André Adoul évangéliste itinérant

Chapitre 9

Changement dans la continuité…

“C’est lui (Jésus) que nous annonçons, exhortant tout homme en toute sagesse,
afin de présenter à Dieu tout homme, devenu parfait en Christ.
C’est à quoi je travaille, en combattant avec sa force qui agit puissamment en moi.”

Colossiens 1.28-29

André Adoul quitte la Ligue pour la Lecture de la Bible dans le courant de l’année 1971. “C’est avec regret que nous avons vu partir M. A. Adoul après 27 années de ministère en notre sein. Le conseil a pris acte de sa démission et est heureux de savoir qu’une étroite collaboration continuera dans le domaine des éditions.”141 Désormais une nouvelle page s’ouvre pour lui et son épouse Alice avec l’association France Evangélisation.

141 T. Sintselaar, rapport d’activité de la L.L.B. de 1972, archives L.L.B.

C’est à Beatenberg142 qu’avec le Dr Wasserzug et sa femme, le Dr. André Lamorte, professeur et doyen de la Faculté de Théologique d’Aix en Provence, eut la vision obsédante de la nécessité pour la France d’une connaissance approfondie de la Bible. C’est dans cette perspective que M. Lamorte fonda en octobre 1954 l’association “France Evangélisation” pour la culture biblique et l’évangélisation en France dont il fut le premier et infatigable agent itinérant jusqu’au moment où il fut arrêté par son état de santé. Au cours des 17 premières années, France Evangélisation œuvre dans un grand nombre d’Eglises et de lieux divers en France et dans plusieurs pays de langue française, comme en Suisse, au Liban, et en Afrique. L’arrivée d’André Adoul est un réel encouragement pour l’œuvre. Un nouveau collaborateur n’est pas un luxe tant le besoin spirituel est grand dans ce pays de France. A cette époque l’association est en manque crucial d’évangéliste car depuis des années, seul M. Lamorte est en activité, encouragé et accompagné par MM Jean Poulet et Jean Chaix, tout deux absorbés par ailleurs par des responsabilités professionnelles. “Quelle satisfaction que l’acceptation de monsieur Adoul à l’appel du Comité français ! Quelle heureuse réponse à tant de prières qui, depuis deux années, n’ont cessé de monter vers Dieu ! Ainsi, le travail accompli par le premier agent (M. Lamorte) pendant quinze ans, et brutalement entravé il y a deux années par la maladie, ne sera pas arrêté. Il pourra se poursuivre, et, sans aucun doute, s’amplifier du fait que notre nouvel agent — s’il est un homme d’expérience (connaissance de la Bible, expérience des voyages et des conférences publiques) — est encore un homme jeune (53 ans) par rapport à celui auquel il succède. Nos vœux les plus chaleureux et nos prières le suivront désormais dans cette nouvelle tâche. Puisse notre frère trouver dans son ministère de conférencier biblique, en France et en pays de langue française, de très riches bénédictions.”143 Son entrée est officialisée par le conseil d’administration en date du 29 juin 1972. Celui-ci profite de son arrivée pour organiser l’association de manière à ce qu’André puisse recevoir les soutiens des donateurs et être correctement rémunéré.

142 Lieu des premières convention bibliques. Durant ses onze années à France Evangélisation, André Adoul y participera, comme orateur (1972 à 1980, 1982, 1983. Après sa retraite ‘officielle’, il y fut invité à plusieurs reprises : 1984, 1986, 1987, 1991, 1996).

143 André Lamorte, Journal Bible et prière, 1972, n°5. André Lamorte décède le 4 janvier 1980 à l’âge de 83 ans.

André débute officiellement son travail au sein de l’œuvre de F.E. le 1er août 1972. L’année suivante le couple quitte l’habitation du Boulevard Sébastopol et déménage en banlieue parisienne à Chilly Mazarin.144 Très vite les deux André (Adoul et Lamorte) s’entendent bien tant sur le plan amical que théologique et leur complicité consolidera par la suite l’avenir de l’œuvre.

144 Commune située à 17 kilomètres au sud-ouest de Paris dans le département de l’Essonne et la région Île-de-France. Adresse de l’appartement : Parc de Gravigny, 1 rue de Béarn.

