On a coutume de présenter l’évolution de la vie à l’aide d’images qui frappent l’imagination : c’est un arbre qui pousse ses rameaux toujours plus haut à partir d’un tronc commun dont nous venons de constater l’absence. Ou bien c’est une chaîne dont les fossiles progressivement complexifiés constituent les anneaux.
Cette comparaison est-elle valable ? En d’autres termes, les archives fossiles fournissent-elles l’image d’une progression continue de formes vivantes ?
Les exemples les plus fréquemment cités à l’appui de la thèse évolutionniste sont la fameuse « série » des Equidés (voir figures ci-après). On y ajoute parfois celles des Camélidés et des Proboscidiens. Les formes d’équidés fossiles connues en Europe et en Asie avaient été classées selon l’a priori habituel, d’après leurs ressemblances. On avait ainsi une chaîne évolutive du cheval en Eurasie : l’Hyracothérium de l’Eocène aurait donné naissance au Paléothérium de l’Oligocène, celui-ci se serait transformé en Anchitérium au Miocène, puis en Hipparion au début du Pliocène. De ce dernier serait issu l’Equus, le cheval moderne. De même, en Amérique, on aurait eu une évolution parallèle reliant entre elles les formes fossiles connues sous les noms de Eohippus à l’Eocène (de la taille d’un renard, avec 4 doigts aux pattes de devant et 3 à celles de derrière), Orohippus (Eocène), Mésohippus (Oligocène), Parahippus et Mérychippus (Miocène) ; enfin Pliohippus (Pliocène) et Equus actuel. Cette évolution se serait accompagnée de la réduction progressive du nombre de doigts qui serait passé de 4 à l’Eocène à 3 à l’Oligocène-Pliocène, puis à un seul dès le Pliocène. En même temps, la taille aurait augmenté, passant de celle d’un renard à l’Eocène, à celle d’un mouton pour atteindre enfin celle du cheval actuel.
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Fig. 12 – Evolution des Equidés, d’après G.G. Simpson et reproduit dans L’aventure de la vie, de R. Tocquet, Larousse, 1967, p. 174. |
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Fig. 12 bis – Evolution du crâne, des pattes et des dents dans la lignée du cheval. |
C’est probablement ici l’argument le plus frappant que l’on puisse invoquer en faveur de l’évolution : la progression des formes est visible, indiscutable. De même que l’augmentation progressive de la taille de l’animal, et le passage des formes à 4, 3 puis 1 doigt (voir fig. 12 bis, p. 117). En regardant ces schémas, il nous semble « voir » l’évolution se poursuivre lentement au cours des millénaires, pendant 60 millions d’années selon les thèses actuelles1.
1 Cf. G. et H. TERMIER, Initiation à la paléontologie, Paris, 1952, t. II, p. 149. Bon exposé de ce problème dans J.P. LEHMAN, Les preuves paléontologiques de l’évolution, Paris, 1973, p. 51-69.
Cependant, dégageons-nous de cette impression et ne nous laissons pas influencer par le sentiment. Nous avons souligné au chapitre précédent que ces « séries » étaient obtenues en reliant artificiellement entre elles les faunes qui se ressemblent le plus. Rien n’indique en fait que ces formes dérivent les unes des autres. Tout ce que l’on est en droit d’affirmer, c’est qu’elles se ressemblent en effet.
Mais ressemblance implique-t-elle filiation ? Nous avons la preuve du contraire dans le cas des Equidés eux-mêmes. En effet, la succession décrite plus haut, présentée il y a encore quelques années comme certaine, n’est plus acceptée aujourd’hui. La filiation ancienne, qui supposait une évolution sur place dans le sens Hyracothérium-Paléothérium-Anchitérium-Hipparion, a été abandonnée au profit d’une filiation beaucoup plus complexe ; on a relié entre eux d’autres fossiles, parce que la ressemblance est plus grande ici que là. Ce fait est la preuve de ce que nous avancions tout à l’heure : l’arbre généalogique tracé repose sur un ensemble d’opérations de l’esprit qui toutes sont effectuées avec l’arrière-pensée de l’évolution. Tel le choix des formes fossiles que l’on représentera sur le tableau, leur classement relatif, enfin les connections que l’on trace entre les points obtenus pour suggérer une filiation.
