Évolution ou création

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Le darwinisme

La place que prend la théorie de Darwin (1809-1882)1 au sein de celle de l’évolution est tellement importante qu’il nous semble opportun de nous y arrêter car, nous le verrons plus loin, la version moderne de la thèse de ce grand naturaliste plonge encore toutes ses racines dans les idées qu’il a exposées dans son ouvrage : « L’Origine des Espèces… » (1859).

1 Charles R. DARWIN (1809-1882) naquit à Shrewsbury (Angleterre). Son grand-père fut lui-même un éminent naturaliste, DARWIN fit de bonnes études à Cambridge. Il eut l’occasion de faire des voyages instructifs à bord du Beagle en visitant plusieurs pays. Plus tard, malade, il se retira à Down pour observer et expérimenter pendant vingt ans. Il y mourut en 1882.

A la différence de Lamarck, qui est plus intuitif, Darwin est plus systématique et doué d’un esprit de synthèse remarquable. Il s’est appuyé sur des observations paléontologiques et géomorphologiques pour bâtir sa théorie influencée par la lecture de l’ouvrage de l’économiste anglais Malthus.

Dans ce chapitre, nous exposerons sa thèse et nous nous demanderons si elle peut rendre compte de la transformation des espèces. Notre critique portera donc essentiellement sur la théorie originale de Darwin. Nous nous réserverons plus tard2 de la reprendre afin de voir si les théories actuelles fondées sur le darwinisme peuvent donner une réponse satisfaisante aux problèmes posés par l’évolution.

1 Se reporter au chapitre 20.

1. RÉSUMÉ DE LA THÉORIE DE DARWIN

On peut, très sommairement, résumer ainsi sa théorie :

  1. Ses observations sur les Edentés fossiles et les Edentés actuels et sur les oiseaux des îles Galapagos lui montrèrent que les espèces sont variables. Il distingua les variabilités définies, qui se présentent de la même manière chez tous les individus modifiés, des variabilités indéfinies, qu’il nomma « sports » — nous dirions aujourd’hui mutations — qui sont aléatoires et minimes et changent d’un individu à l’autre. Il n’accorda pas beaucoup d’importance à ces dernières puisqu’il était persuadé que l’évolution s’était faite d’une manière lente et continue.

    Selon lui, les variations proviennent de deux sources : l’action du milieu, qu’il juge peu importante, et le hasard, à qui il attribue un rôle prépondérant.

  2. Ces variations deviennent ensuite héréditaires et passent aux générations suivantes.

  3. Si elles sont utiles, elles perfectionnent alors l’espèce de plus en plus, tandis que, si elles sont nuisibles, elles seront plutôt un poids pour les individus porteurs, qui seront éliminés par le processus de la concurrence vitale (« struggle for life »). Donc seuls survivent les plus aptes (« survival of the fittest »).

  4. Il y a par conséquent un tri qui s’effectue. Ce tri, il l’appelle la sélection naturelle, en référence à la sélection artificielle des éleveurs qu’il observa à Down (c’était le début de la sélection artificielle des espèces animales).

  5. Plus tard, il introduisit la notion de sélection sexuelle pour rendre compte de certains caractères qu’il jugeait inexplicables par la seule sélection naturelle.

  6. Tous ces mécanismes expliquent, d’après lui, la transformation continue, lente et indéfinie des espèces, qui se perfectionnent de plus en plus.

2. CRITIQUE DE LA THÉORIE

Elle porte sur plusieurs points :

a. Les variations de Darwin ont-elles un caractère héréditaire ?

Les mutations, comme nous le verrons plus loin, sont héréditaires. Tandis que les variations définies, qui n’affectent que le soma ou phénotype, ne le sont pas. Nous avons vu au chapitre précédent comment les expériences de Weismann et les lois de Mendel ont magistralement démoli la thèse de l’hérédité des caractères acquis. Cette conclusion ne sape pas complètement la théorie car il reste les variations indéfinies. Mais nous verrons au chapitre suivant le sens et la portée du mutationnisme. Déjà, nous pouvons dire qu’elles n’introduisent pas des variations qui débordent le cadre de l’espèce ; elles sont donc insuffisantes pour rendre compte de l’évolution.

b. La concurrence vitale est-elle générale ?

