Évolution ou création

19
Systématique. Notion d’espèce

La nature vivante tout entière se présente sous une forme très complexe. Très tôt, les naturalistes ont essayé de trouver un moyen de classer les formes plus ou moins semblables et de découvrir des liens de parenté afin de mieux comprendre tout ce pullulement d’êtres vivants. J. Ray (1685), un siècle avant Linné, avait déjà différencié 18655 espèces. Plus tard, Linné (1737) a réduit ce nombre à 7000. On a ensuite essayé de définir cette notion d’espèce qui est à la base de la taxinomie (classification des êtres vivants) dans une perspective évolutionniste.

Le moment est venu aussi pour nous de définir ce que nous entendons par espèce, terme utilisé par tout le monde mais qui ne revêt pas toujours le même sens. E. Mayr1 a fait remarquer qu’on distingue chez les biologistes cinq acceptions différentes de ce terme ! Nous voyons, par conséquent, qu’il est temps de faire le point sur cette notion.

1 E. MAYR, Systematic and the origin of Species, Dover, New York, 1964, ch. V, p. 102. Il distingue en particulier :
a. le concept pratique d’espèce,
b. le concept morphologique : espèce entendue seulement sous l’angle morphologique,
c. le concept génétique : (définition de LOTSY, 1918 : « Chez les organismes à reproduction sexuelle, l’espèce peut donc être définie comme l’ensemble de tous les individus homozygotes qui ont la même constitution héréditaire »),
d. le concept s’appuyant sur la stérilité : deux animaux appartenant à deux espèces différentes ne s’inter- fécondent pas,
e. définition biologique. Voir aussi F.L. MARSH, Evolution, Creation and Science, Review and Herald Publ. Assn., Washington D.C, 1947, p. 161-181.

La systématique2 a pour but de classer tous les vivants selon leur ressemblance, leurs mœurs et leur environnement. L’unité élémentaire de cette classification est l’espèce. Les espèces sont ensuite groupées en genres, les genres en familles, les familles en ordres, les ordres en classes, les classes en embranchements ou en phylums, et ceux-ci en règnes : le règne animal et le règne végétal. Comme nous le voyons, grâce à la systématique, la nature vivante tout entière peut être répartie de manière à former un énorme arbre généalogique avec les Bactéries, les Flagellaires et les Protozoaires à la base, et l’Homme au sommet, en passant par les Reptiles, les Poissons, les Mammifères et les Primates (voir p.95).

2 Certains disent aussi taxonomie ou taxinomie.

On voit tout de suite l’avantage que la thèse évolutionniste tire de cet agencement des formes classées selon leur complexité croissante en un arbre qui peut paraître généalogique : tous les vivants ont une origine commune et, au cours des temps généalogiques, il y a perfectionnement et complexité croissante (orthogenèse) qui aboutissent à l’épanouissement du psychisme chez l’Homme. Avouons que la thèse est séduisante. Examinons d’abord la base de l’argumentation.

1. BASE DE L’ARGUMENTATION ÉVOLUTIONNISTE : LA NOTION D’ESPÈCE

Les différentes théories : le lamarckisme, le darwinisme, le mutationnisme et le néo-darwinisme moderne, se sont évertuées à chercher un mécanisme adéquat pour démontrer le phénomène de spéciation. Seule, nous l’avons vu, la théorie synthétique a pu mettre en évidence un tel processus grâce au couple mutation-sélection naturelle. On assiste effectivement à l’heure actuelle à la naissance de races3 de Drosophiles, par exemple, dans l’immense forêt amazonienne. Pour les évolutionnistes, il s’agit de spéciation, c’est-à-dire de la formation de nouvelles espèces qui viennent alors confirmer le gigantesque arbre généalogique et, partant, soutenir la thèse de l’évolution ; il nous est donc nécessaire de préciser maintenant cette notion d’espèce.

