Évolution ou création

Deuxième partie : La thèse créationiste

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Bible et évolution

Nous nous sommes efforcés jusqu’à présent de nous tenir uniquement sur le plan scientifique, ou, plus modestement, sur le plan rationnel. Mais il convient d’observer, avec la psychologie contemporaine, que l’être humain est un tout indissociable et que la « neutralité » absolue, même sur le plan scientifique pur, ne peut exister. Un biologiste croyant et un biologiste athée entrant l’un et l’autre dans leur laboratoire sont tous deux des savants. Mais ils ne laissent pas au vestiaire, en revêtant leur blouse blanche, leur être profond. Le premier, en toute rigueur scientifique et en toute honnêteté, sera réceptif aux données réelles et cohérentes qui convergent vers la notion de Dieu. Le second, avec la même honnêteté et la même rigueur, constatant les mêmes faits, n’y verra que hasard, ou invoquera, pour expliquer les faits, des lois encore inconnues lui permettant de faire l’économie du concept de Dieu qui heurte son être profond. Le même processus mental se retrouve à propos du problème de l’évolution.

1. LE CHRÉTIEN ET L’ÉVOLUTION

Le fondement de la religion chrétienne, c’est la Bible. Toutes les tendances du christianisme s’enracinent en elle, plus ou moins profondément. Elle constitue pour tout chrétien authentique le véhicule de la Révélation de Dieu aux hommes1. Il est donc clair qu’un chrétien, fût-il un savant, n’abordera pas les faits scientifiques avec le même arrière-plan qu’un athée. La Bible lui apporte en effet des valeurs qu’il ne peut ni ne veut écarter.

1 Certains préféreraient dire que la Bible EST la Révélation, la Parole de Dieu. Cette formulation n’est pas inexacte, mais nous lui préférons celle, plus nuancée, de véhicule de la Révélation, ce qui n’enlève rien à son autorité, comme nous le verrons plus loin. Sur cette nuance et sa signification, voir par exemple K. BARTH, Dogmatique, I 1/2, Genève, 1955, p. 26, et Introduction à la théologie évangélique, Genève, 1962, p. 32 ss.

Pour être plus précis, en ce qui concerne le problème de l’évolution, le savant athée accueillera volontiers la théorie transformiste. En effet, excluant le concept d’un Dieu créateur, il ne peut que se réjouir de l’existence d’une théorie explicative des faits de la nature SANS intervention du concept de Dieu. Et ceci reste vrai même si, au nom de la rigueur scientifique qui est sienne, il doit reconnaître le caractère hautement improbable de cette théorie. C’est ce que fait par exemple E. Guyénot lorsqu’il écrit à propos de l’origine de la vie : « A moins d’admettre une Création ou, ce qui ne fait que reculer le problème, un ensemencement de la terre par des germes cosmiques, la génération spontanée de la vie constitue, en effet, la seule explication rationnelle2. » Ce qui ne l’empêche nullement d’affirmer plus loin que la génération spontanée « soulève beaucoup de problèmes et ne repose sur aucune donnée positive3 ». C’est le même phénomène psychologique qui conduit le grand biologiste J. Rostand — agnostique et modèle incomparable de probité scientifique — à reconnaître « le caractère extraordinaire, voire fantastique des transformations que nous sommes tenus d’imaginer dans le passé de la vie, et dont il semble que ne s’étonnent suffisamment ni les profanes, qui ne se doutent pas des difficultés qu’elles soulèvent, ni peut-être certains spécialistes, trop familiarisés avec l’idée transformiste4 ». Rostand peut donc réfuter les diverses théories explicatives de l’évolution sans en proposer lui-même, tout en affirmant aussi « qu’elle est acceptée par la quasi-totalité des biologistes qui voient en elle l’unique interprétation rationnelle de la genèse de l’Homme en particulier et du monde vivant en général5 ».

