Comme nous l'avons vu, Adam est le père de toute la race humaine. Nous descendons tous de lui par l'engendrement naturel. C'est à cause de cela que tous les hommes sont nés pécheurs, car Adam avait déjà péché lorsque son premier fils fut conçu. Il reste maintenant à voir comment Adam est devenu pécheur et quel était le rapport de Dieu avec le premier péché d'Adam. Nous considérerons donc les antécédents de la chute et certains des problèmes qui y sont rattachés.
Avant de pouvoir comprendre la chute de l'homme, il nous faut examiner deux autres sujets : la loi de Dieu et la nature du péché. Il nous faut connaître la loi de Dieu si nous voulons comprendre ce qui en constitue une transgression, ce qu'est le péché ; nous avons également besoin de connaître la nature du péché pour en comprendre l'origine en Adam et Ève.
De façon générale, une loi est l'expression d'une volonté mise en application par une puissance ; cela implique un législateur, un sujet, l'expression d'une volonté et une puissance pour mettre en application cette volonté. Les termes "lois de la nature", "lois de l'esprit", et ainsi de suite, sont des contradictions lorsqu'elles sont utilisées pour désigner un mode d'action ou une suite d'évènements derrière lesquels on ne perçoit aucune volonté de commande ni de pouvoir d'application. "La Physique a tiré le terme "loi" de la jurisprudence ; ce n'est pas la jurisprudence qui la tire de la physique."1 Certains ont prôné que, parce que le terme "loi" suggère à ce point un législateur, nous devrions le laisser tomber et parler plutôt d'une "méthode" d'action ou d'une suite d'événements. Mais ce serait adopter la position de l'agnosticisme. Une loi n'est pas une cause opératoire en elle-même ; elle présuppose un législateur et n'est que le mode selon lequel procède le législateur.
1 — Strong, Systematic Theology, p. 533.
1. Le sens de la loi de Dieu. En particulier, la loi de Dieu est l'expression de sa volonté mise en application par sa puissance. Elle prend deux formes : la loi naturelle et la loi positive. La loi naturelle est la loi incorporée dans les éléments, les substances et les forces des créatures rationnelles et irrationnelles. Elle est de deux types :
La loi matérielle a rapport à l'univers matériel. Elle n'est pas absolument essentielle ; un autre ordre serait concevable. Elle n'est pas non plus une fin en soi ; elle existe en vue de l'ordre moral. L'ordre matériel n'a donc qu'une constance relative ; Dieu le complète parfois par des miracles.
La loi morale a rapport à la constitution des êtres rationnels et libres. Elle implique :
Cette loi est une expression de la nature morale de Dieu et laisse entendre que la condition normale de l'homme est de se conformer entièrement à cette sainte nature (Mt. 5.48 ; 1 Pi. 1.16).
D'après cela, il est clair que la loi de Dieu n'est pas quelque chose d'arbitraire, puisqu'elle découle de sa nature ; qu'elle n'est pas temporaire, qu'elle n'a pas été conçue pour faire face à une situation de crise ; qu'elle n'est pas simplement négative mais aussi positive, demandant une conformité positive à Dieu ; qu'elle n'est pas partielle, ne s'adressant pas à une seule partie de l'être humain, mais à son corps aussi bien qu'à son âme ; qu'elle n'est pas publiée en toute lettre, mais que la loi positive n'est que l'expression de cette loi non écrite ; qu'elle n'est pas limitée au fait qu'on en prenne conscience, mais qu'elle existe qu'on le reconnaisse ou non ; et qu'elle n'est pas limitée à un endroit quelconque ou à une classe de personnes, mais qu'elle inclut toutes les créatures morales2.
2 — Pour une discussion plus approfondie, voir Strong, Systematic Theology, p. 536-542.
