Le péché est à la fois un acte et un principe, à la fois une culpabilité et une souillure. Si nous regardons autour de nous, nous constatons que le péché est un problème universel. L'histoire en témoigne par ses récits de prêtres et de sacrifices parmi les différentes cultures du monde. Et chaque homme sait non seulement qu'il n'atteint pas la perfection morale, mais qu'il en est aussi de même pour tous les autres hommes. Des dictons populaires comme "Aucun homme n'est parfait" et "Tout homme est corruptible à condition d'y mettre le prix" expriment la conviction de toute l'humanité : le péché est universel. L'expérience chrétienne témoigne uniformément de la présence du péché dans le cœur de l'homme, et le manque d'une telle prise de conscience chez une personne inconvertie doit être interprété comme un endurcissement.
Les Écritures enseignent certainement l'universalité du péché. "Il n'y a point d'homme qui ne pèche" (1 Rois 8.46) ; "Aucun vivant n'est juste devant toi" (Ps. 143.2) ; "Qui dira : J'ai purifié mon cœur, je suis net de tout péché ?" (Pr. 20.9) ; "Non, il n'y a sur la terre point d'homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais" (Ec. 7.20) ; "Si donc, méchants comme vous l'êtes" (Lu. 11.13) ; "Il n'y a point de juste, pas même un seul... Il n'en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul" (Ro. 3.10, 12) ; "Afin que toute bouche soit fermée, et que tout le monde soit reconnu coupable devant Dieu" (Ro. 3.19) ; "Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu" (Ro. 3.23) ; "L'Écriture a tout renfermé sous le péché" (Ga. 3.22) ; "Nous bronchons tous de plusieurs manières" (Ja. 3.2) ; "Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous" (1 Jn. 1.8). L'universalité du péché se voit également dans le fait que la condamnation repose sur tous ceux qui n'ont pas accepté Jésus-Christ (Jn. 3.18, 36 ; 1 Jn. 5.12, 19), et que l'expiation, la régénération et la repentance sont des besoins universels (Jn. 3.3, 5, 16 ; 6.50 ; 12.47 ; Ac. 4.12 ; 17.30). Quand la Bible dit que les hommes sont bons, elle ne veut simplement parler que d'une bonté imaginaire (Mt. 9.12ss.) ou d'une aspiration à la bonté (Ro. 2.14 ; Ph. 3.15).
Ce caractère universel de péché n'est pas limité aux actes de péché ; il inclut également la possession d'une nature pécheresse. La Bible attribue les inclinations et les actes pécheurs à leur source : la nature corrompue. "Ce n'est pas un bon arbre qui porte du mauvais fruit... Le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor" (Lu. 6.43-45) ; "Comment pourriez-vous dire de bonnes choses, méchants comme vous l'êtes ?" (Mt. 12.34). Tous les hommes sont présentés comme étant, par nature, "des enfants de colère" (Ép. 2.3) ; et la mort, la peine du péché, s'abat même sur ceux qui n'ont pas péché personnellement et consciemment (Ro. 5.12-14). Nous en concluons donc que la possession d'une nature charnelle est une caractéristique universelle parmi les hommes.
Si tous les hommes sont donc pécheurs, comment pouvons-nous expliquer cette situation ? Un effet aussi universel doit avoir une cause universelle. Les Écritures enseignent que le péché d'Adam et Ève a constitué pécheurs toute leur postérité (Ro. 5.19). Le péché d'Adam a été imputé ou porté au compte de chaque membre de la race. Nous lisons dans Romains 5.19 : "Par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs". C'est à cause du péché d'Adam que nous venons au monde avec une nature corrompue et que nous sommes sous la condamnation de Dieu (Ro. 5.12 ; Ép. 2.3). Comment pouvons-nous être responsables d'une nature corrompue dont nous ne sommes pas personnellement et consciemment la cause, et comment Dieu peut-il, en toute justice, mettre sur notre compte le péché d'Adam ?
Il y a diverses théories de l'imputation du péché d'Adam à sa postérité.