3 Nous utilisons à dessein le mot race, car, pour nous, il ne s’agit pas d’espèce comme nous allons le voir.

2. DÉFINITION DE L’ESPÈCE

Nous avons noté4 l’immense confusion qui règne parmi les naturalistes et les biologistes pour définir cette notion. Pour Mayr5, il ne faut pas en donner une définition statique, car l’espèce et les êtres vivants continuent d’évoluer ; c’est seulement dans le cadre d’une définition dynamique qu’il faut la comprendre.

4 Voir note 1.

5 E. MAYR, op. cit.

Tel n’est pas toujours l’avis d’éminents biologistes comme Cuénot6. D’après eux, une espèce est un ensemble d’individus caractérisés par les trois facteurs suivants, désignés par trois lettres :

6 L. CUÉNOT, L’espèce, Doin, Paris, 1936. Voir aussi F.L. MARSH, op. cit. Nous recommandons aux lecteurs ces deux ouvrages.

M : ils ont même morphologie héréditaire, mêmes aspects physiologiques, soit biochimiques (odeurs, sécrétions), soit biophysiques (réactions au milieu).

E : Ils ont un genre de vie commun et occupent la même surface vitale.

S : Ils sont séparés sexuellement d’un autre ensemble voisin7.

7 L. CUÉNOT, op. cit., p. 252.

Une bonne espèce doit posséder l’ensemble MES. Mais, comme on le fait remarquer souvent, une telle définition n’est pas sans soulever des difficultés à cause des cas particuliers qui ne rentrent pas dans son cadre. Avec Cuénot8, examinons quelques exemples de ces cas litigieux.

8 L. CUÉNOT, op. cit., p. 253,

  1. Les races A et B de Drosophile pseudobscura ont une identité parfaite de morphologie et d’habitat, mais sont interstériles. Elles obéissent donc à la formule M. Beaucoup de taxinomistes les considèrent comme des espèces distinctes.
  2. Le chêne pubescent répond à la formule MES dans le Midi, tandis qu’en Lorraine, il cohabite et se mélange avec d’autres chênes. Quand et où peut-on parler d’espèce ici ?
  3. Le jaguar et la panthère, par exemple, ont une morphologie largement différente, et n’ont pas la même aire géographique ; cependant ils sont interféconds. On maintient pour chacun d’eux le statut d’espèce !

3. L’IMMUNOLOGIE ET LA SYSTÉMATIQUE

Les biologistes ont alors essayé d’asseoir la définition de l’espèce sur une base plus moderne9, en faisant appel à l’immunologie. La technique opératoire consiste à injecter à un lapin du sang humain, par petites doses, sur un intervalle de plusieurs jours. A la fin de l’expérience, le sang du lapin précipite in vitro le sang humain. Le lapin devient « anti-homme ». En répétant la même expérience avec le sang du chien, ou du porc par exemple, on s’est aperçu qu’il n’y a pas la même réaction. On espérait ainsi caractériser l’espèce jusqu’au moment où l’on a constaté que le chimpanzé réagit de la même manière que l’homme. Le gorille un peu moins, encore moins l’orang-outan et le gibbon. Le procédé permettrait donc, non de définir l’espèce, mais de mesurer chimiquement le degré de ressemblance entre organismes différents. Il présenterait aussi l’avantage de confirmer l’arbre généalogique qui a été établi bien avant10.

9 R. HOVASSE, Problème de l’évolution, dans J. ROSTAND et A. TÉTRY, Biologie, N.R.F., Paris, 1965.

10 Voir R. HOVASSE, op. cit., p. 1586, où il écrit notamment : « La systématique, construite sans arrière-pensée théorique d’aucune sorte, permet-elle d’appuyer la doctrine de l’évolution, en servant de base à ce que l’on nomme la phylogenèse ? »

Nous pensons que des organismes identiques remplissant les mêmes fonctions chez des êtres morphologiquement semblables réagissent de la même manière en présence de sang de lapin. Cela ne prouve pas complètement, nous semble-t-il, une filiation entre eux. L’immunologie permet de rapprocher des animaux semblables, tels que le chien et le coyote, qui paraissent être plus proches l’un de l’autre que du loup. On comprend, selon notre point de vue, que des organismes similaires puissent posséder les mêmes particularités biochimiques s’ils ont été amenés à l’existence par le même Créateur. Dans ces conditions il est logique que ces organismes donnent lieu à des réactions biochimiques ou immunologiques semblables.