La loi positive est l'expression de la volonté divine dans des ordonnances écrites. Celles-ci consistent en ses préceptes manifestement moraux, comme dans le Décalogue (Ex. 20.1-17). Dans le Nouveau Testament, tous les commandements sont répétés et sanctionnés, à l'exception du quatrième. Ces ordonnances comprennent également la législation cérémonielle. Celle-ci inclut les offrandes (Lév. 1-7), les lois concernant le sacerdoce (Lév. 8-10) et les lois sur la pureté (Lév. 11-15). Elle est temporaire, mais seul Dieu peut dire pendant combien de temps elle est obligatoire. La période de temps pendant laquelle une loi est en force varie. Certaines lois sont enracinées dans la nature essentielle de Dieu, et sont par conséquent éternelles (Mt. 22.37-40 ; 1 Jn. 5.21). D'autres sont fondées sur les relations permanentes des hommes entre eux dans leur existence actuelle (Ro. 13.9 ; Ga. 5.14). D'autres ont leur fondation dans certaines relations temporelles des hommes (Ép. 6.1) ou dans les conditions de la société (Ép. 6.5). Et d'autres encore sont des lois positives, tirant leur autorité des commandements explicites de Dieu. Les lois cérémonielles concernant les sacrifices, la circoncision, etc. sont de cette nature.
2. Le but de la loi de Dieu. Négativement, la loi n'a pas été donnée comme moyen par lequel l'homme puisse être sauvé. Paul observe : "S'il avait été donné une loi qui puisse procurer la vie, la justice viendrait réellement de la loi" (Ga. 3.21). Elle ne pouvait pas procurer la vie "parce que la chair la rendait sans force" (Ro. 8.3). Les passages qui promettent la vie à ceux qui observent la loi (Lév. 18.5 ; Né. 9.29 Éz. 18.5-9 ; Mt. 19.17 ; Ro. 7.10 ; 10.5 ; Ga. 3.12) parlent de façon idéale et hypothétique, comme si l'homme n'avait pas de nature charnelle et pouvait par conséquent accomplir toute la volonté de Dieu. Étant donné que l'homme est complètement asservi au moi, il ne peut pas observer la loi de Dieu (Ro. 8.7), et, par conséquent, ni la vie ni la justice ne sont possibles par la loi.
Positivement, elle a été donnée pour intensifier la connaissance du péché chez l'homme, révéler la sainteté de Dieu et conduire les pécheurs à Jésus-Christ. L'homme sait qu'il est pécheur par le témoignage de la conscience, mais, par la loi écrite de Dieu, il a une "connaissance du péché" (Ro. 3.19ss. ; 7.7) renforcée. Le péché prend maintenant la forme d'une transgression (Ro. 5.13 ; 7.13). Paul dit : "Je n'ai connu le péché que par la loi" (Ro. 7.7). Il ne veut pas dire qu'il ne connaissait absolument pas le péché, mais qu'il ne l'avait pas connu comme étant excessivement pécheur. La loi a également été donnée afin de révéler la sainteté de Dieu (Ro. 7.12). La nature des commandements le montre, mais les cérémonies et le rituel, le tabernacle avec son parvis, son lieu saint et son lieu très saint, et la médiation du sacerdoce avaient plus particulièrement pour but de manifester la sainteté de Dieu. Ce n'était qu'à certaines conditions, pour certains hommes et à certaines occasions que l'on pouvait s'approcher de lui. La loi cérémonielle faisait visiblement connaître la sainteté de Dieu. Et, finalement, la loi a été donnée pour conduire les hommes à Jésus-Christ. Christ était la fin de la loi pour la justification (Ro. 10.4), mais il en était également le but. Paul appelle la loi "un précepteur pour nous conduire à Christ" (Ga. 3.24). "Le mot grec paidagógos ne désignait pas un instituteur, mais un esclave qui avait charge des enfants entre sept ans et dix-huit ans. Il instruisait l'enfant quant à sa tenue générale, le conduisait à l'école chaque jour, voyait à ce qu'il soit habillé proprement et il était presque totalement en charge de la direction du garçon."3 De la même façon, la loi préparait ceux qui lui étaient assujettis à recevoir Jésus-Christ. Elle le faisait en révélant la sainteté de Dieu et la nature pécheresse de l'homme, et, par ses offrandes, son sacerdoce et son tabernacle, en indiquant la croix de Christ comme le seul moyen de salut et d'accès auprès de Dieu.
3 — Kent, The Freedom of God's Sons, p. 105.
