Évolution ou création

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Les arguments biologiques : les preuves embryologiques et les convergences

1. LES PREUVES EMBRYOLOGIQUES

Parmi les observations que les évolutionnistes avancent pour soutenir leur théorie, se trouvent les prétendus faits embryologiques. Ce fut Ernest Haeckel (1834-1919) qui, par l’intermédiaire de l’embryologie descriptive, avança ce qu’il appelait les preuves de l’évolution et formula la loi biogénétique : « L’embryon d’une classe supérieure, en totalité ou par certaines de ses parties, passe par des stades qui reproduisent des états embryonnaires caractéristiques d’animaux systématiquement inférieurs1. »

1 P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Masson, Paris, 1948, p. 1144.

Par exemple, d’après cette loi, le développement de l’embryon humain passerait par plusieurs phases. D’abord, il commencerait par une forme identique à celle d’un protozoaire primitif, ancêtre unicellulaire, continuerait par les différentes étapes intermédiaires de l’évolution et montrerait ses caractéristiques humaines seulement vers la phase finale. On dit aussi pour cette raison que l’ontogenèse (développement de l’individu) récapitule la phylogenèse (évolution de l’espèce). Souvent, on illustre cette loi, dans les ouvrages scolaires, par :

  1. le cœur des Mammifères, qui est tout d’abord, à l’état embryonnaire, un tube recourbé en S creusé de deux cavités, tout à fait comparable au cœur des Poissons ;
  2. la membrane vitelline (membrane qui enveloppe l’ovule des animaux) des embryons des Mammifères, que l’on considère comme une relique du passé lointain ;
  3. les arcs branchiaux, qui sont des réminiscences de « l’ancêtre » Poisson ;
  4. les reins de l’embryon des Vertébrés supérieurs ressemblant à ceux des Vertébrés inférieurs ;
  5. la fameuse « queue » dans les embryons humains, relique de la queue des Primates, prétendus ancêtres de l’Homme.

Tous ces faits, d’après les évolutionnistes, ne sont pas explicables « si l’on ne reconnaît pas une parenté, une communauté d’origine aux animaux qui, au cours de leur ontogenèse, passent par les mêmes stades2 ».

2 P. GRASSÉ et M. ARON, ibid.

De plus en plus, semble-t-il, on préfère maintenant aux conceptions de Haeckel les lois de von Baer (1828) que beaucoup d’embryologistes ont remises à la mode. En particulier, l’une d’entre elles s’énonce ainsi : « L’embryon d’un animal donné demeure toujours distinct des embryons des autres formes3. »

3 P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p.1146.

A la suite du développement de la génétique au début du siècle, la loi de Haeckel a connu un déclin, car on s’est aperçu que les changements héréditaires chez les animaux ne s’ajoutent pas au bout d’une série de caractères existants, mais sont des transformations de ceux-ci4. Manifestement, ceci n’est pas en harmonie avec les implications de la loi biogénétique.

4 R.M. RITLAND, A search for Meaning in Nature, Moutain View, 1970, p. 295. Cf. T.H. MORGAN, A critique of the Theory of Evolution, Princeton, 1919, p. 18.

D’après celle-ci, la peau de l’embryon humain devrait porter des écailles en passant par un stade donné, comme c’est le cas chez les Poissons et les Reptiles : de telles écailles n’apparaissent pas. De même, on s’attend à trouver des branchies comme celles des Poissons dans les embryons des Mammifères : elles ne se présentent pas. En paléontologie, on a remarqué que les dents sont apparues dans les classes les plus inférieures des Vertébrés avant la langue. De même encore, les dents devraientapparaître avant la langue dans les embryons des Mammifères : il n’en est rien non plus5.

5 R.M. RITLAND, op. cit., p. 297. Cf. L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Masson, Paris, 1951, p. 56.

Illustration de la théorie récapitulative de l’embryon, d’Ernest Haeckel.