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Fig. 13 – Arbre généalogique, représentant la phylogénie des Equidés. Le trait épais indique la lignée du cheval qui, partant de l’Eohippus de l’Eocène, passe par Orohippus, Mesohippus, Parahippus, Merychippus, Pliohippus, Plesippus, pour aboutir au genre Equus. Celui-ci s’éteint en Amérique du Nord après avoir émigré en Amérique du Sud où il disparaît au Quaternaire. Equus a également émigré en Eurasie et de là en Afrique ; il s’est maintenu dans sa nouvelle patrie. Chemin faisant, d’autres rameaux prennent naissance (polyphylétisme) qui s’éteignent plus ou moins rapidement. La fausse sériation européenne comprenait des formes, Palaeotherium, Anchitherium, Hipparion, qui ne descendent pas les unes des autres. (D’après le tableau dressé par le Dr P. Revilliod et figurant au Muséum d’Histoire naturelle de Genève. Tableau et légende parus dans L’origine des espèces, d’Emile Guyénot, P.U.F., 1961, p. 28, 29.) |
Un évolutionniste aussi avisé que E. Guyénot ne s’est pas laissé prendre à ce piège. Il met en garde les lecteurs contre le cercle vicieux du raisonnement consistant à classer les fossiles selon leur ressemblance progressive et à prendre ensuite cette même ressemblance comme preuve de l’évolution. Il écrit qu’« il ne faut pas perdre de vue que ces séries sont des interprétations. On peut, en effet, étant donné des débris fossiles et leurs âges respectifs2, les relier de bien des manières. Imbus des idées lamarckiennes ou darwiniennes, les paléontologistes ont rattaché, par voie de filiation hypothétique, les formes qui s’écartaient le moins fortement les unes des autres, s’efforçant d’obtenir, autant que possible, une série continue. Il n’est dès lors pas étonnant que si l’on oublie que ces reconstitutions ont été faites d’après le principe même de l’évolution continue, on puisse les citer comme une preuve de la continuité évolutive3. » On ne saurait dire mieux.
2 Nous avons vu précédemment que l’âge que l’on donne aux fossiles repose lui-même le plus souvent sur une pétition de principe.
3 E. GUYÉNOT, Les données de l’expérience, dans L’évolution en biologie, Paris, 1929, p. 37.
D’ailleurs, en ce qui concerne la série actuelle des Equidés, elle s’avère aujourd’hui moins sûre qu’on ne le dit. Le choix des fossiles lui-même peut être contesté. Ainsi en est-il du premier maillon de la chaîne, l’Eohippus, dont G.G. Simpson, un des meilleurs paléontologistes du monde, pense qu’il ressemble autant à un animal de la famille des tapirs ou des rhinocéros qu’à un spécimen de la famille des Equidés4. Quant aux autres, ils sont indiscutablement des Equidés, mais l’idée de la filiation n’est pas évidente. Il se peut fort bien que tous aient vécu en même temps et ne soient que des variations de la même « espèce »5. La nature actuelle nous montre, vivant ensemble mais dans des régions différentes, de semblables divergences de taille et de caractères morphologiques au sein d’une même espèce, chez les chiens par exemple.
4 Cf. G.G. SIMPSON, The principles of classification and a classification of mammals, dans le « Bulletin of the American Museum of Natural History », vol, 85, 1945, p. 254. Voir aussi G.A. KERKUT, Implications of Evolution, New York, 1960, p. 149.
