“Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ;
et toutes choses vous seront données par-dessus.
Ne vous inquiétez donc pas du lendemain ;
car le lendemain aura soin de lui-même.”
Matthieu 6.33-34
Bien que ne sachant pas où, quand et comment le Seigneur veut le conduire, André fait partager à ses proches et ses amis sa conviction d’être appelé à servir Dieu à temps plein. L’apprentissage de la marche par la foi, si nécessaire et indispensable à tout disciple qui veut suivre le Maître, est long et parfois éprouvant ; André et Alice vont très vite s’en rendre compte. Les voilà donc entrés à l’école de Dieu.
Une des décisions importantes à prendre concerne son poste d’instituteur. Que faut-il faire ? André souhaite quitter définitivement l’enseignement pour se rendre totalement disponible. L’inspecteur d’académie, qu’il rencontre, lui conseille de prendre plutôt un congé sabbatique. L’idée ne lui déplaît pas, lui qui par nature est si prudent et avisé. Il pourra ainsi reprendre son métier si cela s’avère nécessaire, à l’image de l’apôtre Paul qui dut, un certain temps, travailler à la fabrication de tentes35 pour subvenir à ses besoins. Et chose surprenante, cette année sabbatique de l’Education Nationale sera reconduite tacitement jusqu’à sa retraite, à la grande surprise de l’employé de l’administration au moment de la mise en œuvre de son dossier retraite !
Toutefois la décision prise d’accepter ce congé, n’apporte pas de solution de rechange sur le plan financier. Bien au contraire. Mais pour lui et son épouse, l’appel est si clair et leurs convictions si profondes qu’il ne fait aucun doute que Dieu va pourvoir. André confiera, bien des années plus tard que, s’il avait attendu d’avoir les garanties financières pour s’engager à plein temps dans l’œuvre de Dieu, il ne l’aurait peut-être jamais fait ; marcher pas la foi c’est aller en avant selon la volonté du Dieu, même si le premier pas conduit vers un obstacle qui semble infranchissable. Combien sont nombreux les témoignages des serviteurs de Dieu, qui, ayant abandonné leur sécurité matérielle, ont été comblés au delà de leur espérance, non sans avoir été préalablement mis à l’épreuve. Dieu est fidèle ! La foi d’André et de son épouse Alice, sera rapidement honorée. Voyons comment.
A cette même époque et depuis plus d’une dizaine d’années déjà en France, une œuvre est en train de s’enraciner dans le paysage évangélique français : la Ligue pour la Lecture de la Bible (L.L.B.)
“(…) Comme la plupart des œuvres para-ecclésiales, la Ligue pour la Lecture de la Bible en France naît dans la période dite du réveil, une période de grande mutation sociale. Elle s’implante en France au début des années 30.36 Ce qui a motivé les fondateurs, c’est la vision des enfants à qui on n’enseignait pas l’Evangile. Une époque où ceux-ci devaient rester immobiles à écouter les longs sermons destinés aux adultes, chanter des cantiques qu’ils ne comprenaient pas et apprendre de longs passages de la Bible (…)”37 C’est ainsi que dès l’été 1936 la L.L.B. organise son premier camp38 au Mas de Sumène dans le Gard.39 Sumène est un “gros village” que l’on découvre au tournant d’un défilé sauvage et étroit, dessiné par les eaux du Rieutord que dominent les barres calcaires du “Ranc de Bannes”, constituées de rochers escarpés et abrupts. Un endroit plein de charme et de calme.
36 Le docteur Pierre de Benoît, fondateur et directeur de l’Institut Biblique Emmaüs, (CH) envoie en France, Frank Buchet qui vient de terminer ses études de théologie. Nous sommes en 1934, et M. Buchet commence alors avec un grand succès l’édition des notes bibliques en Français sous le couvert de la Ligue pour la lecture de la Bible Suisse.
37 Daniel Poujol, secrétaire directeur général de la Ligue de 1988 à 2000, extrait de la causerie à l’occasion du 70ème anniversaire de l’œuvre fêtée en 2006 à Sumène.
38 40 jeunes sont là. Peu de matériel. Les tables, les bancs, sont arrivés seulement la veille du début du camp.
