Nous avons déjà mentionné dans les pages qui précèdent l’importance de la paléontologie, c’est-à-dire de l’étude des fossiles, qu’ils soient restes d’animaux ou de végétaux. Son rôle est primordial, en ce qui concerne la théorie de l’évolution, pour deux raisons. D’abord, parce que la seule « preuve » solide de l’évolution est de son ressort ; ensuite, parce qu’elle constitue la principale base d’élaboration de l’échelle stratigraphique en géologie. Avant de discuter la valeur de cette « preuve » paléontologique, il convient de préciser ces deux points.
Comme nous l’avons signalé précédemment, les géologues ont établi une échelle stratigraphique fictive reposant sur l’étude des caractères morphologiques des roches et surtout des fossiles qu’elles contiennent. On trouvera un exemple de cette échelle stratigraphique aux pages 92, 93. C’est là un fait qu’il convient de garder présent à la mémoire. Tous les géologues sont d’ailleurs bien conscients de ce fait : « La paléontologie sert de base à la stratigraphie1. » Ce sont les fossiles, et eux seuls qui « permettent de se reconnaître dans l’imbroglio des assises géologiques et d’établir la seule classification possible de ces couches en faisant intervenir la notion d’âge relatif2 ».
1 G. et H. TERMIER, Initiation à la paléontologie, t. I, Paris, 1952, p. 29.
2 L. MORET, Précis de géologie, Paris, 5e éd., p. 312.
D’après Kulp, Holmès, Cahen (1960) et Moret (1967).
Les âges indiqués sont ceux qui sont généralement admis selon la géologie actualiste. Ils ne reflètent évidemment pas notre position.
On peut donc affirmer sans crainte que « toute chronologie relative, en géologie, est fonction des fossiles3 », Cela signifie que si deux couches, même différant entre elles par leurs caractères morphologiques, contiennent les mêmes fossiles « caractéristiques », on leur attribuera le même âge.
3 G. et H. TERMIER, op. cit., p. 57, Voir aussi O.H. SCHINDEWOLF, Comments on some straligraphic Terms, dans « American Journal of Science », juin 1957, p. 394.
Il y a là un a priori que nous devons dénoncer. En effet, comme nous l’avons déjà suggéré, des fossiles identiques peuvent résulter de milieux de vie identiques bien plus que d’âges identiques. C’est ce qu’a déjà remarqué Natland en 1933, en montrant que des faunes dissemblables peuvent être contemporaines et que les ressemblances entre deux ensembles fossiles indiquent un milieu de vie identique et non pas forcément leur contemporanéité4. Dans ces conditions, c’est le principe de base même de la chronologie relative qui serait à revoir. Ce que nous prenons pour des indications d’âge serait tout aussi bien des indications d’origine géographique ou de conditions climatiques. On voit la gravité de cette remise en cause !
4 Cf. HS. LADD, Ecology, Paleontology and Stratigraphy, dans « Science », vol. 129, 9 janvier 1959, p. 72.
Mais il y a plus ; le degré de complexité des fossiles que l’on trouve dans les couches sert de critère à l’identification et à la classification de ces mêmes couches.
On a remarqué, en effet, qu’en général les couches supérieures contiennent des fossiles d’êtres vivants dont le niveau d’organisation est plus complexe que celui des fossiles des couches inférieures. De là l’idée que les êtres vivants s’étaient diversifiés et avaient progressé avec le temps. On peut dire que cette constatation de la progression du degré de complexité dans les couches a servi de fondement à l’idée évolutionniste. A partir de cette idée, considérée comme acquise, on a confectionné des arbres généalogiques (dont on trouvera un exemple à la page ci-contre). Or, notons-le bien, c’est cette interprétation chronologique de l’évolution qui va désormais servir de critère pour déterminer l’âge des roches.
Ainsi, une couche A contenant des fossiles plus complexes qu’une couche B sera dite plus jeune que B, même si elle est située au-dessous d’elle.
Qui ne voit la véritable pétition de principe impliquée dans ce raisonnement ? La théorie de l’évolution, qui s’appuie sur la présence des fossiles dans les roches, sert désormais de critère d’identification et de datation de ces mêmes roches !