5 Sur ce point, voir H.G. COFFIN, Creation, Accident or Design ?, Washington, 1969, p. 193-197.
On peut donc penser que la série présentée à l’heure actuelle n’a pas plus de valeur que celle des Equidés d’Europe invoquée il y a quelques décennies. Les ressemblances des fossiles, pour certaines qu’elles soient, n’impliquent pas la filiation. Comme L. Bounoure l’a fait remarquer, leur rapprochement en série, invoqué jadis comme une preuve péremptoire d’évolution, n’était qu’une illusion, et rien ne montre mieux quelle pente glissante conduit à confondre évolution idéale et filiation réelle : « Notre esprit peut bien, dans l’étude des mammifères tertiaires par exemple, établir certaines comparaisons et certains liens de classement idéal des membres de ces animaux ; c’est même la tâche par excellence de l’anatomie comparée, mais on va au-delà des faits si dans la plupart des cas on interprète ces liens comme dénotant une filiation réelle, une descendance effective6. » La série des Hominidés mériterait aussi d’être examinée. Nous nous proposons de l’étudier dans un autre ouvrage en préparation. Notons cependant ici que la découverte récente de quelques fossiles d’Hominidés très « anciens » mais présentant des caractères « humains » très prononcés, les rapprochant des types actuels, met la thèse évolutionniste en difficulté.
6 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Paris, 1957, p. 57.
L’évolution postule une transformation allant toujours dans le sens du progrès. Or les fossiles, même classés volontairement dans ce sens, résistent parfois à cette interprétation. Ainsi en est-il pour les serpents, qui auraient évolué à partir des lézards par suppression des pattes. On peut mentionner aussi, parmi les Vertébrés, une régression chez les Ostracodermes (lamproie actuelle) : ici, comme le remarque R. Furon, « nous assistons donc à une évolution régressive du squelette7 ». Si l’évolution avait eu lieu, c’est bien plutôt dans le sens d’une évolution régressive qu’il faudrait s’orienter. N’oublions pas en effet que les mutations, seules causes possibles des modifications génétiques, entraînent presque toujours « des pertes organiques, des déficiences : elles sont, comme on dit, soustractives (perte d’un appendice, d’un organe, de pigment). Si parfois la mutation a l’air d’ajouter quelque chose à l’organisme, c’est qu’elle redouble un organe déjà existant8. »
7 R. FURON, La paléontologie, Paris, 1951, p. 171.
8 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, Paris, 1951, p. 188.
Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux parler de dégénérescence que de transformisme ? Faut-il, pour conserver l’idée d’évolution, imaginer comme le fait Termier une évolution progressive … à partir de monstres créés par atrophie ou suppression d’organes9 ? C’est pour le moins un paradoxe que de vouloir soutenir l’idée de progrès à partir de semblables régressions ! Et pourtant, c’est bien la seule issue qui reste au transformisme, s’il veut demeurer sur le plan scientifique, celui des faits et de l’expérience.
9 Cf. G. et H. TERMIER, op. cit., p. 55.
Venons-en au point suivant : si le transformisme était vrai, on devrait pouvoir retrouver, dans les couches géologiques, quelques-uns au moins de ces êtres intermédiaires entre deux familles, entre deux genres, entre deux ordres même. Est-ce bien le cas ?
Les évolutionnistes eux-mêmes doivent avouer qu’il n’en est rien, qu’ils se nomment G.G. Simpson, N.D. Newell, R.S. Romer aux Etats-Unis, ou M. Caullery, E. Guyénot, ou J. Piveteau en France. Ainsi M. Caullery reconnaît « l’absence générale, ou au moins la grande rareté des formes de transition entre les groupes, qu’il s’agisse de Classes, d’Ordres, de Familles ou même de Genres. Avec les documents dont nous disposons, chaque groupe apparaît, d’une façon brusque, bien caractérisé, offrant d’emblée certains caractères très spécialisés10. » Plus récemment, en 1963, R.S. Romer confessait que les chaînons manquent là où on désirerait le plus ardemment les voir11.
10 M. CAULLERY, Les aspects principaux actuels du problème de l’évolution dans L’évolution en biologie, Paris, 1929, p. 9.
11 R.S. ROMER, Genetics, Paleontology and Evolution, dans l’ouvrage collectif de L.J. JEPSEN, E. MAYR et G.G. SIMPSON, New York, 1963, p. 114.
