Évolution ou création

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Le mutationnisme

Nous avons vu que le transformisme devait trouver un mécanisme particulier pour expliquer sa thèse. Au début du siècle, cet espoir naquit grâce au mutationnisme, à la suite des travaux intéressants d’expérimentateurs particulièrement persévérants. Le mutationnisme a eu comme précurseur le savant français de Maupertuis (1745-1781), qui « se divertissait à créer de nouvelles espèces par accouplement de différentes races1 » et constatait le caractère fortuit des petites variations apparaissant au sein d’une population donnée. De même, Is. Geoffroy Saint-Hilaire (1837) opposa à la fixité des espèces leur variabilité, capable d’engendrer des races nouvelles. Le botaniste Ch. Naudin (1815-1899) formulait les mêmes conclusions. Cette variabilité, on se le rappelle, avait été constatée aussi par Darwin. On savait ne pas pouvoir trouver sa cause dans les conditions extérieures. Son origine semblait relever d’un processus interne de cause encore inconnue.

1 S.S. FORMEY, cité par E. GUYÉNOT, La variation, Paris, 1950, p. 49.

Telle était la situation au début du siècle. Ce fut le botaniste hollandais H. de Vries (1901) qui eut le mérite de faire des observations expérimentales sur ces variations, qu’il appela mutations. Ses observations sur la plante ornementale, Oenothera Lamarckiana, attirèrent beaucoup l’attention à l’époque car c’était la première fois qu’« on voyait une espèce donner naissance, par une véritable explosion, à une série d’“espèces” nouvelles2 ».

2 E. GUYÉNOT, L’origine des espèces, P.U.F., Paris, 1947, p. 47. L’auteur lui-même a mis entre guillemets le mot espèce.

Le mutationnisme pouvait-il désormais expliquer le passage d’une espèce3 à l’autre ? Pouvait-il fournir une preuve expérimentale de la formation de nouveaux organes ?

3 Précisons que par « espèce » nous entendons l’ensemble des êtres qui ont des caractères morphologiques et biologiques communs permettant de les grouper sous un même nom. Ainsi, on parlera d’espèce Chien, d’espèce Homme.

Morgan et son équipe multiplièrent leurs expériences sur les Drosophiles4. Ils aboutirent à des constatations très intéressantes que nous résumons ici5. Les mutations qu’ils avaient observées avaient affecté :

4 Ou encore mouches du vinaigre. Elles se reproduisent très vite, d’où leur intérêt.

5 On peut lire son interprétation des résultats expérimentaux dans Th. H. MORGAN, A critique of the the theory of evolution, Princeton University Press, Princeton, 1919. Une excellente étude des mutations a été faite par E. GUYENOT, op. cit., que nous ne saurions trop recommander aux lecteurs.

  1. Les ailes. Celles-ci devinrent échancrées, tronquées, ankylosées, ballonnées, recourbées vers le haut ou vers le bas, nervation anormale, en ski, etc.
  2. La couleur ou la forme des yeux. Cette couleur passa de l’abricot au blanc, de la pêche au pourpre, du rubis à la sépia et au vermillon ; les yeux devinrent quelquefois atrophiés ou rugueux, etc.
  3. La couleur du corps. Celui-ci devint jaune, noir ébène, etc.

Ainsi, les mutations sont des variations héréditaires, apparaissant d’une manière fortuite au sein d’une population donnée. C’est à cause de leur caractère héréditaire qu’elles ranimaient l’espoir du transformisme.

Examinons maintenant les différents points de la thèse mutationniste.

a. Les mutations s’observent dans la nature

Elles y sont rares. Cuénot en donne deux raisons : « D’abord parce que la consanguinité est peu fréquente, et ensuite parce que leur faible vitalité habituelle ne leur permet guère de durer jusqu’à l’âge de la reproduction6. » Cette rareté s’explique aussi du fait que leur fréquence est très faible : un mutant sur 100 à un pour 1000.