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Fig. 10 – Arbre de vie (animale surtout) selon la thèse évolutionniste, d’après Cuénot, repris par Teilhard de Chardin, etc. |
Dans certains cas, l’a priori est plus manifeste encore. Il arrive, en effet, que les « témoignages » des couches et des fossiles ne soit pas en accord. Par exemple lorsqu’on trouve dans une couche quelques fossiles que l’on n’attendait pas, soit parce qu’ils sont trop complexes, soit parce qu’ils sont trop « simples » pour le niveau d’évolution supposé atteint à l’époque de dépôt de la couche en question. Un tel phénomène, assez fréquent, devrait logiquement ébranler le système et conduire à le mettre en question. Or, il n’en est rien. La raison est simple : on peut toujours trouver une explication à cette anomalie. Par exemple :
— Si le fossile est « trop vieux », c’est-à-dire trop rudimentaire, trop primitif, pour l’époque qu’on attribue à la couche qui le contient, on peut toujours dire que ce fossile n’est pas in situ, c’est-à-dire qu’il a été amené par l’érosion attaquant une couche plus ancienne, et redéposé là. Ou encore que l’espèce à laquelle appartient ce fossile s’est perpétuée, sans évoluer plus longtemps et plus tard qu’on ne l’avait cru auparavant. Dans les deux cas, le système n’est pas remis en cause.
— Si le fossile est « trop jeune », c’est-à-dire trop complexe pour le terrain où on le trouve, on ne rajeunit pas pour autant la couche. On attribue cette anomalie à un « réarrangement » des couches, ou bien on en tire la conclusion que l’espèce en question apparaît plus tôt qu’on ne le pensait, si cette apparition précoce ne détruit pas l’arbre généalogique des espèces5.
5 Cette dernière solution est plus rarement adoptée car, en de nombreux cas, elle aurait conduit à reconnaître l’apparition très tôt d’espèces que l’évolution attend bien plus tard. C’est particulièrement le cas en paléontologie humaine, quand des restes humains, retrouvés dans les couches anciennes, sont automatiquement rejetés comme inauthentiques où remaniés parce que leur apparition dans les couches si anciennes est impossible dans le cadre de l’évolution. Voir par exemple A.C. INGALLS, The Carboniferous Mystery dans « Scientific American », janvier 1940, p. 14, et O. STUTZER, Geology of Coal, Chicago, 1940, p. 271. Voir aussi l’affaire de la découverte d’un homme à morphologie « moderne » dans des couches situées au-dessous de celles où le fameux docteur LEAKEY découvrit son trop célèbre Homo Habilis, ou mieux encore la découverte par son fils d’un homme bien plus « moderne » encore, et que l’on date pourtant de près de 2 millions d’années, donc bien antérieur aux « ancêtres » présumés de l’homme, les australopithèques !
On voit donc que tout, en définitive, repose sur l’acte de foi suivant : Les espèces fossiles dérivent les unes des autres par filiation et peuvent être classées suivant un arbre généalogique représentant leur évolution au long des temps géologiques.
Cet a priori manifeste a pourtant été dénoncé par des savants évolutionnistes clairvoyants, et non des moindres ! Ainsi E. Guyénot, qui souligne « combien il faut envisager avec scepticisme des filiations établies suivant le principe a priori de l’évolution continue et rattachant arbitrairement les organismes qui ont paru successivement sur la scène géologique6 ».
6 E. GUYENOT, Les données de l’expérience, dans L’évolution en biologie, Paris, 1929, p. 38. C’est nous qui soulignons.
Le système demeure cependant en place. Les explications plausibles des anomalies qui pourraient le confondre donnent à penser qu’il sera difficile de le renverser tant que le préjugé évolutionniste demeurera lui aussi ancré dans les esprits. Il y a là un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir.
Les chapitres qui suivent nous montreront que, dès l’époque de Lamarck et de Darwin et ceci jusqu’à nos jours, toutes les lois biologiques connues sont opposées aux mécanismes avancés successivement pour expliquer l’évolution.
La biologie prouve d’une manière absolue l’incapacité des espèces actuelles de se transformer notablement7. Et pourtant, l’évolution reste presque universellement admise. Pourquoi ? La réponse est simple : les archives paléontologiques paraissent établir la variation et la filiation continue des espèces, donc leur évolution. C.O. Dunbar reconnaît même que cet argument est, en réalité, le seul argument vraiment valable en faveur de l’idée d’évolution8.
7 Voir les ch. 13 à 20. Ceci n’exclut évidemment pas les micro-variations constatées à l’intérieur du cadre de l’espèce, ou plus exactement de la race ou sous-espèce. Le fixisme est un leurre ; l’évolutionnisme, un dogme demandant un extraordinaire acte de foi. Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une théorie conforme aux faits biologiques : les races varient en se diversifiant, mais elles ne se transforment pas en d’autres espèces.
8 Cf. C.O. DUNBAR, Historical Geology, New York, 1949, p. 52. Voir aussi J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, Paris, 1951, p. 176, 177, et J.P. LEHMAN, Les preuves paléontologiques de l’évolution, Paris, 1973, p. 17, 50, 70, etc.
