Évolution ou création

Troisième section : Biologie

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Le lamarckisme

La vie s’est toujours montrée aux yeux des hommes sous une apparence complexe et énigmatique. Elle est comme une forêt vierge où les lianes s’enchevêtrent et se ramifient dans tous les sens. Il faut un fil conducteur pour s’y retrouver. Un tel fil d’Ariane a toujours été l’objet des recherches des hommes. On a fait remonter à Aristote (-384 -322) les premières idées sur l’hérédité des caractères acquis. De même Hippocrate pensait que « des enfants peuvent naître mutilés de parents mutilés ». Il faut attendre ensuite plusieurs siècles pour retrouver les mêmes tentatives d’interpréter la nature. De Maupertuis (1698-1759) pensait que « des queues ou des oreilles coupées peuvent apparaître plus tard ». De plus, il lançait la première ébauche d’une théorie transformiste. Mais ses travaux restèrent au niveau des spéculations. Il fallut attendre ceux des naturalistes pour avoir une thèse plus solide. Ce fut Linné (1707-1778) qui, grâce à son important travail de classification des espèces, défricha la voie et permit plus tard le développement des idées évolutionnistes que sa classification suggérait. Buffon (1707-1788) esquissa une explication rationnelle de l’existence des formes de vie que la paléontologie révélait. Mais il fallut attendre le début du 19e siècle, avec J.B. de Monet1, chevalier de Lamarck (1744-1829), pour voir naître la première synthèse évolutionniste. Lamarck fut le premier à utiliser l’idée d’hérédité des caractères acquis, plus ou moins bien pressentie par ses prédécesseurs, pour expliquer la transformation des espèces. Il exposa sa théorie dans le « Discours d’ouverture du cours de zoologie de l’an VIII » et la précisa dans son ouvrage « La philosophie zoologique » (1809).

1 LAMARCK naquit à Bazentin (Picardie). Il embrassa d’abord la carrière des armes, mais fut ensuite réformé. Il étudia alors la médecine et la botanique. BUFFON le prit comme précepteur pour son fils. En 1793, la Convention le chargea de classer la collection des Invertébrés du Muséum de Paris. Il mourut à Paris, solitaire, délaissé de tous.

Quelles sont les idées de Lamarck ? Quelles en sont la portée et la valeur ? Sa théorie explique-t-elle réellement l’origine des espèces ? Telles sont les questions que nous allons examiner dans ce chapitre.

Lamarck s’aperçoit, lors de son travail au Muséum, qu’il est difficile d’isoler l’espèce. Il imagine alors la possibilité de relier toutes les espèces entre elles et postule qu’elles ne sont pas stables. Quel est le contenu de sa thèse ?

Il insiste tout d’abord sur la variabilité du vivant, contrairement à l’opinion générale de son époque. Comme causes de ces variations, il distingue le temps et les circonstances. Celles-ci influent sur les habitudes. Il rattache l’acquisition de ces habitudes aux besoins ou aux efforts que l’animal fait dans un but défini : pour manger, pour fuir un prédateur ou pour se reproduire par exemple. C’est ici que s’introduit sa notion d’effet de l’usage et du non-usage pour modifier les organes. On peut dire que c’est la fonction qui produit l’organe, le transforme, le fortifie ou l’atrophie. Pour résumer, voici l’enchaînement des faits dans le lamarckisme : changement des circonstances → changement des habitudes → changement des actes → changement des organes.

A l’appui de sa théorie, Lamarck cite des exemples qui apparaissent aujourd’hui bien puérils2. En voici quelques cas :

2 On trouve cette expression chez E. GUYÉNOT, L’évolution, Paris, 1930, p. 10.

Puisque le fourmilier et la baleine ne mastiquent pas, ils ont perdu leurs dents. La taupe a des yeux très petits car elle vit constamment dans l’obscurité. Le fourmilier, en sortant constamment sa langue pour chasser les insectes, a fini par l’allonger. L’oiseau que le besoin attire sur l’eau écarte les doigts pour nager, il en est résulté l’apparition des palmures. L’absence des pattes chez le serpent s’explique « par le besoin qu’il a de ramper ». Laissons-le présenter l’exemple de la girafe : celle-ci « vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l’oblige à brouter le feuillage des arbres, et à s’efforcer continuellement d’y atteindre : il est résulté de cette habitude soutenue depuis longtemps dans tous les individus de la race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière et que son col s’est tellement allongé que la girafe, sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa tête et atteint à 6 mètres de hauteur3 ». On s’étonne que Lamarck n’ait pas fait remarquer que la girafe se serait tout simplement déplacée si elle n’avait pas trouvé de feuilles dans un endroit donné. De tels enfantillages sont aujourd’hui dénoncés par tous.

3 J.B. DE LAMARCK, Philosophie zoologique, cité par E. GUYÉNOT, op. cit., p. 7, 8.

Comme nous le laisse entendre le schéma de la théorie, il y a deux postulats et une loi dans le lamarckisme :

4 Nous préciserons plus loin ce que l’on entend exactement par le mot espèce.

La critique du lamarckisme portera donc sur ces points.

On reconnaît bien aujourd’hui que le milieu a une influence sur les êtres vivants et que ceux-ci s’adaptent aux différentes conditions qui leur sont imposées de l’extérieur.

Mais ces modifications d’ordre morphologique et physiologique sont toujours limitées et disparaissent aussitôt que les conditions qui les produisent changent5. Ainsi le brunissement de la peau au soleil, l’accoutumance aux changements de température, de pression, de salinité, la production d’anticorps sont des exemples cités par tous les auteurs. Cuénot et Tétry6 les appellent des adaptations individuelles ou accommodations, ou encore sommations. A côté de celles-ci, ils distinguent en outre les acclimatations, qui sont favorisées en général par l’intervention de l’homme. On connaît dans la nature des acclimatations soit d’animaux, soit de plantes.

5 P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Paris, 1948, p. 1159.

6 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Paris, 1951.

Tous les biologistes, même les plus évolutionnistes, sont d’accord pour reconnaître que les variations introduites par le milieu extérieur sont limitées, superficielles quelquefois, et ne peuvent pas produire des organes nouveaux ou, à plus forte raison, créer un autre type. Vernet7 leur reconnaît juste une valeur de diversification des formes. De même Vialleton8 souligne que la fonction ne peut pas créer l’organe. Elle se limite tout simplement à le perfectionner. L’usage ou le non-usage est donc loin d’atteindre le but que lui assignait Lamarck. Rostand et d’autres soulignent aussi ce fait.

7 M. VERNET, L’évolution du monde vivant, Paris, 1950, p. 25.

8 L. VIALLETON, L’origine des êtres vivants, Paris, 1929, p. 242.

Si, comme nous venons de le voir, on ne peut pas obtenir des organes nouveaux à partir des phénomènes d’adaptation, c’est parce que le postulat de l’hérédité des caractères acquis n’a pas été vérifié par les multiples expériences échelonnées sur plus d’un siècle dans le but de le démontrer. Il doit même être totalement rejeté.

En premier lieu, il faut mentionner Weismann (1887) qui, par des expériences originales et judicieuses sur des souris, a bien montré que les caractères acquis ne sont pas du tout héréditaires. Il a coupé la queue des souris mâles et femelles et les a accouplés ensuite. Il continue la même opération sur plusieurs générations et conclut que les mutilations ne sont pas héréditaires9. Pour interpréter son résultat, il introduit la notion de soma et de germen. Le soma, le corps, a subi des variations. Mais celles-ci ne sont pas transmises aux germen, qui sont les cellules germinales. Depuis ce moment, on est amené à distinguer les variations acquises des variations innées.

