On se rappelle qu’en paléontologie, on constate l’existence des fameux « trous » entre les espèces. De plus, on observe une certaine progression des êtres vivants au fur et à mesure qu’on se rapproche des couches superficielles.
Toute théorie doit tenir compte de ces faits. Nous avons vu comment le lamarckisme et le darwinisme n’ont pu en donner une explication satisfaisante. Cependant, le mutationnisme a l’avantage de reposer sur un fait expérimental, ce qui n’est pas le cas des théories précédentes. Mais, comme nous l’avons vu aussi, l’opinion générale s’accorde à dire qu’on ne peut pas expliquer plausiblement « l’aspect de finalité que revêt au moins partiellement le monde organisé1 » à partir des seules variations fortuites.
1 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, N.R.F., Paris, 1951, p. 189.
Pour résoudre le problème, les évolutionnistes n’ont d’autre ressource que de recourir à la sélection naturelle de Darwin. Elle va jouer le rôle d’« anti-hasard » qui canalisera en quelque sorte l’évolution en limitant l’aspect trop aléatoire des mutations2. Toute la génétique moderne va concentrer ses efforts sur l’étude des causes des mutations et on étudiera en détail la notion de sélection en faisant appel à la génétique des populations et à la statistique.
2 Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, Essais sur l’évolution, Masson, Paris, 1968, p. 151. Constatant qu’un hasard trop important n’explique pas une certaine finalité dans le monde des vivants, ils écrivent : « Nous pensons que même au niveau des mutations, le “hasard” n’est pas dominant. Les mutations qui peuvent réellement se produire dans la structure d’un gène sont indiscutablement déterminées par la structure de ce gène, et cette structure elle-même est évidemment le résultat des changements que ce gène a subis au cours de toute son évolution précédente. Aux niveaux situés au-dessus de celui de la mutation et de la recombinaison sexuelle, l’évolution est gouvernée par l’anti-hasard. Le facteur anti-hasard qui agit dans ce cas dans le monde vivant est la sélection naturelle. »
Quelquefois, on a appelé la forme moderne de l’évolution le « néo-darwinisme », parce qu’elle plonge ses racines dans le darwinisme. Mais ses principaux théoriciens lui préfèrent le nom de théorie synthétique ou théorie biologique de l’évolution3, parce qu’elle est une synthèse de toutes les sciences biologiques. Elle a été élaborée peu à peu par des biologistes et des mathématiciens (T. H. Morgan et ses disciples, S. Wright, J. B.S. Haldane, R.-A. Fisher, J.-S. Huxley…). Exposons maintenant les grandes lignes de cette théorie, en essayant d’être aussi clair que possible.
3 Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, op. cit., p. 149.
a. Le hasard est seul à l’origine du mécanisme fondamental de l’évolution. A propos des mutations, le professeur J. Monod écrit : « Nous disons que ces altérations sont accidentelles, qu’elles ont lieu au hasard. Et puisqu’elles constituent la seule source possible de modifications du texte génétique, seul dépositaire à son tour des structures héréditaires de l’organisme, il s’ensuit nécessairement que le hasard seul est à la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l’évolution : cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse parmi d’autres possibles ou au moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. Et rien ne permet de supposer (ou d’espérer) que nos conceptions sur ce point devront ou même pourront être révisées4. »
4 J. MONOD, Le hasard et la nécessité, Le Seuil, Paris, 1970, p. 127.
La seule variation héréditaire est la mutation fortuite et spontanée dont on ignore les causes. Les mutations induites ou provoquées sont aussi dominées par le hasard, dans ce sens que les gènes qui en seront affectés ne sont pas prévisibles. L’agent mutagène se comporte comme les projectiles frappant une cible : leur répartition sur celle-ci est complètement imprévisible et aléatoire5.
5 Aléatoire signifie ici qui est soumise aux lois statistiques ou des grands nombres. Voir l’étude de ce facteur dans G.G. SIMPSON, The major Features of Evolution, Columbia University Press, New York, 1953, p. 83-88.
b. Les mutations sont les seules variations à valeur évolutive. On en distingue deux types : les mutations spontanées et les mutations induites ou provoquées. On ignore jusqu’à présent les causes des premières, tandis qu’on connaît pour les secondes, grâce à des expériences de laboratoire, des causes variées, d’ordre physico-chimique.
c. Les causes des mutations. Les causes chimiques des mutations sont : le formol, l’ypérite (sulfure d’éthylène dichloré), le gaz moutarde (trichloroétylamine), le phénol, l’uréthane, l’eau oxygénée, les peroxydes organiques, l’époxyde, le diozométhane.
