Parmi les innombrables tentatives faites pour expliquer la formation des continents et pour rendre compte des données géologiques, peu ont autant fasciné l’imagination des géographes que celles de la dérive des continents. On attribue généralement cette hypothèse à Wegener. En réalité, elle avait déjà été émise en 1658 par le R. P. Placet, puis était tombée dans l’oubli jusqu’au début du 20e siècle. Elle fut alors reprise par l'américain Taylor (1910).
Mais c’est le géographe allemand A. Wegener (1912) qui sut le mieux présenter cette séduisante théorie1. Nous allons nous y attarder quelques instants car, mieux qu’une autre, elle illustre le cheminement imprévu des idées en géologie : nous avons là un exemple parfait d’une théorie avancée sur des bases fragiles, mais qui parvient à s’imposer par la simplicité de sa synthèse ; puis qui, attaquée de toutes parts et accusée par les faits, perd du terrain et s’effondre… pour ressusciter quelques années après sur des bases tout à fait nouvelles. Preuve, s’il en fallait, qu’une idée qui s’impose à tous n’est pas nécessairement étayée par les faits. Preuve aussi qu’une idée rejetée, ridiculisée même, peut ressurgir et triompher si les faits sont avec elle et si les chercheurs ne se laissent pas tous gagner par l’euphorie sécurisante des idées reçues.
.1 Voir, en français, A. WEGENER, La genèse des continents et des océans, Théorie des translations continentales, Paris, 1937, 5e éd.
La thèse de Wegener peut se résumer comme suit : la croûte terrestre se composait primitivement d’une couche de Sial flottant en équilibre isostatique2 sur le Sima. Cette croûte, en se refroidissant, se serait rétractée en un seul ensemble pour former au Primaire un continent primitif unique (Urkontinent) entouré d’un seul et même océan. Ce continent aurait été situé au pôle. Par suite de la force centrifuge principalement, la masse continentale se serait scindée en fractions plus petites. En migrant vers l’équateur, ces masses auraient formé les continents actuels. De plus, le mouvement des « radeaux » continentaux expliquerait la formation de montagnes comme les Rocheuses ou les Andes. C’est la résistance opposée par le Sima au mouvement migratoire du Sial qui aurait froissé, redressé, plissé les « proues » des continents dans leur marche irrésistible.
2 Un équilibre est dit isostatique lorsqu’il n’est pas définitif à un instant donné. Par exemple, un iceberg flottant sur de l’eau serait (en admettant que l’iceberg ne fonde pas) en équilibre hydrostatique, parce que l’équilibre définitif serait atteint très vite. En revanche, les continents, qui reposent sur du Sima plastique ou visqueux, sont soumis à des forces de réarrangement qui rendent leur équilibre imparfait. On parle alors d’équilibre isostatique, l’isostasie étant la loi qui tend à réaliser l’équilibre des forces.
L’ensemble paraît cohérent. L’idée séduisait par sa géniale simplicité. Elle avait de plus le mérite d’expliquer un grand nombre de phénomènes par une cause unique. La formation actuelle des continents, la troublante correspondance des formes de l’Amérique du Sud et de l’Afrique, la présence de montagnes en bordure des continents, les correspondances des faunes et des flores à un même niveau en Afrique, en Amérique du Sud, en Australie : tout cela se trouvait justifié du même coup par la géniale théorie de Wegener.
Aussi fut-elle d’emblée défendue avec passion par certains et, à la longue, admise par presque tous. De fervents disciples étendirent la théorie à d’autres domaines, que le maître n’avait pas envisagés. Ainsi le géographe E. Argand (1922), pour l’explication de la formation des Alpes. Selon lui, les Alpes résulteraient de la dérive de l’Afrique vers le nord (?). En venant se heurter à l’Europe, l’Afrique aurait fait jaillir, en un mouvement extrêmement lent bien sûr, d’immenses masses de sédiments accumulés dans la fosse géosynclinale située entre elle et l’Europe. Ce mouvement aurait provoqué un extraordinaire entassement de « nappes » superposées, dans lesquelles l’érosion aurait découpé les vallées actuelles, mettant à nu les reliefs que nous avons sous les yeux. La démesure de ces vues ne choquait pas : la thèse de Wegener admise, l’autorité d’Argand et son talent d’exposition faisaient le reste. Comme le remarque avec humour P. Veyret, doyen de l’université de Grenoble, « tout s’ordonnait à merveille dans les coupes d’Argand, dont les pointillés se promenaient avec autorité à 15 ou 20 kilomètres au-dessus de la chaîne actuelle. La nature avait créé les Alpes, mais Argand les créait une seconde fois3. »