39 “Parmi les personnes intéressées par les notes bibliques de M. Buchet, il y a un certain M. de Jarnac, qui va devenir un instrument entre les mains de Dieu pour le développement de la L.L.B. en France. Il avait étudié la théologie mais devait renoncer au ministère pastoral pour des raisons de santé. Toutefois il su trouver sa place particulièrement dans la traduction des livres religieux et la rédaction de quelques brochures et des articles pour la presse protestante. Mr de Jarnac, natif de Rouen résidait avec son épouse et leur cinq enfants à Paris. Puis ils vinrent habiter Nîmes et achetèrent, à la fin de la guerre 14-18, un Mas à Sumène (Gard) pour en faire une maison de vacances. La famille de Jarnac s’y établit dans les années 30. C’est en 1935, que M. de Jarnac, voulant alors régler ses affaires, décide avec son épouse de faire don de leur propriété de Sumène à une œuvre d’évangélisation pour enfants et jeunes. C’est la L.L.B. qui fut choisie. Voici ce que Mme Carenas de Jarnac disait il y a quelques années seulement : « Mes parents étaient des chrétiens convertis, et ils ont voulu que cette maison serve pour le Seigneur. Si la maison n’a plus sa beauté d’autrefois, c’est un peu triste, mais le plus beau c’est ce qu’on ne voit pas : les conversions qui s’y sont produites. Cette donation est une grâce de Dieu.” (Daniel Poujol, directeur secrétaire général de la Ligue de 1988 à 2000, extrait de la causerie donnée à l’occasion du 70ème anniversaire de l’œuvre fêtée en 2006 à Sumène).
Depuis cette donation André Adoul témoigne : “des milliers de jeunes et d’aînés ont défilé dans ses long couloirs, remplissant la maison de rires et de chants à l’occasion des camps et des retraites. Je puis affirmer, pour en avoir eu les preuves, que des centaines d’entre eux sont devenus de fervents disciples de Jésus-Christ.” André Adoul, Dieu et mes sous, éditions LLB, p.117.
En ce temps là il y avait chez les jeunes Français, qui, déjà en 1935, s’étaient rendus aux camps de la Ligue organisés en Suisse, une grande soif spirituelle. Mais en 1939, la L.L.B. Suisse, qui soutenait tout le travail naissant en France, arrive à la conclusion que, selon l’expression de M. Aebi, son directeur d’alors, “la mentalité française est assez différente de celle des Suisses” il faut développer une ligue française autonome. Après les premiers camps de Sumène, organisés l’été de la même année, une édition des Notes Bibliques françaises est publiée. Cette autonomie française arrive à point nommé, juste avant le début de la guerre.
“Jeudi 24 Août 1939 : La situation internationale s’aggrave. Dans la boîte à questions quelqu’un a posé la demande suivante : Peut-on prier pour la paix alors que Jésus a dit qu’il y aurait des guerres et des bruits de guerre ?
Dimanche 27 Août 1939 : La situation internationale vient de s’aggraver encore. Plusieurs classes sont rappelées et des campeurs doivent nous quitter. L’angoisse étreint le monde, mais la paix règne dans les cœurs des enfants de Dieu. Cependant la fin du camp semble compromise et nous pouvons penser que nous en sommes à la dernière journée. M. Buchet préside le culte : Que votre cœur ne se trouble pas, croyez en Dieu. Nous restons calmes, nous nous confions en Dieu seul qui est tout puissant et qui peut intervenir. La dernière soirée se termine dans l’émotion et la tristesse de se séparer dans de si sombres circonstances et sans finir le programme du camp. Mais une joie et une paix profondes sont dans nos cœurs rachetés par le sang de l’Agneau.”40
40 Faits rapportés par Daniel Poujol, secrétaire général de la Ligue de 1988 à 2000, à l’occasion d’une causerie du 70ème anniversaire de l’œuvre, fêtée en 2006 à Sumène.
Durant les années qui suivent, le travail de l’œuvre en France devient très vite important et pesant pour les agents en activité sur place qu’étaient MM. A. Foex et F. Buchet, soutenus et encouragés par les amis Suisses comme en témoigne cet écrit de M. Aebi, alors directeur de la L.L.B. Suisse : “…cher André (Foex) nous vous prions de tenir bon et de faire non pas l’impossible, mais tout ce qui vous est possible jusqu’au jour où vous serez secondé (…) par un collaborateur éventuel. (…) Pour aujourd’hui, je le répète, je vous prie de tenir bon et de prendre courage.”41
41 Extrait lettre de M. Aebi à A. Foex du 17 février 1945 ; archives LLB.
La réponse de M. Foex ne se fait pas attendre : “Je ne vous cache pas que c’est en tremblant que j’accepte l’énorme travail de la Ligue en France, mais dois aussi vous dire, que si je le prends c’est pour le Seigneur (…) mais je tiens à vous dire que si je n’ai pas d’aide d’ici deux mois je serai obligé : ou de laisser l’administration des périodiques de côté, ou de laisser les camps ! Un homme a des forces limitées et le jour n’a que 24 heures !”42
42 Extrait lettre de A. Foex M. Aebi du 28 mars 1945 ; archives LLB.
René Pache, résidant en Suisse, dont les conférences théologiques ont un grand impact en France, fait part de son intérêt pour le jeune instituteur du Midi de la France, André Adoul qu’il a eu l’occasion de côtoyer à plusieurs reprises déjà. Il en apprécie toutes les qualités humaines et spirituelles. Il connaît sa soif des Ecritures, sa facilité à l’enseigner et son fardeau envers les âmes qui se perdent. Il n’en fallut pas plus pour que cette sympathie et cette vision soient prises avec sérieux et en considération par les responsables de la L.L.B. Suisse et France. L’appel lui est lancé.