6 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Masson, Paris, 1951, p. 151.

Dans le règne végétal, on a connu plus de 400 mutations chez le maïs. De même, on peut citer des exemples concernant les algues, les champignons, les gueule-de-loup, etc.

Fig. 12 – Quelques mutations de Drosophila melanogaster. 1 : œil normal ; 2 : œil bar ; 3 : œil réniforme ; 4 : absence d’yeux ; 5 : ailes en ski ; 6 : ailes échancrées (beaded) ; 7 : ailes recourbées vers le haut ; 8 : ailes rudimentaires ; 9 : abdomen anormal ; 10 : absence d’ailes ; 11 : mutation à quatre ailes (d’après Morgan, Bridges et Sturtevant, 1925).

Dans le règne animal, chez les Invertébrés, on a rencontré des mutations chez des Protozoaires, des Mollusques, des Crustacés aux yeux noirs, rouges, blancs et au corps blanc ou vert, et finalement chez les Insectes.

Parmi les Poissons, ceux d’aquarium, rouges, noirs, etc., nous sont bien familiers.

Diverses mutations affectent les poules. En effet, on rencontre en Afrique du Nord, dans les Carpathes et à Madagascar7 des poules à cou nu et rouge ; on a noté aussi la présence de poules sans croupion, à pattes empennées ou à bec croisé8.

7 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 156.

8 E. GUYÉNOT, op. cit., p. 79.

Des aires géographiques déterminées semblent favoriser certaines mutations. Nous venons de voir le cas des poules, et voici celui des moutons et des chats, non moins curieux. En Algérie et dans les Hébrides apparaissent des moutons à 4 cornes. Les chats à queue courte, que l’on recherche beaucoup dans certains appartements, naissent aux îles de Man, en Crimée, en Perse, au Japon, à Malacca ou à Sumatra9.

9 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 156.

Cuénot10 fait remarquer que des mutations semblables peuvent apparaître chez des espèces alliées. Ainsi, le pelage angora peut se retrouver chez le chat, le chien, la chèvre, le mouton, le cobaye ou le lapin. Le faciès bouledogue se rencontre aussi bien chez le chien que chez le bœuf ñato. Le faciès basset se présente chez le chien et le mouton ancon. Le faciès des arbres pleureurs et tortillards se retrouve chez le frêne, le hêtre, l’orme et le noisetier.

10 L. CUÉNOT et A TÉTRY, op. cit., p. 158.

En étudiant l’origine des races humaines, Cuénot pense qu’il est bien « probable que les premiers Hommes avaient la peau plus ou moins colorée en brun clair11 », que la mutation mélanique aurait été conditionnée par de multiples facteurs et que le blondisme, au départ, se serait localisé dans la région baltique.

11 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 156.

Le plus souvent, elles sont nuisibles, incompatibles avec un développement normal et entraînent la mort du mutant (2 sur 5 chez la Drosophile).

c. Les mutations sont fortuites et d’amplitude quelconque

On ne connaît pas les causes exactes des mutations. Elles sont spontanées et apparaissent au hasard, dans tous les sens, en affectant les organes les plus divers avec une amplitude quelconque. Certaines touchent seulement des poils, d’autres modifient et suppriment même des organes.

d. Les mutations ont un caractère soustractif, amoindrissant

De nombreux auteurs ont fait remarquer qu’on n’a jamais rencontré une mutation créant un nouvel organe. Tout au plus, elles ajoutent un organe de même genre à un autre12 (poules à 6 doigts, cobayes à 4 et 5 orteils, moutons à 4 cornes, drosophiles tétraptères..). Certaines mutations suppriment les yeux, d’autres modifient des parties du corps (ailes, queues, cous, becs, museaux…).

12 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, N.R.F., Paris, 1951, p. 188 ; P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Masson, Paris, 1948, p. 1172.

