“Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières,
parlé à nos pères par les prophètes,
Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils…
Le Fils est le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne…
Il s’est assis à la droite de la majesté divine dans les lieux très hauts.”
Hébreux 1.1-3
Si André Adoul a pu remplir son ministère et accomplir autant de choses, il le doit en premier lieu au Seigneur et à sa grâce. Celle ci André l’avait bien comprise et en avait accepté les impératifs. Elle n’était pas, pour lui, cette grâce de pacotille, telle que la condamnait le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer,181 en son temps : “La grâce de pacotille est l’ennemi de notre Eglise. Nous nous battons aujourd’hui pour une grâce qui ait de la valeur. La grâce de pacotille, c’est une grâce que l’on vend sur le marché comme de la vulgaire camelote. On liquide au rabais les sacrements, le pardon des péchés, et les consolations de la religion. Dans une église comme celle-ci, le monde efface ses péchés pour trois sous. On ne demande aucun repentir, et encore moins un désir d’être sincère de reconnaître son péché… La grâce de pacotille, c’est la justification du péché sans la justification du pécheur. C’est une grâce sans obéissance, une grâce sans croix, une grâce sans Jésus-Christ, vivant et incarné.”182 Nous rappellerons ici que Dietrich Bonhoeffer est mort martyr, condamné à la pendaison le 9 avril 1945 par le régime nazis ; il était âgé de 39 ans. A cette même période, à des centaines de kilomètres du lieu de son exécution, dans un petit village perdu au milieu des Cévennes, le tout jeune André décidait de s’engager par la foi183, dans ce même combat spirituel. “La vérité que je professe, écrit André, doit avoir des bases solides, un fondement sûr. Et c’est justement ce fondement qui doit être examiné à la lumière des Ecritures chaque fois que je suis ébranlé par quelques idées nouvelles. La vérité qui passe est utile. Elle m’alerte comme pour me dire : Et si tu te trompais ? Vérifie. Ouvre ta Bible. Consulte tes frères. Sois certain de ce que tu crois… Quoique recevant avec intérêt les propos de l’apôtre Paul, les croyants de Bérée “examinaient les Ecritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact”.184
181 Dietrich Bonhoeffer, né le 4 février 1906, est allemand et de confession protestante. Il fit d’excellentes études de théologie, obtint son doctorat à 23 ans et fut ordonné pasteur en 1931. Il fut un homme proche de tout croyant, et de ses frères en servitude. Après plusieurs interventions publiques contre le nazisme, il « partagea » leur vie dans les camps de concentration. Il fut un homme de prière, militant pour la liberté et l’humanité de chacun, pour une Église et des croyants engagés dans le monde.
182 Dietrich Bonhoeffer, The Cost of Discipleship, trad. C. Kaiser, (New York, E.U. : MacMila, 1949), 45-46.
183 Voir chapitre 4 “La foi en action”.
184 Actes chap.16.17.
Le ministère itinérant d’André, commencé en 1945, lui a permis de visiter un nombre important d’églises de diverses dénominations185, d’entrer dans des milliers de foyers186 et donc de converser avec bon nombre de chrétiens. “J’ai été frappé, écrit André, de constater que ceux qui se réclament de Jésus-Christ ne sont pas tous solidement fondés sur l’Ecriture. Que d’ignorance parfois, que de lacunes en ce qui concerne les premiers éléments de la doctrine ! Si la foi n’est pas établie sur le roc qu’est la Parole de Dieu, elle reste mal affermie, donc, “à tout vent de doctrine”. Sans base solide, le chrétien n’a pas de convictions fortes, pas de ressort pour servir le Maître et peu de puissance pour obéir au Seigneur. A cause de ces circonstances, je voudrais vous encourager à ouvrir, chaque jour l’Ecriture pour la méditer sans hâte, pour vous en pénétrer et cultiver la présence de notre Seigneur.”187
185 “Je crois avoir annoncé l’Evangile dans un millier d’édifices de toutes dimensions, les uns chaleureux et avenants, les autres lugubres et peu propices à la communion fraternelle. Ici, le sanctuaire était dans un tel état de vétusté que les rares paroissiens éparpillés sur les bancs pouvaient à loisir, en levant les yeux, contempler le ciel à travers un plafond percé en plusieurs endroits. Ailleurs, le chauffage ne fonctionnait pas, ou si mal que je dus parler dans une salle empestée, les auditeurs du fond disparaissant presque dans un brouillard de fumée âcre. L’acoustique était telle dans ce vaste édifice qu’il me fut recommandé de ne pas détourner les yeux d’une certaine colonne si je tenais à être compris de mes auditeurs…” André Adoul, Dieu et mes sous, éditions LLB, p.97.