Pélage était un moine britannique qui naquit vers 370 ap. J.-C. Il présenta ses doctrines à Rome en l'an 409, mais elles furent condamnées par le Concile de Carthage en 418. Les Sociniens et les Unitariens préconisent cet enseignement. Cette théorie soutient que le péché d'Adam n'affecta que lui-même ; que toute âme humaine est créée directement par Dieu, et créée innocente, libre de toutes tendances corrompues, et capable d'obéir à Dieu comme Adam l'était ; que Dieu n'impute aux hommes que les actes qu'ils commettent personnellement et consciemment ; et que le seul effet du péché d'Adam sur sa postérité est celui d'un mauvais exemple. Les hommes peuvent être sauvés par la loi aussi bien que par l'Évangile. La mort physique n'est que l'œuvre d'une loi originelle. "La mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché" (Ro. 5.12) signifie que tous ont encouru la mort éternelle en péchant selon l'exemple d'Adam. Selon ce point de vue, l'homme est bon jusqu'à ce qu'il pèche personnellement. À cela nous répliquons que cette théorie n'a jamais été reconnue comme biblique, ni formulée dans la confession d'aucune branche de l'Église ; que la Bible, au contraire, présente tout être humain comme ayant hérité d'une nature pécheresse (Job 14.4 ; 15.14 ; Ps. 51.7 ; Ro. 5.12 ; Ép. 2.3) ; que tous les hommes deviennent universellement coupables d'actes de péché aussitôt qu'ils arrivent à l'âge de conscience (Ps. 58.4 ; Es. 48.8) ; qu'aucun homme ne peut être sauvé par les œuvres ; (Ps. 143.2 ; Ac. 13.39 ; Ro. 3.20 ; Ga. 2.16) ; et que les Écriture présentent l'état de condamnation de l'homme comme la conséquence directe du péché d'Adam (Ro. 5.15-19). En outre, le pélagianisme soutient à tort que la volonté est simplement la faculté des volitions, tandis qu'elle est aussi, et principalement, la faculté de l'auto-détermination vers une fin ultime ; que la loi consiste simplement en une promulgation positive ; et que chaque âme est créée directement par Dieu et qu'elle n'a aucune autre relation avec la loi morale que ce qui est individuel.
Arminius (1560-1609) était professeur en Hollande. Son interprétation est appelée le semi-pélagianisme. C'est le point de vue qui est soutenu par l'Église grecque, les Méthodistes et d'autres Arminiens. Selon cette théorie, l'homme est malade. Comme résultat de la transgression d'Adam, les hommes sont, par nature, privés de la justice originelle et, sans l'aide divine, absolument incapables de l'atteindre. Puisque cette incapacité est physique et intellectuelle, mais non volontaire, Dieu, pour être juste, accorde à tout individu, lors de l'éveil de la conscience, une influence particulière du Saint-Esprit, suffisante pour contrecarrer l'effet de la corruption dont ils ont héritée et pour rendre l'obéissance possible, s'ils coopèrent avec l'Esprit, ce qu'ils sont capables de faire. La tendance mauvaise chez l'homme peut être appelée péché, mais elle n'implique ni culpabilité ni condamnation. L'humanité n'est certainement pas tenue coupable du péché d'Adam. Ce n'est que lorsque les hommes s'approprient consciemment et volontairement ces mauvaises tendances que Dieu les leur impute comme péché. "La mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché" (Ro. 5.12) signifie que tous souffrent des conséquences du péché d'Adam et que tous, par des actes de transgression, consentent personnellement à leur nature pécheresse innée.
À cela nous répliquons que, selon la Bible, l'homme a péché en Adam et qu'il est donc coupable avant même de commettre un péché personnel ; que la nature pécheresse de l'homme est due à son péché en Adam ; que Dieu n'est pas obligé d'accorder à l'homme des influences spéciales de son Esprit, lui permettant de coopérer à son salut ; que les hommes ne s'approprient pas consciemment de leurs tendances innées au mal lors de l'éveil de la conscience ; que la capacité n'est pas la mesure de l'obligation ; et que la mort physique n'est pas une question de décret arbitraire, mais la juste peine du péché. La théorie de la soi-disant Nouvelle École, une dérogation par rapport à l'ancienne conception puritaine, ressemble beaucoup à la théorie arminienne. Elle soutient elle aussi que les hommes ne sont responsables que de leurs actes personnels ; que bien que tous les hommes héritent d'une constitution qui les prédispose au péché, et que tous les hommes pèchent en fait aussitôt qu'ils arrivent à l'âge de conscience, cette incapacité n'est pas en elle-même un péché. Étant donné qu'elle ressemble beaucoup à la théorie arminienne, les arguments qu'on peut y opposer sont les mêmes.