André, ne connaissant pas les besoins de cette œuvre, mais qui s’était mis à la disposition de son Dieu, voulant faire sa volonté, est surpris, interpellé et encouragé par l’offre qui lui est faite. Sans tarder il l’accepte, convaincu qu’elle vient bien du Seigneur. C’est ainsi qu’il entre à la Ligue pour la Lecture de la Bible France sans se douter qu’il va y consacrer les 27 prochaines années à venir de sa vie. De cet apprentissage de la recherche de la volonté de Dieu et de la marche par la foi, André a tiré des leçons et des principes, fondés sur la Bible, qu’il aura l’occasion d’enseigner tout au long de sa vie. Il écrira, à ce sujet, quelques années plus tard : “Faire plaisir à Dieu, lui être agréable devrait être la préoccupation numéro un du chrétien. Pourquoi recherche-t-on la volonté de Dieu ? Parce qu’on souhaite être approuvé de Lui. Son approbation est d’un grand prix et nous donne d’avoir une bonne conscience. Mais aussi parce qu’à terme c’est le meilleur pour nous, bien que dans le moment présent ce ne soit pas toujours évident. Et enfin parce que c’est le chemin le plus sûr car l’échec est au bout de notre volonté propre. Bien qu’aucun événement ne soit sans importance, il faut rechercher la volonté de Dieu tout particulièrement dans trois domaines. Premièrement lorsqu’on ne voit pas clairement sa route. Ensuite lorsqu’il y a plusieurs voies possibles ; un carrefour implique toujours un choix. Et enfin lorsqu’il s’agit d’un pas important à faire, comme par exemple le mariage parce qu’il engage une vie toute entière, ou encore la réponse à un appel à un ministère pour l’œuvre de Dieu mais aussi pour le choix d’une activité professionnelle (...) Dans les choix qui s’offrent à nous, les convictions ne sont pas toujours de Dieu. En effet, il faut faire attention aux erreurs, aux fausses pistes ou celles qui sont incertaines. (…) Pour ne pas se tromper, il faut du bon sens, examiner les motifs qui me font désirer emprunter plutôt telle voie (égoïsme, désir de gloire, dans le ministère: jouer un rôle, etc). Il faut être honnête et ne pas hésiter à demander conseil. Ne rien précipiter aussi longtemps que je suis dans le brouillard. Il faut se confier à Dieu et se décharger de son souci sur lui (1 Pierre 5.8), et demander de la sagesse (Jacques 1.5-8). Mais par dessus tout il faut être décidé à obéir coûte que coûte.”43
43 Cahier n°12 ; étude 12 ; archives personnelles.
André Adoul n’ayant pas pu se libérer de son poste d’instituteur avant la fin de l’année scolaire en cours, sera finalement disponible au début de l’été 1945. C’est ainsi que le 12 juillet de cette année, MM René Pache, André Foex et André Adoul, réunis à Sumène, jettent les bases officielles de l’association appelée Ligue pour la Lecture de la Bible. M. Pache en prend la présidence. La famille Adoul déménage donc à Sumène pour être au plus proche de l’activité principale de la Ligue et rejoint le couple Foex alors seul résident au Mas. La guerre était terminée depuis peu, mais “(…) il fallait une vraie vocation pour venir vivre dans le désert des magasins français, la décrépitude des bâtiments ; il n’ y avait presque plus une vitre au Mas, pas d’eau courante, et des punaises dans tous les matelas !”44 C’est pourquoi, bien que très peu bricoleur, et en face de l’état de délabrement de son logement, André Adoul passe beaucoup de temps à son installation, plus que de nécessaire aux dires des responsables de la L.L.B. Anglaise, qui ne comprennent pas cette “perte de temps”. André a dû être fort surpris par cette lettre reçue à l’automne :