Lorsqu’André Adoul a quitté la L.L.B. pour s’engager à F.E., à l’occasion de son dernier rapport145, il a cité une statistique édifiante parue dans le dernier annuaire Evangélique de la Fédération Evangélique de France (F.E.F.) qui donne un éclairage sur l’ampleur du travail en France : “Nous avons relevé les statistiques suivantes : 82% des Français se déclarent catholiques, sur ce chiffre seulement 21% pratiquent tant soit peu leur religion. Sur 800.000 réformés et luthériens, il n’y a que 250.000 réformés déclarés, et 250.000 luthériens signalés par l’I.N.S.E.E. Quant aux milieux évangéliques, ils ne représentent sans doute que 100 à 150.000 personnes groupées en 1000 églises dispersées en 34 à 40 associations différentes. On peut dire sans se tromper que 40 à 45 millions de français vivent en-dehors de toute pratique religieuse. Sur 37.962 communes françaises, seulement 3000 possèdent une communauté ou une annexe d’Eglise Réformée, Luthérienne ou Evangélique. Il reste donc encore un très grand pays à conquérir.”

145 André Adoul, rapport d’activité 1972, archives L.L.B.

Mais en France, en ce début des années 70, la société est en pleine ébullition, particulièrement le monde de la jeunesse depuis la contestation de mai 1968. Celle-ci a engendrée une période socialement et politiquement très mouvementée, (plus de 10 millions de travailleurs en grève au mois de mai), marquée par la démission du Général de Gaulle le 28 avril 1969, suite à l’ échec du référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation du 27 avril.

De cette période troublée André Adoul écrit : “1968 a été une date ! L’homme a secoué tous les jougs.” En effet, plus de vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’heure est à la contestation. Ce phénomène est quasi général au sein des grandes démocraties occidentales, mais aussi de certains pays de l’Est. Aux Etats-Unis, par exemple, le mouvement hippie fait parler de lui, les étudiants manifestent contre la guerre au Vietnam tandis que la lutte pour les droits civiques des Noirs connaît des épisodes tragiques, avec notamment l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968, qui soulève dans le monde entier une immense émotion, demeurant encore présente aujourd’hui dans la conscience collective.146 L’Italie, l’Allemagne et dans une moindre mesure la Grande Bretagne connaissent aussi des troubles étudiants parfois violents. En France, à l’heure de la pilule contraceptive, la morale traditionnelle est récusée, comme le montrent aussi bien les apologies de l’amour libre dans les rues, que l’ambiance « détendue » de Woodstock147 un an plus tard. Lassés d’une société autoritaire et paternaliste, les jeunes dénoncent pêle-mêle le capitalisme, l’austérité morale gaulliste, tout en prônant la libération sexuelle, plus de droits pour la femme, etc. Les Eglises commencent à faire les frais de cette contestation. La spiritualité bat de l’aile, et petit à petit les lieux de culte sont désertés. Le message de l’Evangile, bien que porteur d’une espérance unique, profonde et éternelle, est délaissé par un libéralisme choisi et assumé. A ce sujet, deux décennies plus tard environ, à l’occasion du débat en France, sur le “Pacs”, André, conscient de vivre un temps où la révolte contre Dieu s’affirme de plus en plus, adressera ce courrier à son député :

146 A cette époque la communauté “noire” n’était pas intégrée ni acceptée comme aujourd’hui. En Amérique, le combat que menait Martin Luther king était violent et sans garantis aucune. La maison des Adoul était toujours ouverte, y compris pour la communauté noire, à la grande stupéfaction des voisins parfois, témoigne une des filles d’André. La diversité des rencontres, les invités à la maison, que ce soit les collègues comme ceux qui désiraient plus particulièrement un entretien avec André, ont été une richesse pour ses enfants, aujourd’hui reconnaissants pour cela : “La richesse et la diversité des contacts, surtout lorsque nous habitions à Paris, ont éveillé un esprit tolérant et ouvert au monde évangélique ô combien divers.” André a montré à ses enfants et à ses collègues qu’il ne fallait pas s’attacher à des dénominations particulières. D’ailleurs, à cette époque, la L.L.B. organisait à Sumène des pastorales pour les serviteurs de Dieu ouverts au ministère de l’œuvre. Ces rencontres, très fraternelles et utiles, permirent à beaucoup de resserrer leurs liens.

147 Le 15 août 1969 a lieu le festival hippie de Woodstock (Etat de New-York) réunissant pendant trois jours près de 400 000 personnes pour célébrer l’amour, la paix, la musique. Les plus grandes stars du rock se succéderont sur la scène : Joan Baez, Joe Cocker, Janis Joplin, Santana, The Wo… et Jimi Hendrix qui y interprétera l’hymne américain, “Star Splangled Banner”, de façon à évoquer les bombes qui tombent alors sur le Vietnam.

