. Au Sud du Soudan, des combats sanglants entre les tribus de Noirs et les Arabes durent depuis des années. En conséquence, estime-t-on, 180’000 Soudanais vivent en exil dans les pays avoisinants. Environ 40’000 Congolais, qui ont fui pendant les combats du Katanga, vivent toujours dans la misère près du Zaïre. Et on peut allonger cette liste. Le 8 novembre 1976, les « U.S. News and World Report » disait que « parmi les réfugiés africains, beaucoup vivent constamment dans la crainte, sachant que leurs parents et amis ont été emprisonnés, torturés ou assassinés. Bien peu ont l’espoir d’un proche retour chez eux. »
LE NATIONALISME ET LES SOULEVEMENTS POLITIQUES : Ces deux forces ont fait de l’Afrique un continent en perpétuelle ébullition. Pendant de longues années, elle n’a été formée que de colonies, dirigées et exploitées par les puissances européennes. Mais depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, tout cela a bien changé. La vague mondiale du nationalisme a aidé des douzaines de pays africains à se libérer de la tutelle de pouvoirs étrangers. Mais en même temps que cette indépendance sont apparues de sanglantes luttes pour le pouvoir. Le retrait des puissances coloniales a produit un vide politique dans beaucoup de pays, où les humbles sont les principales victimes de l’instabilité qui en est résultée. Si la plupart des puissances coloniales étaient réellement tyranniques, le passage aux gouvernements nationalistes n’a nullement contribué à résoudre ce problème.
Dans beaucoup de pays, une infime élite noire a pris le pouvoir. Il y a quelques années, le Noir pauvre portait le Blanc sur son dos. Maintenant il doit se charger de gens de sa propre race. Alors que l’Africain a été libéré du colonialisme, ses souffrances et son mécontentement n’en subsistent pas moins. Le problème reste entier. La pauvreté est la même, la cruauté est la même, et les meurtres insensés sont toujours monnaie courante.
LA DISCRIMINATION : Les gouvernements coloniaux d’Afrique ont été durant de nombreuses années la cible de choix de la critique. Mais actuellement, beaucoup d’Africains font remarquer que la discrimination existe toujours et qu’elle reste encore à la racine de beaucoup des misères du continent. Un chef nationaliste écrivait récemment : « Ce n’est plus la discrimination due aux sales colons blancs, mais celle causée par des Africains à l’encontre d’autres Africains : la discrimination exercée par le citadin en veston : par la classe des gens instruits au pouvoir opprimant leurs concitoyens — leurs frères et sœurs, leurs mères et leurs pères, les villageois de leur propre race. Vous, chefs africains qui avez lutté avec courage contre le colonialisme, vous qui prêchez l’humanisme et le socialisme africains, vous restez insensibles alors que vos camarades instruits se livrent à une si brutale exploitation de vos concitoyens plus faibles. »
C’est dans cette situation de pauvreté, de violence et d’insécurité que la Révolution s’est introduite. Le sol le plus fertile pour la Révolution, c’est l’homme en conflit avec lui-même, avec la société, avec d’autres races, avec ses conditions de travail. C’est l’individu pris dans des conflits religieux, qui se débat dans la pauvreté et l’injustice. Au cours de l’histoire, il n’y à jamais eu un endroit et un temps plus mûrs pour la Révolution que l’Afrique contemporaine.
Quand je parle de Révolution, je pense à la pression qui s’exerce partout dans le monde pour détruire l’Eglise et le témoignage qu’elle s’efforce de rendre devant les hommes et les femmes. La Révolution est une réponse totalement violente aux problèmes de l’humanité, qu’elle entend résoudre en faisant abstraction de Dieu. Elle affirme : « Le christianisme et ses principes ont été à l’œuvre partout pendant des années. Voyez dans quel gâchis nous nous trouvons. » La Révolution offre un nouvel ordre mondial fondé sur la négation de Dieu, dont elle dit qu’Il est un mythe démodé. La Révolution est un mouvement destiné à capturer l’esprit des gens et à les convaincre que les problèmes de ce monde ne peuvent être résolus qu’en détruisant l’Eglise, ses enseignements et toutes les valeurs qu’elle représente. La Révolution affirme que la violence est une méthode que l’on peut normalement employer pour s’emparer du pouvoir. Elle affirme également que l’individu est un élément négligeable, si sa mort est utile au triomphe de la Révolution.
Révolution et communisme sont-ils une seule et même chose ? On peut se le demander. Non, la Révolution n’est pas nécessairement le communisme, bien qu’elle puisse l’être, et qu’elle le soit souvent. Le communisme mondial est certainement un élément de la Révolution. C’en est même la partie la plus importante. Mais la Révolution a plusieurs autres visages. Dans certains cas, il peut se faire qu’elle n’apparaisse pas du tout sous la forme du communisme. Dans tel pays, elle se manifestera sous l’aspect du nationalisme, dans les universités, sous celui de la philosophie existentialiste. Elle pourra se cacher sous beaucoup d’autres formes. Mais son but est toujours le même : détruire l’Eglise — que ce soit par la force des armes, par la dialectique ou en la ridiculisant dans le domaine social. Elle cherche à détourner les gens des valeurs spirituelles, de telle manière qu’il ne leur reste plus aucune autre source d’autorité que la Révolution elle-même. La Révolution est le canal par lequel passe la haine pour détruire l’Eglise. Elle cherche à changer les hommes en attirant leur attention sur leurs misères tout en en rendant responsables le christianisme et tout ce qui s’y rapporte. C’est ainsi que les gens s’engagent dans la Révolution, cherchant ainsi à créer un monde nouveau à n’importe quel prix, que cela signifie effusion de sang ou souffrances. A la Havane j’ai vu une citation de Che Guevara inscrite sur les murs d’un hôpital : « Si la Révolution n’a pas pour but de changer les gens, alors elle ne m’intéresse plus. » Voilà le secret de la Révolution : changer les gens en gagnant leur âme.