44 Nigel Sylvester, l’histoire de la LLB., éditions LLB 1984, p.117-120.
“(…) La semaine dernière, j’ai reçu quelques lignes du Comité de Londres. Ces messieurs ont été quelque peu effrayés d’apprendre, par votre dernier rapport, que votre activité avait consisté, ces derniers temps, presque uniquement en travaux manuels. Mais ne vous faites pas de souci ; je leur ai immédiatement écrit une lettre leur expliquant la chose. Voyez-vous, ces messieurs Anglais ne sont pas comme nous. Ce qu’ils désirent savoir, c’est avant tout le travail que vous accomplissez parmi la jeunesse et les enfants. Dorénavant, ne leur parlez plus que de vos tournées, leur exposant également trois ou quatre faits concrets. Je crois que M. Buchet le faisait ainsi. Vous trouverez certainement un de ses anciens rapports. En ce qui concerne vos rapports, je vous propose de nous les faire parvenir. Mon beau-père, un anglais, sera enchanté de les traduire dans sa langue maternelle. Monsieur le docteur Pache, dont le programme est si chargé, sera certainement d’accord. Je lui écris aujourd’hui même et lui parlerai de la chose (…)”45
45 Lettre de M. Aebi (directeur LLB Suisse) du 19 novembre 1945 ; archives LLB.
Dès son arrivée au mas de Sumène, en été 1945, André a tout de suite participé à son premier camp46 de jeunes comme responsable des études bibliques, encadré par le pasteur Lecoultre, et secondé par quelques animateurs bénévoles, dont Alice, sa jeune épouse, qui se rend disponible à la cuisine et s’y engage totalement pour préparer les centaines de repas par jours ! Cette première année fut un succès avec 180 inscriptions. L’une de ses premières corvées était d’assurer le ravitaillement du camp. Et la tâche n’était pas facile à cause de la rareté et du coût des marchandises à cette époque. Une fois par semaine il fallait aller à Nîmes chercher les deux tonnes de pommes de terre que leur débloquaient les autorités. Et deux fois par semaine André devait couvrir à pied (le pont du chemin de fer ayant sauté pendant la guerre) 14 kms pour atteindre le marché de Ganges qui fournissait les légumes frais. Il se souvient particulièrement de sa première virée, derrière un âne peu soumis et pas pressé du tout et qui, à mi-parcours, juge bon de s’arrêter trois quarts d’heure à l’ombre de l’unique petit arbre qui se trouve sur cette route, refusant obstinément d’aller plus loin. “J’ai dirigé ce premier camp seul, car M. Foex était parti en Suisse se marier. La frontière venait de s’ouvrir pour lui. Sitôt après la guerre, les choses n’étaient pas faciles. La tâche était énorme, surtout pour un débutant (…) Personne ne se plaignait, témoigne André, car nous venions de traverser des heures difficiles dans le domaine de l’alimentation. Mais ce premier camp fut richement béni.” “Un jeune médecin, ignorant tout des choses de Dieu, se donne à son Sauveur.”47
46 André a été orateur aux camps de la Ligue à Sumène tous les été des années 63 à 67/68. Ces camps appelés “camp de joie” réunissaient de nombreux jeunes de 18-19 ans. A noter aussi dans cette même période des camps de jeunes organisés aux Estiveaux : “Comment oublier ses études bibliques chaque matin au camp des Estivaux dans le Massif Central. J’étais tout jeune. Il s’agissait d’aborder le Deutéronome ou Josué, je ne sais plus. Mais la joie, l’exultation, l’adoration qui marquait le visage d’André Adoul me sont encore présentes à l’esprit. Quand j’ouvre la Bible, ce visage me revient, et la joie de découvrir de texte sacré m’envahit alors.” (B. Huck)
47 Archives L.L.B. André Adoul, rapport d’activité de 1945.
L’influence de la Ligue dans le Midi “fut avant tout due à la présence d’hommes sur le terrain, Buchet, Foex, Adoul, Brunet et d’autres, qui sauront réunir autour d’eux des équipes pour animer les camps, toujours bien fréquentés, en restant fidèlement à l’écoute de Dieu. C’est ainsi que la présence du Seigneur s’imprimera dans bien des cœurs pour toujours. Chaque camp, que ce soit à Sumène les étés et aux Estiveaux48 à Pâques, était un lieu de rencontre avec Dieu, avec sa Parole expliquée, reçue et mise en pratique.”49 Mais la préoccupation d’André Adoul se tourne assez rapidement vers les moniteurs et les monitrices qu’il considère comme les éléments essentiels au bon déroulement des camps et à l’impact spirituel sur les enfants qu’ils ont sous leur responsabilité seulement quelques semaines par an.50 “Dans les camps les chefs de chambres ont un rôle de tout premier ordre à jouer. C’est à eux qu’incombe la lourde tâche de suivre, d’approcher, de comprendre, d’aider et d’éclairer les jeunes inconvertis qui leur sont confiés. Or ces dernières années nous avons été émus par la difficulté que nous rencontrions à recruter, en nombre suffisant, des jeunes chefs capables d’encadrer utilement les campeurs. Nous avons pensé qu’il serait urgent et impérieux de préparer les camps de l’été en formant, avec l’aide de Dieu, dans un camp spécial, des jeunes chefs, sûr et affermis, sur qui nous puissions compter.”51 Dans un courrier adressé aux jeunes gens, l’appel est lancé :
48 Se prononce les Etivaux, dans la commune de Saint-Victor-Montvianeix (63550) Puy de Dôme, près de Thiers. Jean Déglon, fondateur de la coutellerie Déglon à thiers (connu sous le nom de Pépé Déglon par les campeurs), chrétien engagé, louait chaque année, à Pâques, un beau chalet de vacances et s’occupait du ravitaillement et de l’essentiel de la logistique pour le bon déroulement du camp.