“Monsieur le député, le projet — le PACS (Pacte civil de solidarité) — va être discuté prochainement à l’Assemblée Nationale et nous serions à la fois tristes et inquiets s’il était adopté. Contrairement à ce qu’on veut nous foire croire (les médias en particulier), la majorité des Français sont réservés ou hostiles à un tel projet. Beaucoup s’étonnent et s’interrogent, se demandant pourquoi est soulevée une pareille question si loin des préoccupations des français alors que tant de problèmes douloureux devraient être urgemment résolus. Nous ne vous apprendrons rien en affirmant que la cellule de base de la société, telle qu’elle a été conçue et constituée jusqu’à maintenant, est sans conteste “la famille”, à savoir deux personnes de sexe différent et les enfants qui naissent de leur union. S’il est juste de laisser à chacun la liberté et la responsabilité de mener la vie comme il l’entend, il nous paraît aberrant, pour ne pas dire plus, de vouloir légiférer dans le domaine des mœurs. Quoi qu’il en soit, nous serons en plein désaccord avec les élus qui encourageront le Pacs. Nous vous demandons de vouloir bien intervenir avec insistance et force auprès de vos collègues et si possible de nos ministres afin que ce projet échoue ou soit retiré. Nous vous en serons reconnaissants.

Nous vous prions de croire, Monsieur le député, à nos sentiments respectueux.”148

148 Lettre du 25 octobre 1998 adressée MMs les députés du Gard, assemblée Nationale - Paris ; signée conjointement par André et Alice Adoul ; archives familiales.

Nous comprenons que le champ d’activité des itinérants de l’œuvre de F.E. est principalement la France, dont les besoins spirituels sont immenses, et plus occasionnellement, les pays francophones : Suisse, Belgique, Antilles, Canada, et Afrique. Grâce à son expérience et ses nombreux contacts avec les églises depuis une trentaine d’années, André Adoul est toujours très sollicité et apprécié. Son ministère au sein de F.E., conformément aux vœux des fondateurs, s’accomplit essentiellement dans trois directions : “D’abord, l’agent (appellation de l’évangéliste à ce moment là) de France Evangélisation proclame l’Evangile, de préférence dans des salles neutres. Ensuite il enseigne et exhorte les croyants, les invitant à sonder les Ecritures pour y conformer leur vie. Enfin, dans la mesure du possible et par un enseignement adéquat, il cherche à former des laïcs, lesquels, possédant de solides bases bibliques, seront en mesure de transmettre autour d’eux le message de l’Evangile (…) L’agent répond à toute invitation qui lui est adressée compte tenu de son programme et en fonction du temps dont il dispose. Respectueux de la communauté qui l’accueille, l’agent de France Evangélisation se garde de toute polémique. Il n’annonce pas une nouvelle doctrine et se défend de tout prosélytisme en faveur d’une dénomination particulière. Tandis qu’il est encore temps et avant que ne revienne notre Seigneur Jésus-Christ, il s’efforce de proclamer la Bonne Nouvelle à nos contemporains : telle est sa motivation prioritaire”.149 C’est ainsi que sont clairement définis les principes de France Evangélisation auxquels se conformèrent tous ceux qui y entrèrent par la suite, comme le jeune Yves Perrier qui, un soir de 1956, avait répondu à l’appel du Seigneur à le suivre. Ce soir là en effet, André Adoul