C’est là une autre difficulté : pas d’acte de naissance, pas de photographies successives permettant l’identification à des âges croissants. Comment, dès lors, prouver la continuité des espèces ?
Les évolutionnistes ont bien vu le problème, dès le siècle dernier. « Ainsi que le constatait déjà Darwin, les types intermédiaires qui devraient être fréquents font presque toujours défaut12. » Aussi les recherches furent-elles intenses, dans l’espoir, ici encore, de trouver les faits qui s’accordent avec la théorie pré-établie.
12 E. GUYÉNOT, Deux problèmes insolubles de la biologie transformiste, Genève, 1950, p. 22
Une fois de plus l’espoir fut déçu. Les recherches entreprises pour découvrir les chaînons intermédiaires augmentèrent considérablement le nombre des fossiles connus, mais, par là même, firent ressortir l’extrême rareté des formes que l’on pourrait considérer comme des intermédiaires. L’expérience a prouvé, reconnaît N.D. Newell, que les fossés qui séparent les groupes supérieurs ne seront jamais comblés par les archives fossiles ; bien mieux, les discontinuités ne cessent d’apparaître de plus en plus larges au fur et à mesure que le nombre des fossiles augmente13.
13 Cf. N.D. NEWELL, The Nature of Fossil Record, dans Proceedings of the American Philosophical Society, 1959, vol. 103, p. 264-285.
« Les points d’ancrage » des séries sont donc le plus souvent absents. C’est ce que reconnaissent la plupart des paléontologistes. Il y a là une double énigme : d’une part on ne possède généralement pas, dans les archives fossiles, les formes « intermédiaires » dont seraient issues les grandes lignées décrites par l’évolution, d’autre part on ne sait parfois même pas à quel groupe on pourrait bien rattacher ces lignées. Il en est ainsi, par exemple, pour les Vertébrés. R. Furon l’admet : « L’Histoire de l’évolution des Vertébrés est passionnante, mais au premier départ il nous faut mettre un point d’interrogation, puisque les Zoologistes et les Paléontologistes ne savent absolument pas quels groupes d’Invertébrés auraient bien pu donner naissance aux Vertébrés les plus primitifs. Il faut peut-être ajouter un second point d’interrogation, puisque nous n’avons pas encore trouvé de Vertébrés primitifs fossiles14. »
14 R. FURON, Introduction à l’histoire de la terre, Paris, 1970, p. 64.
Autrement dit, les archives fossiles nous montrent l’apparition brutale des groupes. Nulle part on ne voit un groupe préparé longtemps à l’avance par une suite de formes transitionnelles : pas d’ancêtres préparant l’apparition soudaine des Insectes au Carbonifère. Rien qui annonce la brutale floraison des Reptiles ou des Mammifères, au Secondaire (voir fig. 11, p. 108, 109).
Les formes intermédiaires sont tellement rares que, dans la plupart des ouvrages traitant de ces questions, on retrouve constamment cités les mêmes exemples. Deux d’entre eux sont célèbres : l’Archéoptéryx et les Dipneustes. Examinons leurs droits au titre d’intermédiaires de filiation. Nous soulignons ce terme, car il ne suffit évidemment pas de constater que le prétendu « intermédiaire » possède quelques traits morphologiques qui le rapprochent, par l’apparence, des deux formes que l’on prétend relier à travers lui en une filiation évolutive. Il ne faut pas confondre ressemblance et filiation !
Ce sont les deux meilleures « formes intermédiaires » invoquées par les évolutionnistes. A lui seul, l’Archéoptéryx serait, selon certains, une preuve décisive de l’évolution. Examinons son cas d’un peu plus près.
L’Archéoptéryx est connu actuellement, à l’état fossile, par de rares exemplaires. Trois sont complets et assez bien conservés ; il faut y ajouter un certain nombre d’empreintes de plumes et un nouvel exemplaire récemment identifié, en 1970. Ce dernier avait été décrit en 1857, mais avait été « mal classé » dans le tableau généalogique des espèces. Sa réintégration au « groupe » des trois autres a apporté quelques lumières en permettant une étude plus précise de l’aile, mieux conservée que dans les autres spécimens.
