La plupart d’entre nous avons grandi en entendant les histoires des courageux missionnaires blancs, coiffés de leur casque colonial, apportant l’Evangile au plus profond de la sombre Afrique. Nous connaissons tous l’histoire de ce hardi journaliste, Henry Stanley, qui, ayant traversé la brousse, prononça ces paroles célèbres : « Docteur Livingstone, je présume… » quand il arriva enfin à rencontrer le fameux missionnaire. Dans le monde chrétien, le mot « Afrique » évoque presque automatiquement le mot « missionnaire ». En effet, ces deux termes ont toujours été associés dans la littérature et dans l’histoire de l’Eglise.
Il en est bien ainsi. L’Afrique est le champ de mission le plus fréquenté du monde. Pendant les cent dernières années, il y eut en Afrique plus de missionnaires que dans aucune autre région du monde. N’est-ce pas une tragique ironie que de voir ce continent qui a été saturé de missionnaires devenir la proie la plus vulnérable d’une Révolution anti-chrétienne ?
Le mot ironie est peut-être trop faible. C’est beaucoup plus grave, car il s’agit là d’une tragédie d’une immense importance. Cela nécessite une explication. Comment est-il possible qu’une Eglise chrétienne qui semblait y être si solidement établie soit maintenant si vulnérable « au vent du changement » ? Est-il vraiment possible que l’Eglise, avec tous ses appels pour les Missions et les millions de dollars dépensés, ait échoué ainsi, après cent cinquante ans d’activité missionnaire ?
Hélas, il faut bien en convenir, si douloureux que soit cet aveu !
Il y a de très nombreux domaines dans lesquels l’Eglise chrétienne a contribué très positivement au développement de l’Afrique. Des centaines d’écoles, d’hôpitaux, d’orphelinats et d’églises ont été créés. Sans elle, tout cela n’existerait pas. En 1957, Adlai Stevenson, un homme d’Etat américain, visita l’Afrique. Ce qui le stupéfia le plus, ce fut de voir les tombes des missionnaires. « Quiconque traverse l’Afrique, » dit-il, « est constamment témoin de l’héroïsme des missionnaires. Ils ont posé les fondations de l’œuvre religieuse, médicale et éducative. Ils l’ont fait dans des conditions difficiles et dangereuses. Il est presque impossible de comprendre ce qu’ils ont accompli. Ils ont lutté contre la fièvre jaune, la dysenterie, les parasites. Et combien de leurs tombes ai-je vues à travers toute l’Afrique. »
Des milliers d’Africains doivent leur connaissance personnelle du Christ aux missionnaires occidentaux. Les missionnaires chrétiens sont allés là-bas pendant plus de cent ans. Ils y ont travaillé avec amour et fidélité. Ce continent est maintenant parsemé de leurs tombes. C’est un témoignage de leur fidélité. Mais il se trouve que leur sincérité n’a pas suffi pour immuniser les nations africaines contre la propagation actuelle de la Révolution.
La Révolution prospère toujours là où l’Eglise échoue. Il est tentant d’affirmer que la marée montante de la Révolution est la cause première de l’échec de l’Eglise en Afrique. En réalité c’est le contraire qui est vrai. La Révolution progresse parce que l’Eglise perd du terrain. C’est un fait : partout où l’Eglise échoue, la Révolution triomphe. Une pièce de monnaie a deux faces. Si l’Eglise ne répond pas aux besoins spirituels de l’homme, cela crée un vide dans lequel s’infiltre inévitablement le poison de la Révolution, car la nature a horreur du vide. Le célèbre écrivain russe A. Soljenitsyne dit, en parlant de la révolution bolchévique de Russie en 1917 : « La vérité m’oblige à affirmer que l’état de l’Eglise russe au début du 20e siècle est une des causes principales qui a rendu la Révolution inéluctable. » (tiré de Niels C. Nielsen Jr., Solzhenitsyn’s Religion).