anime à Paris une soirée plus particulièrement destinée aux chrétiens, encore jeunes dans la foi, et à leur engagement avec Christ. Lors de cette rencontre le jeune Yves, alors âgé de 21 ans et converti à Jésus-Christ depuis trois ans seulement, s’avance, à l’appel à la consécration que l’évangéliste adresse à la fin de son message. Ce jeune homme, bouillant pour le Seigneur, fait ainsi le pas de l’obéissance et de l’engagement, qui se concrétise l’année suivante en s’inscrivant à l’Institut Biblique Européen de Lamorlaye. Sans le savoir, comme souvent dans ces cas-là, André Adoul vient de semer sa propre relève au sein de France Evangélisation car quelques décennies plus tard, M. Perrier entrera à son tour comme évangéliste à F.E.150 Ce témoignage pointe du doigt l’importance de la consécration pour André Adoul. Il n’avait de cesse d’encourager les nouveaux convertis à persévérer dans leur engagement pris avec Dieu. C’est ce qu’il fait après la campagne en France de Billy Graham, qui eut lieu à Bercy151 à laquelle il lui avait été demandé de participer comme conseiller : “(…) Vous vous êtes engagés derrière le Christ et à cette occasion, Billy Graham vous a vivement exhortés et conseillés de prier et de lire la Bible jour après jour. Il n’y a pas de progrès dans la vie de la foi, pas de croissance spirituelle sans ce ressourcement quotidien, sans un contact permanent avec Dieu et Sa Parole ; ne prend-on pas de la nourriture pour grandir ? Volontiers, je suppose que beaucoup ont suivi ce conseil avec profit et joie. Mais peut-être en est-il qui sont tentés de renoncer à cette bonne habitude qu’ils trouvent fastidieuse et sans intérêt. La Bible leur paraît bien compliquée et ils avoueront qu’ils ne trouvent pas l’aide et le réconfort promis. Convaincu de la valeur de cette discipline, je dirai avec force : TENEZ BON — Persévérez. Avec Dieu la persévérance est toujours récompensée. Dieu donne à ceux qui veulent. L’Evangile de Luc, chapitre 18, précise “qu’il faut toujours prier et ne pas se relâcher”. Avez-vous de la peine à prier, à lire la Bible ? Dites-le à Dieu. Demandez-lui son aide dans ces deux domaines. Avec lui, il faut être simple. C’est un Père à qui l’on peut tout dire. Renoncez à considérer la prière comme un devoir, une obligation fastidieuse, une loi à observer si l’on veut être béni. Vous devez changer l’esprit et l’atmosphère de la prière. La prière est sans doute une conversation entre le Seigneur et moi possible parce que de bonnes relations de Père à fils ont été établies grâce au sacrifice de Jésus. C’est plus qu’une conversation. J’ose dire que c’est une visite quotidienne que je rends à la personne au monde qui m’aime le plus et de qui je reçois le plus. Une visite qui lui est agréable et qui est pour moi sujet de joie. Je m’approche du Seigneur pour lui faire plaisir et je lui dis : — Seigneur, je sais qu’il t’est agréable que je te consacre un peu de mon temps… (et je serais coupable de ne pas le faire). Alors me voici. Et commencez cet entretien, ce face-à-face, en lui disant des choses agréables. “Pour moi, m’approcher de Dieu c’est mon bien, mon privilège” disait Asaph (Psaumes 73.28) ou “Mon bonheur à moi, c’est d’être près de Dieu”. Dieu se nomme “fiancé” dans l’Ecriture. La fiancée ne multiplie-t-elle pas les occasions d’être dans la compagnie du bien-aimé ?152