9 Un argument du même genre a été développé avec beaucoup d’humour par le très sérieux professeur P. GRASSE lors d’une conférence donnée le 21 mai 1964 au laboratoire d’évolution des êtres organisés. Il fit remarquer que, si l’hérédité des caractères acquis était vraie, la défloration des femmes, accomplie nécessairement depuis les origines, aurait dû entraîner la modification somatique correspondante, ce qui n’est évidemment pas le cas. Il est pourtant difficile d’imaginer une mutilation aussi générale sur l’ensemble d’une espèce, intervenant sans interruption depuis les origines.

Ce fut un coup dur pour le lamarckisme et le darwinisme, car celui-ci avait aussi incorporé le même postulat dans son système. Les expériences bien connues de Mendel ont aussi confirmé les conclusions de Weismann. Les lois de l’hérédité qui en découlent ont miné les fondements du lamarckisme. Plus tard, d’autres tentatives furent faites pour ressusciter le transformisme sur ces bases ébranlées. On peut citer celles de Guyer, Smith sur les yeux des lapins, Harrison sur le mélanisme des papillons phalénides, de Pavlov, de McDougall sur l’hérédité du dressage chez les rongeurs, de Sunner sur l’hérédité des effets de température10. Toutes ces tentatives ont donc un caractère négatif plutôt défavorable à la thèse qu’elles cherchaient à défendre.

10 Description et critique de ces expériences dans E. GUYÉNOT, ibid.

Plus près de nous, la science soviétique, avec Mitchourine, a tenté elle aussi de revigorer le lamarckisme. Mais malgré l’importance des moyens engagés, elle s’est trouvée à son tour devant une impasse, aboutissant à un échec assez humiliant dont J. Rostand a pu dire que ce n’était pas seulement une erreur (ce qui est toujours pardonnable) mais bel et bien une falsification des faits. Il écrit : « Non, le mitchourinisme ne fut pas une erreur comme les autres. Ce fut un délire à base d’intoxication doctrinale et idéologique11. »

11 J. ROSTAND, Science fausse et fausse science, Paris, 1958, 18e éd., p. 72. ROSTAND a attaqué la doctrine de Mitchourine en plusieurs ouvrages. Voir par exemple Les grands courants de la biologie, Paris, 1951, et Aux sources de la biologie, Paris, 1958.

Wintrebert (1962) est le plus récent des lamarckiens notables12. Il tenta d’expliquer la thèse de Lamarck à l’aide de tout l’arsenal de la biologie contemporaine. Sa tentative ne fut pas suivie.

12 P. WINTREBERT, Le vivant, créateur de son évolution, Paris, 1962.

Il résulte de tout ce qui précède que le postulat de l’hérédité des caractères acquis et surtout l’utilisation de celui-ci pour justifier le transformisme ne sont guère soutenables, malgré les efforts déployés par les tenants du lamarckisme pour s’accrocher à cette idée. J. Rostand résume parfaitement bien les conclusions actuelles de la science en affirmant que « l’intransmissibilité de l’acquis, aussi bien moral que physique, est une des certitudes les mieux assises de la science moderne13 ».

13 J. ROSTAND, L’Homme, Paris, 1962, p. 134.

Or, cet élément est fondamental dans le lamarckisme, qui se trouve donc en contradiction avec les certitudes les plus fortes de la biologie contemporaine. Aussi comprend-on qu’un grand biologiste comme J. Rostand n’hésite pas à affirmer que le lamarckisme n’a « rien à nous apprendre sur la genèse première des organes14 ».

14 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, Paris 1951. Il existe bien certaines expériences suggérant une influence du milieu entraînant une modification héréditaire (voir T.M. SONNEBORM, Patterns and Stone dans The Nature of Biological Diversity, New York, 1963, p. 165, et J. BRUN, Genetic Adaptation of Caenorhabditis Elegans (Nematoda) to high Temperatures, « Science », vol. 150, 1965, p. 1467-599. Mais ces modifications, admissibles dans le cadre de l’espèce, ne peuvent être créatrices d’organes, par exemple, et ne peuvent donc pas expliquer l’évolution comme Lamarck l’espérait.

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