186 André appréciait particulièrement ces contacts ; il entretenait des relations plus “soutenues” avec ceux qu’il avait le plus à cœur et n’hésitait pas, à l’occasion de déplacements, de s’arrêter chez l’un ou l’autre pour une petite visite.
187 André Adoul, extrait d’un article paru dans le journal local de l’Eglise Evangélique Méthodiste d’Alès, “Veillez”, numéro 25, septembre 1991, archives familiales.
Mais que ce soient ses écrits (livres, commentaires bibliques) ou ses prédications, deux sujets essentiels semblent s’être imposés à ses yeux. Ils reviennent très souvent, comme un fil rouge, dans tous ses travaux et toutes ses réflexions.
“Pour me rendre à mon domicile, je traversais un quartier de Paris, où fleurit aujourd’hui encore — hélas ! — la prostitution. En apercevant une jeune et belle femme s’adonner à cette triste besogne, le cœur serré je dis à mon Dieu : — Donne-moi l’occasion de parler de toi à l’une ou l’autre d’entre elles.
La réponse ne devait pas tarder. En effet, quelques heures plus tard, retournant à mon véhicule, que j’avais garé dans une rue voisine, j’eus la grande surprise de voir l’une de ces femmes qui attendait le client, assise sur le capot de ma voiture. Je dis bien “Ma” voiture, alors qu’on compte plus d’un million de véhicules en stationnement dans les rues de la capitale ! Le choix de mon auto tenait donc du miracle. Sans manifester la moindre humeur, je m’approchai pour introduire la clé dans la serrure lorsque, surprise et gênée, la femme sauta brusquement sur le trottoir en s’excusant, puis elle tenta de m’entraîner. Je me gardai d’entamer la conversation comme je croyais devoir le faire autrefois, c’est-à-dire en dénonçant avec vigueur son péché : “Mais vous n’avez pas honte d’accomplir ce travail ?” Elle m’aurait lâchée sans attendre le reste… Au contraire ! Sans formuler de reproche, je lui demandai en souriant :
— Etes-vous réellement heureuse dans ce boulot ?
— Ah, il faut bien gagner sa vie.
— C’est vrai…
Je n’insistai pas sur ce point, en la regardant je m’exclamai :
— Ah, mademoiselle ! J’ai une histoire merveilleuse à vous raconter et de plus, elle vous concerne. Vous voulez que je vous la raconte ?
Elle parut acquiescer, plutôt étonnée. Alors je lui annonçai la bonne nouvelle de Jésus, lui faisant le récit — je dis bien : le récit — de son passage sur terre, depuis sa venue dans notre monde jusqu’à son prochain retour. Elle m’écouta jusqu’au bout, sans broncher, puis me dit un peu émue :
— Vous savez, hier, je suis allée brûler un cierge dans l’église voisine…
C’était une âme inquiète, sans doute consciente de son péché et que le récit du Sauveur, qui avait donné sa vie pour elle, avait touchée ou rappelée à l’ordre. Je ne sais ce qu’il est advenu de cette personne. Une chose est sûre, c’est que je ne l’ai plus jamais revue alors qu’elle tenait le coin de la rue tous les jours. Sans doute aurai-je la joie de la retrouver dans le ciel, auprès du Seigneur !
La plupart des chrétiens qui souhaitent témoigner de leur foi autour d’eux ne savent trop quoi dire à leurs interlocuteurs. Les évangélistes eux-mêmes parfois hésitent lorsqu’ils doivent prêcher dans la rue ou devant des auditoires de cultures différentes. En 1968, à l’occasion d’une retraite, il me fut demandé de préciser ce que devait être le contenu d’un message d’évangélisation ou d’énumérer les vérités qu’il ne fallait pas manquer d’annoncer lors d’une conversation avec une personne que nous voulions conduire à Jésus. D’emblée je pensai qu’il me suffisait d’ouvrir un livre de doctrine et d’en relever les points essentiels pour répondre à l’attente de mes auditeurs. Puis, perplexe et sans doute poussé par Dieu, j’eus l’idée de relire le livre des Actes des Apôtres comme un enfant qui ne sait rien et veut être instruit sur la façon d’annoncer la Bonne Nouvelle. Les découvertes que je fis, à la fois m’humilièrent et me réjouirent. En tout cas, et à ma grande surprise, je compris que j’avais bien mal prêché l’Evangile jusque là, alors que depuis 25 ans j’allais d’église en église pour inviter des pécheurs à rencontrer Christ.