J’ai visité le musée du Kremlin à Moscou et j’y ai vu des choses qui m’ont permis de comprendre à quoi il faisait allusion. On y voit une immense bible dont se servaient les Tsars. Elle est couverte d’or, de diamants, de pierres précieuses ; la page de couverture en est si lourde qu’il est à peine possible de la tourner d’une seule main. Les robes des patriarches étaient brodées de vingt kilos de fils d’or et d’argent. D’où venait toute cette richesse ainsi gaspillée ? Des pauvres paysans qui devaient se contenter d’un peu de pain à manger. L’Eglise officielle leur suçait le sang sans jamais leur donner en retour la connaissance de l’Evangile d’amour en Jésus-Christ. Elle avait abandonné la rue pour se retirer dans les cathédrales. Etant devenue le bras du pouvoir établi, elle avait cessé d’être une force évangélique apportant au peuple l’Evangile du salut, dans sa merveilleuse simplicité. Et c’est ainsi que la Révolution gagna la partie en Russie.
Il en va de même en Afrique. L’Eglise y a aussi échoué en un certain sens, bien que d’une autre manière. La Révolution est là aussi devant la porte. Nous avons christianisé le continent africain sans donner aux gens une foi personnelle. Beaucoup trop de Missions se sont contentées de s’occuper des souffrances physiques du peuple, sans aller plus profond. Des hôpitaux et des écoles y ont été construits, mais on a négligé les besoins spirituels des gens. C’est très bien de nourrir ceux qui ont faim, d’instruire ceux qui ne savent rien et de guérir les malades. Mais si nous nous contentons de faire cela sans présenter aux gens le message de Jésus qui peut les transformer et faire d’eux des êtres nouveaux, nous avons échoué. Nous nous sommes occupés des corps, alors que les âmes aussi étaient malades. Nous avons contribué à créer des Africains en meilleure santé et mieux instruits, mais leurs cœurs sont restés vides. C’est dans l’idéologie pleine de feu de la Révolution qu’ils trouveront de quoi répondre à leurs aspirations profondes.
Les communistes ont compris ce principe mieux que nous. Ils n’ont pas ouvert d’orphelinats en Afrique comme l’a fait l’Eglise. Ils veulent seulement gagner les gens à leur doctrine. C’est l’unique but de leur travail. « Oubliez la pauvreté de l’Africain, ses maladies et sa misère » disent-ils. « Contentez-vous de lui montrer quelque chose à haïr, et il deviendra un révolutionnaire qui oubliera toutes ses privations pour ne plus se préoccuper que de la bonne cause. » Nous, au contraire, devons faire tous nos efforts pour lui donner quelque chose à aimer, et pour lui montrer Quelqu’un qui l’aime, et joindre nos mains aux siennes pour l’aider à résoudre ses problèmes.
L’erreur fondamentale de notre effort missionnaire en Afrique, c’est d’y avoir présenté un message chrétien inséparablement lié à nos conceptions d’Occidentaux. Trop de Missions sont allées en Afrique au service de leur culture occidentale, ou même de leurs propres gouvernements, au lieu de se mettre, avant tout, à travailler pour une tribu ou un groupe ethnique. Chaque missionnaire devrait avoir deux patries : le ciel, et le pays dans lequel il travaille. Cela exclut le pays d’où il vient. Cette attitude doit être d’une manière ou d’une autre à la base de tout effort missionnaire.
Malheureusement, trop d’Africains en sont venus à considérer que le christianisme est une croyance anglaise, européenne ou américaine. Un écrivain noir d’Afrique, Erasto Muga, a dit : « Ce dont il faut absolument se souvenir, c’est que les missionnaires blancs en Afrique orientale n’ont pas su se différencier des autorités coloniales aux yeux des Africains. En conséquence, ceux-ci se sont rebellés contre le christianisme et ses enseignements. « Nous sommes allés en Afrique pour y fonder une Eglise européanisée ; quand les Africains en arrivent à rejeter notre culture, ils se débarrassent en même temps de notre Dieu. »
Un écrivain africain décrit le travail missionnaire, typique à ses yeux, dans ce sketch mordant.
« L’enfant s’en va à l’école de la mission, habillé d’un foulard, alors que son postérieur est nu. Il s’assied devant une nonne ou un homme bien habillé. Pendant la leçon de chant, on lui apprend à chanter :
Bêê bêê brebis noire
As-tu de la laine ?
Oui Monsieur, oui Monsieur,
Trois sacs pleins,
Un pour le maître,
un autre pour la dame,
le troisième pour le petit garçon
qui habite au bord de la route.