3. La relation du croyant par rapport à la loi de Dieu. Il semble y avoir une différence marquée dans la relation du croyant par rapport à la loi au cours de l'époque actuelle comparée à celle du passé. Les Écritures enseignent que, dans la mort de Christ, le croyant est délivré non seulement de la malédiction de la loi (Ga. 3.13), c'est-à-dire de la condamnation qui lui est imposée par la loi, mais de la loi elle-même (Ro. 7.4 ; Ép. 2.14ss. ; Col. 2.14). C'est au Calvaire que Christ est devenu la fin de la loi pour la justification (Ro. 10.4). D'après 2 Co. 3.7-11, il est évident que cela comprend aussi bien la loi morale que la loi cérémonielle. C'est ce qui était "gravé avec des lettres sur des pierres" c'est-a-dire les Dix Commandements qui était passager. Par conséquent, nous lisons que le croyant n'est pas "sous la loi, mais sous La grâce" (Ro. 6.14 ; 7.6 ; Ga. 4.30 ; 5.18) et il est exhorté comme suit : "Demeurez donc fermes, et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude" (Ga. 5.1). De tout cela, il est très clair que Paul ne fait pas de distinction entre la partie cérémonielle et la partie morale de la loi de l'Ancien Testament.
Le croyant a été libéré de la loi, mais liberté ne veut pas dire licence. Pour contrebalancer ce danger de l'antinomisme, les Écritures enseignent que nous avons non seulement été délivrés de la loi, mais aussi que nous appartenons "à un autre, à celui qui est ressuscité des morts, afin que nous portions des fruits pour Dieu" (Ro. 7.4). Nous ne sommes donc pas "sans la loi de Dieu, étant sous la loi de Christ" (1 Co. 9.21 ; voir aussi Ga. 5.2). Être libéré de la loi ne devrait pas conduire à la licence, mais à l'amour (Ga. 5.13 ; voir aussi 1 Pi. 2.16). Le croyant doit par conséquent garder les yeux sur Christ, son exemple et son maître, et suivre sa loi avec l'aide du Saint-Esprit (Ro. 8.4 ; Ga. 5.18). Cela ne veut pas dire que les préceptes du Décalogue, qui sont fondés sur le caractère de Dieu, n'ont aucune autorité aujourd'hui. En fait, un examen attentif révèle que chaque commandement du Décalogue, à l'exception du quatrième, est réaffirmé dans le Nouveau Testament. Ils sont répétés pour notre instruction, pour nous faire connaître quelle est la volonté de Dieu, mais non comme des préceptes que nous devons nous efforcer d'observer pour devenir justes. Cela ne servirait à rien, car, nous dit Paul : "Personne ne sera justifié devant lui par les œuvres de la loi" (Ro. 3.20). Le croyant de l'époque actuelle a reçu l'adoption en tant que fils, et avec cette adoption la pensée de l'Esprit (2 Co. 1.22 ; 5.5 ; Ga. 4.5ss. ; Ép. 1.14). Par lui, nous avons été délivrés de la nature charnelle (Ro. 8.2) ; par lui, nous devons continuer de mettre à mort les actions du corps (Ro. 8.13) ; et par lui, nous produirons le "fruit de l'Esprit" (Ga. 5.22s ; voir aussi Ép. 5.9).
Certains théologiens comprennent le péché comme "un manque de conformité à la loi morale de Dieu, soit par nos actes, notre disposition, ou notre état"4, tandis que d'autres le définissent comme "tout ce qui, dans la créature, n'exprime pas le saint caractère du Créateur ou lui est contraire"5. Ces deux définitions sont sans doute correctes, car la loi morale est un reflet du caractère de Dieu. Il est clair dans les Écritures que le péché est une transgression de la loi (Ro. 7.7-13 ; Ga. 3.10, 12 ; Ja. 2.8-12 ; 1 Jn. 3.4) et il est également évident qu'il a rapport au caractère de Dieu. Quand Ésaïe a vu Dieu dans sa sainteté, il a reconnu sa propre nature pécheresse (Es. 6.1-6 ; voir aussi Job 42.5ss. ; Lu. 5.8 ; Ap. 1.17). Dieu est saint, et nous devons nous conformer à sa sainteté ; tout ce qui n'est pas cela est un péché (Lév. 19.2 ; 1 Pi. 1.15ss.). Dans la définition du péché, plusieurs choses sont impliquées.
