“Les cheveux blancs sont une couronne d’honneur ;
c’est dans le chemin de la justice qu’on la trouve.”
Proverbes 16.31
André Adoul prend sa retraite en 1983, à l’âge de 65 ans après une vie déjà bien remplie mais loin d’être encore terminée ! Après quelques années passées encore en région parisienne, le couple déménage à Alès206, en 1989, dans un appartement, situé au quatrième étage d’un bel immeuble surplombant le Gardon. De leur balcon vitré, ils ont une vue imprenable sur celui-ci, surtout au moment des “gardonnades.”207 Les voilà tous deux de retour dans la région de leur enfance. En effet, Alès, ancienne ville minière, dont le “cratère”, dernier vestige de cette épopée, s’élève fièrement en face de leur immeuble, est située à mi-chemin environ entre la Grand-Combe et Saint-Jean-du-Gard. Toutefois, le choix de cette ville du Gard, était aussi motivé par sa proximité au chemin de fer. André ne comptait pas se mettre dans un relax, en attendant que le temps passe, mais profiter, Dieu voulant, de ses nombreux contacts ainsi que de sa “notoriété”, non désirée mais humblement acceptée, pour poursuivre son activité d’évangéliste itinérant en restant à la disposition des églises208 et tout en continuant en parallèle son travail d’écriture.209 Et cela aurait été dommage que les églises ne bénéficient pas d’un tel service de sa part encore quelques années. Et parmi elles, l’Eglise Evangélique Méthodiste de la ville d’Alès en particulier. Dès leur arrivée, ils s’y intègrent et s’y engagent pleinement, participant aux rencontres hebdomadaires régulières et extraordinaires. Pour André, c’est aussi une implication active à travers la prédication et occasionnellement les études bibliques. Je puis personnellement en témoigner, car j’y exerçais alors un ministère pastoral. J’ai donc eu le privilège de le côtoyer régulièrement, d’autant plus qu’il fut rapidement nommé ancien.210 Nous nous rencontrions assez souvent en comité restreint, et j’ai fort apprécié et profité de ces moments de réflexions, de méditations et de prières à ses côtés. Les moments en sa présence, qui avaient souvent lieu dans son appartement, étaient riches bien qu’il ait toujours été très discret voire effacé. Car il n’aimait pas se mettre en avant et savait apprécier et reconnaître les qualités spirituelles des personnes qu’il côtoyait, comme en témoigne ce courrier envoyé à l’occasion du décès de l’une d’elles :
206 Au 7 Bd Jean Jaurès.
207 Conséquence directe d’un épisode pluvieux d’automne, assez fréquent en Cévennes, qui fait sortir la rivière de son lit en quelques heures seulement et la transforme en torrent dévastateur.
208 Au début des années 1990, il enseignait la cure d’âme / relation d’aide à FORMAPRE de Rennes.
209 Il écrit la plupart de ses livres à partir de cette période ; voir annexe 2.
210 Le 14 janvier 1990.
“Bien chers amis, hier matin, dimanche, aux annonces, notre pasteur nous a appris — ce que nous ignorions — le décès de votre chère maman. Nous étions déçus de ne pas avoir été prévenus (les amis de l’Eglise ont dû croire que nous étions au courant), et nous étions surtout navrés de n’avoir pu être avec vous samedi à la Chapelle. Nous aurions tant désiré prendre part à ce service parce que nous avions beaucoup d’estime pour celle que Dieu a reprise. C’était la personne qui m’a le plus impressionné lorsque nous nous sommes installés à Alès. Sa joie et son amour pour le Seigneur émanaient de toute sa personne. Ses prières me touchaient toujours et c’était une sœur que je n’avais pas de peine à placer, selon la formule de l’apôtre “au-dessus de moi-même”.211 J’enviais son enthousiasme alors que tout n’était pas facile pour elle. Je me suis réjoui de savoir que son époux, longtemps incrédule, s’est tourné vers le Seigneur. Quelle joie pour elle si elle a pu, comme je le suppose, assister à cette délivrance. Le départ de votre maman, une maman chrétienne de sa trempe, est une grande perte pour vous, car , je le crois, elle tenait une grande place dans le cœur de ses enfants. C’est aussi une grande perte pour l’église (x) dont elle était l’âme, à coup sûr !”212
212 André Adoul, lettre du 15 décembre 2003.
André su mettre à l’aise le jeune pasteur que j’étais alors (25 ans). En effet, quelle ne fut pas ma surprise lorsque nous nous sommes croisés pour la première fois au culte dominical, (à peine venait-il d’aménager), de l’entendre me dire en aparté :
— Frédéric, tu es mon pasteur et je veux rester à ma place. Ne te laisse pas impressionner par ce que tu as entendu dire de moi, il n’y a pas de quoi l’être. Je veux être un simple paroissien comme les autres et je me mets à ta disposition.