2 E. GUYÉNOT, L’origine des espèces, Paris, 1966, 6e éd., p. 16. Nous avons souligné la première phrase.

3 Ibid., p. 19.

4 J. ROSTAND, Ce que je crois, Paris, 1953, p. 24, 25.

5 J. ROSTAND, L’Homme, Paris, 1962, 3e éd. p. 111.

Pourquoi en est-il ainsi ? Tout simplement parce que le transformisme apporte une réponse non religieuse à l’éternelle triple question : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » Cette réponse a beau soulever des difficultés qui frôlent parfois l’impossibilité, elle demeure cependant LA SEULE RATIONNELLE … en dehors, comme le rappelait Guyénot, de la notion de Création. N’est-il pas plus rationnel de ne pas éliminer d’emblée une des deux voies de l’alternative ? Pourquoi cette volonté systématique d’éliminer l’hypothèse d’un Dieu créateur ? Le savant chrétien, lui, ne peut partager cet a priori du rejet de la création par Dieu. Bien au contraire c’est cette notion de Dieu-Créateur qui constitue son hypothèse de travail6. La Bible, fondement de sa foi, s’ouvre en effet sur l’affirmation de l’acte créateur de Dieu. On peut, sans exagération, affirmer que toute la doctrine chrétienne repose sur la notion de création7. Sans elle, les notions de dégradation et de péché n’ont plus de sens, la rédemption n’est plus nécessaire, l’eschatologie perd sa raison d’être et le rétablissement du royaume de Dieu est sans objet.

6 Nous nous permettons d’insister sur ce point : Les deux savants ont leur a priori. Pour l’un c’est la non-existence d’un Dieu créateur, pour l’autre c’est l’existence de ce Dieu créateur. Il reste à voir si les faits scientifiques s’accordent mieux avec le premier qu’avec le second.

7 Sur ce point. voir par exemple les pages remarquables de E. BRUNNER, La doctrine chrétienne de la Création et de la Rédemption, Dogmatique, Genève, 1965, t. II, p. 9-55. Voir aussi K. BARTH.

Inutile d’insister sur ce point. En revanche, il convient de s’arrêter un peu plus sur la notion même de création dans la Bible. Quel rapport peut-on établir entre création et évolution ?

2. BIBLE ET SCIENCE

Précisons dès l’abord que la Bible ne peut ni ne doit être considérée comme un livre de sciences. Son objet est ailleurs. Il est d’ordre existentiel, et non phénoménal. La Bible n’a pas pour but de nous décrire le monde en soi, mais le monde dans ses relations avec Dieu. D’ailleurs la notion d’un objet que l’on observerait et que l’on étudierait « objectivement », in abstracto, n’entre pas dans le cadre des catégories mentales du peuple de la Bible, Israël. C’est dire que nous serions mal avisés d’y chercher, comme on l’a fait parfois, des affirmations de caractère scientifique au sens actuel de ce mot. Le procès de Galilée est l’exemple le plus fameux de cette confusion8. Mais, inversement, nous ne sommes nullement autorisés en tant que chrétiens à éliminer le sens moral profond que les textes bibliques véhiculent.

8 On pourrait objecter que l’accusation de Galilée a été faite sur la base d’une interprétation fautive de la Bible et non sur la base d’une affirmation réelle de celle-ci. Cependant, à bien y réfléchir, la nuance est faible pour ce qui regarde notre propos. La raison de cette accusation reste la même : On avait cru à tort pouvoir extraire de la Bible des données d’ordre scientifique pur, sans tenir compte de l’intentionnalité du texte qui, visiblement, n’était pas de cet ordre.

Prenons un exemple : le récit de la création, des chapitres 1 et 2 de la Genèse9. Il paraît évident, à la réflexion, que ce texte ne prétend pas nous décrire objectivement comment la création eut lieu. Nous ferions fausse route en voulant, à partir de ce texte inspiré d’une page, reconstituer rationnellement par la pensée l’acte créateur de Dieu. Celui-ci échappe à notre entendement. Les auteurs inspirés n’ont nullement voulu faire là œuvre scientifique et ce serait par conséquent trahir leurs propres intentions que de vouloir presser leurs termes sur le plan des sciences : biologie, géologie, ou astrophysique. L’inspiration ne prend son sens que si l’on tient compte de l’intention de l’auteur inspiré. Ce point admis, il reste vrai, cependant, que le texte de la Genèse tout entier est dominé par une ligne de force qui ne peut en aucun cas être éliminée sous peine de le vider totalement de sa substance : l’idée de création par Dieu !

9 Nous laissons de côté ici les doctes querelles concernant les « sources » du récit de la Genèse : quel que soit leur résultat, notre schéma général de l’inspiration biblique n’en est pas affecté, Sur ces questions, voir H. CAZELLES, La Torah ou Pentateuque, dans Introduction à la Bible, Paris, 1959, 2e éd., p. 278-380.

