Bataille pour l’Afrique

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Le plus sanguinaire de tous

(N. d. T. – Ce chapitre a été traduit au moment où les combats cessaient en Ouganda. Nous n’y avons rien changé, car les détails qu’il contient éclairent les événements récents.)

Il y a de nombreux champs de bataille dans le combat en cours pour l’Afrique. Le plus sanglant de tous en cette fin des années 70 est l’Ouganda, un petit pays sans débouché sur la mer.

En Ouganda, l’Eglise martyre est une réalité, un fait indiscutable. Chaque jour, quand les chrétiens d’ Amérique ou d’Europe rendent grâces à Dieu pour leur petit déjeuner, il est probable que quelque part là-bas en Ouganda un coreligionnaire est battu, mis en prison ou tué parce qu’il est chrétien.

La terreur qui y règne montre une fois de plus avec quelle vitesse stupéfiante les conditions peuvent changer en Afrique. Des livres écrits il y a quelques années ne mentionnaient même pas l’Ouganda, ni ne laissaient supposer qu’il deviendrait bien- tôt le théâtre de troubles. Il semblait être une nation désirant le progrès et relativement paisible. Le communisme n’y avait pas de succès ; l’Eglise chrétienne y était solidement établie. L’Ouganda paraissait un endroit plein de fraîcheur sur la carte brûlante de l’Afrique. Mais soudain tout y a changé à une allure fantastique. Il a suffi d’un coup d’Etat militaire auquel personne ne s’attendait. Il en résulta la prise du pouvoir par une minorité férocement anti-chrétienne, avec à sa tête un demi-fou, Idi Amin Dada. Et tout à coup l’Eglise et des centaines de milliers de chrétiens ont été plongés dans une atmosphère de persécution et de crainte.

L’Ouganda est un pays particulièrement beau. Il y a juste assez de montagnes pour ajouter de la variété et de la couleur à cette luxuriante contrée tropicale. Il est situé au bord du lac Victoria, la plus grande étendue d’eau douce du continent. On prétend qu’un coucher de soleil sur ce lac mérite le déplacement. Kampala, une ville construite, comme Rome, sur sept collines, a été pendant de longues années une des capitales les plus avancées d’Afrique. C’était un centre prospère, le point de rencontre des ressources locales et des investissements occidentaux. La ville était fière de son Université Makerere, qui pendant très longtemps a été l’institution la plus moderne (et pendant un certain temps la seule) d’Afrique orientale. Les merveilleuses réserves naturelles situées dans la brousse au nord de Kampala ont toujours été considérées comme les plus belles d’Afrique. Pendant de nombreuses années, elles ont attiré des touristes venant de toutes les parties du monde.

Ces beautés naturelles sont toujours là, mais hélas, beaucoup de ce qui faisait le charme de l’ancien Ouganda a été emporté au cours des événements. Le centre de Kampala, autrefois la partie la plus vivante de la ville, où se traitaient les affaires, a été réduit au marasme total. Les magasins restent ouverts, mais très peu de marchandises y sont exposées. Les transports publics, qui autrefois comptaient plusieurs centaines de véhicules, en sont arrivés à ne plus disposer que d’une douzaine de bus pour desservir tout le pays. Un terrain de football de Kampala est rempli d’autobus abandonnés, inutilisables faute de pièces de rechange. Pendant de longues années l’exportation du café a été la principale source de revenus du pays. Maintenant les récoltes ne sont même plus faites. Les très grands bâtiments modernes de l’aéroport d’Entebbe sont actuellement comme un coquillage vide : le plus souvent déserts, avec de temps à autre quelques passagers traversant ces grands espaces inutilisés. La monnaie ougandaise perd de plus en plus sa valeur. Beaucoup de marchandises sont introuvables, sinon au marché noir avec de l’argent étranger.