4 — Berkhof, Systematic Theology, p. 233.
5 — Buswell, A Systematic Theology of the Christian Religion, I, p. 264.
1. Le péché est un type particulier de mal. Il y a deux sortes de mal totalement différentes : le mal physique et le mal moral. Les inondations, les tremblements de terre, les sécheresses, les animaux sauvages et les choses semblables sont des maux physiques, non des maux moraux ou péchés. C'est dans ce sens que l'on peut dire que Dieu crée le mal ou les adversités (És. 45.7 ; voir aussi És. 54.16). De plus, le mal causé par ceux qui sont retardés mentalement ne peut pas être considéré comme un péché. Le péché est un mal moral. Étant donné que l'homme est une créature rationnelle, il sait que lorsqu'il fait ce qu'il ne devrait pas faire, omet de faire ce qu'il devrait faire, est ce qu'il ne devrait pas être ou n'est pas ce qu'il devrait être, il est imputable de péché. Il devient à la fois coupable et souillé.
2. Le péché est une violation de la loi de Dieu. Le péché est un manque de conformité à la loi de Dieu ou une transgression de celle-ci. Étant donné que nous sommes des créatures morales et rationnelles, nous sommes par nécessité soumis à la loi du bien. La seule question, c'est de savoir ce qu'est cette loi. Hodge souligne que ce n'est pas :
1° notre Raison, car alors chaque homme serait une loi pour lui-même et il n'y aurait Donc aucun sentiment de culpabilité ;
2° l'ordre moral de l'univers, car il s'agit d'une abstraction qui ne peut ni imposer une obligation ni infliger une sanction ;
3° une considération l'égard du bonheur de l'univers, car il est manifeste que le bonheur n'est pas nécessairement synonyme de bonté ;
4° notre propre bonheur, car un tel point de vue fait de l'opportunisme la règle du bien et du mal ;
5° mais que c'est la soumission à la règle d'un être rationnel, Dieu, qui est infini, éternel, et immuable dans ses perfections."6 La loi de Dieu est résumée dans ces paroles de Jésus : "Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C'est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes" (Mt. 22.37-40).
6 — Hodge, Systematic Theology, II, p. 182ss.
L'Ancien et le Nouveau Testaments utilisent divers termes pour désigner le péché. Certains de ceux-ci sont :
Il faut noter certaines clarifications précises concernant la relation entre la loi et le péché.
1° Ne pas faire ce que la loi ordonne est tout aussi un péché que de faire ce qu'elle interdit. Il y a aussi bien des péchés d'omission que de commission (Ja. 4.17 ; voir aussi Ro. 14.23).
2° Manquer sur un point, c'est être coupable de la loi dans son entier (Ga. 3.19 ; Ja. 2.10). Il ne faut enfreindre qu'un seul des commandements de Dieu pour être coupable à ses yeux.
3° L'ignorance de la loi n'excuse personne. "Le serviteur qui, ayant connu la volonté de son maître, n'a rien préparé et n'a pas agi selon sa volonté, sera battu d'un grand nombre de coups. Mais celui qui, ne l'ayant pas connue, a fait des choses dignes de châtiment, sera battu de peu de coups. On demandera beaucoup à qui l'on a beaucoup donné, et on exigera davantage de celui à qui l'on a beaucoup confié" (Lu. 12.47ss.). L'ignorance de la loi diminue la peine quant à son degré, mais non quant à sa durée.
4° La capacité d'observer la loi n'est pas essentielle pour commettre le péché du non-accomplissement de la loi. L'incapacité de l'homme à accomplir la loi est due à son propre rôle dans le péché d'Adam ; ce n'est pas une condition originelle. Étant donné que la loi de Dieu exprime la sainteté de Dieu comme la seule norme pour la créature, la capacité d'obéir ne peut pas être la mesure de l'obligation ou le critère du péché.
5° Le sentiment de culpabilité n'est pas nécessaire au fait du péché. La norme morale de l'homme peut être si basse, et il a peut-être si souvent péché contre sa conscience qu'il ne lui reste pratiquement aucun sentiment de péché. Cela n'enlève cependant pas le fait du péché.
