“Je lève les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours ?
Le secours me vient de l’Eternel, qui a fait les cieux et la terre.”
Psaumes 121.1-2
Toutes ces activités et responsabilités finissent par avoir raison de la santé d’André Adoul. Ce qui rend soucieux et fait réagir son collègue et ami M. Snitselaar qui lui prodigue quelques conseils amicaux :
“N’accepte pas toutes les réunions qu’on te propose, il n’y a pas de gêne à dire “non”. Ton désir de prêcher l’évangile est juste, mais il y a des réunions que tu ne peux pas faire (…) Pour des raisons d’économie tu cherches à grouper des séries, aussi, pour ne pas devoir retourner à quelques jours d’écart dans une région et faire deux fois le voyage. Je crois que c’est parfois l’une ou l’autre de ces raisons, parfois les deux qui te guident. Mais, André tu approches de l’âge dangereux où chaque homme est à la fois au sommet de ses capacités intellectuelles mais aussi à un âge critique physiquement. Si tu fais quinze jours de réunions par mois, ou plutôt deux fois une semaine, c’est plus qu’assez. Or parfois tu es deux ou trois semaines d’affilée loin de la maison, tu rentres pour deux jours et tu repars (…) et pour faire déborder la mesure quatre ou cinq voyages de nuit ! André, permets-moi de te gendarmer amicalement… tu cours tout droit à l’infarctus, ou à une embolie. Peux-tu user ainsi le corps que Dieu t’a donné ? Ne m’en veux pas de te dire toutes ces choses, mais je t’aime beaucoup et je serais désolé si tu tombais malade.105 La réponse d’André ne se fit pas attendre : “Merci pour ta longue lettre, bourrée d’affectueux conseils. Je suis touché de ton intérêt pour moi. Je la méditerai un de ces jours et te donnerai mes conclusions”.
105 Lettre de janvier 1964, archives L.L.B.
Mais malgré son surcroît d’activité,106 André reste humble et réaliste : “…combien peu de choses on fait dans une année et combien il convient d’être sage dans le choix des choses à faire ! Le ministère de la Parole est pour moi une source de joie. Aussi je ne voudrais pas que les autres activités m’empêchent de le remplir. Je sens le besoin de m’appliquer à la prière et au ministère de la prédication selon Actes 6.”107 “Je réalise combien il y a des lacunes dans mon ministère. Tout n’a pas été accompli dans le seul désir de glorifier Dieu, avec l’esprit et la consécration qui convenaient. Je le sais et le regrette. Aussi je m’attends à la miséricorde de notre Maître et à l’indulgence de mes collaborateurs. Mon désir reste ferme de mieux servir notre Seigneur. Merci pour vos prières.”108 Et il en avait bien besoin tant la charge de travail était importante : 52 commentaires rédigés pour la seule année de 1963 ; 800 lettres expédiées par année environ. A ce sujet, André mettait un point d’honneur à répondre aux questions de certains auditeurs, à poursuivre l’encouragement suite à des entretiens privés à la fin des missions d’évangélisation. Comme nous pouvons l’imaginer et le comprendre, ses nombreuses responsabilités ne lui permettaient pas toujours de prendre le temps nécessaire à la réflexion de ses messages, et cela le frustrait : “Je préparais mes messages, de mon mieux, et trop souvent, je devais quand même improviser…” Toutefois, cette improvisation ne lui faisait pas peur, et ses collaborateurs diront qu’il avait même du mal à s’arrêter une fois le message commencé, tellement il était heureux et à l’aise dans l’exercice de son ministère. Régulièrement il devait “passer” comme il le disait, sur des points importants faute de temps. Mais les auditeurs ne s’ennuyaient jamais. Il faut dire que les anecdotes ne manquaient pas et il savait les utiliser à bon escient. Elles rendaient ses messages attrayants et surtout très pratiques. Il lui arrivait aussi d’improviser des moments d’interactifs avec l’auditoire, posant lui-même les questions.