Il faut aller plus loin. Car si la plupart des théologiens attachés à la foi biblique admettent que le récit de la Genèse est un cadre pédagogique, il n’en reste pas moins que ce cadre a précisément été choisi pour enseigner plus aisément des vérités éternelles. Au lieu de décrire dans le détail les faits de la création — comme un texte scientifique voudrait le faire — l’auteur de la Genèse a voulu s’inspirer des faits, inaccessibles mais bien réels, pour enseigner les hommes. C’est pourquoi il a choisi une forme littéraire pédagogique plutôt que scientifique. Ainsi, par ce moyen, les hommes de tous les temps, quel que soit le niveau de leur intelligence, pourraient avoir accès aux vérités révélées. On le voit, c’est la forme qui est pédagogique et ce serait faire violence au texte que d’invoquer la forme pédagogique du récit pour éliminer l’enseignement même que l’auteur a voulu rendre accessible à tous en la choisissant. Evacuer la notion de création d’un texte qui n’existe que dans le but de l’enseigner, ce n’est plus de l’interprétation, c’est de la mutilation10. Il en va de même des notions fondamentales qui ressortent clairement du texte et résultent de l’intentionnalité de son auteur : l’immédiateté de la création, sa perfection originelle, la supériorité de l’homme sur les animaux et sa responsabilité envers la nature, et beaucoup d’autres notions que nous ne pouvons développer longuement ici, mais que nous mentionnerons au passage ici ou là.

10 Nous ne pouvons pas non plus éliminer l’intentionnalité du choix de ce cadre pédagogique de la création en 7 jours. La signification en est claire : il s’agit entre autres choses de proposer à l’homme un modèle d’activité : 6 jours de travail, 1 jour de repos et de communion avec Dieu, le 7e, ou sabbat, qui correspond à notre samedi. Il n’est pas sans intérêt de noter que la première journée complète que l’homme vit est précisément un sabbat : Aussitôt créé, l’homme se doit de rendre à son Créateur la louange et l’adoration qui lui reviennent. On voit donc bien que le sens premier du sabbat est bien plus celui d’adoration et de louange en mémoire de l’acte créateur qui vient de lui donner vie que celui d’un repos. Ni Dieu ni l’homme, à ce moment, n’avaient besoin de repos. Ce sens n’interviendra qu’au terme de la 1ère semaine vécue par l’homme, mais il est pré-supposé par le récit pour des raisons pédagogiques évidentes. Le repos hebdomadaire est devenu nécessaire dans la mesure où l’homme, absorbé par ses tâches quotidiennes, ne peut valablement trouver la communion avec Dieu que nécessitent l’adoration et la louange.

Par exemple, l’auteur inspiré décrit (Genèse 2.18-20), dans son langage imagé et fleuri, le défilé de tous les animaux devant Adam qui, à son grand émoi, ne trouve aucun être semblable à lui. Si bien que Dieu, par un acte créateur spécial, façonne une femme pour qu’elle devienne sa compagne. Le but de ce récit est évident : il s’agit de montrer par un texte facilement mémorisable parce qu’illustré, que l’homme est totalement inassimilable aux animaux. Il en diffère radicalement.

Le récit montrant Dieu « façonnant » les divers animaux indique clairement (quelle que soit la réalité des faits que nous ne pouvons pas atteindre à travers ce récit) que ces êtres ne dérivent pas les uns des autres par filiation évolutive.

On pourrait également montrer que ce texte, même et surtout si l’on tient compte de son genre littéraire, implique la notion de Création parfaire sur laquelle il insiste si souvent : « Et Dieu vit que cela était bon » (Genèse 1.4, 10, 12, 18, 21, 25, 31). Seule cette perfection originelle rend intelligibles les notions de dégradation, de péché, de mort considérée comme conséquence du péché (Romains 5.12-21, 23). Sans cette perfection originelle la notion de rédemption n’a plus de sens11, non plus que la promesse du rétablissement de toutes choses. Dans ce cas, le christianisme ne devient plus qu’une morale, un code de vie s’appuyant sur des textes anciens dont la signification ultime n’est plus comprise.

11 Création et rédemption sont comme les deux volets d’un même diptyque. Voir sur ce point E. BRUNNER, La doctrine chrétienne de la création, op. cit.