3 P.et G. VEYRET, Au cœur de l Europe, les Alpes, Paris, 1967, p. 98.
Puis ce fut le temps des désillusions. De nombreuses études de détail vinrent saper les fondements mêmes de la thèse du géographe allemand. Ainsi on s’aperçut4 que l’emboîtement des côtes de l’Amérique du Sud et de l’Afrique était moins évident qu’on ne le pensait ; que les correspondances des couches géologiques n’étaient pas toujours réalisées ; que les analogies des faunes et des flores observées pouvaient s’expliquer tout aussi bien, les terres étant séparées, « par des migrations accidentelles de flores et de faunes sur des îles flottantes, comme on en observe encore de nos jours5 ». De plus, les études des sédiments océaniques semblèrent montrer que les emplacements des océans avaient toujours été les mêmes, depuis le Primaire. Et puis, comment expliquer l’énigme du rassemblement initial en un seul continent ? D’autres observations vinrent ruiner la théorie : On constatait en effet que les fonds des océans étaient loin d’avoir la « platitude » permettant un glissement de radeaux continentaux. Les forces de frottement auraient été telles, sur le basalte des fonds, qu’aucune force n’aurait pu les vaincre, surtout pas la force centrifuge invoquée par Wegener, insuffisante, selon Bouasse, … « pour écraser une brique6 ».
4 Nous renvoyons une fois pour toutes le lecteur à la liste des objections à WEGENER. qu’il pourra trouver dans n’importe quel ouvrage général de géographie ou de géophysique. Citons par exemple M. DERRUAU, Précis de géomorphologie, Paris, 1967, 5e éd., p. 28, 29.
5 A. CAILLEUX, La géologie, Paris, 1967, p. 74, 75.
6 Boutade citée par R. FOUET et Ch. POMEROL, Les montagnes, Paris, 1965, 2e éd., p. 33, 34.
Vers 1960, la théorie mourait. C. Hapgood traduisait l’accord quasi unanime en écrivant : « Il est donc impossible que les continents dérivent7. » Les manuels scolaires eux-mêmes avaient cessé d’en parler. En 1967 encore, A. Cailleux, plus prudent, l’estimait « possible mais non prouvée », mais lui préférait sans équivoque l’hypothèse de la permanence des continents et des océans qui, « plus acceptable pour l’astronome et le géophysicien, rend aussi bien compte des faits8 ».
7 C. HAPGOOD, Les mouvements de l’écorce terrestre, Paris, 1962, p. 30.
8 A. CAILLEUX, op. cit., p. 95.
Cependant, de nouveaux faits étaient intervenus. Les études océanographiques avaient montré9 l’existence de véritables chaînes de montagnes sous les océans, l’Atlantique en particulier. En 1963, l’idée de la dérive revint à la surface et se glissa à nouveau dans les esprits. Le grand tournant s’effectua en 1968, où l’on peut noter la publication dans les meilleures revues scientifiques anglaises et américaines de toute une série de travaux qui allaient remettre la théorie à l’honneur, en la modifiant quelque peu.
9 Voir, déjà, M. EWING, New Discoveries on the mid-Atlantic Ridge dans « The National Geographic Magazine », vol. XCVI, n° 5, novembre 1949, p. 611-640.
Ainsi P.M. Hurley (avril 1968) mettait en évidence l’existence de failles au fond des océans. L’existence aussi de « crêtes » qui semblent formées de matériaux « récents » provenant des profondeurs. En comparant à nouveau les couches géologiques « concordantes » du Brésil et du golfe de Guinée, il arrivait à la conclusion que ces couches étaient contemporaines10. L’idée renaissait que les continents, tels des radeaux, auraient pu migrer sur les couches de Sima. Non plus à la manière de radeaux « à voile », poussés par quelques forces extérieures, mais bien plutôt transportés par les courants du Sima magmatique.
10 Voir P.M. HURLEY, The Confirmation of Continental Drift, dans « Scientific American », vol. 218, avril 1968, p. 53, 54.
La nouvelle théorie de l’expansion des fonds océaniques (sea floor spreading) ne cesse, depuis, de trouver de nouvelles confirmations11. Les études de paléomagnétisme permises par les découvertes du professeur Thellier12 sont venues confirmer cette thèse. Elles ont révélé que, de part et d’autre des « crêtes », les matériaux symétriques étaient de même âge et avaient enregistré les mêmes caractères du champ magnétique13. C’était la preuve que le fond des océans s’était créé dans la région de la crête et que les matières issues des profondeurs de la terre montaient et s’écartaient progressivement de part et d’autre de celle-ci (voir fig. 4, page précédente).