49 Nigel Sylvester, La Parole de Dieu dans notre monde - l’histoire de la LLB, édition LLB - 1984, p.117-120
50 C’est ainsi qu’à la première réunion d’équipe qu’il préside, lors d’un de ces camps (Vennes en Suisse), il est allé à ce qu’il considérait comme essentiel à ses yeux, en rappelant aux animateurs leur responsabilité “N’oubliez pas que les enfants ne doivent pas repartir chez eux comme ils sont venus. N’oubliez jamais qu’ils vont vous regarder vivre. Soyez donc attentifs à votre comportement et prêts à les aider à trouver une réponses aux questions qu’ils n’oseront pas toujours poser ouvertement.” (se souvient une ancienne monitrice)
51 Archives L.L.B. André Adoul, rapport d’activité de 1946.
“Cher Ligueur,
Nous sommes certains que les camps de Sumène vous sont chers. Dans cette chaude atmosphère vous avez peut-être rencontré votre Sauveur. Vous avez du moins, nous en sommes sûrs, puisé des forces nouvelles. Vous avez quitté notre grand “Mas” retrempé, affermi et zélé pour le Service de Dieu. C’est parce que nous sommes avec vous, persuadés que le camp est un milieu favorable à la moisson des âmes, que nous avons à cœur de les multiplier, et de les organiser dans différentes régions de notre pays, encore loin de Dieu. Nous vous écrivons donc parce que nous savons que vous avez le grand désir d’être utile à votre Maître et parce que nous croyons que vous pouvez devenir un des chefs des camps que la Ligue organisera.
Vous savez que l’on ne s’improvise pas “CHEF”. C’est une tâche bien difficile ! Aussi est-il dans notre pensée de préparer, avec l’aide de Dieu, un CAMP DE FORMATION DE CHEFS pour juillet 1946 (avant la série des autres camps).
Dans la quiétude du site, à genoux, nous nous approcherons de Dieu. Nous apprendrons à étudier la Parole Sacrée, à diriger une classe biblique… Nous répéterons aussi les chants de la Ligue que vous fredonnez souvent. Quel enrichissement pour nos âmes !
Cher Ligueur, suppliez votre Dieu afin qu’il mette Sa main sur tous ces projets. Demandez-Lui aussi, si c’est Sa Volonté, qu’il fasse de vous un “Chef” véritable, un modèle, un témoin dont l’attitude irréprochable touchera bien des cœurs. Le temps presse ! Satan agit plus que jamais !… “Seigneur emploie moi, glorifie ton nom en te servant de ma faiblesse.”
Cher ami, afin de poser d’une façon solide les bases de ce travail, faites-nous connaître le plus tôt possible, en détails, vos projets, vos désirs, vos aspirations… et que la Ligue soit davantage une vraie famille.
Unis à vous au service du Maître”52
52 Lettre de 1945 non datée précisément, archive L.L.B.
Le projet se réalise comme souhaité du 15 au 22 juillet.53 “35 campeurs aînés de 17 à 35 ans se réunissent à Sumène. Le but de ces camps est de préparer des chefs pour encadrer les jeunes enfants et de former des hommes de la Bible, qui de retour chez eux, continueront dans leur village un travail pour Dieu parmi la jeunesse. La classe biblique du matin est sur le livre de Josué que je commente. Par sa Parole, Dieu nous parle d’interdits à lever, de vie livrée et de victoire sur le péché. M. Le Dr. Pache nous aide à étudier la parole de Dieu et à préparer une étude biblique. Ces études, centrées sur le retour de Christ nous parlent de vigilance. Le soir les campeurs “sont jetés à l’eau”. Ils apportent eux-mêmes les messages d’évangélisation : le péché et la perdition de l’homme, la croix et la conversion, le St Esprit et la Plénitude de l’Esprit, la sanctification et le service. M. Pache fait les critiques de ces messages. Son admirable exposé sur la “Plénitude de l’Esprit” secoue les campeurs. Une soif de plénitude les gagne; un esprit de prière règne dans le camp. Le dernier soir, attiré par la lumière je descends à la salle de réunion. Il est deux heures du matin. Je trouve dix garçons à genoux, intercédant avec ferveur pour l’un de leurs camarades qui résiste à l’appel du Maître. Ce camp de formation de cadres, aux conséquences et aux résultats importants, prépare tous ceux qui vont suivre — quatre au total : jeunes gens, retraite des aînés, jeunes filles, jeunes Arméniens de Marseille.