Cette théorie reconnaît que tous les hommes naissent physiquement et moralement corrompus, et que cette corruption innée est la source de tous les péchés et est elle-même péché. La corruption physique provient, par la reproduction naturelle, d'Adam, et l'âme est créée directement par Dieu, mais elle devient activement corrompue aussitôt qu'elle est unie au corps. Cette corruption innée est la seule chose que Dieu impute à l'homme, mais simplement comme la conséquence, et non comme la peine, de la transgression d'Adam. Autrement dit, le péché d'Adam est imputé indirectement, et non directement. Cette théorie fait de la corruption la cause de l'imputation, plutôt que l'imputation la cause de la corruption. Ro. 5.12 signifie que tous ont péché parce qu'ils ont une nature pécheresse.
On peut dire plusieurs choses à l'encontre de ce point de vue. Les Écritures enseignent que la raison pour laquelle nous sommes corrompus, c'est que nous avons part au péché d'Adam. La corruption est de notre faute, non un simple malheur. La corruption est une conséquence pénale du péché. De plus, ce point de vue détruit le parallélisme entre Adam et Christ. Le péché d'Adam nous a été imputé, de même que la justice de Christ. Il fait du salut une justification subjective plutôt que la justice imputée du Christ. Cette position supprime l'idée de représentation selon laquelle quelqu'un peut en toute justice être puni pour le péché d'un autre.
Selon ce point de vue, la race humaine était bel et bien en Adam lorsque celui-ci a péché. Dans ce premier péché, l'homme est devenu corrompu et coupable, et cet état a été transmis aux descendants d'Adam. Dans ce premier acte de péché, il y avait une participation personnelle et inconsciente de tous ceux qui font partie de la progéniture d'Adam. Ainsi, parce que l'homme était numériquement un, c'est la nature commune non individualisée qui a commis le premier péché. Tous les hommes sont co-pécheurs avec Adam. De cette façon, le péché peut être imputé à juste titre et l'homme condamné à juste titre parce qu'il a participé au péché.
Bien que ce point de vue s'approche davantage de la doctrine biblique de l'imputation que les points de vue précédents, il y a encore certains problèmes que l'on pourrait soulever. Peut-on considérer l'homme coupable pour un péché qui ne provenait pas d'une auto-détermination consciente ? Et un homme peut-il agir avant d'exister ? De plus, si l'homme est coupable pour sa participation au premier péché d'Adam, est-il également coupable des péchés subséquents d'Adam ? Est-ce que Jésus-Christ, à cause de sa nature humaine, partage cette culpabilité ? Aussi, est-ce que ce point de vue nous donne le type de parallélisme requis entre Adam et Christ ?
À propos de ce point de vue, Murray dit : "Si nous sommes condamnés et que nous subissons la mort parce que nous sommes corrompus et fondamentalement pécheurs, la seule analogie ou parallèle qu'on pourrait en tirer serait que nous sommes justifiés parce que nous devenons fondamentalement saints."1 Nous sommes toutefois justifiés par la justice de Jésus-Christ.
1 — Murray. The Epistle to the Romans, I, p. 185.
Cette théorie soutient qu'Adam est à la fois le chef représentatif et naturel de la race humaine. Cette primauté représentative est la base particulière de l'imputation du péché d'Adam. Lorsque Adam a péché, il a agi en tant que représentant de la race humaine. Dieu a imputé la culpabilité du premier péché à tous ceux qu'Adam a représentés : toute la race humaine. De même que le péché nous a été imputé à cause de la désobéissance d'Adam, de même la justice peut nous être imputée à cause de l'obéissance de Christ (Ro. 5.19). Ceux qui soutiennent ce point de vue affirment qu'Adam est entré dans une alliance d'œuvres avec Dieu et qu'il a parlé et agi pour toute la race. Il n'y a cependant pas de mention d'alliance dans le récit de le Genèse. Dans le fédéralisme, Adam est le chef de l'alliance, et son péché est imputé et attribué à ses descendants ; dans le réalisme, la race humaine a effectivement co-péché en Adam.