3. Le péché est aussi bien un principe ou une nature qu'un acte. Un manque de conformité à la loi de Dieu englobe un manque aussi bien dans la nature que dans la conduite. Les actions pécheresses proviennent d'un principe ou d'une nature qui est pécheresse. Un arbre corrompu ne peut produire que de mauvais fruits (Mt. 7.17ss.). "Car c'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les débauches, les vols, les faux témoignages, les calomnies" (Mt. 15.19). Derrière le meurtre se trouve une haine implacable, derrière l'adultère la convoitise (Mt. 5.21, 27ss. ; voir aussi Ja. 1.14ss.). Les Écritures font une différence entre le péché et les péchés, l'un étant la nature, l'autre l'expression de cette nature. Le péché est présent en toute personne, en tant que nature, avant de s'exprimer en actes. Paul a écrit : "Et le péché, saisissant l'occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le péché reprit vie, et moi je mourus" (Ro. 7.8ss.). Paul a également affirmé : "Le péché... habite en moi" (Ro. 7.17) et il a représenté le péché comme régnant dans ceux qui n'étaient pas sauvés (Ro. 6.12-14). Jean a dit : "Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous" (1 Jn. 1.8). La réglementation de l'Ancien Testament concernant les péchés d'ignorance ou d'omission, et concernant la nature pécheresse en général, indique que le péché ne se limite pas aux actes, mais qu'il comprend aussi les conditions d'où proviennent les actes (Lév. 5.2-6).
L'opinion de l'humanité concourt en général à ce point de vue. Les hommes attribuent universellement à la fois le vice et la vertu aussi bien aux dispositions et aux états qu'aux actes conscients et délibérés. C'est pourquoi ils parlent d'une "mauvaise humeur" et d'une "mauvaise disposition" . En fait, les actes extérieurs ne sont condamnés que lorsqu'ils sont considérés comme ayant leur origine dans de mauvaises dispositions. Dans un crime, le code criminel s'intéresse davantage au motif qu'à l'acte lui-même. Il n'est pas important de savoir d'où est venu ce mauvais penchant ; c'est sa présence que l'on condamne, que nous l'ayons hérité de nos ancêtres ou développé par l'expérience. Un mépris habituel pour une loi peut étouffer la voix de la conscience au point où elle semble muette, mais cela ne fait que susciter un plus grand ressentiment contre celui qui pèche impunément. La conscience chrétienne témoigne également du fait que le péché est un principe aussi bien qu'un acte. Le chrétien spirituellement éclairé considère ses déviations par rapport à la loi et au caractère de Dieu comme étant dues à une perversion en lui-même et il s'en repent plus profondément que pour ses actes pécheurs.
4. Le péché comprend une souillure de même qu'une culpabilité. En tant que transgression de la loi, le péché est une culpabilité ; en tant que principe, c'est une souillure. La Bible parle clairement de la souillure du péché. "La tête entière est malade, et tout le cœur est souffrant" (Es. 1.5) ; "Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant : Qui peut le connaître ?" (Jér. 17.9) ; "le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor" (Lu. 6.45) ; "Qui me délivrera de ce corps de mort ?" (Ro. 7.24) ; "du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses" (Ép. 4.22). Ces passages ainsi que d'autres forment la base de l'enseignement selon lequel nous avons besoin d'être lavés. "Purifie-moi avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige" (Ps. 51.9) ; "Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée" (Jn. 15.3) ; "afin de la sanctifier en la purifiant et en la lavant par l'eau de la parole" (Ép. 5.26) ; "et le sang de Jésus nous purifie de tout péché (1 Jn. 1.7).
Cette souillure se manifeste par un obscurcissement de l'intelligence (Ro. 1.31 ; 1 Co. 2.14 ; Ép. 4.18), par des pensées vaines et mauvaises (Ge. 6.5 ; Ro. 1.21), par des passions dégradantes (Ro. 1.26ss.), par des paroles mauvaises (Ép. 4.29), par un esprit et une conscience souillés (Tit. 1.15) et par une volonté pervertie et réduite à l'esclavage (Ro. 7.18ss.). Ce sont là des symptômes qui ont pour source notre nature corrompue. Ce manque de capacité de plaire à Dieu est également appelé une "mort". Il est dit que les hommes sont "morts par... (les) offenses et par... (les) péchés" (Ép. 2.1 ; voir aussi Ép 2.5 ; Col. 2.13) ; cela veut dire qu'ils sont totalement privés de toute vie spirituelle.