Mais est-ce suffisant ? La « preuve » paléontologique est-elle absolue ? Nous ne le pensons pas. Les documents paléontologiques montrent en réalité l’existence d’une succession de fossiles, différents selon les couches, disposés de telle sorte que les formes de vie représentées dans une couche ne se retrouvent généralement pas identiques dans les couches qui suivent. De plus, les formes de vie représentées dans les couches inférieures sont généralement plus simples, plus rudimentaires que celles des couches supérieures, où abondent les mammifères, par exemple. Tels sont les faits. Tout le reste est interprétation de ces faits.
Pour illustrer notre propos, nous renvoyons le lecteur à la figure 11, p. 108. 109. On y trouvera les périodes géologiques avec leurs différents types de fossiles caractéristiques. Ainsi les Spongiaires, Coraux, Brachiopodes, Mollusques, etc. apparaissent dès le Cambrien et se maintiennent, souvent sans changements notables, dans toutes les couches géologiques. Au contraire, on voit que les Vertébrés sont absents des couches cambriennes et n’apparaissent qu’au milieu du Silurien pour devenir de plus en plus nombreux dans les couches supérieures, de plus en plus complexes aussi9. C’est ainsi que, parmi les Vertébrés, les Requins commencent au Silurien, les Reptiles au Permien, les Oiseaux au Jurassique, les Mammifères à peu près dans les mêmes couches, etc. Si on détaille plus encore, on voit que, parmi les Mammifères, les Primates n’apparaissent qu’au Paléocène et, parmi ceux-ci, les Hommes ne se trouvent que dans les couches supérieures, celles du Quaternaire. (Voir aussi le tableau des Primates, p. 104, 105.)
9 Nous allions dire évolués tant il est vrai que l’idée d’évolution a pénétré profondément dans notre façon de penser et de nous exprimer. C’est ainsi que, dans le langage courant, primitif évoque l’idée de rudimentaire et évolué est devenu synonyme de raffiné, moderne, à la pointe du progrès. Voit-on à quel point on a confondu les deux notions pourtant bien distinctes de complexité et de chronologie ? Nous verrons par ailleurs que les faits s’opposent à cette identification des notions. C’est ainsi qu’on connait, dès les couches anciennes, des espèces très complexes, tandis que notre époque actuelle conserve de nombreuses espèces rudimentaires (vers, spongiaires, coraux, etc.).
Brachiopodes bien préservés, Ohio, Etats-Unis.
Tels sont les faits, indéniables, irréfutables parce que ce sont des FAITS. Mais prouvent-ils l’évolution ? Cette complexité croissante, que nous reconnaissons (avec certaines réserves exprimées plus haut), doit-elle être attribuée à une filiation des espèces allant du simple vers le complexe ? Nous ne le pensons pas et nous tenterons plus loin de donner une autre interprétation de cette complexité croissante. Examinons d’abord quelles conditions devraient être réunies pour que s’impose l’idée d’une filiation des espèces dont on retrouve les restes fossilisés.
Pour pouvoir dire que la paléontologie impose l’idée d’évolution par filiation des espèces à partir de la vie rudimentaire, mieux même, à partir de la matière inorganique (thèse habituelle des évolutionnistes), il faudrait que nous puissions vérifier la totalité des conditions suivantes :
Si l’un de ces points est faux, alors la thèse évolutionniste n’a pas de raison de prétendre être un fait, ni même une théorie hautement probable.
Nous montrons ailleurs que le point 1, apparition spontanée de la vie, soulève des problèmes insurmontables (voir chapitre 16). La seule explication proposée par les transformistes est celle de la génération spontanée, que l’on croyait bien définitivement abandonnée depuis Pasteur, mais sur laquelle les évolutionnistes doivent se replier en désespoir de cause sous peine de devoir admettre la notion de création.
Un évolutionniste comme E. Guyénot reconnaît qu’« il est impossible d’imaginer la génération d’une bactérie dont la structure est déjà si complexe. En fait, la pratique de l’aseptie a prouvé que de telles genèses spontanées n’ont pas lieu à l’heure actuelle. Pour quelles raisons auraient-elles été réalisables il y a des millions d’années10 ? » Pour quelles raisons, en effet ? La réponse n’a jamais été fournie.
10 E. GUYÉNOT, L’origine des espèces, Paris, 1966, 6e éd., p. 18.
Le point 6 n’est pas mieux partagé. Les chapitres sur la biologie montrent que tous les mécanismes invoqués depuis le début du 19e siècle jusqu’aux plus récentes tentatives ont été incapables de rendre compte de l’évolution supposée.