Dans le chapitre relatif au néo-darwinisme, nous avons fait observer qu’on assiste à l’heure actuelle à des spéciations. Mais nous avons évité d’utiliser le mot « espèce », car il ne revêt pas tout à fait le même sens que dans notre compréhension. Nous avons à chaque fois utilisé le mot « race » ou « sous-espèce ». En effet, ce qui est en train de se former, ce ne sont pas des espèces comme nous l’avons défini avec Cuénot, mais des sous-espèces. Les Drosophiles qui, par mutations suivies de sélection, se spécifient, restent toujours des Drosophiles. Elles ne sortent pas de leur espèce pour devenir un autre être vivant classé ailleurs par la systématique. Un naturaliste extra-terrestre qui les examinerait n’hésiterait pas à les grouper dans la même espèce que les autres Drosophiles.

4. STABILITÉ DE L’ESPÈCE

Si la spéciation se limite uniquement à diversifier des races au sein d’une espèce donnée, c’est que l’espèce est stable. Déjà Caullery11 l’a souligné dans son ouvrage, « Le problème de l’évolution », où il attire l’attention sur le fait que l’individu subit ces variations plus ou moins étendues à l’intérieur des limites bien définies caractéristiques de chaque espèce. Bounoure ajoute même que « chaque preuve expérimentale qui condamne l’hypothèse de l’évolution, plaide par-là même en faveur de cette cons- tance12 ». Il paraît raisonnable de penser qu’un « système » aussi complexe que celui des organismes vivants ne peut être affecté par des changements de grande ampleur sans qu’il en résulte de fâcheuses conséquences concernant la bonne marche de l’ensemble du système. Un organisme vivant est un tout cohérent. L’organisation biochimique des êtres vivants est extrêmement complexe. Un changement de l’une des parties du système. affecte l’ensemble de celui-ci, entraînant souvent la mort. On peut comparer (tout en restant loin du compte !) la complexité biochimique des êtres vivants à celle d’un grand ordinateur : il cesse de fonctionner convenablement, voire définitivement, lorsque l’on modifie une seule partie de ses circuits complexes.

11 M. CAULLERY, Le problème de l’évolution, Payot, Paris, 1931, p. 273. Il écrit : « Les progrès accomplis depuis un siècle, surtout ceux résultant de la connaissance détaillée de l’embryogénie et, plus encore, de l’hérédité, telle que l’a révélée la génétique, montrent que l’espèce a, au contraire, en principe, une remarquable stabilité, poussée souvent jusqu’aux plus infimes détails. »

12 L. BOUNOURE, Déterminisme et finalité, Flammarion, Paris, 1957, p. 82.

En bref, il nous semble que la notion d’espèce est assez précise pour que l’on puisse classer les êtres vivants par familles, genres, classes, etc., suivant un critère rationnel. Cette classification n’appuie pas l’idée évolutionniste d’une filiation continue, comme le suggère l’arbre généalogique habituel. Elle se contente seulement de mettre dans un certain ordre les espèces présentant des caractères morphologiques voisins. C’est le fait de joindre entre elles les espèces par des « branches » qui suggère une filiation totalement hypothétique. C’est cette opération de l’esprit qui est critiquable, et que nous rejetons.

Nous nous réservons par conséquent la liberté de joindre les espèces entre elles d’une autre manière, et d’avoir ainsi un autre arbre plus proche peut-être de la notion de création que de celle d’évolution13.

13 Voir F.L. MARSH, Evolution, Creation and Science, Washington D.C., 1947, p. 179. Voir aussi la figure 14, p. 225.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant