Jean-Pierre S.
(Moselle)
Assis sur un banc, j'entendais, ce dimanche après midi de mai 1963, l'évangéliste Billy Graham répéter son invitation à s'avancer à ceux qui voulaient manifester publiquement leur décision de se donner à Dieu. Il venait de commenter la parabole de la brebis perdue. Jusqu'à ce jour, pour moi, catholique sincère au point d'avoir librement passé deux ans au grand séminaire, la brebis perdue était toute personne qui n'était pas du même bord que moi. Mais, après avoir écouté ce message de réconciliation, je me reconnaissais manifestement dans cette brebis, je désirais vivement me lever et, pourtant, j'en étais incapable, rivé à mon banc par le poids de mes péchés qui m'écrasaient littéralement. Dieu pouvait-il m'accepter tel quel, lui le Dieu trois fois saint ?
Je savais pourtant être à un tournant de ma vie. Les événements, depuis quelque temps, s'emboîtaient trop bien pour ne pas y voir une intention divine de répondre à ma quête. Début 1962, j'étais entré en contact avec des chrétiens par l'entremise d'une jeune fille qui ne m'était pas indifférente. J'avais eu l'occasion d'entendre parler du salut en Jésus-Christ, mais je n'en voyais pas la nécessité, car je croyais au salut éternel universel, automatique, au travers des sacrements et des œuvres, tel qu'on me l'avait enseigné. J'avais certes quitté quelques années plus tôt le grand séminaire où l'obéissance primait sur la vérité, pour le service militaire. Officier en Algérie, j'avais alors découvert ce dont je pouvais être capable et ma confiance en l'homme en avait été sérieusement ébranlée. Mais, de là à accepter ce que l'on me disait les yeux fermés, il n'en était pas question ! Parfois, j'avais l'impression d'être d'accord avec ces chrétiens et, quelques instants après, de n'avoir rien compris, car, sous les mêmes vocables, nous ne mettions pas la même signification. Nous étions en quelque sorte semblables extérieurement mais j'étais incapable de les rejoindre et de faire miennes leurs convictions et leur joie.
De longues discussions s'en suivaient avec celle que j'aimais, jusqu'au jour où je la mis en demeure de choisir entre moi et ce Jésus-Christ si important pour elle ; dans mon orgueil, je croyais que, sans aucun doute, son choix se porterait sur moi ! Quelle ne fut pas ma surprise de la voir écrire sur la vitre poussiéreuse d'un magasin en grosses lettres : Jésus-Christ ! Très affecté, je décidai de mieux connaître mon heureux vainqueur, celui qui m'avait été préféré. Aussi je me remis à lire l'Evangile de Jean, celui qui parle le plus de l'Amour de Dieu en Jésus-Christ. C'est alors que l'affirmation de Jésus, répétée sous diverses formes : « Celui qui croit en moi a la vie éternelle » (Jean 6.47), s'est imposée à moi. « A la vie éternelle » ? Non ! Il y a erreur de traduction : « aura la vie éternelle… », pensai-je. Et de vérifier dans l'original grec ! C'est bien le présent qui est employé. Ainsi donc, la vie éternelle commençait bien dès cette vie terrestre, au moment où l'on croyait en Jésus-Christ. Je passai alors toutes mes croyances au crible de ce verset : œuvres, sacrements, etc., il n'en resta rien. J'avais perdu mes illusions ; je savais que la foi sauvait, mais comment y parvenir ? Je me trouvais dans un « no man's land » ! Mais on priait pour moi. De mon côté je demandais à Dieu de me sortir de cette situation. Quelques temps plus tard, je reçus une invitation à écouter un certain Billy Graham qui viendrait à Nancy. Dieu à qui j'avais demandé de me trouver un chauffeur pour m'y rendre avait décidé mon meilleur copain qui, sans hésitation, accepta de me conduire jusqu'à Mulhouse, à 250 km de Thionville, car il y avait eu changement de lieu au dernier moment. Je sentais que le hasard n'était pour rien dans la tournure des événements, d'autant que la lettre qui m'avertissait de cette modification n'avait mis qu'un jour pour me parvenir alors que les autres mettaient deux jours à le faire.
Aussi, quand j'entrai dans le stade où avait lieu la réunion, au milieu des chants d'une imposante chorale, j'étais inquiet et sur mes gardes. Puisque la feuille que l'on m'avait remise à l'entrée faisait mention d'un appel à la fin de la rencontre, pour ne pas être victime d'une quelconque manipulation ou de mes sentiments, je décidai de poser ma veste sur le banc, à mon côté. Je pensais que, si un malheureux désir me prenait de répondre à cet appel, le temps et le fait de la reprendre me permettraient de retrouver ma lucidité. J'avais donc mis en place toute une stratégie pour ne me laisser ni prendre ni surprendre. Comble d'ironie ! Ce n'était pas ma veste qui me maintenait à mon banc en cet après-midi de mai 1963, mais ma culpabilité : Dieu pouvait-il m'accepter tel que j'étais ?
Accablé par mes péchés, j'ai alors demandé pardon à Dieu et il a vu ma repentance. Soudain, j'ai compris que le Christ était mort pour mes péchés et la certitude du pardon, à cause de la croix, est devenue réalité pour moi. Alors une grande paix m'a envahi. Incompréhensible ! J'étais délivré du poids qui me clouait au banc ! En un instant, je saisis ma veste et je m'avançai, alors que retentissait le dernier appel à le faire : j'avais accepté le pardon que Dieu me proposait en Christ. Une brebis perdue était revenue au bercail de son créateur, grâce au bon berger, Jésus-Christ. A lui soit la gloire !