Il doit se demander ce que signifie cette chanson : Dans son village, on élève des moutons pour les manger ou pour offrir un sacrifice quand quelqu’un a enfreint la loi de la tribu, ou encore pour payer la dot au moment du mariage ; de plus, on n’y a pas de sacs de laine. Le Maître, ce doit être l’instituteur ; mais pourquoi a-t-il besoin d’un sac de laine ? Et la dame ? Est-ce la grand-mère ? Et le petit garçon avec lequel il s’amuse ne joue pas non plus avec un sac de laine : Il ne pense sans doute jamais à ce que cette chanson peut signifier, la chantant sans cesse, sans en comprendre le sens, comme il le fait d’ailleurs à l’église pour les cantiques. Plus tard, on lui fera lire des histoires étranges parlant d’un garçon blanc appelé Jacques et d’une fillette blanche appelée Jacqueline qui montent sur la colline. Le dimanche matin ils iront à l’église. Ils y chanteront des cantiques où il est question d’un homme blanc, Jésus. Et quand on chante, on est debout, raide, sans regarder ni à droite ni à gauche. Il ne faut surtout pas avoir l’air d’y trouver du plaisir.
Dans cette église il n’y a pas de tamtams, et les chants y sont si ennuyeux. » (Tiré du Bulletin de l’Institut Africain de l’Afrique du Sud).
Ce que Dieu désire, c’est une Eglise africaine. Lier les enseignements de Dieu à la culture occidentale condamne certainement l’entreprise à l’échec. En agissant ainsi, nous faisons de la foi chrétienne une cible beaucoup trop facile. Les révolutionnaires disent : « Regardez, le christianisme est ici depuis longtemps, mais qu’est-ce que les chrétiens ont fait pour vous ? Ils vous ont embarqués dans les bateaux d’esclaves, propriété des calvinistes hollandais. Ils vous ont vendus comme esclaves en Amérique, le continent le plus christianisé du monde. » Il est facile de s’en prendre aux chrétiens en Afrique et d’en faire les boucs émissaires, responsables de tous les maux. Mais nous n’avons pas le droit d’abandonner la partie à cause des péchés et des erreurs de nos ancêtres. Nous devons affirmer ceci : « Le christianisme n’a rien de commun avec ma patrie ou avec la vôtre, ni avec quelque collectivité que ce soit. Il s’adresse aux individus. » Ainsi pourrons-nous recommencer sur une base nouvelle, non pas seulement en nous contentant de le dire, mais en le montrant par nos actes.
Lier notre foi à notre culture nous place, en Afrique, dans une situation particulièrement défavorable. En effet, nos plus dangereux adversaires en matière de prosélytisme y ont toujours été les musulmans. L’Islam y est à l’œuvre depuis plus d’un siècle, cherchant à y convertir les gens. La culture islamique est plus proche de la mentalité africaine que nos traditions chrétiennes. La swahili, langue connue par beaucoup d’indigènes, est simplement issu du mélange des langues bantoues avec l’arabe, à la suite des mariages entre les négociants arabes et les indigènes de l’Afrique orientale au cours du siècle dernier. Les Africains ont à renoncer à beaucoup moins de leurs coutumes en adoptant l’Islam qu’en se convertissant au Christianisme. C’est la raison pour laquelle cette religion se développe rapidement en Afrique.
Une autre faiblesse grave du témoignage chrétien en Afrique, c’est l’existence dans l’Eglise d’un racisme invétéré. Il nous est dur d’accepter une telle critique, mais il est indispensable de nous examiner honnêtement dans ce domaine, nous et nos attitudes raciales. Nous avons sans doute prêché qu’en Christ l’humanité est une, mais trop souvent nous ne l’avons pas mis en pratique.
C’est un fait historique. Tout le mouvement missionnaire protestant fut placé dès le début sur une base raciste. Quand le compte Zinzendorf, célèbre pasteur morave, décida en 1731 de partir en Afrique pour y porter l’Evangile, il alla voir le roi Christian VI du Danemark qui était un de ses amis. Bien qu’il fût lui-même un luthérien fidèle, le roi se fâcha quand il entendit son ami lui dire qu’il s’en allait pour annoncer l’Evangile aux Noirs.