L’Archéoptéryx présente l’allure générale d’un oiseau, de la taille d’un poulet, mais il offre « un curieux mélange de caractères reptiliens et de traits aviens15 ». C’est pourquoi on l’avait placé, dans la classification des espèces, entre les Reptiles et les Oiseaux, ce qui est légitime ; on avait ainsi conclu, sur la base de ces traits morphologiques, que l’Archéoptéryx avait permis le passage évolutif des Reptiles aux Oiseaux, ce qui l’est beaucoup moins, comme nous allons le voir.
15 E. BASSE DE MÉNORVAL, Les fossiles, Paris, 1968, p. 79. Sur l’Archéoptéryx, voir J. H. OSTROM, Archeopteryx, dans « Science », vol. 170, 1970.
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Squelette d’Archéoptéryx. On voit, en bas et à gauche, la longue queue de l’oiseau ; en bas, les deux ailes sont étendues, avec leurs trois doigts munis de griffes. |
D’ailleurs, est-ce bien un « intermédiaire » ? On peut même en douter : les ailes, pourvues de plumes, sont bien celles d’un oiseau, et même s’il volait mal, il est probable qu’il volait. Certes, il avait bien des griffes et des dents, mais « cette particularité n’est pas inconnue dans le monde actuel16 ». La présence de dents ne semble pas non plus de nature à empêcher sa classification dans le groupe des Oiseaux, comme le reconnaît R. Furon : « C’est à peine une originalité dans le monde des Oiseaux fossiles, puisque les oiseaux du Crétacé en possèdent également17 ». Pour L. Bounoure, « c’était bien un oiseau, qui volait, et avait une température constante, si l’on en juge par son revêtement de plumes18 ».
16 Cf. R. FURON, La paléontologie, Paris, 1951, p. 196, qui cite l’Hoactzyn, gallinacé de la région brésilienne, possédant des griffes aux extrémités des ailes.
17 R. FURON, ibid.
18 L. BOUNOURE, op. cit., p. 61.
Mais admettons le caractère « intermédiaire » de l’Archéoptéryx. Admettons qu’il soit bien à classer entre les Reptiles et les Oiseaux. Cela prouverait-il pour autant qu’il y a eu passage des Reptiles aux Oiseaux à travers lui ? Nullement, et les meilleurs paléontologistes en conviennent. C’est ainsi que G. et H. Termier, dont la ferveur évolutionniste ne peut être suspectée, écrivaient en 1952 : « L’Archéoptéryx a fait couler beaucoup d’encre, et l’on n’est pas sûr qu’il s’agisse d’un intermédiaire véritable entre les Reptiles et les Oiseaux19 ». En 1972, ils écrivaient encore : « C’est un intermédiaire entre les Reptiles et les Oiseaux, mais il n’est pas à l’origine des Oiseaux20 ». Qu’est-ce à dire, sinon que ce caractère intermédiaire n’existe pas sur le plan de la filiation évolutive, mais seulement sur celui de la classification, ce que nous accordons bien volontiers. Guyénot refusait d’ailleurs ce titre d’intermédiaire dans la filiation évolutive à l’Archéoptéryx et ajoutait qu’«aucun des Oiseaux du Jurassique et du Crétacé n’a été un intermédiaire réel entre les Reptiles et les Oiseaux actuels21 ».
19 G. et H. TERMIER, op. cit., t. I, p. 74.
20 G. et H. TERMIER, Biologie et histoire de la terre, dans Géologie, de J. GOGUEL, Paris, 1972, p. 85.
21 E. GUYÉNOT, L’origine des espèces, Paris, 1966, 6e éd., p. 25, 26. G. DE BEER, A Handbook on Evolution, London, 1964, p. 25, ne leur reconnaît aucun caractère d’intermédiaire.
S’il en est ainsi du meilleur cas connu d’intermédiaire, ne peut-on pas douter de la valeur des autres ?