Un journal américain a récemment cité un Ougandais : « Je suis désolé que vous n’ayez pu voir l’Ouganda il y a quelques années. C’était alors un très beau pays. Peut-être l’Ouganda renaîtra-t-il un jour ? Mais ce que vous voyez maintenant, ce n’est pas l’Ouganda. » En deux ans, les Européens et les autres étrangers ont quitté le pays, en abandonnant même tous leurs biens. Il n’en reste que quelques centaines dans tout le pays. Dans les quelques avions de la compagnie nationale qui décollent d’Entebbe chaque semaine, il y a toujours quelques Blancs, qui partent pour ne plus revenir.

Mais ce qu’ils laissent derrière eux, ce sont surtout douze millions d’Ougandais qui ne peuvent s’enfuir. Ils restent là, dans un climat de plus en plus caractérisé par la peur et la répression. Il y a quelques mois je me suis introduit furtivement à Kampala pour y rencontrer quelques frères chrétiens. A l’aéroport, j’ai été accueilli par un pasteur ougandais. J’ai passé la douane avec un « visa de visiteur », ce qui ne m’a donné le droit de rester que trois jours, pour « faire du tourisme… » Nous avons commencé à parler dès qu’il eut quitté le parking. Il m’interrompit soudain : « On nous suit, la police est à nos trousses. Regardez devant vous et continuez à parler. Il n’y a pas de danger, mais il vaut mieux que vous soyez averti ». Bien qu’il ait essayé de se calmer et qu’il m’ait encouragé à le faire, on sentait une atmosphère de tension et d’insécurité constantes dans cette ville.

En Ouganda, beaucoup de conversations ne sont plus que des chuchotements. Quelqu’un m’a dit : « Les gens disparaissent et jamais personne ne les revoit. »

Celui qui a édifié ce tragique nouvel Ouganda est un homme qui exige qu’on s’adresse à lui en ces termes : « Al-Haji, Maréchal Dr Idi Amin Dada, V.C., D.A.O., P.C., Président à vie de l’Ouganda ». Pour le reste du monde c’est simplement « le Gros Papa Amin ». Aux yeux de beaucoup d’Américains et d’Européens, ce n’est qu’un sinistre bouffon, un parfait sujet de caricature. Il est facile de se moquer de lui quand on est confortablement établi dans les pays de l’Ouest, mais cette situation n’a rien de drôle pour les Ougandais.

Amin est un puissant et robuste soldat qui gouverne en Ouganda avec une armée de vingt mille hommes bien équipés. Il devint président en 1971 après avoir renversé le président Milton Obote, qui vit en exil en Tanzanie. Amin dépense des millions de dollars pour entretenir son armée, alors que le pays succombe sous des conditions économiques désastreuses. Une importante force de police secrète l’aide à se maintenir au pouvoir, en emprisonnant ou en tuant ceux qui s’opposent à ses méthodes politiques. Cette force opère comme la Gestapo, mais avec un pouvoir illimité. On estime que le nombre de gens tués (jusqu’en 1976) par les « forces de sécurité » d’Amin se situe entre cent mille et trois cents mille. Des nouvelles venant d’Ouganda parlent de tortures, d’exécutions en masse et de cadavres criblés de balles flottant sur le Nil parmi les crocodiles.

Dans cette terreur de cauchemar, la cible principale est l’Eglise chrétienne. Amin est un musulman. Pendant les dernières années, il a demandé aux Arabes de l’aide financière et militaire, pour maintenir son régime. En Ouganda, il n’y a pas plus de 6 % de musulmans — ce qui est un nouvel exemple du pouvoir que peut exercer une minorité agressive. En comparaison, selon des estimations modérées, la majorité chrétienne s’élevait aux 60 % de la population totale. Mais ce sont Amin et les musulmans qui possèdent les armes. Pour cette raison, les chrétiens sont incapables de se défendre contre ce brutal dictateur musulman.