Après avoir étudié les caractères des mutations, demandons-nous maintenant si elles ont une quelconque valeur évolutive. L’examen des caractères ci-dessus constitue déjà une réponse suffisamment claire.

a. Les mutations ne créent pas de nouveaux organes

On pense que la Drosophile a 10 000 gènes. Comme les mutations sont parfois d’origine génique13, supposons qu’il y ait 10 mutations subies. On pourrait alors réaliser 1010 000 combinaisons génotypiques différentes14 au sein d’une population donnée. En réalité, toutes ces combinaisons n’apparaissent pas car, comme nous l’avons vu, les mutations sont en général léthales, pathologiques et régressives15. Malgré ce chiffre astronomique, on ne parle pas encore de la genèse de gènes nouveaux par mutation16. Cela signifie que, malgré la richesse des combinaisons génotypiques au sein d’une population entraînant la spécificité absolue de chaque individu depuis la création du monde jusqu’à la fin, on n’a jamais rencontré un gène nouveau pour enrichir ou modifier le capital génétique d’une espèce. Le gène est héréditaire, immortel, pourrait-on dire, et assure par conséquent la stabilité de l’espèce. J. Rostand écrit à ce propos : « Jamais elle (la mutation) ne crée, n’innove réellement, jamais elle n’apporte au plan organique un enrichissement substantiel17. »

13 Nous verrons ceci au moment où nous étudierons la théorie synthétique actuelle dans le chapitre 20.

14 1010 000, nous insistons ! c’est-à-dire un nombre s’écrivant 1 suivi de dix mille 0 !

15 Un caractère est récessif lorsqu’il ne se manifeste pas. Il est dominant dans le cas contraire.

16 P. GRASSÉ, Toi, ce petit dieu, Albin Michel, Paris, 1971, p. 116. Cf. P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Masson, Paris, p. 71.

17 J. ROSTAND, op. cit., p. 188. On estime qu’une mutation favorable sur 1000 mutations viables est une évaluation très optimiste !

Bounoure écrit à son tour : « On conviendra que c’est une véritable gageure que de prétendre fonder un mécanisme d’évolution et de perfectionnement des espèces sur un phénomène qui, le plus souvent, diminue la valeur et la vitalité de l’organisme18. » Son action se limite à des modifications de caractères « minimes, accessoires, superficiels19 ».

18 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Flammarion, Paris, 1953, p. 30.

19 J. ROSTAND, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1953, p. 30.

Toutes ces affirmations d’éminents spécialistes signifient que la mutation « ne déborde jamais le cadre de l’espèce20 », c’est-à-dire qu’on ne voit pas trop comment, par mutations, même par « milliers »21, on pourrait passer des Reptiles aux Oiseaux par acquisitions d’organes nouveaux : plumes, ailes, sacs aériens, homéothermie (constance de la température interne, quelle que soit celle du milieu extérieur), etc.22

20 L. BOUNOURE, op. cit., p. 71. C’est nous qui soulignons.

21 J. ROSTAND, op. cit., p. 31.

22 P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1172.

b. Les mutations, phénomène fortuit, n’expliquent pas la genèse des organes complexes

Déjà Darwin, en pensant à l’œil, écrivait à son ami Asa Gray : « Quand je pense à l’œil, j’en ai la fièvre23. » Les biologistes contemporains partagent la même inquiétude puisque les mutations sont incapables d’expliquer l’apparition d’un organe aussi complexe. Ainsi P. Grassé et M. Aron : « On peut imaginer qu’à l’origine, par variation brusque et fortuite, certaines cellules tégumentaires (cellules des tissus recouvrant le corps des animaux) devinrent photosensibles, photoréceptives et que leurs possesseurs supplantèrent les individus invariés. De nouvelles mutations firent apparaître de nouvelles parties qui s’ajustèrent exactement les unes aux autres. Mais le problème devient bien plus ardu quand on se représente que l’œil résulte de l’évolution coordonnée de deux ébauches, l’une ectodermique (cornée, cristallin), l’autre nerveuse (rétine) et que le progrès de l’organe va de pair avec celui de l’encéphale. La qualité de la vision des Primates tient autant à la structure du photo-récepteur qu’à l’extension prise dans le néophallium par les aires visuelles. Il faut admettre que les mutations furent en si grand nombre et de nature si variée que parmi elles, parurent se trouver celles qui, précisément, étaient utiles. Mais encore fallut-il que la mutation nécessaire se présentât à point nommé24. » Un hasard semblable tiendrait du miracle à répétition. On peut en dire autant à propos des oreilles internes, du cerveau et d’autres organes encore.