Il en est de même du point 7. Puisque les évolutionnistes sont incapables de fournir un seul exemple actuel de transformisme, ils devraient au moins être en mesure de dire pourquoi les variations de grande amplitude qui auraient amené les transformations d’espèces à espèces ne se réalisent plus jamais maintenant, fût-ce à titre d’exception. Or, ils doivent reconnaître leur incapacité d’imaginer même les causes qui auraient pu rendre possible jadis ce qui est impossible de nos jours11.
11 Voir sur ce point J. ROSTAND, L’Homme, Paris, 1962, p. 120-130.
Mais qu’en est-il des autres points mentionnés plus haut ? Ceux-là au moins sont-ils vérifiés ? Nous verrons qu’il n’en est rien et que l’arbre généalogique des espèces, que l’on retrouve — apparemment si convaincant — dans tous les manuels scolaires ou dans les ouvrages de vulgarisation est bien une vue de l’esprit, une reconstruction arbitraire, plutôt qu’une pure et simple traduction des faits.
Certes, — nous y reviendrons — la paléontologie révèle que des espèces ont disparu. Que celles-ci sont un peu — parfois notablement — différentes des nôtres et qu’il y a en général progression des formes au fur et à mesure qu’on s’élève dans les couches. Mais ces variations peuvent fort bien s’expliquer tout autrement que par l’hypothèse d’une filiation. Les faits n’appuient pas cette idée de filiation et les lois biologiques s’y opposent.
Si la plupart des paléontologistes continuent à affirmer que l’évolution est un fait, c’est très probablement parce que, baignant dès leur jeune âge et tout au long de leurs études dans un milieu où l’évolution est admise comme un dogme indiscutable12, ils en arrivent à ne plus songer même un seul instant à mettre cette théorie en doute. La pression sociale est telle que les idées-force de ce genre parviennent à s’imposer.
12 Nous ne faisons pas ici allusion à la fameuse déclaration du professeur LEMOINE dans l’Encyclopédie française de 1938 : « L’évolution est une sorte de dogme auquel ses prêtres ne croient plus, mais qu’ils maintiennent pour le peuple. Cela, il faut avoir le courage de le dire pour que les hommes de la génération future orientent leurs recherches d’une autre façon. » Cet espoir a, en effet, été peu suivi dans les faits, puisque le dogme a subsisté. De plus, l’affirmation nous semble excessive car nous croyons que les évolutionnistes le sont sincèrement et qu’ils l’ont toujours été. Mais cette citation montre bien l’emprise réelle de cette théorie sur les esprits. Le professeur L. BOUNOURE a dénoncé lui aussi cette emprise lorsqu’il raconte comment, étudiant en biologie, il était tout naturellement évolutionniste parce que ses maîtres l’étaient, et qu’il ne lui venait pas à l’idée qu’il pût en être autrement. Il montre bien comment il lui fallut lutter contre cette emprise de la théorie lorsque, devenu professeur de biologie à l’université, il s’aperçut que les faits s’opposaient à la théorie, ce qui l’entraîna, par honnêteté intellectuelle, à combattre la théorie qu’il avait jadis acceptée et enseignée même comme une évidence. Nous recommandons au lecteur ce petit livre. L. BOUNOURE, Recherche d’une doctrine de la vie, Paris, 1964.
Le grand paléontologiste évolutionniste Piveteau a fort bien compris ce mécanisme de la pensée lorsqu’il écrit : « Il est difficile que l’observation et l’interprétation ne soient influencées par les idées du moment. Le plus grand dérèglement de l’esprit, disait Bossuet, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non par ce qu’on a vu qu’elles sont en effet ! Et ce travers est propre à tous les paléontologistes de toutes les époques et de tous les temps13. »
Nous verrons au chapitre suivant qu’en effet les paléontologistes, influencés par le dogme évolutionniste, ont observé et interprété dans ce sens les faits de la paléontologie. Nous avons là l’exemple le plus manifeste d’un cercle vicieux dans le raisonnement.
13 J. PIVETEAU, L’origine de l’Homme, Paris, 1962, p. 88.
Le biologiste L. Bounoure a bien souligné cet aspect en écrivant avec humour : « La dévotion à l’idée finit par obnubiler complètement le sens de l’objectivité scientifique. De là vient que l’évolutionnisme repose tout entier sur une vaste pétition de principe : les faits paléontologiques sont utilisés pour prouver l’évolution et, à la fois, trouvent leur explication dans cette théorie inventée pour eux. C’est un magnifique exemple de circulus vitiosus : de la même façon, jusqu’à Pascal, l’horreur du vide était invoquée pour expliquer la montée de l’eau dans les pompes, et cette montée du même coup prouvait péremptoirement l’horreur du vide. Encore l’expérience a-t-elle permis de faire justice de cette physique anthropomorphique, tandis que la paléontologie jouit en paix de l’alibi des âges révolus14. »
14 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Paris, 1957, p. 80, 81.