C’est assez dire que la foi chrétienne, reposant sur la Bible, se doit de rester fidèle à ses propres fondements. Son rôle est de chercher à apercevoir toujours mieux quel est le message de Dieu qui s’y exprime pour les hommes de tous les temps. Elle ne peut le faire qu’en interprétant les textes bibliques conformément à leur génie propre, aux genres littéraires utilisés et qu’en prenant bien garde de ne rien dénaturer du sens profond des textes par lesquels Dieu nous parle12.

12 C’est la fonction de l’herméneutique, science de l’interprétation des textes. C’est là une question fondamentale et très délicate sur laquelle nous ne pouvons insister ici. Nous nous proposons d’exposer ces problèmes dans un autre ouvrage.

3. BIBLE ET ÉVOLUTION

Il découle de ce qui précède que le savant chrétien se doit d’accorder une attention particulière au sens ultime des textes bibliques.

Quelle peut alors être son attitude ?

Certains pensent pouvoir élaborer une théorie conciliant l’évolutionnisme et la foi en un Dieu Créateur. Pour ceux-là, Dieu aurait créé la matière de telle façon qu’il était nécessaire qu’elle évolue. Pour ainsi dire, Dieu aurait voulu créer pour et par l’évolution. L’avantage de cette théorie, c’est qu’elle supprime l’irritant problème de la génération spontanée de la vie et qu’elle peut s’adapter aux thèses présentes de la science. Nous ne pensons pas pouvoir accepter cette théorie, pour des raisons que nous avons laissé entendre à plusieurs reprises et que l’on peut résumer en deux points :

  1. Sur le plan scientifique, la théorie transformiste ne présente pas le caractère de quasi-certitude que l’on voudrait lui attribuer. Il serait donc téméraire d’engager la foi chrétienne sur un terrain aussi incertain.
  2. Sur le plan religieux, il s’agit bien en effet d’une véritable incompatibilité, quoi qu’en disent les tenants de l’évolutionnisme « chrétien » dont le R.P. Teilhard de Chardin s’est fait le porte-flambeau13. Car si les textes bibliques de la création veulent enseigner quelque chose, c’est bien précisément le contraire de la notion de transformisme.

13 Ce n’est que par une dénaturation certaine du contenu du message biblique que des auteurs catholiques comme TEILHARD DE CHAR DIN, si en vogue ces dernières années, parviennent à accommoder la foi chrétienne et la foi évolutionniste. Voir sur ce point les nombreux ouvrages du R.P. TEILHARD DE CHARDIN, en particulier Le phénomène humain, Paris, 1955, et La place de l Homme dans la nature, Paris, 1956. Le R.P. TEILHARD DE CHARDIN, savant, poète et visionnaire, a été sévèrement critiqué sur les plans philosophique et théologique par des hommes d’horizons très divers, ainsi P.B. GRENET, Teilhard de Chardin, ou le philosophe malgré lui, Paris, 1960 ; PH. DE LA TRINITÉ, Pour ou contre Teilhard de Chardin, Paris, 1971 : N. HUGEDÉ, Le cas Teilhard de Chardin, Paris, Fischbacher, 1966. etc. Sur le plan scientifique, il a subi des assauts vigoureux de la part de biologistes aussi différents que M. VERNET, La grande illusion de Teilhard de Chardin, Paris, Gedalge, 1964, et L. BOUNOURE, Recherche d’une doctrine de la vie, Paris, 1964, etc.

   Le grand paléontologiste américain G.G. SIMPSON, professeur à Harvard, pensait d’ailleurs que le principal écrit du R.P. n’était pas un ouvrage de science, mais bien plutôt un ouvrage de piété. G.G. SIMPSON, dans « Scientific American », 1960, p. 201, 207.

Pourquoi alors ne pas nous tourner vers l’autre voie de l’alternative ? La Bible, qui nous parle dès ses premières pages d’un Dieu auteur d’une création parfaite dès l’origine, nous parle aussi d’un cataclysme universel qu’elle nomme le déluge. Ne pourrait-on pas, en restant fidèle à l’enseignement biblique, trouver dans ce cataclysme une explication plausible des faits scientifiques observés ?

14 C’est le sens profond du texte qui est en jeu. Bien plus que « ce que les auteurs inspirés ont écrit », c’est ce que les auteurs inspirés voulaient par-dessus tout transmettre en écrivant qui s’oppose au transformisme. C’est la raison d’être de leurs écrits qui, avec le transformisme, se trouve mise en question.

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