L’origine de la vie, qui constitue une des pièces maîtresses de la thèse évolutionniste, témoigne peut-être le plus en faveur de cette volonté d’exclure toute explication non mécaniste dans l’étude des phénomènes de la nature, et en particulier en biologie.
Pour le philosophe grec Thalès (624-547 av. J.-C.), la vie prit naissance à partir de la matière éternellement vivante et éternellement changeante. La vie est inhérente à la matière. Pour Démocrite (460-370 av. J.-C.), celle-ci est formée d’une multitude de très petites particules douées d’un mouvement constant et séparées les unes des autres par des espaces vides. C’est ce mouvement permanent qui serait à l’origine de toutes choses et même de la vie.
Mais ce fut Aristote (384-322 av. J.-C.) qui incorpora dans son système la notion de génération spontanée comme origine des vers, des larves, des guêpes et des tiques. Il donna à sa thèse une forme séduisante grâce à une analyse théorique assez poussée, et influença ainsi plusieurs générations de penseurs qui se sont succédé pendant des siècles.
L’influence de Copernic (1473-1543) ou de Galilée (1564-1642) ne s’est pas étendue au domaine de la biologie, de telle sorte que la thèse de la génération spontanée s’installa confortablement dans les esprits jusqu’à ce que Pasteur (1822-1895) démontre brillamment que les micro-organismes ne se forment pas spontanément à partir de solutions de substances organiques.
Cette conclusion gêna beaucoup les savants et E. Haeckel, un des pionniers de l’évolutionnisme, écrivit en 1870 : « Nier la génération spontanée signifie qu’on accepte un miracle, la création divine de la vie. Ou la vie apparaît spontanément sur la base de quelques lois particulières, ou bien elle a été produite par des forces surnaturelles1. »
1 E. HAECKEL, cité par A. OPARINE, L’origine de la vie sur la terre, Masson, Paris, 1965, p. 36.
Beaucoup cherchèrent donc ces « lois particulières ». Spencer (1865) introduisit alors l’idée de biogenèse dans le cadre d’un phénomène évolutif. De même, F. Engels (1870) soutint que le processus évolutif est la seule voie par laquelle ait pu naître la vie à partir de la matière inerte. E. A. Schäfer (1912) souligna que la matière vivante a eu comme causes celles qui ont produit les autres formes de matière de l’univers, c’est-à-dire tout un ensemble de processus évolutifs. Il écarta toute idée de modification soudaine exercée par une action naturelle ou surnaturelle. Pour lui, cette transformation a un caractère graduel. K. Timiryasev (1912) écrivit : « La théorie de l’évolution embrasse aujourd’hui non seulement la biologie mais toutes les autres sciences naturelles, l’astronomie, la géologie, la chimie et la physique. Elle nous apprend que le passage du monde inorganique au monde organique s’est probablement effectué, lui aussi, par un processus d’évolution2. »
2 K. TIMIRYASEV, cité par A. OPARINE, op. cit., p. 88.
Mais ce fut A. Oparine (1924) qui donna une assise solide à la biogenèse. Il fut suivi par de nombreux savants, J.B.S. Haldane (1929) en Angleterre et A. Dauvillier (1938) en France. Leurs travaux s’imposaient de plus en plus. H.C. Urey (1932) introduisit la thermodynamique dans l’analyse de la biogenèse, ce qui a permis à S.L. Miller (1953)3 de synthétiser des amino-acides à partir des gaz supposés présents dans l’atmosphère initiale de la terre.
3 S.L. MILLER, « Science », 117, 528 (1953).
Nous voyons qu’après l’abandon de la génération spontanée, la biogenèse a été incorporée à la synthèse évolutionniste. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas la laisser de côté. Des questions surgissent alors à l’esprit : Peut-on créer la vie ? Qu’est-ce que la vie ? Une vie extra-terrestre existe-t-elle ? Nous allons essayer d’aborder chacune de ces questions.