Plusieurs objections ont été soulevées à l'encontre de ce point de vue. L'homme peut-il être tenu responsable d'avoir violé une alliance qu'il n'a pas ratifiée ? C'est une chose de subir les conséquences du péché d'un autre, mais quelqu'un peut-il être considéré coupable du péché d'un autre ? De plus, l'analogie entre Christ et Adam n'est pas parfaitement parallèle, puisque "une personne peut obéir à la place d'autres de manière à les sauver ; mais quelqu'un ne peut pas désobéir à la place d'autres de manière à les perdre."2 Autrement dit, il est possible que quelqu'un subisse des souffrances pénales à la place d'un autre, mais non qu'il pèche à la place d'un autre. La culpabilité peut être imputée d'une façon méritoire mais non sans motif.
Les théories réaliste et fédérale de l'imputation du péché comportent des problèmes apparemment insurmontables ; mais elles résolvent également certains autres problèmes. Il y a peut-être une position médiane qui renferme à la fois le concept de la représentation et la relation naturelle par rapport à Adam.
2 — Shedd, Dogmatic Theology, II, p. 60.
Ce point de vue souligne l'étroite association de l'individu avec le groupe auquel il est attaché. N'importe quel individu peut agir en tant que représentant du groupe. Il y a dans l'Ancien Testament des exemples de ce genre de représentation et d'association. Une famille pouvait être détruite à cause du péché d'un de ses membres (voir Achan, Jos. 7.24-26). Le nom de famille était important ; l'enfant pouvait honorer ou déshonorer le nom des parents, et le nom pouvait être retranché (1 Sa. 24.22). Même l'unité pour la religion et la morale était principalement le tout, et non seulement l'individu. Cette théorie affirme que le péché a été imputé sur la base de ce concept de la personnalité corporative. Dodd suggère que "l'unité morale était la communauté..., plutôt que l'individu."3
3 — Dodd, The Epistle of Paul to the Romans, p. 79.
Dans Ro. 5, Paul ne cherche pas à résoudre les questions philosophiques que soulèvent soit la théorie réaliste soit la théorie fédérale. Il utilise plutôt le concept hébreu de la solidarité de la race. Comme le dit Berkouwer : "Paul avait à l'esprit un lien et une solidarité indéniables dans la mort et la culpabilité. En même temps, il n'essaie nulle part d'expliquer cette solidarité en termes théoriques."4 Ce point de vue soulève certains problèmes. Il rencontre les mêmes problèmes de l'imputation arbitraire que la théorie fédérale ou représentative, et de la coopération involontaire et inconsciente au péché que la théorie réaliste. Elle comporte toutefois un élément réaliste, et elle a aussi un facteur représentatif. Pour citer de nouveau Berkouwer : "Paul avait un concept "corporatif à l'esprit quand il a considéré à la fois Adam et Christ ; en même temps, ce "corporatisme" ne pourra jamais avoir le caractère d'une explication."5
4 — Berkouwer, Sin, p. 517.
5 — Berkouwer, Sin, p. 516.
Les arguments semblent suivre un mouvement de va-et-vient entre la théorie réaliste et la théorie représentative, ou une certaine position médiane. Certains ont même suggéré que le parallèle entre l'imputation du péché et l'imputation de la justice ne devait pas être considéré comme un parallèle, mais que l'imputation de la justice était juridique et légale, tandis que celle de la désobéissance d'Adam était personnelle et inhérente. Le fait demeure qu'à cause de la désobéissance d'Adam tous ont été constitués pécheurs, et que, grâce à l'obéissance de Christ, le croyant est rendu juste. Les Écritures n'expliquent pas pleinement comment cela s'est fait, mais elles déclarent toutefois qu'il en est bien ainsi.