Évolution ou création

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Le récit du déluge

1. LA VALEUR DU RÉCIT

Peu de temps avant sa mort, Jésus annonça à ses disciples que sa résurrection serait suivie de sa glorification dans le royaume de Dieu. Il annonça aussi qu’il reviendrait, à la fin des temps, mais que son retour, pourtant prêché partout depuis longtemps, surprendrait notre monde tout comme le déluge avait surpris l’humanité d’autrefois. L’incrédulité et le scepticisme régnaient alors chez les hommes « jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et ils ne se doutèrent de rien, jusqu’à ce que le déluge vint et les emportât tous » (Matthieu 24.38, 39). L’apôtre Pierre constata lui aussi la même indifférence devant ses avertissements : les hommes s’en moquaient et il dut, comme Jésus, rappeler à ses contemporains que la fin de notre monde était tout aussi certaine que celle de l’ancienne terre submergée par le déluge (2 Pierre 3.5-7 ; 2 Pierre 2.5-10). Il est remarquable de voir ces deux notions de création et de fin du monde si étroitement associées dans la pensée de l’apôtre. Remarquable aussi de constater combien ces deux vérités ont été négligées par les chrétiens contemporains. La prophétie de Pierre se réalise sous nos yeux.

La réalité du déluge et son ampleur mondiale étaient considérées comme des vérités fondamentales, tant par Jésus que par l’Eglise primitive1. Actuellement, devant le triomphe de la thèse évolutionniste, les églises chrétiennes ont généralement tourné la difficulté en disant que le texte de la création n’est qu’un mythe2 et le récit du déluge une légende que l’on retrouve, sous diverses formes, chez tous les peuples et en particulier chez les Babyloniens et les Sumériens3. Tout le monde s’accorde toutefois pour souligner la différence d’inspiration religieuse qui existe entre la sobriété et la concision du texte biblique face aux ampleurs verbales des récits babyloniens, sumériens ou assyriens4.

1 Il est curieux de noter que dans la plupart des textes du Nouveau Testament qui mentionnent le déluge, il est fait un parallèle entre la fin du monde d’alors et la fin de notre monde, liée au retour du Christ. Il n’est donc pas étonnant dès lors que les églises chrétiennes en général aient abandonné à la fois la doctrine de la création et du déluge, et celle du retour du Christ. Logiquement, le renouveau très net de l’eschatologie devrait s’accompagner, dans les années qui viennent, d’un retour à la doctrine de la création.

2 Voir en particulier les travaux de L’école de l’histoire des formes (Formgeschichte Schüle). Remarquons en passant que même si le texte de la création était mythique, les 7 points fondamentaux mentionnés au chapitre 20 subsisteraient.

3 Voir par exemple A. PARROT, Déluge et arche de Noé, Neuchätel, 1952, et Ch. VIROLLEAUD, Légendes de Babylone et de Canaan, Paris, 1949. Pour une étude des textes babyloniens, voir R. LABAT, Les religions du Proche-Orient asiatique, Paris, 1970. Bien loin d’être un argument contre l’authenticité du fait, il nous semble que cette multiplicité des traditions chez des peuples fort divers témoigne au contraire de la réalité du déluge dont le souvenir s’est perpétué dans les différents rameaux de l’humanité post-diluvienne. Sur les traditions du déluge, dans le monde, voir A.M. REHWINKEL, The Flood, Saint Louis, 1951, p. 127-152,

4 Les ressemblances et les divergences existant entre les textes bibliques et babyloniens du déluge sont analysées par J.C. WHITCOMB et H.M. MORRIS, The Genesis Flood, Philadelphia, 1969, 13e éd. p. 38-40.

A la vérité, si l’on s’en tient aux caractères littéraires seuls, il ne fait pas de doute que le récit biblique du déluge (Genèse 6.8 à 8.14) est un texte narratif entrant dans le genre historique. Nous n’avons là aucune amplification verbale, aucun indice de schématisation, aucune répétition poétique, aucun cadre de composition pré-établi. Il convient de le souligner : un texte biblique doit se comprendre selon son intentionnalité révélée par son genre littéraire. Or, s’il nous a paru clair que le texte de la création n’était pas d’ordre historique, mais pédagogique, il nous paraît plus évident encore qu’il n’en est pas de même ici. L’intention du texte est nettement d’ordre historique, c’est-à-dire descriptif de faits observés par des témoins.

Dès lors, deux attitudes peuvent se soutenir logiquement : ou bien le texte est considéré comme inspiré et recevable dans les limites impliquées par son genre littéraire, ou bien il ne l’est pas et doit être purement et simplement rejeté.