Le peneus et l’écrevisse sont deux Crustacés décapodes qui ont incontestablement une généalogie commune (d’après les vues évolutionnistes). Or, le premier passe, au cours des stades de son développement à partir de l’œuf, par les phases successives de Nauplius, Protozoé (thorax annelé, abdomen non segmenté), Zoé (abdomen segmenté, mais sans appendices, sauf les Uropodes) et Mysis (appendices thoraciques bifurqués et natatoires, appendices abdominaux), tandis que le second éclôt sous une forme déjà presque adulte6.

6 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 55-57. Les exemples suivants sont également tirés de cet ouvrage.

Des insectes éclosent sous une forme peu différente de celle de l’adulte (sauterelle, par exemple), tandis que d’autres passent par des formes chenilles, asticots, larves chasseresses ou autres formes larvaires. Ces observations contredisent une fois de plus la loi biogénétique.

Les nageoires abdominales des poissons ne se transforment pas au cours de l’ontogenèse, contrairement à toute attente, bien que leur position ait changé tout au long de la phylogenèse. Le développement des membres du cheval ne montre rien de la disposition plantigrade et pentadactyle de leurs prétendus ancêtres lointains ; dès le début, le membre laisse prévoir qu’il n’aura pas cinq doigts.

Enfin, signalons que les cas de récapitulation n’existent pas chez les végétaux.

Si la loi biogénétique se trouve mise en défaut par de nombreux exemples, comme nous venons de le voir, comment pourra-t-on alors expliquer les exemples classiques que l’on rencontre dans les ouvrages scolaires et qui sont présentés comme preuves embryologiques de l’évolution ?

Une explication satisfaisante apparaît si l’on remarque que les systèmes et les structures embryonnaires sont bien adaptés aux besoins fonctionnels relatifs à chaque stade de développement.

a. Le cœur des embryons humains et des Mammifères ressemble à celui d’un poisson. Il possède seulement une oreillette, un ventricule et une circulation, au lieu de deux oreillettes, deux ventricules et deux circulations séparées au moment de la naissance, parce que l’embryon, à son début, n’a besoin que d’une circulation dans le ventre de sa mère. Les poumons et tout le système correspondant ne se développeront que plus tard, pour préparer l’enfant à vivre indépendamment de sa mère7.

7 R.M. RITLAND, op. cit., p. 301, 302. Les exemples suivants sont extraits de cet ouvrage.

b. La membrane vitelline des embryons des Mammifères n’est pas, comme on le pense très souvent, une relique inutile du passé. Elle assure une fonction vitale. C’est à l’intérieur de ce sac que la nourriture se rassemble en attendant que le placenta soit développé pour nourrir convenablement l’embryon à partir des réserves maternelles. La nourriture accumulée dans cette membrane est l’équivalent du jaune d’œuf pour l’œuf. En plus de ce rôle vital, le sac assure la formation des cellules sanguines de l’embryon, en attendant que les organes destinés à cette fonction soient formés à un stade ultérieur du développement.

c. Concernant le système circulatoire, un grand vaisseau sanguin, l’aorte ventrale, part du cœur du jeune embryon, passe sous le futur tube digestif, suit le développement du corps vers le coccyx et revient par derrière pour former l’aorte dorsale. Il assure la nutrition de tous les tissus embryonnaires. Plus tard, apparaissent de part et d’autre du tube digestif deux accumulations de tissus, aboutissements de vaisseaux sanguins réunissant l’aorte ventrale et l’aorte dorsale. On les appelle les arcs branchiaux. De ceux-ci partiront d’autres vaisseaux sanguins qui irrigueront d’autres organes se développant ensuite. Au fur et à mesure de la croissance, les organes et les vaisseaux se modifieront pour s’adapter aux différents besoins de l’embryon au cours de ses phases successives. Chez les différentes classes de Poissons, les branchies se forment à partir des arcs postérieurs, d’où le nom « d’arcs branchiaux ». Des fentes permettent la circulation de l’eau à travers ces branchies. Tandis que dans l’embryon humain, les fentes identiques ne s’ouvrent pas.

d. Les reins comme les autres organes se développent et s’adaptent aux différents besoins physiologiques de l’embryon au cours de ses stades de développement successifs.