53 En avril 1946 est organisé un camp de formation de cinq jours à Sumène ; culte par les campeurs et réunion de prières ; classe Biblique avec André Adoul sur les livres des Rois et des Chroniques, accompagnée de conseils pratiques sur la manière de diriger un groupe d’étude biblique avec René Pache; exercices pratiques: comment préparer une étude biblique ; causerie et entretien sur l’organisation matérielle d’un camp ; comment amener une âme à Christ et le message qu’il faut apporter. Ces moments ont été enrichissants et bienfaisants pour tous. Le dernier soir une jeune dame absolument ruinée par cette guerre, m’apportait son alliance en or, unique souvenir de son mari tué dans un camp d’extermination en Allemagne. Elle avait su se détacher de cet objet auquel elle tenait beaucoup pour obéir à son maître et venir en aide à un jeune ligueur éprouvé” (André Adoul, rapport d’activité du second trimestre 1946, archives L.L.B.)
Dès les premières rencontres, les jeunes seront touchés par la grâce de Dieu. Une monitrice du camp des jeunes filles, me disait avant de quitter Sumène : — je ne sais pourquoi… mais ce camp a marché tout seul. Dès le premier jour, Dieu a parlé.
Quelques jours après une demoiselle m’écrivait : — je croyais appartenir à Dieu et il me semblait même que je devais partir comme missionnaire dans les terres lointaines… Dieu m’a montré que je ne lui appartenais pas réellement. Ce n’est que le dernier soir, après une semaine, que je me suis écrasée au pied de la Croix… Quelle joie maintenant !”
(…) Un jeune homme (camp retraite des aînés) nous dit, dans la réunion de témoignage, qu’il rencontra son Sauveur sur le chemin du crime ; il allait assassiner deux personnes qui l’avaient fait grandement souffrir.
Nous avions remarqué, dans ce même camp, un jeune Alsacien qui avait connu de près les horreurs de la guerre. Il était triste et fuyait ses camarades, préférant la solitude aux entretiens. Le dernier soir, avant le départ, il vint me trouver :
- Je ne suis pas sauvé, me dit-il !
— Alors, désirez-vous appartenir au Sauveur qui vous aime
— Oh, oui !
C’est parce qu’il le désirait qu’il était venu. Dans un court instant de prière, il confesse son péché et, sans émotion, saisit le salut. Un mois après il m’écrivait sa joie d’être un enfant de Dieu.
Le dernier camp de cet été 1946 est dur, la discipline54 difficile à obtenir (65 enfants de 9 à 17 ans, des quartiers populaires de Marseille). Nous essayons cependant, avec le secours de Dieu, de mettre la Bible à leur portée. Cependant, l’intérêt grandit de jour en jour ; le bruit diminue. De jeunes enfants sont touchés par Dieu. Un petit garçon, de 12 ans environ, montre un réel intérêt pour la Bible qu’il vient de se procurer et qui n’est encore qu’un livre nouveau pour lui. Il affirme devant tous ses camarades qu’il est un enfant de Dieu et il les exhorte avec force à ne pas résister plus longtemps au Sauveur qui les invite (…) Dieu nous donne des encouragements extraordinaires. Nous sommes confus de voir qu’il utilise d’aussi faibles instruments que nous. Qu’il soit béni pour le grand privilège qu’il nous fait de le servir.”55
54 La discipline ne le faisait pas reculer, comme en témoigne Maurice Decker, qui, alors âgé de 17 ans à l’époque, et participant à un camp de la Ligue à Sumène en août 1962 avait été marqué par la fermeté de M. Adoul : “Je suis profondément touché, impressionné par sa personnalité aimante, douce et ferme à la fois, notamment lorsque, dès le début du camp plusieurs campeurs s’offrent une sortie clandestine nocturne et sont pris en flagrant délit par le Directeur (André) au moment de leur entrée dans la propriété en catimini. Ce grave manquement à l’une des règles majeures de fonctionnement du camp vaut à deux d’entre eux, les aînés et initiateurs de l’escapade nocturne, d’être renvoyés dès le matin. Ce renvoi est précédé d’un entretien paisible, d’explication sans dureté ni éclats de voix, émanant manifestement d’un cœur profondément aimant, d’abord soucieux d’édifier plutôt que de détruire.”