La persécution en Ouganda, comme toute violence partout en Afrique, est la conséquence de rivalités tribales. La petite tribu Kwaka, dont Amin fait partie, est connue pour sa férocité et son agressivité. C’est l’ennemie traditionnelle des tribus Acholi et Langi, parmi lesquelles se trouvent les commerçants les plus avisés et les responsables les plus capables du pays. De plus, ceux-ci sont en majorité chrétiens, alors que les Kwaka sont surtout musulmans. Les Occidentaux de l’extérieur ont tendance à sous-estimer l’importance des différences tribales africaines et leur influence sur les événements politiques. Mais la fidélité tribale exerce encore une puissance tyrannique sur beaucoup d’africains « évolués ». En Ouganda, cela s’ajoute encore au parti-pris anti-chrétien d’Amin pour créer un climat dangereux pour ces centaines de milliers de chrétiens. Avant 1976, les responsables ecclésiastiques hésitaient à considérer la répression comme de la persécution. Ils craignaient sans doute des représailles. Ils pensaient que si de telles allégations parvenaient aux oreilles d’Amin, cela aggraverait leurs difficultés. Amin a toujours été très sensible à l’impression qu’il faisait sur la communauté internationale, et ses réactions aux critiques faites à son régime ont été en général violentes. Mais en 1976 et 1977 la situation des chrétiens empira, de sorte que les responsables chrétiens durent fuir le pays en grand nombre. C’est par eux que l’on sait qu’en Ouganda il est actuellement dangereux, voire fatal, d’être un chrétien engagé. Mais il s’en trouve encore qui sont prêts à tout risquer pour le Royaume de Dieu.

Un exemple dramatique est celui de Janani Luwum, qui était l’archevêque de l’Eglise anglicane. C’était aussi le chef de l’Eglise évangélique le plus écouté en Ouganda. Il avait 53 ans. Je l’ai rencontré en 1976 à Kampala, au mois de novembre. Nous avons parlé ensemble du fait que les Ougandais avaient besoin de beaucoup de bibles. A cette époque, il était l’aumônier responsable de l’armée ougandaise. Il avait très à cœur les besoins spirituels des soldats d’Amin Dada. Nous avions décidé de lui envoyer dix mille bibles pour ses soldats. C’était un être chaleureux, rempli d’amour et de compassion. Bien que son titre officiel fût « Sa Grâce le très Révérend Janani Luwum, Archevêque d’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et du Boga-Zaïre », nous nous appelions simplement « frère ». Nous étions vraiment un dans l’Esprit.

Luwum devint pasteur pendant le réveil spirituel qui se manifesta en Afrique orientale et tout spécialement en Ouganda, avant qu’Amin Dada ne prenne le pouvoir. Il monta rapidement dans la hiérarchie de son Eglise et fut consacré archevéque en 1974 dans la cathédrale Namirembe de Kampala. Amin assista à cette cérémonie. Une photographie de celle-ci se trouve encore au mur de la salle de réunions de l’Eglise d’Ouganda. On y voit Luwum dans sa vaste robe écarlate, insigne de sa dignité, à côté d’Idi Amin souriant qui le félicite.

Mais cela, c’est de l’histoire ancienne, quand les temps étaient meilleurs. Les mesures de violence s’intensifiant contre les chrétiens au cours des années qui suivirent, les relations entre Amin et le chef spirituel du pays se tendirent de plus en plus. Les épreuves de Luwum et des autres chefs religieux sont normales dans les pays, comme l’Ouganda, où l’Eglise souffre. Parler contre la persécution, c’est courir le risque d’avoir à faire face à une plus grande hostilité. Pour Luwum, cela impliquait d’être en danger personnellement. De plus en plus de Chrétiens disparaissant en 1976, Luwum se risqua, malgré le danger, à critiquer ouvertement le régime d’Amin. Dans son traditionnel message de Noël, qui fut radiodiffusé dans tout le pays, il développa le thème montrant que pour les chrétiens, la seule victoire était celle qui consiste à « souffrir en aimant. » Une telle déclaration fut considérée par les responsables gouvernementaux qui surveillaient l’émission comme un jugement politique. On la coupa donc au milieu du sermon de Luwum.