e. La tête avec les nerfs correspondants se développent en premier, suivis du cordon médullaire. Au cours de cette croissance, des « boutons » apparaissent, deux au niveau du cou et deux autres à l’extrémité du corps. Ce sont les futurs membres supérieurs et inférieurs. L’embryon, à ce stade, a une forme allongée terminée par une « queue » qui sera le futur coccyx. Ceci montre que la croissance de l’embryon des Vertébrés suit un ordre défini pour subvenir aux différents besoins de l’être à tous ses niveaux de développement : la tête se forme en premier, car elle joue un rôle coordinateur ; vient ensuite tout le système des nerfs qui longeront l’épine dorsale ; et lorsque toute cette armature est formée, les différents organes et les membres se développeront à leur tour. Tout ceci suggère plutôt un plan directeur qu’une réminiscence d’évolution passée, en faveur de laquelle l’embryon tiendrait à témoigner.

Pour conclure, nous avons vu que la loi biogénétique formulée par Haeckel8 est très loin, aujourd’hui, d’être universellement admise. De plus en plus, on lui préfère celles de von Baer9 qui correspondraient mieux à la réalité. Nous avons constaté que beaucoup d’observations embryologiques faites dans le règne animal aussi bien que dans le règne végétal contredisent la loi de Haeckel. Les « faits » embryologiques sur lesquels s’appuie la théorie de l’évolution peuvent être interprétés différemment, en envisageant l’embryon comme adapté à ses stades successifs de développement et aux besoins mécaniques et physiologiques de sa croissance. En ce sens, ils confirment tout autant l’idée de création que celle d’évolution.

8 On a fait remarquer que E. HAECKEL se serait quelquefois laissé entraîner par son imagination, pour modifier ses dessins, afin de défendre sa théorie. On s’est aperçu que les nombreuses similitudes qu’il décrivait au cours des différents stades du développement de nombreux embryons n’existent pas en réalité. Voir à ce propos E. NORDENSKIOLD, The History of Biology, New York, 1928.

9 Voici les lois de VON BAER :
a. Au cours du développement embryonnaire, les caractères généraux apparaissent plus tôt que les caractères particuliers.
b. Les structures les moins générales dérivent des plus générales, et ainsi de suite jusqu’à ce que se réalisent les caractères les plus spéciaux.
c. L’embryon d’un animal donné demeure toujours distinct des embryons des autres formes.
d. Fondamentalement, l’embryon d’un animal supérieur ne ressemble jamais à l’adulte d’une espèce inférieure, mais seulement à son embryon. Dans P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1145, 1146.

2. LES CONVERGENCES

Dans la nature, on observe très souvent des animaux appartenant à des groupes zoologiques différents, mais ayant un mode de vie plus ou moins identique, dans un même milieu ou dans des milieux analogues, et présentant des caractères morphologiques et physiologiques dont la ressemblance est parfois fort accentuée. On dit qu’il y a convergence.

Par exemple, presque tous les animaux aquatiques ont des branchies ou une respiration cutanée, et tous les animaux terrestres ont des poumons. Comme le dit fort bien Cuénot10, tous ces organes sont « commandés par les exigences physiologiques ». Et il cite de nombreux exemples dans les règnes animal et végétal.

10 L. CUÉNOT et A TÉTRY, op. cit., p. 84.

a. Organes ayant un rapport de convenance avec le genre de vie

b. Convergence des organes internes

c. Convergence chimique

d. Convergence écologique

11 On peut aussi citer l’exemple de convergence physique : le fluorure de calcium, le chlorure de sodium, le sulfure de fer ou de plomb cristallisent dans le système cubique.

Comment pourra-t-on interpréter ces convergences dans le cadre de la théorie de l’évolution ? Dans sa définition de la convergence, Cuénot donne de ces faits l’interprétation suivante : « Ce sont des ressemblances frappantes qui ne sont pas dues à des relations de parenté, mais à des réponses analogues à des besoins ou a des stimuli, ou à des hasards de la variation12. » Il faut avouer que la convergence pose un problème délicat à la thèse évolutionniste.