« Comment pouvez-vous faire cela ? C’est tout juste du combustible pour l’enfer. Il est impossible qu’un Noir arrive au ciel. C’est une stupidité de votre part. » Le comte Zinzendorf l’interrompant lui répondit calmement : « Pour vous et pour l’esclave noir, il n’y a qu’un chemin pour arriver au ciel : c’est par le sang de Jésus-Christ. » Le roi en fut si irrité qu’il faillit le faire arrêter pour le jeter en prison : « Croyez-vous vraiment » dit le roi, « qu’il pourrait être dans la pensée de Dieu que des esclaves noirs puissent être sauvés et aillent au ciel ? Vous ne songez tout de même pas qu’aux yeux de Dieu il n’y ait aucune différence entre races et couleurs et qu’un Noir ait la même valeur pour Lui que son maître Blanc ? Comment pourrait-il n’y avoir au ciel aucune différence entre l’esclave et son maître ? Vous admettez bien que Dieu a maudit les Noirs et les a abandonnés à eux-mêmes pour être condamnés pour le temps et l’éternité ? Autrement, comment l’esclavage serait-il possible ? Comment Dieu pourrait-Il permettre que nous volions ces gens, ou plutôt ces créatures, pour les exploiter à notre profit ? Ne voyez-vous pas qu’en prêchant à ces créatures que Dieu les aime, qu’Il désire les sauver pour les avoir au ciel, vous condamnez toute la race blanche et vous l’insultez ? Car, de deux choses l’une : ou bien vous avez raison et l’esclavage est de Satan, et tous ceux qui se livrent à ce commerce sont ses serviteurs, ou bien les Noirs sont réellement maudits, et alors vous n’avez aucun droit d’intervenir en leur prêchant un faux évangile. En le faisant, vous seriez la cause d’un désastre épouvantable. »
Ce sont là les paroles du roi Christian VI du Danemark en 1731. Telles étaient, au moment où débuta le mouvement missionnaire protestant, la théologie et la philosophie dominantes en Europe. C’était aussi le temps des puissances coloniales, l’époque qui vit les Boers (émigrants hollandais) débarquer en Afrique du Sud.
La théologie de l’époque affirmait que l’homme noir n’avait pas d’âme. Lorsque la colonisation commença, le trafic des esclaves devint florissant, et la culture occidentale se manifesta en Afrique. Depuis lors, le niveau de développement s’y est sans doute amélioré, mais l’incapacité fondamentale de voir dans l’homme noir un être humain vraiment égal est toujours présente. Quand la marée missionnaire commença au début du vingtième siècle, beaucoup d’authentiques chrétiens conclurent trop hâtivement que les Africains ne pouvaient pas comprendre ce qu’était Dieu. L’un d’entre eux, après avoir passé dix mois au Nigeria, décrivait ainsi les gens parmi lesquels il vivait : « Ces peuplades sont vraiment des êtres inférieurs. Pour la plupart, ils vivent nus. Les plus vieux, hommes et femmes, se souviennent du goût de la chair humaine. Ils sont paresseux. Ils ne connaissent pas Dieu. »
Le racisme a compromis l’efficacité de l’Eglise en Afrique, et c’est encore le cas aujourd’hui. L’enjeu concerne la dignité humaine. Il s’agit de savoir si l’homme noir sera traité comme un être humain accompli, et non comme un enfant ou un primitif. Nous avons trop longtemps dominé et traité en enfants les nations africaines — même après qu’elles soient devenues des partenaires de plein droit dans l’édification du Royaume. C’est une attitude invétérée de supériorité qui inconsciemment est devenue la seconde nature de beaucoup de missionnaires ; c’est une insulte et cela abaisse ceux-là mêmes que l’on tente de gagner. W. E. Owen, un vétéran parmi les missionnaires qui ont travaillé au Kenya, décrit cette situation de la manière suivante :
« L’injustice est ce qui touche le plus les sentiments de l’Africain. Des paroles irréfléchies et tranchantes, une gifle inattendue ou même un coup de pied, une fois donnés, comme ce fut hélas trop souvent le cas, font beaucoup de tort au missionnaire aux yeux des Africains. Ils voient bien que les Européens ne se traitent pas les uns les autres de cette manière. Ils sont assez intelligents pour voir qu’on se comporte autrement à leur égard. C’est vraiment grave et triste que les Africains puissent dire d’un missionnaire : « Il ne nous considère pas comme des êtres humains. »
L’Eglise doit rendre à l’homme son sens de la dignité. Dans la mesure où nous le ferons, la Révolution ne pourra pas mettre le grappin sur lui.