149 Périodique de France Evangélisation - extrait numéro spécial, p. 1-2.

150 Evangélistes qu’a côtoyé André Adoul : Fernand Legrand (1977-1979) ; Alain Choiquier (1979-1987) ; Jack Mouyon (1980-1999) “Au cours d’un séminaire que nous passions à “La Pigne” chez Madame et Monsieur Chaix, témoigne Jak Mouyon, un soir l’un d’entre-nous a trouvé un certain nombre d’objets hétéroclites dans son lit. On chercha le coupable et évidemment on ne prête qu’aux riches et tout le monde était persuadé, malgré mes dénégations, que j’étais l’auteur du forfait, jusqu’au moment où André a avoué que c’était lui. Qui aurait pu l’imaginer sans sa confession ? Dans le privé il savait se détendre, et engendrer la bonne humeur !” ; René Verd (1982-1994) ; Maurice Deckert (1982-1990) ; Marc Fauriaux (1983-1997) ; René Galbès (1986-1991) ; Yves Perrier (1990-2000).

151 Septembre 1986.

152 Extrait d’un message d’André le 13 octobre 1986.

Ses propres contacts quotidiens avec la Bible ont été la seule formation théologique d’André Adoul. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’a pas fait d’études de théologie “classiques”. Non pas qu’il fût réfractaire à cette idée, mais simplement l’opportunité ne s’est pas présentée, tout simplement. Cependant, nous noterons qu’à son arrivée à la Ligue pour la Lecture de la Bible, il lui avait été suggéré d’y songer : “En ce qui concerne votre préparation biblique, je vous comprends. Vous avez l’habitude des études et il vous est facile d’étudier seul. Pourtant je vous conseille vivement de suivre quelques cours à la faculté, comme vous me le dites”.153 Et ce désir fut satisfait : “J’ai le plaisir de suivre à la faculté de Théologie d’Aix en Provence les cours de M. Pache sur le livre d’Ezéchiel et sur les épîtres aux Thessaloniciens. »154 Comme nous l’avons vu précédemment, il apparaît clairement qu’à son arrivée à la L.L.B., les responsabilités qui lui ont été très tôt confiées furent un frein pour une formation plus approfondie. André était conscient de sa situation exceptionnelle sans qu’il en fût frustré ou culpabilisé pour autant. Toutefois, il avoue que comme novice, il s’est laissé parfois impressionner : “Lorsque j’étais jeune prédicateur, évangéliste débutant, sans diplôme, j’éprouvais quelque difficulté à parler devant tel docteur en théologie réputé moderniste aperçu au fond de la salle. Soupçonnant ses critiques, j’étais par moment tenté de me montrer moins loquace ou moins affirmatif lorsque je dénonçais le péché ou abordais la question du jugement à venir. Autrement dit, je perdais ma liberté et devenais injuste à l’égard du théologien. L’orgueil et la crainte de l’homme sont à l’origine de cette attitude peu fraternelle. Etre approuvé de ses auditeurs ! Rechercher leurs applaudissements ! Leur approbation !”

153 M. Aebi, lettre du 3 novembres 1945, archives L.LB.

154 Archives L.L.B. André Adoul, rapport d’activité de 1945.

A ce sujet, André vécut une expérience particulière à l’occasion d’une retraite où des responsables d’églises l’invitèrent à donner un bref aperçu de sa vie d’évangéliste itinérant — ce qu’il accepta volontiers. “On n’a pas roulé de paroisse en paroisse durant de longues années sans avoir des choses intéressantes à raconter. A la fin de mon exposé, je reçus un choc salutaire en considérant mon auditoire. Il me regardait avec admiration, apparemment émerveillé par tout ce qu’il venait d’entendre. En peu de temps, j’étais devenu à ses yeux un chrétien d’élite, hautement spirituel. Certes, mon exposé était véridique. Je n’avais rien inventé ni déformé et pourtant j’étais mal à l’aise car l’ensemble de mes propos sonnait faux. Je sortais de ma prestation un peu trop auréolé pour ne pas être troublé intérieurement. Repris, je dus avouer publiquement que ma vie n’avait pas été aussi dense ni aussi belle que j’avais pu le laisser croire. Pensez-donc ! J’avais rappelé en moins d’une demi-heure des faits qui s’étalaient sur quelque trente-cinq ans de vie itinérante. Surtout, j’avais mentionné les “belles choses”, uniquement les faits exceptionnels qui avaient ponctué — trop rarement sans doute – mon ministère, laissant naturellement dans l’ombre ce qui était moins glorieux. Pour rétablir la vérité, force me fut d’évoquer également mes périodes de sécheresse ou de découragement, telle dispute avec des frères en la foi, ma lâcheté dans nombre de circonstances… Ah ! Comme j’étais loin de ressembler à l’apôtre Paul dont le souci était que personne n’ait à son sujet une opinion supérieure à ce qu’on voyait en lui ou entendait de lui.”155

155 André Adoul, Journal de France Evangélisation, mars/avril 1982, p.2.

Toutefois, l’image qu’il donnait autour de lui, malgré sa notoriété, n’était pas si mauvaise que cela : ”Mon entrée dans l’équipe des agents de France Evangélisation en novembre 1982 fait d’André un proche compagnon de service. Jusqu’en 1990, les retraites annuelles des agents accompagnés de leur épouse ainsi que les Conventions d’été vont privilégier les temps de réflexion commune et de riches partages qui nous permettent d’encore mieux nous connaître. J’y apprécie beaucoup en André, notre aîné à tous dans l’équipe sans qu’il se complaise à nous le faire remarquer, le modérateur humble, modeste et bienveillant, riche en écoute et en encouragement. Sa compréhension et sa discrétion facilitent la confidence et le partage. Mais sa gentillesse ne l’empêche pas d’être très lucide dans ses évaluations et de savoir mettre le doigt là où cela fait mal lorsqu’il évoque les dangereux travers qui affectent les églises et les croyants de notre temps. Ses exposés bibliques lors des Conventions révèlent sa connaissance vivante et son profond respect de la Parole de Dieu, ainsi que son souci permanent d’actualisation et d’application dans le concret de la vie quotidienne.”156

156 Maurice Decker, témoignage - 2010.

Quelques années après son arrivée à France Evangélisation, André Adoul, soucieux et triste de constater que le ministère de l’évangéliste n’est pas vraiment reconnu et “exploité” par les églises, livre sa pensée dans un court texte qu’il intitule : Cœur à cœur, des itinérants s’adressent à des pasteurs.