23 DARWIN, lettre à ASA GRAY, cité par TH. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, Essais sur l’évolution, Masson, Paris, 1968, p. 155. Cf. DARWIN, lettre à ASA GRAY, cité par P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1179.

24 P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1179. C’est nous qui soulignons.

J. Rostand, lui, ne peut pas concilier le caractère fortuit des mutations et le pouvoir qu’on leur prête pour créer de nouveaux organes : « Cette explication par le fortuit est-elle satisfaisante ? Pouvons-nous croire que le monde vivant résulte d’une sommation d’erreurs, d’un cumul de lapsus ? J’avoue que, sur ce point, je me sens terriblement embarrassé pour répondre, car je n’arrive pas à me faire une opinion ferme quant au degré d’étonnement qu’il sied d’éprouver en face de l’adaptation organique25. »

25 J. ROSTAND, op. cit., p. 33.

En bref, nous avons vu que les mutations, variations parfois léthales et amoindrissantes dans la plupart des cas, et de plus fortuites, ne peuvent pas être à l’origine de nouveaux organes, ni n’expliquent la genèse d’organes fort complexes, tels l’œil, l’oreille interne ou le cerveau. C’est en arrivant aux mêmes conclusions que Bounoure a pu écrire : « Si la mutation, variation minime, fortuite, aveugle et sans suite, n’est capable ni d’une genèse d’organe, ni de solutions finalisées, à plus forte raison est-elle impuissante à faire naître de toutes pièces des êtres organisés, de type nouveau, impliquant la formation de systèmes complexes et inédits de corrélation. Dans son effort pour éclairer le mécanisme évolutif et rendre ainsi l’évolution vraisemblable, le mutationnisme échoue aussi complètement que le lamarckisme et le darwinisme26. »

26 L. BOUNOURE, op. cit., p. 76.

Ainsi, jusqu’à présent, tous les mécanismes évolutifs proposés par la biologie ont abouti à un échec dans leur prétention d’expliquer le transformisme. On s’attendrait logiquement que la thèse transformiste soit abandonnée. Il n’en est rien. La raison principale de ce paradoxe est que l’idée de transformisme satisfait l’esprit avide de synthèse et d’unité. De plus, elle synthétise des informations de provenances très diverses comme la géologie, la paléontologie, la biologie, la préhistoire, etc. En défaut sur un ou plusieurs points, elle a donc pu subsister dans les esprits grâce à la présence de ces multiples « béquilles » que chaque spécialiste d’une discipline suppose plus solides dans les autres spécialités que dans la sienne propre. Elles semblent constituer un ensemble cohérent et solide. Mais en est-il bien ainsi ? Pris séparément, les arguments sont-ils convaincants ? Nous avons vu que la géologie et la paléontologie n’imposent pas absolument l’idée d’un transformisme ; que cette idée n’est au fond qu’une interprétation des faits ; interprétation séduisante, certes, mais qui se heurte à d’assez nombreuses difficultés ; interprétation qui, de plus, repose sur l’a priori de l’actualisme qui, on le sait, prête le flanc à la critique.

Mais qu’en est-il de l’explication actuelle de la théorie transformiste ? La science biologique contemporaine a-t-elle apporté de nouveaux arguments à cette théorie ? Repose-t-elle sur des « preuves » suffisantes ?

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