11 11. Voir J.R. HEIRTZLER, Sea Floor Spreading dans « Scientific American », vol. 219, décembre 1968, p. 60-70. M.W. Mc ELHINNY, Worthword Drift of India… dans « Nature », vol. 217, n° 5126, 1968, p. 343 ss ; voir aussi H. PALMER, East Pacific Rise and Western Drift of North America, dans « Nature », vol. 220, 26 oct. 1968, p. 341 ss&nbso;; F.C. FRANK, Two Component Flow Models for Convection in the Earth’s Upper Mantle, Ibid., p. 350-352 ; en français, voir J. COULOMB, L’expansion océanique et la dérive des continents, Paris, 1969, etc,
12 Le meilleur exposé de ces études est celui qu’en a donné le professeur THELLIER lui-même : Le magnétisme interne, dans La géophysique de J. GOGUEL, Paris, 1971, p. 360 ss. Bon exposé simplifié dans H. TAZIEFF, Les volcans et la dérive des continents, Paris, 1972, p. 13-20.
13 Le champ magnétique terrestre est variable avec le temps. On a pu mettre en évidence, depuis le Primaire, 171 inversions de champ magnétique. Or, les roches — magmatiques surtout —, en se consolidant, « enregistrent » la valeur et la direction du champ magnétique qui régnait lors de leur solidification. Ces faits ont pu permettre d’affirmer que la matière monte sans cesse du magma profond et se répand symétriquement de chaque côté des crêtes océaniques.
Désormais, il ne restait plus qu’à trouver le moteur d’un tel mouvement de matière. On le trouva en reprenant l’idée des courants de convection (semblables à ceux de l’eau qui chauffe dans une casserole) qui affecteraient les masses magmatiques visqueuses du Sima (manteau), voire même des couches inférieures de la croûte.
Pour des raisons encore partiellement inconnues — gradient de température ? — ces masses magmatiques sont brassées à très faible vitesse pense-t-on14 et leur remontée produit les crêtes océaniques d’où elles s’épandent de part et d’autre. Ainsi, le fond de l’océan serait en formation continue, avec des roches relativement jeunes auprès des dorsales, et de plus en plus anciennes lorsqu’on s’en éloigne de part et d’autre. Cette expansion de matière écarte les radeaux continentaux. « On peut envisager maintenant que les continents sont poussés par l’expansion des bassins océaniques, ce qui semble bien convenir au cas de l’Atlantique sud15. »
14 Les vitesses actuelles des courants de convection dans le manteau seraient, selon certains, de l’ordre de 1 à 5 cm par an. Les études sur ce point sont encore très insuffisantes.
15 E. THELLIER, Le magnétisme interne, dans La géophysique de J. GOGUEL, Paris, 1971, p. 364.
On peut donc à nouveau imaginer la croûte terrestre comme étant formée de plaques continentales (paving-blocks) de 50 à 100 km d’épaisseur, en mouvement les unes par rapport aux autres, séparées par des cassures d’où la matière profonde s’épanche, repoussant symétriquement les radeaux continentaux.
Sous une forme renouvelée, c’est bien la résurrection de la théorie de Wegener. L’hypothèse d’un continent unique renaît elle aussi16.
16 Voir par exemple R.S. DIETZ et J.C. HOLDEN, The Breakup of Pangeue dans « Scientific American », vol. 223, n° 4, octobre 1970, p. 30-40. Sur l’ensemble du problème, voir P. GIDON, Courants magmatiques et évolution des continents, Paris, 1963.
Bien sûr, on est encore loin d’une certitude absolue en ces domaines, et il est bon de le souligner en terminant. Le meilleur spécialiste de ces questions, E. Thellier, a pu écrire en 1971 : « Le problème est des plus intéressants, mais il n’est pas simple et il est difficile de soutenir qu’il est bien résolu17. »
17 E. THELLIER, op. cit., p. 360.
Toutefois, la notion de la dérive des continents semble maintenant admise par beaucoup. Toute tentative d’explication devra désormais en tenir compte18. Elle nous aura en tout cas donné une fructueuse leçon en nous rappelant que, dans le domaine des sciences géophysiques, aucune idée ne doit être enterrée prématurément. En nous mettant en garde aussi contre la séduction exercée sur les esprits par une théorie unitaire semblant tout expliquer.
18 Notons cependant que, tout récemment, des savants notoires se sont élevés contre cette hypothèse. Voir par exemple les articles de KEITH dans le « Journal of Geology », n° 80, 1972, p. 249-276, ou de MEYERHOFF dans l’« American Association of Petroleum Geologists Bulletin », n° 56, 1972, p. 337-359 et 269-336. MEYERHOPFF signale que près de 1500 géologues sont opposés à cette idée.
La théorie transformiste, comme celle de Wegener, est l’une de ces thèses monumentales qui séduit par son harmonie et dont on est tenté de ne pas vérifier minutieusement les fondements, tant l’édifice paraît imposant.