Au début de février, un samedi soir, une équipe de la police secrète brisa la barrière qui entourait la maison de Luwum. Elle entra de force dans la maison avec des fusils chargés. Luwum fut accusé de cacher des armes. Voici son récit : « A 1 h 30 environ, j’entendis le chien aboyer furieusement et le bruit fait par ceux qui brisaient notre clôture. Je sus donc que quelqu’un cherchait à pénétrer chez nous… Quand j’ouvris la porte, des hommes armés qui s’étaient dissimulés dans l’ombre se précipitèrent vers moi, en braquant leur fusil et en hurlant « Archevêque, Archevêque, montre-nous les armes ! » Leur chef, qui parlait arabe, et portait un uniforme rouge kaounda, me planta alors son fusil contre la poitrine pendant que les autres me fouillaient de la tête aux pieds. Il me poussa de son fusil en criant : « Marche, cours, montre-nous où sont les armes dans ta chambre à coucher. » Nous sommes entrés ainsi dans la chambre à coucher, où ma femme Marie dormait. Ils la réveillèrent et commencèrent à fouiller sous le lit. »

Les intrus fouillèrent toute la maison, démolissant tout sans rien trouver. Ils allèrent aussi dans la chapelle, cherchant sous la table de communion. Ils crevèrent des sacs de millet et d’arachides entreposés au grenier. Ils cherchèrent même dans les toilettes et dans les salles de bain. Furieux de ne rien trouver, ils demandèrent à Luwum de leur indiquer l’adresse des familles Acholi et Langi vivant à Namirembe (la colline sur laquelle se trouve la cathédrale). Ils voulaient aller perquisitionner aussi chez eux.

Luwum leur répondit : « Je ne suis pas venu à Namirembe pour les Acholi ou pour les Langi. Je suis l’archevêque de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et du Boga-Zaïre. Notre maison est celle de Dieu, et il n’y a pas d’armes dans la maison de Dieu. Nous prions pour le Président, pour les forces de sécurité, quoi qu’elles fassent. Nous prêchons l’Evangile et prions pour chacun. C’est notre travail : nous n’avons pas d’armes. »

A trois heures du matin, la fouille fut terminée et ils partirent. Luwum raconte comment cela s’est passé. « Ils nous demandèrent d’ouvrir la porte pour leur permettre de sortir, mais ma femme suggéra qu’ils prennent le chemin par lequel ils étaient entrés. Je leur dis que nous étions chrétiens, que nos consciences étaient tranquilles, et que pour le leur montrer nous leur ouvririons les portes. C’est ce que nous fîmes, et ils partirent. »

La même nuit, un autre évêque anglican, Yona Okoth, de Bukedi, fut aussi réveillé de la même manière et vit sa maison fouillée. Il reçut l’ordre de quitter sa maison, entouré de soldats. Voici comment il raconte ces événements : « Leur chef dit : Nous avons reçu un ordre précis de notre patron. Nous sommes désolés, mais nous devons t’emmener. Je leur répondis : « Je n’ai pas peur. Si cela doit signifier ma mort, j’arriverai ainsi chez mon Seigneur. Mais si je reste en vie, je continuerai à annoncer l’Evangile. » On l’interrogea toute la nuit. Au matin on le libéra et il put retourner chez lui. Un troisième chrétien fut emmené de la même manière, mais on ne le revit plus jamais, et on ne sait rien de ce qui lui est advenu.

Quatre jours plus tard, dix-huit évêques de l’Ouganda se réunirent pour rédiger une lettre de protestation qui fut envoyée à Amin. Prenant les incidents de ce samedi soir comme exemple, ils protestèrent contre le régime de terreur qu’Amin faisait régner. Ce fut probablement la plus vive protestation qui ait été faite jusqu’alors par les chrétiens vivant dans ce pays :

« Le fusil dont la gueule a été pressée contre la poitrine de l’archevêque, les fusils que portaient ceux qui ont fouillé la maison de l’évêque de Bukedi, sont des armes dirigées contre chaque chrétien dans l’Eglise. La sécurité de chaque chrétien est mise en danger depuis longtemps. Il est probable que ce qui vient d’arriver à l’archevêque de Bukedi soit le sort de beaucoup d’autres chrétiens. Nous avons dû ensevelir beaucoup de gens fusillés, et il en est beaucoup d’autres dont les cadavres n’ont jamais été retrouvés. Leur disparition est liée à l’activité de membres des Forces de Sécurité. Que Votre Excellence sache que nous pouvons fournir, si nécessaire, des preuves indiscutables de ce qui se passe. En effet, notre Eglise comprend des veuves et des orphelins… Dans certaines parties de l’Ouganda, des Musulmans occupant des postes officiels contraignent des chrétiens à devenir musulmans… Alors que vous, Excellence, avez déclaré que votre gouvernement n’est sous l’influence d’aucune puissance étrangère, l’évolution de l’Ouganda donne cependant l’impression que l’avenir de notre peuple dépend d’étrangers qui ne se soucient ni du bien-être de ce pays ni de la valeur des vies. »