106 Voir rapport détaillé de 1964 en “annexe 1” en fin d’ouvrage.
107 André Adoul, rapport d’activité octobre 1963, archives L.L.B.
108 André Adoul, rapport d’activités octobre 1963, archive L.L.B.
A la mort de Léonard Bréchet, en mai 1965, André Adoul est sollicité pour prendre sa place au poste de secrétaire général de la Ligue. Cette demande est-elle la goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui s’ajoute à bien les tracas administratifs qu’André a bien du mal à assumer depuis pas mal de temps déjà ? Ce qu’il écrit à son ami Théo en témoigne : “(…) J’ai la tête vide. Comme je voudrais étudier un peu ma Bible pour donner de la manne fraîche. A Glion j’ai eu de l’inspiration, mais j’ai dû bûcher. J’en suis revenu éreinté pour retrouver une table bourrée de choses à faire.”109
109 Lettre du 25 février 1965, archives L.L.B.
Vers la fin de cette même année de 1965, peut-être encore plus exténué et peut-être découragé, il adresse une lettre, à tous les membres du comité, qui les surprend tous :
“Chers amis, avant le comité, je voudrais vous communiquer une nouvelle importante me concernant afin que vous ayez le temps d’y penser devant Dieu. Vous êtes les tout-premiers à qui je fais part de cette décision qui n’a pas été prise sans réflexion et prière. Même à Paris, personne n’est au courant de la chose. J’aurais accepté, quoiqu’il m’en coûtât, de succéder à M. Léonard Brechet au poste de secrétaire général si je n’avais acquis la conviction, non seulement que je ne devais pas prendre de nouvelles responsabilités dans l’œuvre, mais qu’au contraire, le moment était venu pour moi de quitter la Ligue, dès le début de l’année prochaine. Je sais que cette nouvelle vous peinera et vous paraîtra incompréhensible à l’heure qu’il est. Il ne s’agit pas ici d’un coup de tête. Je crois obéir à un impératif d’En-Haut et veux me consacrer à l’Evangile, sans être le représentant de la Ligue (car j’aimerais être libéré d’une “politique” que j’estime paralysante et dont je vous entretiendrai). Je suis conscient que mon brusque départ risque de gêner la marche de la Ligue. En particulier, il est difficile que je cède présentement, et en cours d’année, la rédaction de Tournesol.110 En partie à cause de cela, je vous suggère pour les années qui viennent, de m’accepter comme ouvrier à mi-temps. Ainsi, je pourrais continuer la rédaction de Tournesol ainsi que quelques notes explicatives. Eventuellement, j’accepte de m’occuper du dépôt de librairie. Je tiens à préciser que je ne pourrai plus m’occuper du Lecteur de la Bible…, de la circulaire de prière, de la direction des camps… Mon départ n’est pas un abandon car j’estime toujours l’œuvre qui m’a supporté durant 20 ans. Aussi, sera-ce avec plaisir que je participerai au comité annuel, et servirai de lien entre les agents de la Ligue. De vive-voix je vous fournirai de plus amples précisions…”111
110 Voir chapitre 8.
111 Lettre du 13 octobre 1965, archives L.L.B.
Cet étonnant courrier reste ambigu. Il témoigne du combat intérieur que livre André Adoul depuis quelque temps déjà. Assailli par ses charges administratives, lesquelles s’alourdissent toujours plus, et soucieux de vouloir exercer le ministère auquel il est appelé, la tension devient insupportable. André a t-il réellement une conviction de Dieu, comme il semble le dire ou se précipite-t-il vers la sortie comme une fuite en avant parce que ses demandes d’aide sont restées lettre morte ?
Une fois de plus son ami M. Snitselaar, discerne qu’André n’est peut-être pas au clair autant qu’il veut le faire paraître. C’est avec affection et au nom de leur amitié qu’il lui écrit en retour ces quelques mots : “Cher André (…) j’ai beaucoup pensé à toi au cours de cette dernière semaine. J’aurais voulu te dire quelques mots d’affection en privé lors de notre rencontre de dimanche, mais malheureusement le temps ne nous était pas donné. J’aurais voulu t’assurer que je continuerai à te porter dans la prière pour que tu découvres la volonté de Dieu au cours des mois à venir. Pour que tu sois dans la paix et la joie quant à tes fonctions. Je sais que ce n’est qu’avec crainte que tu les endosses, mais nous en sommes tous là lorsqu’il s’agit de prendre de nouvelles responsabilités. Nous nous sentons tout petits devant une tâche qui nous dépasse. Il me sera sans doute possible de te soulager de beaucoup, sans toutefois me substituer à toi. Tu me rappelleras à l’ordre s’il le faut. Il te serait précieux d’avoir à Paris quelqu’un qui pourrait consacrer quelques heures pour ton courrier le plus important. Il faut arriver à te soulager des choses qui te pèsent…”112