Cette humilité l’a toujours caractérisé comme en témoigne aussi un de ses ancien collègue et ami,213 qui se rappelle ses débuts dans le ministère, sous l’autorité et la responsabilité d’André : “Je me souviens d’un camp à Sumène où André était le directeur et j’étais moi-même responsable des études bibliques du matin. André avait très bien compris qu’étant un jeune débutant je serais impressionné par sa présence, il s’est donc abstenu de venir assister à mes études. A la fin du camp il m’a dit :
213 J. Mouyon, pasteur-évangéliste.
— Tu sais, j’ai suivi toutes tes études. J’étais sur la terrasse sous les fenêtres et j’ai tout entendu.
J’ai apprécié sa délicatesse.” Un autre de ses collaborateurs,214 au début des années soixante, alors nouvelle recrue à la Ligue pour la lecture de la Bible, raconte qu’il est monté à Paris pour rencontrer M. Adoul, afin de lui succéder à la rédaction des notes bibliques. Il s’attendait alors à entendre son aîné lui dévoiler son futur cahier des charges, quelque chose de clair et précis sur ce qu’il allait devoir faire à ses côtés, mais André lui a simplement dit :
214 C. Guillot.
— Tu feras ce que le Seigneur te dira de faire.
Passée la surprise, assaisonnée d’un peu de frustration, la jeune recrue fut finalement encouragée par ces simples mots. Son aîné venait d’exprimer, à sa manière et comme à son habitude, toute sa confiance en ce jeune frère, pasteur, son cadet de 10 ans, qu’il ne connaissait quasiment pas.
Bien des années après cet épisode, alors qu’il achevait l’un de ses derniers ouvrages, il présenta l’ultime chapitre à l’un de ses petits-fils, alors jeune adulte, en lui demandant de le relire pour avoir son avis :
— Plus j’avance en âge, plus j’ai peur d’oublier l’essentiel, dis-moi donc ce que tu en penses.
Vous imaginez la surprise mais aussi la joie de ce jeune garçon, tout-à-coup propulsé “consultant” d’un des plus connus et talentueux évangélistes ! Pour André il ne faisait aucun doute qu’il était important de faire confiance à la génération montante et savoir petit à petit passer la main. Nous nous souvenons que dès ses premiers pas dans le service, il avait stimulé des plus jeunes que lui dans la foi à témoigner de leur foi en public.215 C’est ainsi qu’il profita de toutes les occasions pour encourager ses cadets à servir le Seigneur :
215 Voir chap. 3 : “A l’écoute de Dieu”.
“Mon diplôme de typographe en poche et heureux dans ce métier, j’avais néanmoins été interpellé par une offre pour un poste de correcteur d’imprimerie. Ayant proposé mes services, je fus engagé moyennant un supplément de formation en cours d’emploi. Ce qui impliquait deux ans de cours par correspondance à raison de cinq soirs d’étude par semaine après mes journées de travail. Je m’étais tourné vers le Christ huit ans auparavant, et, par la suite, avais vécu un riche approfondissement de ma foi au travers du témoignage d’un chrétien déporté en Allemagne nazie pour avoir caché des Juifs dans la région parisienne. Mais maintenant, après ces deux ans de formation professionnelle intensive, mon âme criait famine. Me vint alors à l’esprit l’idée de participer à un camp chrétien et, renseignements pris, j’atterris à Sumène, en Cévennes. Donc, dans un camp de jeunes animé par « Monsieur Adoul ». Ce séjour répondit à mes attentes, et bien au-delà, comme ce fut le cas pour mes condisciples d’ailleurs. En effet, j’appris plus tard que la moitié des participants à ce camp étaient entrés dans un service « à plein temps » pour notre Seigneur ! Et ceci sans qu’un accent particulier ait été donné dans ce sens. En ce qui me concerne, je suis conscient que le vécu de ces journées — et celui des deux étés suivants ! car j’y redescendis en y amenant d’autres Suisses — était une préparation à l’appel particulier que Dieu allait m’adresser par la suite.