Cette théorie est une vaste synthèse de toutes les sciences, comme le dit Dauvillier4 ; c’est ce qui lui donne un caractère séduisant pour l’esprit avide d’unité. On retrace d’abord l’origine des éléments fondamentaux qui sont à la base de la vie, à savoir le carbone, l’oxygène et l’hydrogène.
4 A. DAUVILLIER, L’origine de la vie, dans J. ROSTAND et A. TÉTRY, Biologie, N.R.F., Paris, 1965.
A l’aide de la géologie, on nous montre ensuite comment l’eau, composé indispensable pour déclencher toutes les réactions chimiques, se serait formée à la surface de la terre. Ensuite, grâce à l’énergie solaire, source d’ultraviolets, et aux rayons cosmiques, les premiers hydrocarbures se seraient formés, suivis des composés plus complexes. On aurait assisté ensuite, par un hasard heureux et à la faveur des mutations, à la production d’acides aminés, puis des premières protéines, que la sélection naturelle perfectionne, suivies des premières enzymes. Les différents métabolismes commencent alors et la vie apparaît5.
5 Les lecteurs qui s’intéressent au problème de l’apparition de la vie sur la terre sont invités à consulter : A. OPARINE, L’origine et l’évolution de la vie, éditions M.I.R., Moscou, 1967, et L’origine de la vie sur la terre, du même auteur, Masson, Paris, 1965, traduit de l’anglais par P. GAVAUDAN et M. GUYOT.
Soulignons ici le rôle prépondérant du hasard et de la sélection naturelle dans cet enchaînement. Cet aspect a été récemment abordé par le célèbre J. Monod dans un livre à succès6 — nous y reviendrons plus loin.
6 J. MONOD, Le hasard et la nécessité, Le Seuil, Paris, 1970.
Gavaudan souligne qu’avant de parler de l’origine de la vie, il faut d’abord commencer par la définir7. Ce problème d’ordre méthodologique n’a pas échappé à Oparine, qui a tenté de le résoudre dans son livre8. Si une organisation du type cellulaire ou une bactérie est considérée comme étant déjà du « vivant », alors le passage de l’inanimé à l’animé est quasiment impossible9. La plupart des biologistes pensent que le virus ne peut pas être appelé vivant à cause de son incapacité d’auto-reproduction. Oparine a donné une réponse lorsqu’il affirme que pour pouvoir définir la vie, il faut pouvoir la suivre à travers toutes les phases de son évolution, depuis son origine jusqu’aux organismes les plus complexes10. Cela signifie d’abord qu’il ne faut pas asseoir la définition de la vie sur la connaissance de quelques êtres vivants. Il est par conséquent difficile de la définir car on ne pourra jamais insérer dans une formule toutes les manifestations de la vie.
7 P. GAVAUDAN, dans A. OPARINE, L’origine de la vie sur la terre, Masson, Paris, 1965, p. 457.
8 A. OPARINE, op. cit., p. 299-301.
9 P. GAVAUDAN, op. cit., p. 457.
10 A. OPARINE, L’origine et l’évolution de la vie, édition M.I.R., Moscou, 1967, chapitre premier.
Le professeur Gavaudan arrive à la même conclusion : « Ce n’est que par une simplification commode de langage que nous classons dans une même catégorie toutes ces manifestations de certaines activités de la matière11. »
11 P. GAVAUDAN, op. cit., p. 467.
En résumé, disons que les savants ne peuvent pas, à l’heure actuelle, définir exactement la vie sous sa forme terrestre.
Si l’on considère qu’il y a vie lorsque l’ADN existe, on peut très bien calculer la probabilité de l’apparition de la vie par hasard et par mutations, car on connaît la structure chimique de l’acide désoxyribonucléique (ADN).
Celui-ci ressemble à un escalier en colimaçon dont les marches sont formées par les liaisons deux à deux entre les quatre bases : adénine (A) et thymine (T), cytosine (C) et guanine (G). Avouons qu’on a là déjà une structure fort complexe ; et ce n’est pas encore la vie !