Là où nous avons probablement le moins bien réussi en Afrique, c’est dans la formation de responsables parmi les chrétiens autochtones. Plus que tout autre défaut, celui-ci nous obsède, maintenant que les missionnaires sont chassés d’un pays après l’autre. En effet, la vague d’un nationalisme déchaîné fait que les étrangers blancs ne sont plus les bienvenus. A la fin de la deuxième guerre mondiale, il n’y avait au sud du Sahara que trois pays indépendants. Aujourd’hui, il y en a quarante. Qu’ils soient chassés par la violence ou par la contrainte politique, les missionnaires quittent l’Afrique, laissant l’Eglise entre les mains des chrétiens du pays, qui ne sont pas prêts à assumer les responsabilités de direction.
En 1976, le secrétaire général de la Société biblique de l’Ouganda m’a dit : « Avant, les missionnaires faisaient tout à notre place. Nous ne savions jamais ce qu’ils faisaient, ni comment ils le faisaient. Leurs intentions n’étaient pas mauvaises : ils pensaient simplement qu’ils seraient toujours ici pour s’occuper de tout. Quand ils durent nous quitter, il nous fallut faire face à de nouvelles responsabilités sans y avoir été préparés. Toutes les églises ougandaises sont dirigées maintenant par des gens du pays. Et, bien que notre Eglise ait cent ans d’existence, nous nous sentons terriblement jeunes, face à toutes ces responsabilités. » Et c’est bien vrai : De nombreux responsables ecclésiastiques de ce pays se sont tellement habitués à être aidés par les étrangers qu’ils se sont sentis dépassés par les changements survenus à la suite du départ des missionnaires. Ils se sont vus emportés dans le courant d’événements auxquels rien ne les avait jamais préparés.
John Keam est l’un des jeunes missionnaires les plus consacrés que je connaisse. Il a passé huit ans au Laos. Maintenant il collabore avec Portes Ouvertes en Afrique. Quand il pense à ce que fut son ministère au Laos, il éprouve surtout un regret.
« Nous avons toujours cru que nous avions le temps », m’a-t-il avoué. « Nous ne nous sommes jamais préoccupés de former des responsables. Nous avons conservé la direction des affaires trop longtemps ; nous n’avons pas su confier l’Eglise aux gens du pays au bon moment. Nous prenions nous-mêmes les décisions importantes ; même quand nous leur demandions leur avis, nous savions déjà à l’avance ce que nous allions décider. C’était une énorme erreur. Quand Dieu fonde une Eglise, il y a en elle des personnes capables. Mais nous devons les découvrir, et être prêts à leur passer la direction des affaires. Nous n’avons pas su les préparer à se passer de nous. Nous nous sommes toujours crus indispensables, c’est là notre faute la plus grave. »
Après huit ans d’activité au Laos, John Keam quitta le pays ; peu après, ce peuple tomba aux mains des communistes. Il est improbable que des missionnaires occidentaux puissent y retourner sous peu. Il faut que ce qui s’est passé au Laos nous serve de leçon pour l’Afrique. Il est indispensable que l’Eglise indigène s’y développe sans tarder, parce que, dans ce continent où les conditions changent si rapidement, ce serait une erreur de remettre la chose à demain.
Pourquoi est-il nécessaire et utile de savoir reconnaître dans quelles parties de l’Afrique l’Eglise a échoué dans son action ?
C’est parce que beaucoup de chrétiens, voyant le déferlement de la Révolution sur ce continent, en éprouvent un réel sentiment de défaite et de fatalisme. Observant l’effondrement de l’effort missionnaire dans de nombreuses régions d’Afrique, ils en déduisent qu’il n’est vraiment pas possible que l’Evangile sauve ces pays de la Révolution. L’Eglise, disent-ils, a été mise à l’épreuve en Afrique, mais cela n’a servi à rien. C’est pourquoi nous levons les bras au ciel et acceptons la victoire de la Révolution comme une chose contre laquelle nous ne pouvons rien. Mais cela n’est pas vrai. Nous l’avons déjà affirmé plus haut, et c’est le cas en Afrique plus que nulle part ailleurs. Le problème n’est pas que l’Evangile ait été mis à l’épreuve sans avoir servi à rien. Au contraire, la vraie question, c’est que l’Evangile n’y a pas été pris au sérieux.