Ce qui m’a frappé chez notre animateur ? Sa joie, sa foi, son attachement à la Bible et surtout à la personne que la Bible présente : Jésus. Combien de fois nous a-t-il répété : « Ne placez jamais votre confiance en la personne d’un homme, ni en André Adoul ni en quelque autre que ce soit ! Seul Jésus est digne d’une confiance totale. » Je peux dire ici que l’amour du Christ habitait notre animateur à un point tel que tout le camp en était imprégné. Bientôt, Dieu m’ayant plus clairement défini qu’il me voulait « pasteur en France », je partis étudier à l’Institut biblique de Nogent. Un dimanche, lors d’un culte à Paris, le message m’interpella. Il soulignait la valeur et les fruits de la « confession des lèvres », soit la déclaration faite à Dieu d’une décision du cœur, mais devant témoin(s), précisément parce qu’elle est importante.
Je ressortis de ce service avec la pensée que Dieu m’invitait à porter devant Lui avec un frère une question personnelle qui me troublait et me laissait parfois dans une certaine culpabilité. Avec qui le faire ? Priant à ce sujet, le nom d’André Adoul s’imposa rapidement à mon esprit. Je pris alors rendez-vous avec lui, dans la capitale toute proche. Ce fut l’occasion d’un entretien riche et béni que je n’ai jamais oublié. Oh ! le bonheur et la légèreté qui m’habitaient au retour, dans le métro, et dans les temps qui suivirent.
Ainsi, aujourd’hui encore, je loue mon Seigneur pour ce vécu du boulevard Sébastopol. Là comme en Cévennes, André Adoul, de par sa connaissance expérimentale des richesses qui sont dans le Christ Jésus, m’a conduit, et tant d’autres avec moi, à mieux les découvrir à notre tour. A recevoir aussi le secours que Dieu avait prévu pour le besoin venu au jour dans ces moments d’écoute du Maître… Tout ceci afin que d’autres encore apprennent, voient, éprouvent… combien notre Seigneur est bon, et puissant, qui donne le secours opportun à qui, dans ce climat favorable, a pu s’adresser à Lui avec confiance. Par sa foi et son obéissance au Christ, André Adoul a permis à beaucoup d’entendre la voix du vrai Berger pour décider de Le suivre. Mais ce bon évangéliste connaissait aussi l’appel du Maître à prendre ensuite soin de ses brebis ! Et il a su mener auprès du souverain Pasteur ceux qui, osant reconnaître leur besoin d’une intervention précise de Sa part, ont eu la possibilité, avec ce frère, de formuler leur demande, et de bénéficier du bienfait venu d’En-Haut. Pour toutes les bénédictions ainsi vécues, Gloire à notre Seigneur !”216
216 Samuel Grosjean, premier directeur de La Barque, lieu de relation d’aide chrétienne à Lausanne, donne de nombreux échos de ce travail accompli dans l’esprit de la rencontre évoquée ci-dessus dans « Accueillir en soi les printemps de Dieu », édition LLB.
A l’occasion de la nouvelle année 2005, sa dernière, André, comme à son habitude, écrit à ses amis, à ceux qu’il aimait appeler :
“Bien chers”,
Nous aurions voulu vous écrire plus tôt, et même prendre les devants, mais un petit incident nous en a empêchés. En effet, le 29 décembre j’ai fait une chute assez loin de la maison et je me suis fracturé, la partie extrême de l’épaule qui loge le col du cubitus. Le bras n’a rien, Dieu merci ! J’ai peu souffert, mais seulement incommodé par les attelles qui immobilisent le bras. Je réalise qu’avec une seule main on est incapable de saisir le moindre objet ou de faire une multitude de choses. Evidemment, la voiture que je conduis encore, reste au garage. Heureusement, notre fils et son épouse se sont offerts à se déplacer depuis Montpellier pour nous mener aux provisions une fois par semaine. Autour de nous, pourtant, nombreux étaient les amis qui se proposaient d’en faire autant. Tout est rentré dans l’ordre le 7 février. La main et le bras fonctionnent de nouveau depuis que les attelles ont été enlevées.