112 Lettre du 26 octobre 1965, archives L.L.B.
C’est donc par “intérim”, comme il se plaisait à le dire, qu’André Adoul accepte le poste de secrétaire général, faute d’autres candidats. Mais il reste lucide quant à son appel premier. Il sait que cette lourde responsabilité va lui prendre le temps qu’il doit consacrer à son ministère d’évangéliste itinérant ; temps qu’il voit s’échapper toujours plus. C’est pourquoi, il cédera rapidement la place à M. Snitselaar, deux années plus tard, en 1967. Cette fin d’année là, André, dans son dernier compte rendu d’activités en tant que secrétaire général, expose sa préoccupation en face de difficultés relationnelles entre collaborateurs :
“Comme vous le savez nos rapports entre ouvriers ont été difficiles par moment et il a fallu consacrer de longues rencontres entre nous pour rechercher l’entente. J’avoue ne pas avoir été à la hauteur de ma tâche.” En effet, bien que de tempérament plutôt calme et serein, André était conscient de ses propres limites, qu’il confesse avoir dépassées de temps en temps, et ce malgré lui. Nous relevons à ce sujet ces deux phrases, qu’il écrit à son ami Théo avec qui il entretenait une correspondance abondante et privilégiée113, pour s’excuser : “j’étais en boule, à faire passer la maison par la fenêtre !” et de retour d’un comité : “Dans un moment d’humeur j’ai dit à (…) que j’en avais assez d’être mené par tout le monde… Le résultat c’est que je suis parti (…) assez démoli et j’ai passé mon temps dans la chaise relax. Or il me paraît essentiel que nous vivions tous, agents et collaborateurs dans l’harmonie et la joie. Je sais qu’il y aura des divergences de vue, des maladresses qui entraîneront d’inévitables frictions. Une équipe sans histoires n’existe pas dans ce monde. Cependant nous devons attacher du prix à l’unité de l’équipe et ne rien calculer pour la maintenir. Je suggère dans ce but que tous les ouvriers se retrouvent périodiquement pour deux jours de communion fraternelle. Ces dépenses ne seront pas inutiles. Les journées seront des heures de détente, de partage de nos problèmes et difficultés, d’information, de lecture de la Bible et de prière. Ainsi nous pourrons mieux nous connaître, harmoniser nos efforts et vivre dans la pleine confiance.”114
113 “J’étais triste de te voir partir car j’aime bien t’avoir avec moi pour discuter de toutes les questions qui se posent” écrit Théo à André le 2 sept. 1965 ; “Avant de partir pour Sumène, je viens tailler une brève causette.” extrait d’une lettre d’André à Théo - 1964.
114 Archives L.L.B.
Quelques années plus tard, un regrettable désaccord est survenu avec son ami Théo, à l’occasion de la sortie de son premier livre, les relations se tendront entre eux sans pour autant laisser André indifférent, bien au contraire : “Notre dernier téléphone me laisse bien triste et d’autant plus que je me sens coupable sur bien des points. J’y pense continuellement. Aussi je t’écris ce mot pour faire l’impossible pour que cet affrontement ne soit qu’un mauvais souvenir ; surtout qu’il tourne à la gloire de Dieu. Il le faut (…) Je t’ai parlé au téléphone alors qu’il y avait en moi de l’irritation à ton égard. Ceci explique le reste. De cela, je te demande pardon. Je reconnais que je me suis montré maladroit et brusque (…)”115 Le vrai serviteur de Dieu n’est pas un donneur de leçon, mais un homme conscient de ses faiblesses et capable de s’en humilier ; tel était André Adoul qui ne pouvait pas supporter longtemps la moindre anicroche.