Quant aux Poissons Dipneustes (qui offrent aux évolutionnistes le grand avantage de n’avoir pas à expliquer l’apparition du poumon chez les vertébrés terrestres, puisqu’il existait déjà chez ces poissons), ils répondent assez peu aux espérances placées en eux. On les trouve dans les couches dévoniennes. Ils présentent un double système respiratoire : branchies et poumons. On les avait donc placés entre les Poissons et les Amphibiens.
Cependant, cette façon de procéder ne prouve pas qu’ils aient été réellement à l’origine des Batraciens. En fait, souligne Guyénot, « ce sont de vrais, d’authentiques poissons ; rien ne permet d’imaginer comment toute cette organisation a pu se transformer de manière à donner naissance à celle d’un Batracien primitif. Ce rapprochement n’est possible que si l’on fait abstraction de tout le reste de l’organisation : les Dipneustes ne constituent qu’un intermédiaire idéal ; rien ne permet d’affirmer qu’ils aient été, en fait, la souche des Batraciens22. » D’ailleurs ces poissons dipneustes existent encore actuellement.
22 E. GUYÉNOT, op. cit., p. 25.
Les évolutionnistes avaient pensé que la présence de poumons leur permettrait de franchir le fossé entre les poissons et les animaux terrestres. Mais c’est un double échec. D’abord parce que de tels poissons vivent encore et sont représentés en Australie, en Afrique, en Amérique du Sud23. Leur caractère transitoire n’existe donc pas, ce sont « des poissons à poumons » et nullement des ébauches de Batraciens. Ensuite, parce que, dans cette hypothèse, l’apparition soudaine d’un poumon chez un animal aquatique demeurerait pour le moins une énigme24.
23 G. et H. TERMIER, Initiation à la paléontologie, Paris, 1952, t. II, p. 88.
24 Cf. J. PIVETEAU, L’origine de l’Homme, Paris, 1962, p. 21.
En résumé, les formes intermédiaires invoquées par l’évolutionnisme ne sont guère convaincantes. Il s’agit bien plus probablement d’espèces indépendantes, dont certaines ont disparu (Archéoptéryx) tandis que d’autres se perpétuent (Dipneustes). Leur présence dans les archives fossiles ne prouve nullement l’idée d’évolution. Leur extraordinaire rareté est bien plutôt la preuve de la faiblesse du transformisme, qui affirme cependant que « la découverte d’organismes ayant à la fois des caractères appartenant à deux classes différentes est une preuve fondamentale de l’évolution25 ».
25 J.P. LEHMAN, Les preuves paléontologiques de l’évolution, Paris, 1973, p. 70.
Les évolutionnistes en sont si conscients qu’ils ont dû élaborer une théorie justifiant la faiblesse de l’évolution sur ce point. On invoqua la crypto-évolution : les espèces qui évoluent, dit-on, sont instables, donc rares. Il s’agit de commencements, et les commencements sont toujours obscurs26. En d’autres termes, les évolutionnistes reconnaissent là encore qu’ils n’ont pas de preuves à l’appui de leurs thèses, et s’efforcent de justifier cette absence pour sauver la théorie. Est-ce bien scientifique ? Ne faut-il pas toujours adapter la théorie aux faits, et non tenter d’accorder les faits à la théorie ?
26 Le R.P. TEILHARD DE CHARDIN a su mieux que quiconque plaider cette cause avec son sens aigu de la poésie et du raisonnement par analogie. Voir en particulier Le phénomène humain, Paris, 1955, p. 128, 129.
On comprend alors la boutade de L. Bounoure : « Sans doute faut-il être touché par la grâce évolutionniste pour trouver ce raisonnement convaincant27. » Tout cela n’est guère rigoureux ! Mieux vaudrait reconnaître, comme le fait F. Meyer, que « le matériel paléontologique se présente de façon telle que le problème des filiations n’y trouve pas une base d’investigation conforme aux exigences d’une recherche vraiment positive28 ».
27 L. BOUNOURE, op. cit., p. 65.
28 F. MEYER, La problématique de l’évolution, Paris, 1954, p. 10.