En tant que chrétiens, nous ne pouvons que choisir la première solution. Elle pose, c’est indéniable, de réels problèmes. Cependant, comme nous allons le voir, ils ne nous apparaissent pas insurmontables dans une perspective non évolutionniste.

2. UN DÉLUGE UNIVERSEL

Quelques auteurs créationistes ont cru pouvoir trouver dans les civilisations sumérienne et proto-babylonienne des traces de la vie à l’époque antédiluvienne5. A Ur, en particulier, l’archéologue Sir L. Woolley a pu mettre en évidence un niveau de civilisation très avancé, recouvert par un dépôt alluvial de 3 m environ s’étendant sur une superficie de plusieurs centaines de km2, dans le fond du golfe Persique6. Il n’en fallait pas plus pour qu’on y vit la preuve du déluge… mais d’un déluge purement local. Le texte biblique ne permet pas d’arriver à une telle conclusion :

5 Par exemple, A. M. REHWINKEL, The Flood, Saint Louis, 1951, p. 41-54,

6 Voir L.C. WOOLLEY, Ur of the Chaldees, London, 1931.

Pour des raisons théologiques. La Bible parle d’un péché universel nécessitant une destruction totale de l’humanité tout entière. Or, la population d’alors devait déjà avoir une répartition plus mondiale que locale. D’autre part, Noé est seul épargné avec sa famille, et l’alliance nouvelle concerne toute l’humanité, ce qui implique une catastrophe universelle de l’ancien monde. L’emploi du déluge comme image et type de la fin du monde présent ne prend son sens que dans cette hypothèse. Le texte lui-même parle d’une catastrophe d’ampleur extraordinaire, l’eau ayant recouvert les montagnes d’alors (dont l’altitude pouvait être plus faible que celle de notre monde). Tout cela postule un déluge universel.

Pour des raisons logiques. La durée du déluge — plus d’un an, comme nous allons le voir, et non 40 jours comme on le croit communément — et les dimensions de l’arche de Noé ne s’expliquent que dans le cas d’une catastrophe mondiale. D’ailleurs, s’il s’était agi seulement d’échapper à’une inondation, même considérable par son extension, la fuite aurait suffi. Elle aurait été plus rapide que la construction de l’arche. Le soin pris par Noé, conformément à l’ordre divin, de prendre avec lui des animaux de toute espèce ne se comprend que dans le cadre d’un déluge universel. C’est dénaturer l’intention même du texte que d’y voir le récit d’une grande inondation ayant laissé un souvenir dans la conscience collective des peuples du Proche-Orient. C’est lui ôter toute signification que d’en chercher la trace dans une quelconque inondation locale ou régionale.

Pour des raisons paléontologiques. Les fossiles qui, pour les évolutionnistes, sont la trace de l’évolution représentent pour nous, dans une perspective radicalement opposée, les vestiges des formes de vie antédiluvienne. Ces vestiges, dispersés sur la totalité de la terre, confirment l’idée d’un déluge universel.

3. LES ESPÈCES ANTÉDILUVIENNES

Noé reçut de Dieu l’ordre de construire une arche, gigantesque navire de bois à trois ponts. Il devait s’y installer avec des spécimens de chaque « espèce » antédiluvienne. Comment pouvons-nous imaginer cela ? Est-il possible que toutes les espèces aient trouvé place en un espace aussi réduit ? Il convient tout d’abord de s’entendre sur la signification du mot « espèce » dans la Bible. Ce mot n’est évidemment pas pris dans son acception scientifique, encore moins dans le sens actuel du mot. On sait que depuis le grand zoologiste suédois Linné (1707-1778) les êtres vivants sont classés par groupes d’importance croissante en espèce-genre-famille-ordre-classe-embranchement. Par exemple, l’ours des cavernes, Ursus Spelaeus, appartient à l’espèce Spelaeus, genre Ursus, famille des Ursidés, ordre des Carnivores, classe des Mammifères, embranchement des Vertébrés. Le mot espèce, dans ce cas, désigne donc un ensemble très restreint d’individus.

Mais quel était le sens du mot dans le texte biblique ? Nous l’ignorons totalement, mais il est évident que l’auteur du texte n’avait nullement en vue une désignation spécifique de la zoologie. Le vocabulaire biblique n’est jamais d’ordre scientifique. Il est clair que le texte veut indiquer par ce mot un groupe d’animaux ayant en commun des caractères, morphologiques probablement. Autrement dit, le mot espèce est peut-être plus proche de ce que nous désignons actuellement par genre, voire par famille.