L’Evangile change le cœur des hommes, et quand cela se produit, leurs pensées aussi sont changées, et alors la Révolution échoue : Ni les compromis politiques, ni les armes modernes, ni une armée de guérilla, ni aucune force humaine ne peu- vent donner la victoire à la Révolution, lorsque l’Evangile de Jésus-Christ, quand il est authentique, sans fard, non américanisé, insensible à la couleur de peau, a touché et gagné les cœurs d’un assez grand nombre de gens. Mettre la Bible dans les mains d’un être, de manière que Dieu puisse lui parler par son message, est plus important que tous les programmes sociaux, médicaux, éducatifs ou humanitaires. Parler à l’homme de l’histoire de Jésus, de sa mort et de sa résurrection, est plus essentiel que les discours et les appels politiques. Cela paraît simple, mais c’est précisément parce que c’est simple que c’est valable, Ce sont là les principes fondamentaux de notre Grande Tâche, auxquels il nous faut revenir. Si nous le faisons, il ne sera pas trop tard pour arriver à sauver l’Afrique.
Festo Kivengere, un pasteur ougandais bien connu, raconte une histoire qui illustre de manière saisissante ce que je dis :
« Nous prenions part au Kenya à un grand rassemblement de près de onze mille personnes. La plupart étaient des chrétiens, hommes et femmes convertis. Mais il y en avait d’autres qui étaient venus en spectateurs ou poussés par l’Esprit pour trouver le salut. Cela se passait peu après la vague de terrorisme qui avait causé au Kenya la mort de centaines de chrétiens, témoins du Seigneur, tués par les Mau-Mau. Ils étaient morts glorieusement, jeunes filles, jeunes gens, femmes et vieillards. Alors que l’Evangile était annoncé à cette foule, l’Esprit de Dieu agissait dans les cœurs. Certains pleuraient.
Un homme se leva, absolument accablé. C’était un solide gaillard, membre de la tribu des Kikuyu. Il était chauffeur de taxi dans la ville de Nairobi. Ce n’était pas un sentimental, mais il tremblait de la tête aux pieds en pleurant. Il dit : « Je suis bien pire qu’une bête. Ces trois derniers mois j’ai été un terroriste. J’ai assassiné plus de soixante personnes, et cependant je sens que dans son amour Dieu m’a accepté. » Il continua à pleurer et tout le monde inclina la tête en prières.
Il ajouta : « Je ne m’attendais pas à ce que Dieu m’accepte, mais maintenant je suis sûr qu’il l’a fait. Je sais aussi que dans cette foule se trouve la femme d’un homme que j’ai aidé à pendre dans leur maison, en sa présence. Est-il possible que cette femme pardonne à une telle brute ? »
Et en effet, elle était là. Elle se leva, marchant calmement vers celui qui avait tué son mari. Toutes les têtes s’inclinèrent ; personne ne savait ce qui allait se passer, alors cette femme tendit la main et la plaça dans celle de celui qui avait tué son mari en disant : « Je t’avais déjà pardonné cette nuit là, pendant que mon mari priait pour toi. Maintenant tu es mon frère. »
Ce chauffeur de taxi est maintenant un évangéliste. J’ai rendu témoignage, debout à côté de lui. Ce fut une expérience merveilleuse. En parlant de l’amour de Dieu, il pleura : on ne saurait le lui reprocher. »
Qui parmi nous pourrait trouver des arguments assez convaincants pour gagner un tel homme ? Serions-nous capables d’arracher de son cœur la haine qui l’amena à tuer ? Nous serait-il possible de l’atteindre dans ses pensées pour le convaincre que ses opinions politiques étaient mauvaises ? Non, sans doute. Si nous ne comptions que sur nos propres capacités, nous serions obligés de le classer parmi ceux qui sont nos irréductibles ennemis dans la bataille pour l’Afrique. Mais l’Evangile de Jésus-Christ l’a changé en un instant et a fait de lui un allié de l’Eglise, un évangéliste pour les autres.
Il est beaucoup trop tôt pour admettre que l’Afrique est perdue pour Dieu. Il n’est pas nécessaire de nous complaire dans nos erreurs, de nous appesantir sur nos échecs, de lever les bras en signe de défaite. Si Dieu a pu changer un homme, il pourra le faire pour dix. S’il l’a fait pour dix, il pourra en transformer dix mille. Il peut même agir sur tout un continent.