Il importe de savoir que la Révolution n’agira pas toujours sous le manteau du communisme. C’est en particulier le cas en Afrique, où elle prend souvent la forme du nationalisme noir ou de l’anti-impérialisme. Idi Amin qui fut dictateur en Ouganda a toujours énergiquement insisté sur le fait qu’il n’était pas communiste, mais qu’il cherchait seulement à assurer l’indépendance de son pays. Il est probablement exact qu’Amin n’est pas dévoué à la cause de Moscou, mais avant tout à sa personne et même à sa tribu, du moins pour le moment. Mais il est clair que sa campagne de violences brutales contre l’Eglise le place carrément à l’avant-garde de la Révolution.
Par nature, la Révolution est essentiellement idéologique. Elle n’est ni politique ni militaire, mais ce sont là les armes dont elle se sert. Etant fondamentalement un mouvement idéologique, elle doit être combattue par des armes spirituelles. L’Amérique et les pays occidentaux ont trop longuement cherché à arrêter l’expansion du communisme par des moyens militaires. Cette méthode ne mène à rien. Quand on s’oppose à un mouvement à base idéologique, plus on tue de ses membres, plus on crée de martyrs pour ce mouvement. Et c’est exactement ce que cherche la Révolution. La lamentable expérience américaine au Vietnam aurait dû nous servir de leçon. Ils y avaient la puissance militaire, mais la Révolution avait déjà gagné la guerre idéologique avant même que le combat ne commence. La chute de Saïgon ne devait être qu’une question de temps.
Nous autres Occidentaux pensons trop facilement que la victoire se gagne en dépensant suffisamment d’argent. Il nous semble que nous pouvons nous acheter des amis et fonder notre sécurité uniquement sur les armes et notre technologie. Mais ce qui est le plus nécessaire en Afrique, c’est un grand nombre de croyants qui se rendent compte personnellement de l’urgence du combat à livrer pour sauver ce continent, et qui aient une idée de la stratégie à employer, c’est-à-dire qui reconnaissent qu’il s’agit d’un conflit spirituel. Malheureusement nous n’avons aucun sens des réalités, ni de la stratégie, ni de l’imminence du danger. Nous livrons un combat à des révolutionnaires professionnels qui travaillent selon leurs propres idées stratégiques. Les échecs ne les effraient pas, pas plus que ne les endort le succès. Il faut absolument que nous en arrivions à adopter la même attitude qu’eux en ce domaine.
Un jeune missionnaire de mes amis, qui est actuellement un de mes collègues à Portes Ouvertes, a travaillé plusieurs années au Vietnam. Il participait à une rencontre de chrétiens à Da Nang peu avant que la ville ne tombe aux mains des communistes. Il me dit que ce même jour les pasteurs vietnamiens avaient consacré tout le temps de travail à discuter leur « Plan de dix ans » pour le Vietnam. Ils se préoccupaient de plans et de pro- jets, comme si le monde n’était pas en train d’exploser autour d’eux ! Ils n’avaient pas dix ans, pas même dix jours devant eux, mais ils ne semblaient nullement s’en soucier. Ils sous-estimaient vraiment la puissance de la Révolution. Alors qu’ils auraient dû préparer l’Eglise à vivre sous la persécution, la plu- part d’entre eux ne parlaient que des constructions à prévoir pour les années 1980.
Quand je parle de la Révolution, il y a deux choses que j’entends répéter partout dans le monde. 1. Cela n’arrivera jamais ici. 2. Nous pensions que cela n’arriverait jamais ici. On dirait qu’il n’y a aucune autre façon de raisonner. Dans beaucoup de pays d’Afrique j’ai entendu redire sans cesse « Cela n’arrivera jamais ici ». Et cependant dans les pays de l’Europe de l’Est, où les libertés ont été écrasées par la Révolution russe, et en Asie, où des armées équipées par la Chine ont réduit le Vietnam en esclavage, ainsi que le Laos et le Cambodge, la déclaration est presque la même, avec une seule et triste différence : « Nous pensions que cela n’arriverait jamais ici. »
Le cours de l’histoire peut encore être changé en Afrique. Seuls quelques pays y sont déjà marxistes, et leurs chefs n’exercent pas encore une emprise idéologique définitive sur les gens. Leur force n’est encore que militaire. Notre meilleure arme, ce sont des gens dont les cœurs ont été changés par l’amour du Christ.
L’ancien secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Henry Kissinger, qui n’est pas connu pour exagérer, a dit en 1976, dans un discours qui n’a pas été publié, que « jamais dans le cours de l’histoire un renversement révolutionnaire ne s’est produit aussi rapidement que celui créé par la montée du nationalisme noir en Afrique. » Il y a dix-sept ans, le premier ministre anglais, Harold Macmillan, donnant son avis sur la situation en Afrique, proclamait solennellement : « Le vent du changement souffle à travers le continent. » C’est devenu maintenant une tempête, un ouragan qui menace de disperser l’Eglise et de la rayer de la carte de l’Afrique.