De plus, il est fort vraisemblable que le nombre des « espèces » était plus restreint avant le déluge que de nos jours. C’est le moment de rappeler que nous ne sommes pas fixistes. Nous acceptons pleinement les faits scientifiques, tout en rejetant certaines interprétations de ces faits, interprétations qui, orientées philosophiquement, nous paraissent inacceptables hors du cadre de cette philosophie. Or, les faits montrent indubitablement qu’il y a des variations dans le cadre de l’espèce, encore plus dans celui du genre. Un grand nombre d’espèces nouvelles se sont différenciées, depuis le déluge pensons-nous : par croisements, par sélection naturelle ou non, par mutation, par hybridation, ou par quelque autre moyen encore inconnu7

7 Il est intéressant de noter que les adventistes, qui sont parmi les chrétiens les plus fondamentalistes de notre époque, n’ont jamais pensé que les espèces étaient fixes. Dès 1860, au moment même où les chrétiens étaient en général fixistes, on peut lire dans le journal officiel de leur église les lignes suivantes à propos des espèces antédiluviennes : « Il n’est pas nécessaire de supposer que chacune des espèces actuellement connues était représentée. En effet, les naturalistes pensent généralement que leur nombre a beaucoup augmenté par suite de l’influence du climat, de la nourriture ou des croisements entre races. » Review and Herald, 4 septembre 1860, p. 115. À cette date, les mutations étaient inconnues.

Fig. 14 - Types et  espèces » avant et après le déluge (d’après Marsh). Diversification, hybridation, mutations diversifiant 3 «types» : Homme, Cheval, Chien.

Le biologiste F. Marsh a proposé d’englober sous le vocable baramin tous les êtres vivants qui, différant entre eux par quelques détails morphologiques, sont cependant capables de s’interféconder, même si les produits de cette interfécondation sont eux-mêmes stériles8. Dans ces condi- tions, le nombre des espèces dans l’arche a pu être bien moins important qu’on ne le croit, surtout si l’interfécondation était plus large alors que de nos jours, ce qui n’est pas exclu. (Voir fig. 14.) D’autant plus que toutes les espèces marines ne figuraient évidemment pas dans l’arche, comme il ressort du texte biblique lui-même (Genèse 7.8), qui ne mentionne que les animaux terrestres et les oiseaux. Un grand nombre d’espèces marines ont donc disparu lors du déluge, comme en témoigne la paléontologie, tandis que d’autres se sont conservées, dans les eaux plus calmes, jusqu’à notre époque.

8 Voir F.L. MARSH, Evolution, Creation and Science, Washington, 1947, 2° éd., p. 181. Cf. fig. 14.

Enfin, il ne faut pas oublier que les énormes reptiles du Secondaire, les dinosaures par exemple, n’y figuraient pas non plus. Ainsi s’explique leur disparition « soudaine » à la fin du Crétacé9. Lorsqu’on sait que beaucoup d’entre eux pesaient la bagatelle de 50 tonnes, parfois plus, on voit combien leur absence. facilitait les choses !

9 Sur l’absence des grands reptiles dans l’arche et sur les raisons de leur exclusion, voir E.G. WHITE, Spiritual Gifts, vol. 3, p. 75, 92, et vol. 4, p. 121. Voir aussi notre chapitre « Déluge et paléontologie ».

Mais y avait-il cependant assez de place dans l’arche ? Examinons ce point.

4. LA VIE DANS L’ARCHE

Noé dut rassembler toutes les « espèces » de son temps. Le problème ne dut pas être insoluble dans la mesure où le climat, presque uniforme, n’introduisait pas de zones climatiques très différentes, donc pas de zones écologiques géographiquement éloignées les unes des autres. Les espèces pouvaient donc être réparties à peu près partout. Il n’est pas impossible qu’elles aient choisi leur zone d’habitat en fonction de l’altitude plutôt que selon la latitude, alors sans grande importance comme nous le verrons.

Comment l’arche pouvait-elle les contenir ? Les dimensions indiquées dans le texte biblique sont : 300 coudées de long, 50 coudées de large, 30 coudées de hauteur, soit environ 150m × 25m × 15m avec trois ponts. Ces dimensions correspondent à celles d’un navire d’un assez gros tonnage, plus de 20 000 tonnes. C’est-à-dire la capacité de 8 trains de marchandises de 65 wagons chacun. Lorsqu’on sait que deux trains de ce genre suffisent à transporter près de 30 000 animaux de la taille moyenne d’un mouton, on se rend compte que l’arche pouvait contenir une assez belle ménagerie10.