115 Lettre du 2 juillet 1975.
Cependant, durant ce court temps passé à la tête de la L.L.B., malgré sa fatigue, sa suractivité et les tensions dont nous venons de parler, André en profite pour partager, avec pertinence, sa vision de l’évangélisation — sujet qui lui tient à cœur parce qu’au centre de son appel. “Nous avons présidé ici et là, quelques soirées dites d’évangélisation. Certaines ont réuni de grands auditoires (…) Pourtant en considérant l’ensemble de cette activité si riche, je formule quelques remarques concernant l’évangélisation : Le nombre de missions d’au moins deux semaines est pratiquement nul. Nous oublions trop le but à atteindre. Plutôt que de “prédicailler” ici et là, nous devrions nous employer à sauver beaucoup de perdus. Nous devrions abandonner résolument les petits centres pour s’attaquer à des villes d’une certaine importance. L’apôtre Paul ne s’attardait pas dans les déserts. Il serait sage de visiter une région après l’autre plutôt que de s’époumoner à courir les quatre coins de France, au risque de passer inaperçu. Notre ligne de conduite devrait être chaque année, un SEUL champ de mission, mais soigneusement labouré et ensemencé. Nous ne devrions entreprendre que de longs efforts, en équipe au moins quatre semaines !” En disant cela, peut-être se souvient-il de cette campagne d’évangélisation à Florac, en octobre 1953, où la mission était prévue du 11 au 17 ; elle sera poursuivie les 23-24 et les 29-30. “Je donne, la première semaine, devant un auditoire limité (35-50 pers.) un enseignement sur la grâce,116 qui suscite au début quelques légers remous. Le 23, j’apprends qu’un greffier, récemment converti propose à sa secrétaire d’avoir, tous les matins, un moment de prière. Cette secrétaire est une des premières à se convertir. Le soir, plusieurs personnes qui ont suivi l’enseignement donné sur la Bible, désirent accepter Jésus. Le 24, comme une vague, 15-20 prières jaillissent, louant Dieu pour la victoire de la Croix. Des âmes inquiètes nous convainquent qu’il faut poursuivre encore. Le 30 fut une soirée bénie. La presque totalité de l’auditoire prie avec ferveur. C’est la louange pour le salut, le pardon, c’est l’intercession de chacun pour les siens qui ne sont pas sauvés, c’est la supplication pour le réveil spirituel de la région. Atmosphère bénie, dans laquelle chacun est heureux de se trouver, (on m’avait dit que personne ne prierait).117 ”L’année suivante, au mois de Juin, le secrétaire général de la Ligue témoigne de ces encouragements : “M. A. Adoul a eu beaucoup d’encouragements dans le Midi pendant ses missions bibliques. L’Esprit de Dieu a agi d’une manière manifeste dans plus d’une paroisse visitée. Dans un petit village de 300 habitants de la Haute Loire, les auditoires ont atteint environ 1000 personnes. M. Adoul écrit : “L’Esprit de Dieu travaille, c’est l’heure de nous sanctifier.118 Nous mettons souvent l’accent sur la préparation d’une mission. Mais lisez les Actes des Apôtres : Paul n’y songeait pas. Souvent ces longs mois d’une préparation, étudiée et souvent coûteuse, cachent la peur de l’échec. Il faudrait mettre l’accent sur la préparation spirituelle et intellectuelle de l’évangéliste. C’est impérieux (…)”119
116 “La grâce est gratuite, non parce qu’elle est sans valeur mais parce qu’elle est hors de prix. Elle ne peut ni s’acheter ni se monnayer” (André Adoul, notes personnelles, archives familiales).
117 Rapport d’activités d’André A., octobre 1953, archives L.L.B.
118 Lettre de T. Sinstszelar adressée aux “amis de l’œuvre de la Ligue…”, Guebwiller, juin 1954, archives L.L.B.
119 André Adoul, rapport de 1967, archives L.L.B.
Cependant, depuis quelques années, faute de temps, André ne se sent plus assez disponible pour ses préparations spirituelles particulièrement lors des séries d’évangélisation. Est-ce cela qui motive sa réflexion et sa décision de quitter définitivement la Ligue pour la Lecture de la Bible, au début des années 70 ? (voir chap. 9) Toujours est-il qu’au moment de refermer cette longue étape de sa vie au service de cette œuvre, il est épuisé mais garde toujours son humour : “Une grosse fatigue m’oblige à ralentir mon activité ce mois. Mon docteur me prescrit 10 heures de lit, une nourriture abondante et variée ; de quoi faire envie à tous ceux qui suivent un régime !”120 A ce propos, il écrira quelques années plus tard : “Evangéliste itinérant depuis une trentaine d’années et accueilli matin et soir à la table d’amis chrétiens, je me vois offrir constamment de plantureux repas à la mesure de leur affection. A ce régime, je suis devenu fragile de l’estomac et de la digestion. Ce n’est pas grave je dois veiller maintenant à m’abstenir de tel aliment ou à me servir prudemment de tel autre. Moyennant ces précautions, j’arrive à bien vivre malgré cette faiblesse. Dois-je demander à Dieu l’estomac de ma jeunesse ? Je ne le crois pas. J’accepte mes limites… et m’en trouve bien. La sobriété n’a jamais tué personne.”121
120 A. Adoul, décembre 1970, archives L.L.B.
121 André Adoul, Echec à la dépression, édition LLB, 1975, p.114.