Les causes physiques sont : les rayons X, les rayonnements α (alpha), β (beta) et γ (gama), les rayons ultraviolets6, et la chaleur.
6 A. TÉTRY, L’hérédité, dans J. ROSTAND et A. TÉTRY, Biologie, N.R.F., Paris, 1965, p. 954. Les rayons cosmiques, les retombées radioactives contiennent énormément de rayons X. Voir aussi E.E. CONN, P.K. STUMPF, Outliness of biochemistry, 2e éd., John Wiley Sons, New York, 1966, p. 394. Les nanismes, les mongolismes, toutes les malformations sont des mutations qui pourraient être produites par les agents physiques ou chimiques.
d. Les mutations affectent soit les gènes — on dit alors qu’elles sont géniques —, soit les chromosomes, et on a les mutations chromosomiques. Leur taux global dépend de l’espèce, de la race, de la nature du gène et de l’âge de la cellule. Pour les Drosophiles, on observe en moyenne une mutation sur un million d’individus7, parfois un peu plus.
7 A. TÉTRY, L’hérédité, op. cit., p. 953.
e. La sélection naturelle agit à la faveur des mutations pour créer une nouvelle espèce. Un exemple nous permettra de saisir ce mécanisme. Tout le monde connaît ce jeu de téléphone qui consiste à transmettre d’une personne à l’autre un certain message, disons une phrase (génotype donné). Au bout d’un certain temps, quelqu’un la déforme (une mutation) et la personne suivante la transmet sous cette nouvelle forme (la sélection naturelle s’est opérée) jusqu’à la prochaine déformation. On appelle sélection naturelle toute cause tendant à produire une variation héréditaire et systématique entre une génération et la suivante, au sein d’une population8.
8 G.G. SIMPSON, op. cit., p. 138.
f. Les plus aptes, dans la conception actuelle, « ne sont pas les agressifs, ou tout au moins pas seulement les agressifs9 », ce sont ceux qui ont le pouvoir de s’adapter à un milieu donné, donc de s’y reproduire. Ainsi « la valeur sélective est en dernier ressort une mesure du succès dans la capacité de reproduction10 » et dépend du milieu.
9 Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, op. cit., p. 62.
10 Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, ibid.
g. Pour se maintenir, les espèces nouvelles doivent, non seulement être soutenues par la sélection naturelle, mais encore le plus souvent s’isoler des formes dont elles sont issues. Voici quelques exemples d’isolement11 :
11 E. BINDER, La génétique des populations, P.U.F., Paris, 1967, p. 84-88. Voir aussi Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, op. cit., ch. III et VI.
— Isolement génétique : par suite d’une longue sélection, on assiste à un équilibre de la constitution génétique d’une population. Les croisements entre races différentes produisent alors des mélanges qui souvent ne sont pas viables. On peut citer l’exemple du mulet, hybride du cheval et de l’âne.
— Isolement mécanique : une morphologie différente rend l’accouplement difficile. C’est le cas chez les Papillons où les appareils génitaux ne s’adaptent pas d’une race à l’autre.
— Isolement gamétique : les gamètes en présence ne se fécondent pas. On a observé chez les Drosophiles des spermatozoïdes perdant leur mobilité à l’intérieur de l’appareil reproducteur d’une autre race.
— Isolement écologique : une race ayant des besoins physiologiques différents s’isole dans un milieu donné. Quelquefois, cet isolement peut être saisonnier. Chez les Poissons Salmonidés, par exemple, on trouve toute une gamme de diversifications suivant le choix des lieux de fraie : fond des lacs ou littoral, eau courante ou eau calme, etc. De même, ce facteur explique la multiplicité des races de moineaux des îles Hawaï12.
12 H.G. COFFIN, Creation, Accident or Design ?, Review and Herald Publ. Assn., Washington D.C., 1969, p. 347-352.
— Isolement éthologique : les animaux d’une même race montrent une préférence à s’accoupler avec leurs semblables. Il en résulte une certaine homogamie. Chez les Mollusques du genre Cypraea, où la couleur du manteau qui recouvre la coquille est variable, les couples mixtes sont moins fréquents que les couples de même couleur.