10 Sur ces calculs de capacité, voir J.C. WHITCOMB et H.M. MORRIS, op. cit., p. 10, 66, 69.

Mais comment les faire vivre, ces animaux ? Pendant un an ? Les espèces carnivores, en particulier, devaient poser un sérieux problème ! Certes, à Dieu tout est possible... mais il nous semble qu’une solution plus conforme à nos esprits rationnels du 20e siècle peut être donnée. Elle se trouve probablement du côté de l’hibernation, qui affecte un bon nombre d’espèces actuelles. Les conditions climatiques pendant le déluge ont dû être assez perturbées pour entrainer la mise en hibernation d’un grand nombre d’espèces11. Nous ne sommes pas en mesure de préciser les conditions biologiques ayant produit cette hibernation. Il suffit de remarquer que le phénomène, encore mal étudié et fort complexe, est moins rare qu’on ne l’avait cru. Nous avons là une possibilité, bien qu’on ne puisse en préciser les limites.

11 Sur les possibilités d’hibernation que possèdent presque tous les vertébrés, voir W.C. ALEE, A.E. EMERSON et al., Principles of Animal Ecology, Philadelphia, 1949, p. 106 ss.

5. LA CHRONOLOGIE DU DÉLUGE

On croit communément que le déluge a duré 40 jours et 40 nuits. Ce n’est pas exact. Les précisions chronologiques, abondantes et précises dans le texte biblique (Genèse 7.6 à 8.14) nous permettent de dresser une sorte de « calendrier » du déluge à partir de l’entrée de Noé dans l’arche.

Evénements décrits
dans la Bible
Dates données
dans la Bible
Durée en jours
1. Entrée de Noé dans l’arche (Genèse 7.7)
2. Attente dans l’arche (Genèse 7.10)7 jours
3. Commencement du déluge (Genèse 7.12)17e jour du 2e mois
Montée des eaux pendant 40 jours (Genèse 7.12-17)(40 jours)
inclus dans
5. Durée de croissance des eaux (Genèse 7.24)150 jours
6. Décroissance des eaux qui s’apaisent17e jour du 7e mois
L’arche flotte sans avancer (Genèse 8.3)
7. Décroissance des eaux jusqu’à
l’apparition des sommets des monts (Genèse 8.6)
1er jour du 10e mois74 jours
8. Attente de Noé dans l’arche en vue
des montagnes (Genèse 8.6)
40 jours
9. Noé lâche le corbeau (Genèse 8.7)
10. Noé lâche une colombe (Genèse 8.9)7 jours
11. Noé lâche une 2e colombe (Genèse 8.10)7 jours
12. Noé lâche une 3e colombe (Genèse 8.12)7 jours
13. Noé monte sur le pont.
La terre apparaît (Genèse 8.13)
1er jour du 1er mois
de la nouvelle année
29 jours
14. Attente de Noé dans l’arche (Genèse 8.14)56 jours
Noé sort de l’arche (Genèse 8.15-18)27e jour du 2e mois
TOTAL1 an 17 jours

C’est donc une durée de plus d’un an ! Un an de bouleversements intenses dont nous n’avons aucune idée. L’ampleur du déluge ne vient pas en effet des seules pluies (qui devaient ressembler davantage à des trombes d’eau qu’à des pluies). La Bible parle des « sources du grand abîme » où il est possible de voir le jaillissement des « eaux juvéniles » dont parlent les géologues, c’est-à-dire des eaux contenues dans les couches de la terre, et qui ont pu se condenser à la surface lors de gigantesques explosions volcaniques.

Nous sommes donc bien loin d’une simple pluie, même prolongée. Le déluge fut un cataclysme mondial d’une ampleur démesurée : au point que les eaux couvrirent toutes les montagnes d’alors, qui, au demeurant, pouvaient être de faible altitude12. L’érosion causée par ce cataclysme dut donc être phénoménale. Nous allons nous attacher à cet aspect dans le chapitre suivant.

12 Il est clair que le monde d’aujourd’hui n’a rien de commun dans sa configuration avec le monde antédiluvien. Les montagnes actuelles résultent de mouvements tectoniques considérables qui ont porté à de très hautes altitudes des sédiments déposés au fond des mers. Inversement, les océans actuels se sont creusés pendant le déluge. L’étendue actuelle des mers (4/5 du globe) et leur profondeur considérable suffisent à recueillir l’ensemble des eaux du déluge. Si toute l’eau des océans était répartie sur l’ensemble du globe nivelé, elle couvrirait une épaisseur de plus de 3000 m. C’est dire que lors du déluge avec des mers de 1000 m de profondeur, des montagnes de 2000 m auraient été couvertes ! C’est plus qu’il n’en faut.

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