Le livre des Actes m’apprit d’abord que le message à apporter aux inconvertis est toujours le même, qu’il s’agisse des enfants ou des adultes188, des juifs ou des païens,189 qu’il soit délivré dans les rues ou dans les maisons,190 qu’il s’adresse à ceux qui ignorent le Christ ou en ont une certaine connaissance.191 Naturellement, les exposés peuvent varier dans leur forme, les apôtres se font juifs avec les juifs, grecs avec les grecs, petits avec les petits, mais leur contenu ne varie pas. Ensuite une lecture attentive de ce livre m’a amené à faire une série de découvertes dont voici les plus importantes :
Contrairement à ce que j’ai cru longtemps, les apôtres ne commençaient pas leur exposé en dénonçant le péché de leurs auditeurs et en insistant sur la condamnation qui en découlait. Et on comprend pourquoi. Alors que nous habitions à Paris même, un mendiant a sonné à notre porte. Je l’ai prié d’entrer et lorsqu’il est passé devant moi, j’ai senti qu’il avait bu. Je l’ai introduit dans mon bureau et j’ai commencé à le réprimander en lui disant, entre autre : Vous ne sortirez pas de votre misère, vous resterez dans le malheur si vous continuez à boire… Qu’a fait alors cet homme ? Il s’est levé brusquement et s’est dirigé vers la sortie. Et c’est en le voyant descendre l’escalier que j’ai été repris. J’ai eu l’impression que Dieu me disait :
— Comment, c’est tout ce que tu avais à lui dire ?
Si j’avais sermonné la prostituée comme j’avais repris le clochard, elle aussi aurait filé sans attendre un instant de plus. Lorsque nous abordons les personnes que nous voudrions gagner au Seigneur, gardons-nous de les humilier en leur disant, du haut de notre sainteté : — vous êtes des pécheurs, vous vous dressez contre Dieu. Vous devez vous courber devant lui… ou que sais-je encore ? Imitons les apôtres qui avaient autre chose à dire. Etablir le contact avec nos interlocuteurs et obtenir leur confiance est essentiel si nous voulons être écoutés.
Les apôtres prêchaient le Sauveur plus que le salut. Ils annonçaient la Bonne Nouvelle de Jésus192 plutôt que la bonne nouvelle du salut. Ils présentaient une Personne, la personne du Fils de Dieu, sans infliger à leurs auditeurs un cours de doctrine. (…) Je reconnais avoir trop longtemps prêché de la doctrine, ou plus exactement brossé le plan du salut en m’appuyant sur l’épître aux Romains. J’oubliais que cette épître, destinée surtout à des chrétiens, est précédée de quatre Evangiles qui nous relatent la vie de Jésus. S’il n’est pas inutile de citer quelques éléments de doctrine, il est cependant nécessaire et capital d’évoquer en premier lieu la Personne et l’œuvre du Fils de Dieu, à l’instar de l’apôtre qui s’efforçait “d’enseigner ce qui concerne le Christ Jésus.”193
“Rédigeant un journal d’enfant destiné à l’Afrique, j’éprouvai le désir d’y introduire au dernier moment un bref récit de la vie de Jésus. A ma grande surprise, et peu après avoir confié les manuscrits à l’imprimeur, je reçus une lettre qui commençait ainsi : “Sans doute suis-je l’une des premières à avoir pris connaissance de votre texte car je travaille à l’imprimerie. Mon rôle est de corriger les fautes d’orthographe. Votre petite histoire m’a plu et a retenu mon attention…” Donc, ce n’étaient, ni les bandes dessinées, ni les jeux, ni les deux ou les trois récits captivants qui l’avait accrochée, mais “la petite histoire” de Jésus. La mission du Fils de Dieu en venant sur notre terre était d’apporter le salut dans ce monde perdu. Mais comment nos contemporains pourraient-ils le recevoir et accepter Sa seigneurie si vous et moi n’allons pas le leur annoncer. Notre mission est de le faire connaître. “Vous serez mes témoins”. Telles sont les dernières paroles de Jésus à ses disciples. Que Dieu nous saisisse et permette que dans nos conversations comme dans nos prédications, nous ayons le souci d’annoncer autour de nous “tout ce qui concerne Jésus” (Actes 28.31). Pour le salut des pêcheurs et la gloire de Dieu.”194