J’ai lu le texte complet de cette lettre de cinq pages. J’ai été émerveillé de voir une déclaration aussi courageuse faite par un groupe d’ecclésiastiques, qui, en signant ce document, savaient parfaitement qu’ils encouraient la rage d’un dictateur dangereux ayant le droit de vie ou de mort sur chacun de ses douze millions de sujets. Luwum porta lui-même cette lettre au président Amin, et il en envoya des copies aux chefs politiques et religieux partout en Ouganda.

La réaction d’Amin devant cette courageuse protestation fut rapide et violente. Deux jours plus tard, affolé, il organisa à Kampala une parade militaire. Il ordonna à Luwum d’y comparaître pour y être accusé de tentative de renversement du gouvernement. Plus de cent armes automatiques chinoises, des milliers de cartouches et des centaines de grenades à main furent exposées comme preuves « des armes entrées en contre-bande » que Luwum et ses amis étaient accusés d’avoir cachées. Pendant plus de quatre heures, les soldats, tous soigneusement choisis parmi les plus fidèles à Amin, écoutèrent des discours condamnant les chefs de l’Eglise. Ils chantaient et hurlaient « Tuez-les, tuez-les » chaque fois qu’on leur demandait ce qu’on devait faire à ceux qui complotaient contre Amin.

A l’issue de cette manifestation, Luwum et deux ministres membres du gouvernement furent arrêtés et emmenés dans un véhicule militaire. Le lendemain, la radio ougandaise annonça qu’ils avaient trouvé la mort dans un accident de voiture. Le cadavre de Luwum n’a jamais été ramené à Kampala. Des témoins oculaires ont affirmé avoir vu son corps percé de trois coups de fusils, deux dans la poitrine et un dans la bouche. De plus, un ecclésiastique anglican qui a récemment réussi à s’enfuir du pays m’a affirmé que la voiture dans laquelle on a prétendu qu’il avait trouvé la mort accidentellement, avait été accidentée bien avant, et qu’elle était à ce moment-là dans un garage attendant réparation depuis plusieurs semaines avant la mort de Luwum.

Grâce à des réfugiés ougandais, plus de détails nous parviennent. Christianity Today (18 mars 1977), les résume dans cet article :

« Ils disent qu’Amin a ordonné que les trois détenus soient fusillés, ce qui fut fait rapidement pour les deux membres du gouvernement. Apprenant que ses soldats hésitaient à tirer sur l’archevêque, on dit qu’il l’aurait fait lui-même. Les soldats auraient également hésité à obéir à son ordre de rouler sur les trois cadavres avec des camions. Ils auraient finalement accepté d’écraser les corps des deux hommes politiques, mais non celui de l’archevêque.

Les membres de la famille et les responsables de l’Eglise réclamèrent le corps de l’archevêque après que l’on eût annoncé sa mort, mais cela ne leur fut pas accordé… Au contraire, le gouvernement fit envoyer le cercueil de Luwum dans son village natal, au Nord de l’Ouganda. Ses parents et amis reçurent l’ordre de l’enterrer immédiatement, mais ils attendirent jusqu’à ce qu’ils puissent faire venir un prêtre pour présider la cérémonie de ses funérailles. C’est pendant ce temps que le cercueil fut ouvert et que l’on vit des marques de balles. »

Personne au monde n’a cru à l’histoire de l’accident d’auto publiée par Amin. La Commission Internationale des Juristes, dont le siège est à Genève, a déclaré que ces décès étaient un assassinat, affirmant que « la prétention selon laquelle ils auraient été tués dans un accident de voiture ne saurait tromper personne. » Un groupe d’Ougandais exilés aux Etats-Unis disent que ces attentats « font partie d’un plan préétabli visant à supprimer le christianisme dans ce pays ». Andrew Young, ambassadeur des Etats-Unis aux Nations Unies, a carrément affirmé qu’il était évident que la mort de Luwum était un crime. Et partout dans le monde les journaux et les émissions de radio parlant de ces exécutions ont exprimé l’incrédulité et la colère de tous. Le président Jimmy Carter a déclaré que les crimes d’Amin « ont dégoûté la totalité du monde civilisé. »

En juin 1977, une dernière confirmation de ces crimes fut apportée par Henry Kyemba, ministre ougandais de la santé et ami d’Amin pendant vingt ans. S’étant enfui du pays, il a raconté toute l’histoire. Il a cité des douzaines d’autres personnalités de premier plan, citoyens ougandais, dont il a connu l’assassinat. Il a ajouté : « C’est une situation vraiment atroce. Personne n’ose en parler en Ouganda par peur de la mort. »

La mort de Luwum a marqué le début d’une sanglante vague d’exécutions en Ouganda. Amin ordonna un nouveau limogeage des chrétiens occupant des postes importants, surtout dans l’armée. On estime que trois mille victimes trouvèrent également la mort pendant le mois qui suivit celle de Luwum. Des centaines d’Ougandais se sont évadés, traversant forêts et fourrés pour parvenir à des passages non gardés et passer au Kenya ou au Rwanda.

L’un d’entre eux était un jeune Ougandais avec lequel j’avais pu prier trois mois auparavant dans sa maison à Kampala. Je le rencontrai en Hollande après qu’il eut réussi à s’enfuir. Je l’ai entendu parler des horreurs dont il avait été le témoin. Je pensai alors à la maison confortable qu’il avait dû abandonner, obligé de s’enfuir de son pays pour échapper aux « forces de sécurité ». Je me souvins alors des moments de communion spirituelle que nous avions eus ensemble, et avec quelle ferveur il travaillait pour annoncer le Royaume dans son pays. Il ne savait pas que, moins de six mois plus tard, il me rencontrerait à nouveau en Europe, non plus en responsable de son Eglise, mais comme réfugié — pour un temps, espérons-le — c’est-à-dire un homme sans patrie.

Mais c’est bien là ce qui se passe en Afrique. C’est un des aspects de la nature versatile et violente de ce continent qui est devenu le champ de bataille spirituel entre les forces des Ténèbres et celles de la Lumière. Aujourd’hui, banlieusard de Kampala, demain réfugié. Aujourd’hui, une démocratie, demain un Etat policier. Aujourd’hui, épouse, demain veuve. Aujourd’hui archevêque, demain martyr.

Une seule chose est sûre dans ce pays en plein désordre, c’est la puissance de l’Esprit Saint et la présence du Christ. Là où la mort est sans cesse présente, peut-il y avoir un réel amour chrétien ? Est-il raisonnable de s’attendre à ce qu’un homme aime ses ennemis, prie pour ceux qui le trompent et le persécutent, embrasse ceux qui arrivent chez lui au milieu de la nuit avec des fusils et des couteaux ? Festo Kivengere le croit. C’est l’un des évêques qui signa la lettre de protestation de Luwum. Il réussit à échapper à la police secrète au cours d’une effrayante fuite en pleine nuit à travers le pays. Arrivé en sûreté hors de son pays, voici ce que Festo écrivit le 15 avril 1977 dans Christianity Today :

« J’aime Idi Amin. Je n’ai jamais été son ennemi. Je souhaite que quelqu’un lui fasse parvenir ce message. Si j’étais en Ouganda, je le crierais sur les toits. Si je pouvais être devant le président Amin je le lui dirais… Le pardon est créateur, la vengeance est destructrice. Quiconque aime l’humanité doit suivre le chemin de la reconstruction et de la réconciliation. C’est ce que Dieu fit. Qui suis-je pour errer loin de Ses voies ? C’est la raison pour laquelle j’aime Idi Amin. L’amour peut guérir, et je m’engage dans cette voie jusqu’à la mort. »

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