— Isolement géographique enfin : il arrive parfois qu’une population soit isolée géographiquement des autres (île volcanique par exemple).
L’accouplement chez tous les animaux est toujours l’aboutissement de tout un enchaînement de rites, la pariade, caractéristique de chaque espèce. La première excitation peut être d’ordre visuel, auditif, tactile, ou olfactif. Les ornements qui les accompagnent et la manière de les exhiber jouent un rôle très important. Cette première excitation déclenche chez le partenaire une réponse qui provoque à son tour un stimulus spécifique et ainsi de suite. Si le dialogue est interrompu, il est repris là où on l’a laissé ou bien on recommence tout. Cet échange de messages ne peut mettre en rapport que des individus de même race, se trouvant dans un état physiologique adéquat, car les autres ne réagissent pas au stimulus. Cette barrière éthologique assure un isolement efficace dans la nature, mais, en captivité, les animaux en général ont un comportement anormal et peuvent s’accoupler malgré la discordance de la pariade. Ainsi, un chien et un chacal peuvent s’accoupler en captivité. L’excitation olfative diffère d’une région à l’autre chez les Insectes et les petits Mammifère. Le chant d’appel varie chez les Batraciens. Celui des Oiseaux est encore plus différencié.
Résumons brièvement cette partie. Nous constatons d’abord que la théorie est subtile. D’ailleurs, elle s’appuie sur une base mathématique assez complexe. De plus, elle permet de rendre compte de l’apparition des races au sein d’une espèce donnée, Ce processus est connu sous le nom de micro-évolution. La théorie admet donc que le couple mutation-sélection naturelle agisse d’une manière lente, continue et, le temps aidant, pourra expliquer le passage d’une espèce à l’autre. Nous voyons qu’elle n’est pas sans rappeler les caractères principaux du darwinisme. Mais quels sont ses points faibles ? C’est ce que nous allons voir maintenant.
a. Toutes les critiques que nous avons formulées à l’encontre du mutationnisme sont valables ici. Nous prions donc le lecteur de se reporter au chapitre 15.
b. Du hasard ne peut sortir un monde organisé
Guyénot écrit : « Une telle théorie représente bien la plus mécanistedes théories de l’Evolution puisqu’elle prétend faire sortir d’une somme d’accidents et d’événements fortuits ce monde organisé que nous avons accoutumé de considérer comme le résultat d’une immanente finalité13.»
13 E. GUYÉNOT, cité par J. ROSTAND dans Les grands courants de la biologie, N.R.F., Paris, 1951, p. 193.
De même, Cuénot dénie que la sélection naturelle, opérant sur des variations désordonnées et fortuites, ait pu, à elle seule, créer ces organes, ces appareils, ces outils bien ajustés qui abondent dans les corps vivants et « correspondent à des buts ou fins atteints d’une façon parfaite14 ». Et il cite comme exemple : les ailes des Oiseaux, la mamelle des Mammifères, les yeux des Vertébrés, les parachutes des animaux planeurs, la lampe des animaux photogènes15.
14 L. CUÉNOT, Sens de la vie et évolution, Conférence du Palais de la Découverte, 1948, cité par J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, N.R.F., Paris, 1951, p. 193.
15 Le lecteur pourra trouver une étude systématique de ces outils dans A. TÉTRY, Adaptation, dans A. TÉTRY et J. ROSTAND, Biologie, N.R.F., Paris, 1965, où est soulignée la difficulté de les expliquer : L. CUÉNOT et A. TÉTRY, L’évolution biologique, Masson, Paris, 1951, où les auteurs soulèvent la difficulté d’interprétation de la cooptation ; L. CUÉNOT, Invention et finalité en biologie, Flammarion, Paris, 1951, où il aborde les mêmes problèmes ; P. GRASSÉ et M. ARON, Biologie animale, Masson, Paris, 1948, p. 1179.