Il y a, sans aucun doute, dans la nature une lutte pour l’existence, une concurrence farouche entre les individus et même entre les espèces. Mais les hécatombes qui accompagnent ces luttes ne favorisent pas la sélection des plus aptes. La mort dans ces cas frappe au hasard. On ne voit pas comment les petits avantages ou désavantages gagnés pendant l’existence permettent d’échapper à la mort ou imposent qu’on la subisse. Guyénot3 fournit l’exemple saisissant d’un couple de crapauds donnant naissance à plusieurs milliers d’œufs, puis de têtards. De tout ce pullulement de petits êtres, deux seulement survivent en moyenne. Les autres sont détruits au hasard, soit par les agents naturels (inondations, sécheresse, excès de température.…..), soit par des prédateurs. De telles destructions n’ont aucune relation avec le fait que tel individu a des branchies plus développées, une bouche plus grande ou plus petite. Le Dr M. Vernet a fort bien dit qu’il y a « lutte contre la mort, mais non lutte pour la persistance et la progression du plus évolué, du plus apte, du meilleur4 ».

3 E. GUYENOT, L’évolution, Doin, Paris, 1930, p. 124. CUÉNOT étudie le même exemple dans : L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Masson, Paris, 1951, p. 402.

4 Dr M. VERNET, L’évolution du monde vivant, Plon, Paris, 1951, p. 34.

c. La mort n’est donc pas différentiatrice

Cuénot5 a fort bien montré que la mort n’est nullement différentiatrice, contrairement à ce que pensait Darwin. Elle élimine les individus qui s’écartent du type moyen. Elle conserve l’espèce dans « son état normal et sain6 » en éliminant ceux qui ont des tares, des anomalies ou des caractères pathologiques. En bref, c’est le type moyen qui est conservé. Il n’y a pas, par le moyen de la sélection, introduction de caractères vraiment nouveaux permettant de justifier le transformisme.

5 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 402.

6 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Flammarion, Paris, 1957, p. 69.

d. Peut-on comparer la sélection naturelle et la sélection artificielle ?

Comme l’a très bien fait remarquer Grassé, « les espèces Chien et Chacal sont, selon toute vraisemblance, très voisines l’une de l’autre et susceptibles de donner des mutations analogues sinon identiques7 ». Par l’intervention de l’homme, on a pu obtenir et maintenir plusieurs variétés de chiens, parce que les mutations se sont accentuées par isolement de spécimen, tandis que le chacal semble stable. Ce phénomène s’explique facilement : la sélection artificielle permet de maintenir une race pure par des procédés d’isolement efficaces ; la sélection naturelle n’a pas de prise à cause de la panmixie (mélange perpétuel des mutants). Cette remarque peut aussi être étendue à de nombreux animaux.

7 P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Masson, Paris, 1948, p. 1166.

Ainsi, on peut dire que la sélection naturelle stabilise l’espèce puisqu’elle élimine les écarts. Elle ne favorise donc pas la thèse darwinienne.

e. La sélection naturelle peut-elle créer de nouveaux organes ?

Avant de répondre à cette question, tentons d’abord de comprendre pourquoi on réussit à multiplier des races au sein d’une espèce par sélection artificielle. C’est parce que celle-ci a pour rôle de choisir et d’isoler un caractère donné au sein d’une population hétérogène. Son action s’arrête dès qu’on obtient des individus homozygotes8. De nombreuses expériences le prouvent9. Cela signifie que la sélection ne modifie absolument rien lorsque le génotype10 est homogène. Nous comprenons alors pourquoi ni la sélection artificielle, ni la sélection naturelle ne peuvent créer de nouveaux organes. J. Rostand écrit à ce propos : « Nous doutons que la sélection naturelle ait pu, même avec les immenses durées dont disposa l’évolution, créer des organes aussi complexes que le cerveau, l’œil, l’oreille de Vertébrés supérieurs11. » Bounoure a même qualifié d’illusion le rôle attribué à la sélection12 et Carles va jusqu’à dire que celle-ci « est incapable d’expliquer l’origine de la moindre véritable nouveauté13 ».

8 Un individu est homozygote pour un caractère lorsque les gènes correspondants du père et de la mère sont identiques.

9 PEARL (1915) sur les Poules, ZELENY et MATTOON (1925) sur les Drosophiles, JOHANSEN (1913) sur les Haricots.

10 Le génotype est l’ensemble des caractères héréditaires d’une population.

11 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, Paris, 1951, p. 198. C’est nous qui soulignons.

12 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Paris, 1957, p. 69.

13 J. CARLES, Le transformisme, Paris, 1965, p. 73.

Nous voyons donc que la théorie élaborée par Darwin ne peut pas, elle non plus, expliquer efficacement le transformisme. Même le caractère continu qu’il a prêté à l’évolution n’a pas été vérifié, comme nous le constaterons. Pour « sauver le transformisme », comme le dit Carles14, il faut une autre théorie.

14 J. CARLES, op. cit., p. 62.

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