“Les temps ont changé ! Et c’est vrai ! Il y a dix ans et plus, une église soucieuse de conquêtes organisait chaque année 1 ou 2 séries d’évangélisation qui pouvaient durer plus d’une semaine. Bien préparés, ces efforts laissaient des traces bénies dans la communauté : joie — regain de vie — conversions. De nos jours, — sauf dans les œuvres pionnières où l’on y croit encore et pour cause —, on se borne à organiser un ou deux week-ends par an destinés à l’église ou à une certaine catégorie de personnes (couple - 3ème âge…) Lorsque je dis mon étonnement en constatant ce fait, on me rétorque : — Ah ! Ce n’est plus comme avant. Les gens ne se déplacent plus guère. Ils sont fatigués ou “collés” à leur T.V. — que dirait-on aujourd’hui avec l’informatique ! — Rien ne les déracine de chez eux. Même les cinémas se vident ! Et puis c’est fini l’évangélisation de “papa”. Pour attirer quelques personnes (assez peu en vérité) il faut du théâtre, des films, du rock, des danses folkloriques ou des conférences sur des thèmes alléchants. Lorsque j’ose rappeler que l’Evangile est une puissance et qu’il a “plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication”,157 c’est-à-dire par un moyen qui n’attire pas, on me répond :

157 1 Corinthiens 1.21 ; “Triste constatation. lorsqu’on ose affirmer “qu’il a plus au Seigneur de sauver les croyants par la folie de la prédication, donc que la prédication est le moyen désigné par Dieu pour annoncer la Bonne Nouvelle, on nous rétorque : — D’accord ! Mais, généralement, le prédicateur n’a devant lui qu’un public restreint de chrétiens zélés. Les gens du dehors ne sont pas alertés, le prédicateur ne parle qu’à des convaincus… et c’est dommage ! Dans notre pays, il faut convenir qu’il y a peu d’intérêt pour l’Evangile. Est-ce à cause de l’esprit laïque qui rend les français craintifs et frileux au point de ne pas oser s’aventurer dans un temple et surtout, s’ouvrir à la foi ? Comment agissaient Jésus et les apôtres pour répandre la Bonne Nouvelle ? Il est aisé de constater que tous ces prédicateurs hors pairs, ne se contentaient pas de prier, de prêcher ou d’enseigner avec une grande autorité. Cela ne suffisait pas… Plutôt que de donner du temps à préparer la proclamation de la Bonne Nouvelle dans tel village ou ville, Jésus comme les apôtres, éprouvaient le besoin de manifester de la compassion à l’égard de leurs contemporains qui souffraient et aspiraient à une délivrance. Qui le leur reprochera ? Serait-ce répréhensible que de vouloir les imiter ? Or, c’est en guérissant les malades et en délivrant les démoniaques qu’ils prouvaient cette compassion. Ces œuvres d’amour les faisaient connaître et attiraient la sympathie de la population car on sait que les malades qui souffrent sont prêts à tout tenter pour guérir. Je connais plusieurs personnes étrangères à la foi qui furent gagnées parce que des chrétiens ont parlé de guérison. Curieusement, elles n’ont pas été guéries, cela ne les a pas découragées et elles sont devenues d’ardentes chrétiennes. Nous devrions donc nous tourner avec compassion vers les non-croyants éprouvés, sans promettre la guérison à coup sûr, mais pour s’occuper de leur cas et leur proposer de prier pour eux, une façon de prendre en compte leurs épreuves. Il faut se garder de proclamer très vite la guérison. Et si possible, continuer à prier pour les non-guéris. La prière “prolongée” est nécessaire dans bien des cas.” (André Adoul - article intitulé : Evangile et guérison ; archives familiales).
“Dieu a deux façons de délivrer. Il a le pouvoir de mettre un terme à la maladie et de redonner pleine santé — c’est le souhait de tout malade — ou le pouvoir d’ôter le poids de cette maladie en accordant au patient la capacité de vivre avec l’épreuve sans être accablé ou malheureux. Dans ces deux cas, Dieu intervient en réponse à la prière, d’où l’importance d’encourager celui qui souffre à demander avec foi la guérison. Qui admet cette alternative priera Dieu avec confiance puisque de toute manière, viendra une réponse d’en haut : ou la guérison du corps, ou la capacité de dominer le mal, à la gloire de Dieu. Ce qui me permet d’affirmer qu’en réponse à la prière de la foi, Dieu guérit toujours même quand il ‘ne guérit pas.’ (André Adoul, Foi et guérison, p.65, éditions FEC, 1994)

— Mais la prédication, c’est l’affaire du pasteur. C’est l’Eglise, par ses serviteurs qui évangélisent.