Rappelons enfin le caractère extrêmement complexe et hautement intégré de la vie révélé par la biochimie. En général, au niveau biochimique, une enzyme ne peut agir et remplir son rôle dans l’ensemble du système qu’en présence d’autres enzymes spécifiques. Sans l’action coordonnée et simultanée de toutes les enzymes spécifiques, le système entier ne fonctionne pas. Comment peut-on alors soutenir, devant une telle complexité et une telle spécificité, que le hasard est créateur ?
c. Le couple mutation-sélection ne fait pas sortir l’espèce de son cadre
Les observations en laboratoire prouvent la stabilité des espèces si l’on définit par ce mot un groupe possédant des caractères spécifiques comme nous l’avons indiqué plus haut. Le professeur P. Grassé reconnaît que « toute espèce animale spécialisée est incapable, les faits le démontrent, de donner naissance à des nouveautés. Elle ne peut rien créer hors de la voie dans laquelle elle se trouve engagée16. » Les espèces que l’on peut étudier en laboratoire sont stables. Les modifications qui interviennent sont minimes et insuffisantes pour justifier l’évolution. Cela signifie que, par le mécanisme défini et étudié par la théorie, on peut expliquer l’apparition de nouvelles races de papillons ou de chiens, mais qu’on ne peut justifier l’apparition de nouvelles espèces au sens large défini plus haut. Encore moins de familles ou de classes. L’évolution débouche ici sur une véritable impasse.
16 P. GRASSÉ, Toi, ce petit dieu, Albin Michel, Paris, 1971, p.35. Distinguons bien ces deux notions : stabilité et fixité. La stabilité admet la possibilité d’un écart de faible amplitude autour d’une position donnée, La fixité, par contre, exclut toute variation, tout écart, si petit soit-il. Ici, nous nous permettons de rappeler que nous ne sommes nullement fixistes, c’est-à-dire que nous admettons une certaine mobilité globale de l’espèce dont l’amplitude est assez faible pour la rendre toujours semblable à elle-même.
C’est parce qu’ils sont sensibles à cette critique que certains évolutionnistes ont postulé un autre mécanisme pour expliquer le caractère discontinu des archives paléontologiques et le passage d’une espèce à l’autre. C’est ce qu’on appelle l’évolution saltatoire ou macro-évolution (certains disent méga-évolution).
Déjà, au 19e siècle, S.G. Mivart17 avait suggéré que les espèces nouvelles apparaissent soudainement. Darwin, lui, ne fut pas convaincu. Il n’accepta que le caractère continu de l’évolution. Des changements importants et soudains lui paraissaient assurément susceptibles « d’être d’une grande aide », mais il les tenait pour trop improbables18. Reprise au 20e siècle par de nombreux biologistes, cette idée de saltation trouve en Goldschmidt un théoricien zélé19. Pour l’expliquer il n’a pas recours aux mutations, mais à ce qu’il appelle « les mutations liées à l’arrangement systématique ». Goldschmidt et son école furent critiqués par les partisans actuels du darwinisme, le paléontologiste G.G. Simpson20, le systématicien E. Mayr21 et le généticien Th. Dobzhansky22, qui soutiennent que des mécanismes comme le couple mutation-sélection ne s’observent pas aujourd’hui.
17 S.G. MIVART, On the Genesis of Species, 2e édit., Londres, 1871.
18 R. HOOYKAAS, Continuité et discontinuité en géologie et biologie, Le Seuil, 1970, p. 205.
19 R. GOLDSCHMIDT, The material basis of Evolution, New Haven, 1940.
20 G.G. SIMPSON, Tempo and Mode in Evolution, New York, 1944.
21 E. MAYR, Systematics and the Origin of Species, New York, 1944, 1947.
22 Th. DOBZHANSKY, Genetics and the Origin of Species, 2e édit., New York, 1941, 1949.
La théorie moderne de l’évolution s’en tient donc généralement à des variations lentes et continues, ce qui s’accorde mieux avec les faits biologiques constatés, mais ne laisse pas de poser de nombreux problèmes, comme nous l’avons vu, tant est grand le fossé entre les espèces et improbable la possibilité de combler ce fossé par des mutations infimes et aléatoires.