55 André Adoul, rapport d’activité du 3ème trimestre 1946, archives L.L.B.
L’année suivante, le 14 avril 1947, le comité directeur de la Ligue nomme officiellement André Adoul itinérant dans le Midi de la France et rédacteur des publications de l’œuvre. La famille, qui entre temps s’est agrandie par la venue d’un second enfant, Jacqueline, déménage de Sumène à St Jean du Gard, berceau familial de la fratrie Adoul. Ils aménagent en location au centre du village, dans la Grand-rue à quelques mètres seulement de la maison familiale où a vécu André.
Les invitations des églises du Midi de la France, et souvent d’ailleurs en France, deviennent de plus en plus fréquentes et donnent l’occasion à André d’apprécier et d’affûter son ministère itinérant naissant. Ces “galopades” comme il les nomme, à travers le territoire lui paraissent trop courtes. A ce sujet, il confiera son insatisfaction voire sa frustration par rapport aux campagnes d’évangélisation en particulier : “Les premiers jours d’une mission sont durs ; puis quand le travail commence à se faire dans les cœurs, la mission est terminée. Nos missions sont trop courtes et l’on abandonne le public au moment où il a le plus besoin de Christ.”56
56 André Adoul, rapport d’activité de 1950, archives L.L.B.
Malgré ces frustrations, André sera souvent témoin de la bonté et de la puissance de Dieu envers les âmes assoiffées. En effet, “au milieu des années cinquante, il préside avec Léonard Bréchet, directeur de La Ligue pour la Lecture de la Bible, une campagne d’évangélisation sous tente à Belfort. Trois semaines de réunions, chaque soir. Quel effort ! Les petites communautés évangéliques de la ville appuient cette entreprise de leurs faibles forces, mais les résultats sont maigres, voire nuls, malgré un appel chaque soir.
Quelques semaines plus tard, les vaillants évangélistes font le point sur leur travail et se demandent si des efforts si longs et exigeants en valent la peine, vus les résultats. Pendant qu’ils sont réunis arrive une lettre adressée à André Adoul. C’est ma mère qui écrit. Elle raconte comment, après avoir assisté de loin aux réunions chaque soir (elle se contentait de nous accompagner ma sœur et moi), elle a été profondément touchée par les textes bibliques cités par André Adoul lors d’une de ses prédications. Après la réunion, me priant de l’accompagner, toute émue, elle demande au prédicateur les références de ces textes. Revenue à la maison, elle s’enferme dans sa chambre, relit et médite longuement ces passages, et est prise tout à coup d’une terrible conviction de péché. Dieu l’aimait, depuis toujours, et elle l’avait négligé, avait vécu jusqu’ici sans se préoccuper de lui. Ce fut une conversion radicale. Ma mère fut transformée. De mondaine qu’elle était, elle se consacra à Dieu, milita, témoigna, et forma avec ses deux enfants déjà au Seigneur une petite cellule remplie de la joie d’En haut.
André Adoul n’en savait rien, il ne l’apprit que par cette lettre, et les évangélistes en furent revigorés ! Quant à moi, je bénissais Dieu pour cette campagne sous tente, pour les prédications pleines de joie et de sérénité de Léonard Bréchet, et pour celles remplies de l’amour de la Bible d’André Adoul. C’est ainsi que cet homme de Dieu marqua notre famille, et que son amour de la Bible nous a tous pénétrés.”57
57 B. Huck, témoignage.
Les premières années d’après guerre, au grand vide moral et spirituel, voient poindre une prise de conscience et une réelle soif de l’Evangile. “J’ai trouvé partout un auditoire58 attentif, sérieux et comme assoiffé de la Bible. Combien de personnes nous ont dit : — Nous en avons assez des discours, c’est la Bible que nous voulons. Qu’on nous apporte la Bible ! Tous les jours nous faisons l’expérience que c’est la Parole seule qui convainc.”59 De nombreuses personnes, touchées par l’évangile, viennent le trouver au sortir des réunions et lui témoignent de l’action de Dieu dans leur cœur.
58 André n’hésitait pas à faire participer son auditoire en posant régulièrement des questions.
59 André Adoul, rapport d’activité du troisième trimestre 1946, archives L.L.B.
Tandis que cette soif de l’Evangile grandit en France, dans ce même temps, aux Etats-Unis, que la guerre avait rapprochés du vieux continent, le petit monde évangélique bouge sous l’impulsion de Billy Graham.60 Encore peu connu, il est en contact épistolaire régulier avec Jacques Blocher, alors directeur adjoint et professeur à l’Institut Biblique de Nogent s/Marne. M. Blocher devient la référence en France pour les responsables de Youth For Christ. Il nous paraît important de situer cet organisme qui a vu le jour durant la guerre pour mieux saisir cet engouement spirituel outre Atlantique. “Tout le monde en parlait aux Etats-Unis, car les jeunes, le plus souvent en marge de l’Eglise, affluaient par centaines de milliers aux “rallies” organisés dans des salles neutres. A New-York, 20000 jeunes se pressent dans l’immense salle de Madison Square, alors que 10000 retardataires doivent rentrer chez eux ! Partout dans les villes principales, les grandes salles s’avèrent trop petites. Plus d’un million de jeunes s’y rassemblaient chaque semaine ! Plusieurs jeunes évangélistes prêchaient la Parole de Dieu, dont Billy Graham avec un charisme tout à fait exceptionnel.”61
60 Billy Graham se lancera comme évangéliste indépendant en 1950, deux campagnes en France : 1955 et 1963 et deux campagnes retransmises par satellites en 1970 et 1986.