— Sans doute.

Toutefois, qu’on me permette de plaider la cause de l’itinérant, qu’il soit évangéliste ou enseignant : la tâche de l’itinérant est différente de celle du pasteur. Ils ne se concurrencent pas et l’un ne prend pas la place de l’autre. Leurs missions sont complémentaires : l’un plante. l’autre arrose ou moissonne. C’est biblique. Il serait dommageable pour l’église que des ministères soient inutilisés. Il faut admettre que l’évangéliste a vocation d’amener ses auditeurs à des actes précis d’obéissance (repentance, humiliation, réparations, actes de foi, consécration…) A cause de cela, son message est plus direct et interpelle parfois vigoureusement l’incroyant aussi bien que le chrétien (sans les agresser toutefois). Le pasteur ne peut guère en faire autant sans lasser son troupeau.

Ce que l’évangéliste annonce a déjà été dit, redit et bien dit, mais on écoute avec plus d’attention une vérité ou un enseignement formulés par une voix nouvelle et sous une forme inhabituelle. Interrogez vos amis chrétiens et vous apprendrez que la plupart d’entre eux ont pris position à l’écoute d’un itinérant. D’autre part, l’itinérant qui, en principe, ne sait rien des situations et des travers de son auditoire, a toute liberté d’aborder franchement des questions précises que le pasteur hésite à traiter parce qu’il s’adresse à des gens dont il connaît les faiblesses. Pourra-t-il dénoncer l’adultère s’il a, devant lui, quelqu’un qui vit notoirement dans l’infidélité ? Ne l’accusera-t-on pas de viser cette personne et de l’humilier publiquement ? N’étant pas au courant de ce fait, l’évangéliste dénoncera ce péché sans restriction ni hésitation.

L’itinérant peut sans réticence faire mention de ses expériences, évoquer, des entretiens, parler de confessions entendues, choses impensables pour un pasteur qui parle devant ceux qu’il a aidés. L’expérience montre, bien qu’on doive le regretter, que les gens s’ouvrent plus volontiers à un homme de passage qui écoutera les confidences sans a priori puisque ne les connaissant pas. D’ailleurs, les personnes “travaillées” à la suite des messages entendus ressentent le besoin de s’entretenir avec l’évangéliste lui-même.”158

158 André Adoul, archives familiales.

Dans ce même temps à France Evangélisation, André Adoul a pu poursuivre et étoffer son ministère d’enseignant qui avait débuté vers la fin des années soixante. Il a été ainsi, simultanément, professeur à l’Institut Biblique de Nogent s/Marne,159 à l’Institut Biblique Européen de Lamorlaye, (tous deux situés en région parisienne) et à l’Institut Biblique et Missionnaire d’Emmaüs, à St Légier, en Suisse. Ce dernier l’accueillait trois fois par an pour une semaine complète d’enseignement. Alice, son épouse, l’accompagnait et profitait du cadre exceptionnel qu’offrent les abords du Lac Léman, dominé par les chaînes montagneuses des Alpes qui offrent d’innombrables occasions de randonnées pédestres.

159 “Je l’ai côtoyé à l’Institut Biblique de Nogent sur Marne, quand il venait fidèlement assurer le cours de « cure d’âme ». Il se demandait constamment s’il était à la hauteur, si cela en valait la peine ! Or dans ce domaine, il a présidé à des miracles, plusieurs le savent, et ses livres si bienfaisants en témoignent.” B. Huck (ancien direction de l’Institut de 1977/78-1990)