Que l'homme soit totalement perverti ne veut toutefois pas dire que tout homme est aussi corrompu qu'il peut le devenir, ni qu'il n'a aucune conscience ou capacité innée de faire la différence entre le bien et le mal, ni que l'homme irrégénéré ne peut pas avoir d'admirables vertus comme la bonté, ni que l'homme est incapable de voir et d'apprécier la vertu chez les autres, ni que tout homme s'abandonne à toute forme de péché. Cela veut cependant dire que toute personne naît pervertie, que cette perversion s'étend à chaque partie de l'homme, que l'homme irrégénéré n'a aucun bien spirituel qu'il pourrait présenter à Dieu, et qu'il est tout à fait incapable, par ses propres forces, de changer sa situation.
5. Le péché est essentiellement égoïste. Il est difficile de déterminer ce qu'est le principe essentiel du péché. Qu'est-ce qui pousse l'homme à pécher ? Est-ce l'orgueil, l'incrédulité, la désobéissance ou l'égoïsme ? Les Écritures enseignent que l'essence de la piété, c'est l'amour de Dieu ; l'essence du péché ne serait-il pas l'amour de soi ? "Chacun suivait sa propre voie" (Es. 53.6). Il y a, nous le reconnaissons, un amour de soi tout à fait convenable. Il constitue la base de la dignité personnelle, de l'instinct de conservation, de l'amélioration de soi et d'un certain égard pour les autres. Il n'y a dans tout cela rien de mauvais en soi. Ce dont nous voulons parler, c'est d'un amour exagéré du moi qui fait passer les intérêts personnels avant ceux de Dieu.
Que l'égoïsme soit l'essence du péché est également évident dans le fait qu'il est à la source de toutes les autres formes de péché. Les appétits naturels de l'homme, sa sensualité, ses ambitions et ses affections égoïstes sont enracinées dans l'égoïsme. Même une affection idolâtre pour les autres peut être due au sentiment qu'ils sont en quelque sorte une partie de nous-même, et que l'égard qu'on leur accorde n'est en fait qu'un amour indirect de soi. Jésus a été l'exemple du véritable désintéressement. Il a dit : "Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé" (Jn. 5.30). Paul considérait l'amour comme "l'accomplissement de la loi" (Ro. 13.10). Il a dit que Christ "est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux" (2 Co. 5.15), et il présente les personnes qui vivront dans les derniers jours comme étant "égoïstes" (2 Ti. 3.2). Ces passages, ainsi que d'autres, présentent l'égoïsme comme l'essence même du péché, le principe d'où provient tout le reste.
On ne peut nier qu'il y ait certaines difficultés reliées au récit de la chute de l'homme. Nous considérerons les trois principales.
Bien que la réponse à cette question soit probablement au-delà de la compréhension humaine, certaines choses peuvent cependant être notées.
1° Adam et Ève furent créés en tant qu'êtres moralement libres, sans péché, avec la capacité de pécher ou de ne pas pécher.
2° La tentation de nos premiers parents était différente de celle de Satan en ce qu'elle venait de l'extérieur ; c'est Satan qui les a tentés.
3° Bien que sollicités de l'extérieur, Adam a cependant pris la décision personnelle de désobéir à Dieu et il a été tenu responsable de son péché (1 Ti. 2.14).
4° Comment une impulsion impie a pu naître dans l'âme d'un être saint et sans péché dépasse notre compréhension. La seule explication satisfaisante, c'est que l'homme est tombé par un acte libre de révolte contre Dieu. Satan a misé sur le désir de beauté, de connaissance et de nourriture que Dieu avait donné à l'homme (Ge. 3.6). Ces désirs sont bons en soi, et non mauvais, lorsqu'ils sont utilisés à bon escient (1 Ti. 4.4ss. ; voir aussi 1 Jn. 2.16). Satan a fait appel au mauvais emploi de ces instincts contre le commandement direct de Dieu de ne pas manger du fruit de l'arbre. L'homme a librement choisi de désobéir à Dieu et d'obéir à la tromperie du malin. Le désir de beauté, de connaissance et de nourriture que Dieu avait donné à l'homme est devenu un instrument dont Satan s'est servi pour amener l'homme à se rebeller. En-dessous de tout cela, il y avait l'ambition d'étendre sa souveraineté relative pour devenir égal à Dieu et ne pas se soumettre à la souveraineté absolue de Dieu.
À cela nous répondons que nous ne voyons pas, surtout dans cette permission, un acte de justice mais de bienveillance, et cela pour plusieurs raisons.
1. Le besoin de probation. Dieu avait doté l'homme de la faculté de choix qui lui permettait de choisir à l'encontre de la volonté révélée de Dieu, et la possession de cette faculté semble être la condition essentielle de la probation et du développement moral. L'homme n'a pas été créé en tant qu'automate qui aurait vécu pour la gloire de Dieu sans faire aucun choix. Son penchant était vers Dieu, mais puisqu'il avait la faculté de faire un choix contraire, il ne pouvait être confirmé dans ce penchant que par un choix délibéré, avec la possibilité de choisir le contraire. "Une période de probation était essentielle pour mettre à l'épreuve leur loyauté à l'égard de Dieu par l'obéissance ou la désobéissance à son commandement."7 La probation était nécessaire même si Dieu savait d'avance qu'elle aboutirait à la chute, et la promesse de rédemption qu'il fit immédiatement après la chute révéla sa bienveillance."
7 — Bancroft, Systematic Theology, p. 149.
2. Le besoin d'un tentateur. Satan tomba sans tentation externe. Il pécha délibérément, aiguillonné par une ambition exagérée, et, par conséquent, il devint ce qu'il est actuellement. Si l'homme était tombé sans tentateur, il aurait été à l'origine de son propre péché et serait lui-même devenu un Satan. Cela révèle la bienveillance de Dieu dans le fait que cela laissait à l'homme une possibilité de rédemption.
3. La possibilité de résister à la tentation. Dans la tentation elle-même, il n'y avait aucune puissance pour pousser l'homme à pécher. Il pouvait tout aussi bien choisir d'obéir à Dieu que de lui désobéir. La simple possibilité de pécher n'a jamais en elle-même amené aucun homme à commettre le péché. Une résistance délibérée aurait sans aucun doute fait fuir Satan, comme c'est le cas de nos jours (Ja. 4.7). C'est cette possibilité qui montre la bienveillance de Dieu. En résistant à la tentation, la sainte nature de l'homme aurait pu être confirmée et devenir un saint caractère ; elle aurait pu devenir une vertu.
Nous pouvons dire plusieurs choses. Il ne faut pas nécessairement un grand acte pour confirmer ou infirmer la loyauté de quelqu'un à l'égard de quelqu'un d'autre. Un petit commandement impliquant un acte très petit et très simple est le meilleur test de l'esprit d'obéissance. Si un enfant s'est conformé aux désirs de sa mère par une apparente obéissance à plusieurs égards, mais qu'il persiste ensuite à désobéir pour une autre chose, qu'elle soit grande ou petite, par sa désobéissance il révèle simplement sa véritable attitude. Mais voilà, le commandement de Dieu n'était pas insignifiant : il impliquait que Dieu réclamait l'autorité suprême. Par le fruit défendu, Dieu enseigna à Adam qu'il avait le droit d'exiger certaines choses de lui et qu'il s'attendait à ce qu'on lui obéisse. L'obéissance de l'homme devait être mise à l'épreuve à propos du droit de propriété, qui était un signe extérieur et raisonnable d'un bon état de cœur à l'égard de Dieu. Que le commandement ait été important du point de vue de Dieu est dévoilé par la sévérité de la peine annoncée en cas de désobéissance. Comment Adam aurait-il pu interpréter autrement la déclaration qu'il mourrait certainement s'il désobéissait ? Et finalement, Adam n'a pas été laissé dans l'ignorance quant à la gravité de la question. En annonçant la peine, Dieu montra clairement que c'était une question de vie ou de mort. La désobéissance serait considérée comme un péché mortel. C'était un choix entre la vie et la mort, entre Dieu et le moi.