12 L. CUÉNOT et A. TÉTRY, op. cit., p. 83, 84.

Le professeur P. Grassé le reconnaît nettement dans un de ses ouvrages. Il souligne que le problème est embarrassant, aussi bien pour les néo-darwinistes que pour les darwinistes.

Dans le cadre des idées néo-darwinistes, il suppose que « des mutations à peu près identiques ont été produites par des gènes différents et que la sélection a engagé l’évolution d’animaux non apparentés, dans la même direction ». Et il conclut aussitôt : « Les probabilités pour que de telles conjonctures se réalisent sont d’un ordre extrêmement faible, si faible qu’elles ne peuvent rendre compte des convergences si souvent observées13. » Quant aux darwinistes, ils disent que « la matière vivante, pour construire certains dispositifs organiques, ne dispose que d’un nombre restreint de possibilités, d’où la rencontre, dans des lignées distinctes, d’organes analogues ». Grassé précise que « cela n’est pas entièrement exact14 », et il cite l’exemple des yeux des Mollusques qui sont de types variés, tandis que ceux des Céphalopodes et des Vertébrés sont les seuls à être bâtis sur le même plan (exemple rencontré plus haut). Cuénot rappelle que « la possibilité de la convergence est souvent la cause de discussions qui s’éternisent, à propos des types de passage entre grands groupes, par exemple entre Poissons et Batraciens, Batraciens et Reptiles, Reptiles et Oiseaux, Reptiles et Mammifères15 ».

13 P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1182.

14 Ibid.

15 L. CUÉNOT, Invention et finalité en biologie, Flammarion, Paris, 1941, p. 25, 26.

Grassé, en définitive, conclut que « les naturalistes ne possèdent pas actuellement les éléments leur permettant d’expliquer d’une façon satisfaisante les phénomènes de convergence16 ».

16 P. GRASSÉ et M. ARON, op. cit., p. 1182.

Quelques réflexions s’imposent à la fin de ce chapitre. Nous l’avons vu, l’embryologie descriptive, avec la loi biogénétique fondamentale de Haeckel, ne soutient pas toujours la thèse évolutionniste. De même, les phénomènes de convergence ont créé une situation embarrassante pour les différentes théories évolutionnistes actuelles. L’unité cytologique et chimique des règnes animal et végétal d’une part, et l’anatomie comparée de l’autre, nous ont conduits à deux interprétations possibles. La première consiste à admettre, comme les évolutionnistes, que l’on peut classer l’ensemble du vivant dans une filiation continue depuis les tout premiers êtres unicellulaires jusqu’à l’homme, en passant par les algues, les éponges et toutes les plantes. C’est une interprétation séduisante à bien des égards, car elle correspond à une des caractéristiques de notre structure mentale : le besoin d’une vue d’ensemble, d’une vue synthétique, la recherche d’une théorie unitaire pour comprendre d’un seul point de vue, et à l’aide d’un minimum de lois, l’Univers tout entier. On est libre de l’adopter.

Toutefois, comme nous l’avons vu au chapitre 10, les archives paléontologiques vont à l’encontre d’une telle continuité. De plus, les lois biologiques connues rendent hautement improbable cette filiation continue. C’est pour cette raison que la seconde interprétation, qui postule une création et suggère l’existence d’un plan et d’une fonction pour chaque organe, nous semble plus logique, plus rationnelle. L’adopter ne nous apparaît pas du tout faire un sacrifice intellectuel, comme nous l’avons dit au chapitre 2, p.32. Au contraire, cela nous permet, par exemple, de découvrir la fonction propre d’un organe d’un embryon ou de donner une interprétation satisfaisante aux phénomènes de convergence. Nous répétons ici pour terminer que l’adoption de l’une ou l’autre de ces vues dépend bien plus d’une vision philosophique globale que de raisons scientifiques. Sur le plan des arguments scientifiques seuls, le choix reste largement ouvert.

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