194 André Adoul, “L’annonce de la Bonne Nouvelle”, message écris, archives familiales.
André Adoul ne voulait pas en ‘mettre plein la vue’ aux autres car il s’efforçait de s’appliquer d’abord à lui même les principes de l’Ecriture, principes d’humilité et de service. Il ne spiritualisait pas tout et n’était pas un religieux au sens propre du terme. Ces écrits et particulièrement le livre “Sa Présence” montrent bien qu’il recherchait avant tout à vivre une relation intime avec son Sauveur, restant toujours conscient de la difficulté à y parvenir. Il avait compris que le christianisme n’est pas une religion, mais avant tout une relation avec un Dieu qui s’est approché des hommes en la personne de Jésus-Christ, avant tout.
C’est pourquoi, il exhorte ses auditeurs et ses lecteurs, à rechercher cette proximité avec Dieu, de laquelle découle la sanctification. “Devant la croix, nous avons pris le péché en horreur et avons rompu avec lui. Nous ne pouvons plus faire du péché notre règle de vie.195 Dieu est saint et quiconque veut lui plaire cherche à lui ressembler. Il se préoccupe de répondre à ses exigences et s’efforce de se soumettre à sa loi selon cette parole de la Bible : “Soyez saint car je suis saint”, (une parole qu’André citait très souvent). Fuir le péché, s’adonner au bien, telle est ou doit être la détermination du chrétien authentique.”196
195 Romains chap. 6.1.
196 André Adoul, notes personnelles, cahier n°16, archives familiales.
André Adoul semblait donc toujours chercher à être en éveil pour savourer cette divine présence, (surtout dans les dernières années de sa vie), que ce soit par la prière, ses pensées ou l’étude de la Bible. “Si nous ne trouvons pas le temps, si nous ne parvenons pas à nous recueillir ce n’est pas faute de temps mais plutôt faute de joyeuse et enthousiaste délectation de Dieu, c’est faute d’éprouver pour Lui un amour profond qui aspire à sa Personne à tout heure de la nuit et du jour. La religion n’est pas un devoir à surajouter à tous les autres pour nous compliquer la vie. J’ai l’aspiration que tout mon être soit à Dieu. Devant Lui l’expression verbale perd de son importance. C’est le Seigneur qui nous préoccupe avant tout, l’adorer, le contempler — être heureux en sa présence. J’aspire à ce que la lumière de Dieu chasse toutes ténèbres en moi et éclaire jusqu’au fond de moi-même (…) On me reprochera sans doute de m’éterniser sur une face de la vie chrétienne, et que mes ouvrages soient tous orientés vers le développement de la vie chrétienne intérieure. Mais j’insiste volontairement parce que notre littérature évangélique est pauvre dans ce domaine. Un chrétien écrivait : “La pauvreté de la littérature protestante traitant de l’aspect intérieur de la vie chrétienne, exception faite de l’expérience initiale de la conversion, montre bien que le protestantisme met l’accent sur d’autres points.” Le second motif est très important ; c’est que tout découle de notre relation avec le Seigneur. Pas d’humilité hors de sa Présence. Impossible de tout accomplir pour Sa Gloire, de tout faire en son nom, si notre esprit est loin de Dieu. Devant lui nous avons une tout autre évaluation des choses. Pas de témoignage pour qui vit loin de Dieu. Il faut prendre l’habitude de toujours se tourner vers Dieu comme une aiguille aimantée vers le Nord.”197
197 André Adoul, notes personnelles ; archives familiales.
“Etre saint dans toute sa conduite est une tâche de titan, hors de notre portée, et il faut simultanément veiller sur sa langue et ses yeux, filtrer ce qui parvient aux oreilles, contrôler à tout instant ses attitudes, ses moindres gestes, ses sentiments, ses pulsions. Plus encore, le chrétien sera aux aguets 24 heures sur 24 pour évacuer sans pitié — toujours en même temps — l’égoïsme, l’impiété, l’impureté, la vanité, la susceptibilité, la médisance, la paresse… que sais-je ?
Sans oublier de se consacrer aux bonnes œuvres, de s’adonner à la prière et aux exercices de piété… Décidément, la barre est placée bien haut ! (…) L’Ecriture utilise rarement les expressions “vous devez”, “il faut” ; en tout cas jamais lorsque l’auteur sacré s’adresse à son lecteur. Il use alors d’impératifs à exécuter sur le champ, ce qui change tout. En effet, la Bible ne dit pas, tu dois croire au Seigneur Jésus, mais elle dit “crois au Seigneur Jésus”198 ; elle ne dit pas, vous devez prier sans cesse199, mais elle dit “priez sans cesse” ; elle ne dit pas, vous devez être remplis de l’Esprit, mais elle dit “soyez fervents d’esprit”200 ; elle ne dit pas, vous devez être bons, mais elle dit “soyez bons les uns envers les autres”201 etc… La différence est énorme. En effet, si je dis à mon enfant qui n’aime pas le potage : — Tu dois manger de la soupe si tu veux grandir, il pensera, tout au plus : demain, il faudra que je passe aux actes, sérieusement. Et, puisqu’il y pense, il aura le sentiment d’obéir. Si je dis plutôt à l’enfant : — Mange ta soupe ! c’est que la soupe est devant lui, dans l’assiette ; donc qu’il est en mesure de s’exécuter à l’instant même.
200 Ephésiens chap. 5.18.
201 Ephésiens chap. 4.32.
André invitait donc ses interlocuteurs à chercher à regarder et à s’attendre à Christ lui-même. Et lorsque quelqu’un venait lui demander conseil il donnait généralement des solutions mais que très rarement ce qu’il ferait lui-même. Cette manière de faire, qui reflétait en fait son tempérament, ne trahissait pas la peur de ne pas assumer le “mauvais” choix. Au contraire, il encourageait son interlocuteur à apprendre à rechercher lui-même la volonté de Dieu par la prière et la méditation de l’Ecriture. Bien que cela ait été frustrant, particulièrement pour certains membres de sa famille, ceux-ci reconnaissent aujourd’hui la valeur et la richesse de cette démarche. André aimait à dire : “Quand Dieu sauve, il sauve”. Comprenons : Dieu est assez “grand” pour s’occuper de ses enfants. “J’ai conseillé bien des gens et certaines expériences négatives m’ont rendu prudent car je n’accepte pas que quiconque déclare : “J’ai pris cette direction parce que M. Adoul me l’a dit…” Surtout pas. Je ne suis pas un directeur de conscience qui dispense l’autre de se déterminer. Je refuse d’être responsable pour autrui. Aussi, ai-je le soin, de terminer ainsi certains entretiens : — Voilà ce qui me paraît être pour vous le bon chemin. Placez-vous devant Dieu et voyez Sa lumière, si j’ai raison. Puis, lucidement, prenez la responsabilité de votre décision. Je vous laisse libre… Ajoutons, (…) que Dieu nous a donné du bon sens pour que nous l’utilisions.”202
202 André Adoul, Journal de France Evangélisation, jan. / fev. 1976, p. 2.
Ceci étant, il faut ajouter qu’André n’hésitait pas à trancher, particulièrement lorsqu’il s’agissait de prendre position sur des questions de doctrine, de discipline dans l’église ou de témoignages de certains chrétiens qui le contrariaient ou ne reflétaient pas, à ses yeux, la gloire de Dieu. Exigeant pour lui-même quant à sa vie de piété, comme nous l’avons vu, il l’était aussi pour les autres — son ministère le lui imposait — car il connaissait les dangers d’une porte entrouverte au laisser-aller.203 C’est pourquoi, il n’hésitait pas à mettre en garde contre les dangers de la compromission. “Au cours de mon ministère, j’ai été amené à reprendre tel frère qui vivait dans le désordre ou l’inimitié. Une démarche difficile et en général fort mal reçue. On y perd “des plumes”. Certes, je n’ai pas toujours été à la hauteur de cette mission délicate, me montrant parfois dur et maladroit à l’endroit du coupable. Et bien qu’aujourd’hui je m’efforce d’être indulgent et soucieux de ne pas blesser inutilement celui qui a péché, on m’accuse volontiers d’être animé d’un esprit de jugement indigne d’un chrétien. Aussi, nombre de responsables d’églises, laissent-ils faire sans intervenir. Ils prônent la tolérance sous prétexte qu’il ne faut pas juger les frères en la foi. — Qui sommes-nous pour dénoncer le péché chez les autres…, me dit-on invariablement ? En vérité, ce prétexte camoufle une bonne dose de lâcheté. Ici, se taire c’est approuver. Plus encore, c’est devenir complice du péché que l’on refuse de voir.”204
203 Un été, lors d’un camp grande joie à Sumène dans les années soixante, André était orateur pour le mois d’août. Les moniteurs du camp de juillet, qui avait précédé, décidèrent de rester le mois suivant pour se ressourcer spirituellement. Les jeunes monitrices, tout au long du camp de juillet s’étaient habillées avec des shorts et des collants, c’était la mode en ce temps là. Lors de la première soirée qu’André animait, il se sentit obligé de faire la remarque sur les dit shorts, qu’il trouvait à son goût indécents : “des shorts, trop short !” disait-il. Alors que personne n’avait fait de remarque tout le mois précédent, voilà qu’André met les pieds dans le plat. Bien entendu, il savait dire les choses et ce ne fut pas pris comme une condamnation sévère et intransigeante de sa part. Mais il se devait d’exprimer sa pensée et mettre en garde. Le lendemain, les garçons, profitant de la situation pour s’en amuser, se promenaient avec des bouts de ficelles et mesuraient les shorts des filles qui avaient eu “le courage” d’en porter encore ; ce qui fit sourire André lui-même.