Malgré ce contretemps (passager) les sujets de reconnaissance ne manquent pas. Le Seigneur nous accorde le privilège de nous accompagner tous les deux, encore valides et lucides malgré notre âge avancé (86 et 83 ans). Nous jouissons de notre indépendance car nous pouvons encore nous suffire dans notre appartement bien chauffé, ou nous déplacer au volant de notre véhicule pour nous rendre à l’Eglise que nous fréquentons depuis une quinzaine d’années. Ma chère Alice reste vaillante qui s’active à la cuisine, devant sa machine à laver ou sa table à repasser. Avec autant d’énergie qu’autrefois, malgré son handicap. De mon côté je m’efforce de répondre “présent !” chaque fois qu’elle a besoin de mes services. Les commissions, c’est la plupart du temps mon affaire. Bref ! Nous sommes un couple heureux, toujours plus attachés l’un à l’autre (62 ans de vie commune) et notre bonheur nous rend d’autant plus sensibles à la peine que peuvent éprouver ceux ou celles qui ont perdu un conjoint bien-aimé, ou encore à la peine de ceux et celles qui avancent en âge, toujours seuls, sans la moindre parenté autour d’eux pour les visiter (…)
Je viens de terminer sans doute mon dernier ouvrage.217 Pourtant, quoique beaucoup plus jeune que moi, mon ordinateur a rendu l’âme avant le dernier chapitre. Je n’ai pu tirer le texte à l’imprimante et donc, fournir à l’imprimeur ni un texte complet, ni une disquette valable. A cause de cela, la sortie de presse, de ce petit livre, sera retardée de quelques mois (mais, heureusement, le travail ne sera pas perdu). Je veux croire que vous avez eu, avec les vôtres, de belles fêtes de fin d’année.”218
217 Irréprochable devant sa gloire.
218 André Adoul, lettre, archives familiales.
André Adoul était un grand père heureux et fier de ses nombreux petits enfants et arrières petits enfants, qu’il avait l’occasion de choyer lors des rassemblements familiaux. Il n’hésitait pas à discuter avec les plus grands, s’intéressant à leurs études et leur avenir respectifs. Eux l’appelaient plus familièrement “pépé”.
André Adoul, “pépé”, s’est éteint paisiblement dans la nuit du 8 juillet 2005 à l’hôpital d’Alès en Cévennes. “Il est mort comme il a vécu, c’est-à-dire, discrètement”, me confiait Alice, son épouse. La veille au soir, alors qu’il partait en ambulance de sa résidence familiale d’été de St Jean du Gard, suite à une forte douleur cardiaque ressentie, il adressait, le sourire aux lèvres, ces dernières paroles à ses proches présents autour de lui :
— Au revoir, et que Dieu vous garde.
La paix de notre frère André Adoul, face à la mort qu’il pressentait arriver, était réelle parce que fondée sur les promesses de Dieu faites dans la Bible. Combien de fois n’a-t-il pas parlé sur le Royaume de Dieu vers lequel il se préparait à aller rejoindre son Seigneur et Sauveur, le Christ Jésus ? A ce propos, quelques mois avant sa disparition, un démarcheur de produits financiers d’assurance vie, lui a demandé par téléphone :
— Monsieur Adoul, avez-vous pensé à préparer votre avenir ?
— Vous tombez bien, je suis justement en train de me préparer pour l’Éternité !
Il n’avait rien perdu de sa répartie.
Le jour précédant son décès il avait reçu, avec satisfaction, deux premiers exemplaires de son dernier livre intitulé : “Irréprochables devant sa gloire”. Livre-testament de ce bouillant évangéliste qui nous rappelle avec clarté que, même si c’est Jésus-Christ qui agit tout au long de notre vie pour que nous soyons irréprochables au Jour du Seigneur, nous devons pour autant nous appliquer très sérieusement à développer une franchise absolue devant Dieu.
A la fin du service funèbre, célébré le 13 juillet 2005219, l’éditeur a souhaité offrir un exemplaire à chaque participant, comme un dernier “cadeau” de la part d’André. Sur la quatrième de couverture nous lisons : “Le livre que vous avez dans les mains a été écrit par un chrétien au soir de sa vie et dont les jours sont comptés ; cette pensée ne l’a pas quitté tout au long de la rédaction de ces pages ; aussi, son intention a-t-elle été d’encourager ses plus jeunes frères et sœurs dans la foi et à tenir bon jusqu’au bout ; il est tellement important de se préparer à rencontrer le Dieu de sainteté. Le « prépare-toi à rencontrer ton Dieu »220 ne s’adresse pas seulement aux incroyants. Il est valable pour tout homme, quel que soit son âge, et quelles que soient ses expériences ou la qualité de sa foi.”
219 Voir chap. 1 “Hommage”.
220 Amos chap. 4.12.