61 Michel Evan, Jacques Blocher, j’ai cru j’ai parlé, 1989, p.55.
André Adoul a aussi la charge des publications de la Ligue pour Lecture de la Bible, principalement les notes bibliques (N.B.) et le jeune lecteur (J.L.). Leurs succès grandissants ne lui donnent aucun répit. Le travail est considérable comme il en témoigne lui-même à l’occasion d’une rencontre d’équipe : “(…) La tâche administrative est absorbante car le nombre des nouveaux abonnés va grandissant (une centaine en dix jours), et cela est pour nous un grand sujet de joie : “J’ai bien reçu votre carte nous signalant que notre abonnement pour l’année n’était pas réglé. Nous l’aurions fait incessamment, mais hélas, nous passons par une dure épreuve. Depuis un mois ma femme est malade… et son rétablissement sera long (…) Les N.B. nous intéressent beaucoup. Nous vous serions reconnaissants de nous les envoyer, nous vous promettons que nous vous paierons l’abonnement dès que notre situation financière nous le permettra…” ou encore celui de cette femme : “(…) Je viens de donner mes Notes Bibliques à une sœur que je viens de trouver en grande détresse spirituelle (…) Alors, au secours ! car je n’ai plus mon bon couteau pour couper mon pain quotidien. Et je vous assure qu’il me manque plus que le morceau de pain matériel. Loué soit Dieu pour ma faim après sa Sainte Parole…” Cette dame a même cru de son devoir de “secouer” le pasteur de la paroisse qui nous écrit ce qui suit : “(…) Je viens de recevoir de la part d’une paroissienne un exemplaire des N. B. (…) Je veux que mes paroissiens commencent à lire de nouveau la Parole de Dieu (…) La vente des livres s’intensifie aussi : dans une seule de nos journées nous expédions une trentaine de petits colis !”62
62 André Adoul, rapport d’activité de 1946, archives L.L.B.
Cette réussite implique, tous les deux mois, de copier 7 à 8000 adresses pour l’expédition de ces divers périodiques, après avoir rédigé et corrigé une bonne partie de ceux-ci, sans oublier de répondre aux nombreux courriers des lecteurs. La surcharge d’activité, purement administrative, devient vite une lourde charge pour André qui confiera assez souvent, dans ses rapports d’activité, sa souffrance et son souhait d’être, sinon remplacé, au moins secondé. Car, à son goût, ce travail lui prend trop de temps et de forces au détriment de sa vocation première d’évangéliste itinérant.63 Il n’est pas toujours facile, de discerner, ou tout au moins de placer les différentes tâches dans le bon ordre des priorités. Ses nombreuses qualités naturelles et les dons spirituels accordés par le Seigneur, pouvaient donner l’impression qu’il était quelqu’un d’exceptionnel, voire irremplaçable ! Ce qui n’était pas le cas à ses yeux et il savait le rappeler en toute simplicité. Mais ajoutez à tout cela son désir de bien faire jusqu’au perfectionnisme parfois, et voilà un cocktail explosif qui aura raison de sa santé, fragilisée à maintes reprises dans les deux décennies qui suivront au service de la L.L.B. (voir chap.6).
63 André éprouve de la difficulté à pouvoir tenir la cadence et insiste auprès du comité (1959) — ce n’est pas dans ses habitudes de se plaindre — pour être déchargé de certaines tâches, comme la correction des textes et la correspondance avec les rédacteurs. Ce qui sera fait mais pas encore suffisant pour lui. C’est pourquoi, il revient à la “charge” en 1961, faisant part à nouveau de son désir de se séparer de ses responsabilités rédactionnelles. Comprenant son souhait et voyant sa fatigue (cette même année, André a été marquée par une période de maladie) le comité l’invite à chercher quelqu'un qui pourrait correspondre aux nécessités de son travail de bureau.
Mais en contrepartie, les années à venir vont lui apporter de nombreuses occasions d’allonger encore un peu plus ses cordages et de toucher, par la seule grâce de Dieu, des centaines d’âmes en recherche du seul chemin qui mène à Dieu : Jésus-Christ.