d. L’évolution se ralentit aujourd’hui
C’est là un fait qui surprend dans le cadre de l’actualisme. Certes, on assiste aujourd’hui dans la nature à la formation de nouvelles races. Dans la forêt de l’Amazone, il y a aujourd’hui jusqu’à 6 races de Drosophiles qui sont en train de se former23. Mais pourquoi n’assiste-t-on pas à des passages d’une espèce à l’autre ? La théorie est muette sur cette question. Elle répond que les conditions ne sont plus les mêmes aujourd’hui que dans le passé. Le Dantec (1910) a déjà signalé ce ralentissement de l’évolution. En s’appuyant sur le premier principe de Carnot, il fait observer que la vitesse de l’évolution des espèces diminue fatalement à mesure que les espèces vieillissent24. Vandel, à son tour, constate que l’évolution, celle qui crée, est maintenant arrivée au point mort25. Cuénot lui aussi affirme qu’elle est ralentie et que depuis longtemps elle n’a plus engendré de nouveaux phylums26.
23 Th. DOBZHANSKY et E. BOESIGER, Essais sur l’évolution, Masson, Paris, 1968, p. 134, 135.
24 F. LE DANTEC, cité par J. ROSTAND dans Les grands courants de la biologie, N.R.F., Paris,1951, p. 205.
25 VANDEL, cité par J. ROSTAND, op. cit., p. 205.
26 L. CUÉNOT, cité par J. ROSTAND, op. cit., p. 205.
Lwoff, à l’aide de la thermodynamique, annonce non pas un arrêt de l’évolution, mais plutôt une marche vers le déclin et la mort. Il déclare : « Comme toutes les autres espèces animales, l’espèce humaine s’achemine vers son extinction, à moins que le développement des sciences physiques ne permette d’introduire dans le patrimoine héréditaire un matériel qui contrebalance la tendance naturelle à la dégradation. C’est l’espoir que peuvent nourrir ceux qui souhaitent la durée à l’espèce humaine27. » Le Dr Vernet se pose cette question importante : « Pourquoi constatons-nous alors cet arrêt apparent de l’évolution que l’on s’accorde à reconnaître, si la sélection et les variations qu’elle introduit ne cessent de jouer leur rôle28 ? »
27 A. LWOFF, Evolution physiologique, Hermann, Paris, idem.
28 Dr M. VERNET, L’évolution du monde vivant, Plon, Paris, 1950, p. 39.
Pourquoi les lois et les faits du présent rendent-ils impossible actuellement ce qu’on suppose s’être réalisé dans le passé ? N’y a-t-il pas contradiction, pour des savants, à invoquer des lois biologiques qui ne sont pas réalisées pour rendre possible une théorie que, pour de multiples raisons, ils tiennent à conserver ? Ne vaudrait-il pas mieux s’en tenir aux faits et dire : « L’évolution est impossible actuellement, et rien ne prouve qu’elle ait été possible dans le passé » ?
Nous avons vu la finesse de la théorie synthétique et sa juste valeur. Elle permet effectivement d’expliquer ce qu’on appelle spéciation ou formation de sous-espèces, mais elle est impuissante à expliquer le mécanisme du transformisme. Pourquoi cela ?
Certes, la biologie est une science naissante et nous ignorons encore bon nombre de ses lois. Mais, à notre avis, la difficulté du problème ne vient pas de notre ignorance, elle provient d’un a priori flagrant au départ : l’acceptation de l’idée de filiation entre les différentes espèces que la paléontologie nous révèle. L’a priori réside là : on a admis une fois pour toutes que ressemblance implique filiation, et que les espèces mises au jour par la paléontologie dérivent toutes les unes des autres à partir d’un ancêtre commun. Or, aucun mécanisme ne peut interpréter cette filiation continue des êtres vivants. Pour nous, l’espèce peut subir des variations, les faits l’attestent, mais puisqu’il n’y a pas création de nouveaux gènes par mutations, elle reste stable.
Des critiques assez sévères formulées par des mathématiciens et des biologistes ont été lancées à l’encontre de la théorie moderne de l’évolution. Elles abondent dans le même sens29. Le professeur Grassé a fort bien résumé le contenu de toutes ces critiques lorsqu’il écrit : « Toute espèce animale spécialisée est incapable, les faits le démontrent, de donner naissance à des nouveautés. Elle ne peut rien créer hors de la voie dans laquelle elle se trouve engagée30. »
29 29. P.S. MOORHEAD, M.M. KAPLAN, Mathematical challenges to the neo-darwinian interpretation of Evolution, Wistar Institute, Philadelphia, n° 5, 1966.
30 P. GRASSÉ, ibid.