Salisbury a calculé la probabilité d’apparition d’une telle molécule d’ADN dans l’univers pour une période de quatre milliards d’années. Il a trouvé que cette probabilité était de 10-585 12, Cela signifie que cette probabilité extrêmement faible correspond à une véritable impossibilité. Qu’on en juge : imagine-t-on un singe tapant à la machine, au hasard, et réussissant ainsi à reproduire l’œuvre complète de Balzac et de Victor Hugo ? C’est une probabilité de cet ordre que l’on nous demande d’admettre, dans la « foi » évolutionniste, pour l’apparition de la vie.
12 F. B. SALISBURY, Natural selection and the complexity of the gene, « Nature », vol. 224, p. 342 (1969). Pour le lecteur qui n’est pas familiarisé avec ces chiffres, voici quelques précisions : 10-1 = 1/10 = 0,1 ; 10-2 = 1/100 = 0,01 ; 10-3 = 1/1000 = 0,001 ainsi de suite, LECOMTE DU NOÜY a fait les mêmes calculs dans L’homme et sa destinée, Flammarion, Paris, 1948.
On nous objecte parfois que de tels calculs n’ont aucune signification, puisque la vie existe bel et bien13. Mais là encore nous soulignons la faute de raisonnement : la vie existe, et elle est quasiment inexplicable si l’on se refuse à accepter l’idée d’un Dieu créateur. Voilà ce qui ressort de ces calculs. Car enfin, ceux qui nient l’existence de Dieu devraient bien voir, par de tels calculs, que leur hypothèse ne reçoit guère l’appui des données scientifiques elles-mêmes.
13 J. MOREAU, Au carrefour de deux philosophies : Finalisme et déterminisme, supplément aux n° 7, 8, tome LXII de « la Revue générale des sciences pures et appliquées ». L’auteur critique sévèrement LECOMTE DU NOÜY qui imita le physicien suisse Ch. E. GUYE dans ce genre de calculs. Si la vie n’est pas créée, J. MOREAU a parfaitement raison dans sa thèse, car alors il faut bien expliquer son existence, même par une probabilité infime, mais nous sommes en droit de souligner la quasi-impossibilité d’une telle apparition par hasard, pour en conclure que cette vie a dû être créée par Dieu.
Comprenant la précarité de sa position, J. Rostand a dû reconnaître très honnêtement : « Sur l’origine de la vie, convenons sans ambages que nous ne savons rien14. » On est obligé de se rabattre sur l’idée de l’origine spontanée, avec toutes les difficultés que cela soulève.
14 J. ROSTAND, Ce que je crois, Grasset, Paris, 1953, p. 41.
De temps en temps, on nous apprend qu’on a réussi à créer la vie in vitro. Il faut avoir une opinion objective sur ce genre de publicité, guère appréciée par les savants qui font des recherches dans ce domaine.
On attribua cet exploit, en premier lieu, à S. L. Miller15 qui obtint, grâce à une décharge électrique dans un mélange de méthane (CH4), d’ammoniac (NH3), d’eau (H2O) et d’hydrogène (H2), principalement de la glycine, de l’acide formique, de l’acide glycolique, de l’alanine avec des traces de α Amino-n-acide butyrique, α acide amino butyrique, etc. On voit bien qu’on est loin de créer la vie. Il avoue lui-même qu’avant de parler de « création de la vie », il faudrait d’abord résoudre les problèmes délicats de la synthèse des peptides, des purines et des pyrimidines, des nucléotides et des enzymes associés.
15 S.L. MILLER, op. cit. Il a recommencé ces expériences et en a publié les résultats dans S. L. MILLER et H.C. UREY, « Science », 130, 1959, p. 245.
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Représentation, dans l’espace, d’une molécule d’acide désoxyribonucléique. Les divers atomes sont figurés d’une façon différente. Ainsi le phosphore est noir, l’hydrogène et l’oxygène sont blancs. Ph. USIS. |
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Structure probable de l’ADN.
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Duplication et reconstitution de l’ADN.
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Disons que pour l’instant on est encore assez loin de pouvoir vraiment créer « la vie ». Comme le propre de la science est de progresser, nous n’oserons pas dire d’une manière définitive qu’on ne le pourra jamais. Toutefois, nous sommes fort sceptiques à cause de la difficulté du problème.
La question est assez mal posée, nous semble-t-il. On pourrait mieux la préciser en disant ainsi : y a-t-il une vie identique à celle de la terre sur d’autres planètes ? Si nous avons ainsi modifié la question, c’est que nous ne connaissons pas d’autre forme de vie que celle qui est sur terre. Si déjà il nous est difficile de définir la vie terrestre, à plus forte raison toute tentative de la définir sous une autre forme l’est beaucoup plus. Notre réponse est donc nette : nous n’en savons rien.
Toutefois, des spéculations sur la vie extra-terrestre ont été avancées par des savants notoires. Le grand Sr. Arrhenius (1910) par exemple a soutenu la panspermie. Selon sa thèse, la vie passerait d’un monde à l’autre, transportée par des germes minuscules qui sont véhiculés par la pression exercée par la lumière et l’absorption de charges négatives dont la vertu est de permettre à ces germes de remonter le champ électrique d’une planète, par exemple, et de quitter ainsi son atmosphère. On s’étonne qu’une telle puérilité sur le plan scientifique — ces germes seraient aussitôt détruits par les rayons cosmiques — soit le fait d’un prix Nobel, et ait été acceptée par de nombreux savants ! Aujourd’hui, plus personne ne suit Arrhenius.
Des astronomes, ou plutôt des radio-astronomes, découvrent dans notre galaxie, et dans d’autres galaxies fort éloignées des nôtres, de l’eau16, base de toute vie, du monoxyde de carbone17, du formaldéhyde18 et d’autres composés fort intéressants pour la synthèse des acides aminés ou des protéines. Ils pensent donc qu’une forme de vie identique à celle de la terre peut exister ailleurs, sur d’autres systèmes solaires par exemple. Cette idée est intéressante, car elle nous libère de notre géocentrisme habituel. Mais on ne peut rien dire de plus. De la présence des constituants chimiques nécessaires aux êtres vivants on ne peut inférer la présence de ces êtres.
16 A.C. CHEUNG, D.M. RANK, C.H. TOWNES et W.J, WELCH, « Nature », 221, 1966, p. 626.
17 R. WOLFGANG, « Nature », 225, 1970, p. 876.
18 SNYDER, BUHL, B. ZUCKERMAN, P. PALMER, Physical review Letters, 22, 1969, p. 679.
Nous avons vu combien il est difficile de définir la vie sous sa forme terrestre et combien il est fort peu logique de parler de sa genèse par l’effet du hasard et du couple mutation-sélection naturelle. Nous avons vu aussi qu’à l’heure actuelle, on est encore bien loin de créer la vie in vitro et qu’on ne peut pas avoir une opinion précise sur l’existence d’une vie extra-terrestre.
Les plus grands savants sont frappés par la finalité qui domine au sein du monde vivant. Même le savant soviétique Oparine, malgré ses multiples précautions, utilise des expressions qui masquent à peine la tendance finaliste de sa pensée profonde19. J. Rostand, lui, est fort sceptique devant le processus évolutif de l’apparition de la vie, et il constate que la genèse de la vie et celle des espèces « paraissent absentes du monde qui nous entoure20 ».
19 A. OPARINE, L’origine et l’évolution de la vie, M.A.R., Moscou, 1967. L’auteur parle de « la constance de la forme extérieure et de la fine structure interne des corps vivants », de « la constance de l’ordre des processus », d’une « perfection et coordination exceptionnelle » et ajoute que « le caractère rationnel est tellement évident. » (p. 20). Un peu plus loin, il admet que « l’adaptation parfaite des organes à leurs fonctions et la rationalité de toute l’organisation de la vie apparaissent très nettement, même lorsqu’on ne possède qu’une connaissance superficielle des êtres vivants supérieurs » (p. 22).
20 J. ROSTAND, op. cit., p. 45.
Ceci ne nous étonne pas, car, pour nous, la vie a été créée par une Intelligence qui a tout coordonné pour qu’elle soit rationnelle. Cette explication nous semble de beaucoup la plus plausible, la plus compatible avec les faits et les lois de la biologie moderne.