“Un problème auquel André Adoul devait faire face en permanence, en tant que professeur, c’est qu’il n’arrivait jamais à finir l’étude d’un livre de la Bible. Au fond il était tellement enthousiaste et absorbé par le livre en question, qu’il perdait trop de temps au début de l’étude, qu’il fallait se dépêcher pour espérer en arriver au bout, mais bien souvent en vain. Il devait alors laisser tomber les derniers chapitres. Les étudiants lui pardonnaient cette manière de faire, car son enseignement était peu théorique, mais édifiant et pratique. En effet, du fait de son ministère d’exhortation, d’évangélisation et d’enseignant dans les Eglises, il apportait toute une dimension du “terrain” qu’il savait partager et faire vivre (…) J’ai été touché par le témoignage d’André qui était un homme qui s’effaçait devant Dieu. Je me rappelle qu’au moment d’aborder l’étude du livre de l’Apocalypse il témoignait qu’il l’avait déjà enseigné alors qu’il était bien plus jeune, à l’Institut Biblique de Lamorlaye et qu’il y avait rencontré un grand succès. A tel point que les étudiants l’avaient applaudi, tellement il avait été précis en donnant ses interprétations et commentaires. Or, au moment de reprendre cet enseignement, il avouait qu’il ne pouvait plus être aussi précis qu’avant car il n’était plus sûr si telle ou telle explication était juste ou non. Il m’avait impressionné ce jour-là par cette attitude humble, sa transparence, son souci d’être vrai. Une telle attitude, qui se reflétait aussi dans d’autres cours, nous apportait beaucoup et particulièrement sur l’humilité si nécessaire à tout serviteur de Dieu. Je me souviens qu’il nous disait parfois : “N’écoutez pas le frère Adoul, ayez des convictions personnelles. Moi, je peux me tromper, mais il faut que Dieu vous éclaire, vous donne des certitudes. Si vous êtes d’un autre avis que moi, cela ne fait rien, mais ayez des convictions qui viennent de Dieu.” Parallèlement, je souligne qu’il nous transmettait une fermeté particulièrement en nous exhortant à nous saisir des promesses de Dieu. Il nous encourageait à être des “hommes”, à être debout. Dans le combat spirituel, il était un modèle de fermeté, de dépendance envers Dieu et d’attitude catégorique envers l’ennemi de nos âmes. Cela transparaissait régulièrement dans son enseignement.”160

160 Témoignage d’un ancien étudiant, C. Eberly.

Cependant, André Adoul pouvait être parfois distrait. Il lui arrivait d’oublier ses propres notes ! Je me souviens le jour où il devait animer une retraite de rentrée sur l’histoire de Joseph, à l’Institut Biblique Emmaüs, J’étais alors étudiant et tout heureux à l’idée de revoir et surtout d’entendre André que je connaissais déjà un peu personnellement. (Il faut dire que nous sommes tous deux originaires du même village des Cévennes et que je fus dès mon plus jeune âge en contact avec lui lorsqu’il venait enseigner l’église dans laquelle mes parents étaient engagés). Je guettais alors son arrivée et lorsque je l’aperçus, accompagné d’Alice, son épouse, je me précipitai vers lui pour le saluer chaleureusement avec l’envie d’un partage entre “cévenols”. Je fus surpris de sa réaction assez glaciale et sur le coup fort déçu. André m’avait adressé un furtif bonjour pour s’échapper rapidement. Je compris plus tard le pourquoi de cette surprenante attitude, dont il n’était pas coutumier. En fait, quelques instants auparavant, en déchargeant le coffre de sa voiture, il venait de s’apercevoir qu’il avait oublié ses cours sur le bureau de son appartement Alésien. En effet, soucieux de ne pas oublier les bagages préparés par son épouse, ainsi que ceux d’une dame à qui il rendait service en la prenant avec eux, il n’avait plus pensé à son porte-document. Il était donc “nu”, selon ses propres dires, sans ses notes, ni sa Bible. Durant les trois jours de retraite, il passa la plupart de son temps à la bibliothèque, essayant de se rappeler le fruit de ses recherches restées dans le Midi de la France. Quelle frustration ! Il m’avoua quelques années plus tard, alors qu’entre temps j’étais devenu son pasteur, combien cette situation l’avait mis mal à l’aise, surtout parce qu’il devait s’adresser à des étudiants en théologie, futurs pasteurs pour certains. Mais il avait accepté cette inconfortable situation, convaincu que Dieu l’avait voulu ainsi et qu’il allait en retirer quelque chose de bon. Ce qui fut le cas : En pénétrant dans la chambre qui lui était réservée, il avait découvert ce que l’Institut avait l’habitude d’y déposer en guise de bienvenue : une tablette de chocolat, suisse, bien entendu, accompagnée d’un verset biblique ! Et le passage de l’Ecriture qui s’y trouvait inscrit était celui-ci : “Cela aussi vient de la part de l’Eternel des armées.” (Esaïe 28.29).

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