Quelques années plus tard il fut à nouveau confronté à une situation similaire. Ses contacts avec les agents de la Ligue Suisse, lui ont permis de connaître M. Ray et de travailler occasionnellement à ses côtés. Un jour il eut un différent avec celui-ci au moment de la parution d’un livre qu’éditait la Ligue Suisse et qui s’intitulait “Flirt contrôle”, écrit par ce dit collègue. Lorsqu’André a découvert le titre du livre, il s’en est indigné jusqu’à refuser même de prendre l’ouvrage avec lui dans ses campagnes d’évangélisation. Il y eu entre lui et M. Ray une “empoignade” fraternelle à ce sujet. Cependant pour André ce n’était pas le contenu en lui même du livre qui le dérangeait, mais le titre ; et il proposa celui-ci : “Flirt : Stop !” Mais c’était trop tard, le livre paraissait déjà dans les librairies.
204 André Adoul, article “avertir sans juger” Journal France Evangélisation, 3/1988, archives familiales.
Toujours à l’affût d’une leçon à apprendre ou d’une situation à “spiritualiser”, au sujet de cette discipline qui s’oppose à la compromission, il se souvient : “Je me rendais de Paris à Guebwiller par la route et roulais à vive allure, seul dans ma voiture. J’occupais mon temps à chanter ! J’entrai dans la petite ville de Provins et m’engageai dans une rue assez large, bordée de maisons de deux à trois étages. La rue paraissait déserte lorsque je vis déboucher dans le virage, cent mètres devant moi, une 2 CV. Soudain, je vis cette voiture passer en pleine gauche et… foncer sur moi. Alors j’eus le réflexe brusque de l’homme qui court un danger. Je freinai brutalement, et mon vis-à-vis fit de même. Heureusement ! Nos deux véhicules stoppèrent face-à-face, à quelques mètres l’un de l’autre. J’avais eu chaud !
— Un fou ! dis-je.
Et je regardai ce “fou” avec étonnement et reproche, attendant qu’il veuille bien dégager la chaussée. Or — et mon étonnement ne fit qu’empirer — le “chauffard”, sans pudeur, éclata de rire devant moi. Un peu ahuri, je regardai à droite et à gauche. Je compris : J’étais dans un sens interdit et mon “chauffard” avait couru le risque d’être moins aimé de moi pour m’éviter d’aller plus loin m’écraser peut-être contre un poids-lourd. Alors, je souris à mon sympathique adversaire, reculai prudemment et, après un amical merci de la main, je m’engageai dans la rue de droite, le sens obligatoire que j’avais négligé. Cette histoire en dit long. Il est facile de dire “oui” à tout le monde, d’approuver tout ce que font les autres, de faire un bout de chemin avec eux-mêmes lorsqu’on sait qu’ils s’égarent. C’est moins agréable de barrer la route à quelqu’un qui se fourvoie, de passer pour un trouble-fête, un rabat-joie qui se met en travers de la route. Sans doute doit-on veiller à ne pas avoir un esprit de contradiction systématique. Mais le chrétien est pourtant un homme qui avance à contre-courant. Son comportement peut devenir insupportable à certains qui se sentent repris… Peu importe, pourvu qu’on aime ! Aimer, c’est se préoccuper du bonheur et de la joie des autres. C’est veiller sur les autres pour qu’ils s’engagent et demeurent sur la bonne route.”205
205 André Adoul, Le jeune lecteur de la bible, Juillet-Septembre 1970.