Les travaux des biologistes des 19e et 20e siècles ont rendu de plus en plus irrecevables les théories présentées par les évolutionnistes pour expliquer les variations gigantesques nécessaires au transformisme1. Pourquoi, dès lors, cette théorie rencontre-t-elle encore un tel succès ?
1 On pense surtout ici :
— aux lois de MENDEL sur l’hérédité ; aux expériences de JORDAN sur les plantes démontrant que celles-ci doivent être classées en petits groupes d’« espèces » homogènes et stables, qui maintiennent inchangés leurs caractères à travers un très grand nombre de générations ;
— aux découvertes des mutations par DE VRIES (1901), sur lesquelles les évolutionnistes avaient reporté leurs espérances, espérances que MORGAN (1919) ruina par ses expériences décisives menées pendant plusieurs années sur la mouche Drosophile ; comme on le sait, MORGAN parvint à montrer que ces mutations sont minimes, régressives en général, le plus souvent léthales, incapables en tout cas de fonder une espèce nouvelle, encore moins une espèce en « progrès » sur celle dont elle serait issue ;
— aux découvertes récentes en génétique, celle de l’ADN en particulier, qui ont révélé l’extraordinaire complexité des cellules et des gènes, et la « prédétermination » future de l’être vivant grâce aux codes qui s’y trouvent inscrits, etc.
Toutes ces lois, si on les interprète sans parti pris, vont dans le sens de la stabilité des espèces — nous ne disons pas fixité — autour d’un type moyen, et sont autant d’obstacles au transformisme généralisé habituellement reçu.
La première raison, c’est la séduction de l’idée elle-même. Le classement des espèces, entrepris par Linné et poursuivi depuis 200 ans selon des critères morphologiques, n’était qu’une nomenclature, un catalogue aride, un dictionnaire des formes vivantes. Rien d’enthousiasmant, pour un paléontologiste, dans le fait d’enregistrer et de classer selon leur ressemblance des milliers d’espèces !
Or, comme le souligne J. Carles, « dans les perspectives transformistes, le voisinage dans la classification implique une réelle parenté et prend dès lors un intérêt prodigieux. Elle n’est plus un simple moyen mnémotechnique pour retrouver la place précise du vivant dont on parle, mais elle indique des origines communes et des ressemblances fondamentales qui s’éclairent l’une par l’autre.
» L’évolution est devenue le point central, la pierre d’angle de toute la zoologie et de toute la botanique modernes. Le biologiste qui étudie le vivant en arrive vite à s’installer dans cette mentalité évolutionniste et à la trouver si éclairante et si riche qu’il ne lui vient plus à la pensée qu’on puisse se passer d’elle2. »
2 J. CARLES, Le transformisme, Paris, 1957, p. 20, 21. C’est nous qui soulignons.
L’idée transformiste, on le voit, venait aérer et vivifier l’étude austère de la classification des espèces. Elle donnait une signification à cette énumération descriptive. Elle fournissait un fil directeur et une justification à cette austère classification qui, sans elle, aurait pu paraître un simple jeu d’érudit. On comprend que cette idée ait été reçue avec enthousiasme et qu’elle se soit perpétuée dans les esprits, par habitude inconsciente, malgré les difficultés qu’elle présente. Comme l’a remarqué Carles, on vit avec cette idée, et on en vient à ne plus même songer que ce n’est qu’une idée !
La deuxième raison est d’ordre paléontologique. Nous avons vu précédemment que les classifications, établies sur la base des ressemblances morphologiques, servent de preuve à l’évolution alors que celle-ci a servi de fil directeur pour l’établissement de la classification. La théorie sert de guide à la collection des faits. sur lesquels doit reposer cette même théorie. « Les paléontologistes travaillent de leur côté en se servant de cette hypothèse de l’évolution comme d’un fil directeur et, pour eux, la réussite est splendide. Les fossiles ont servi à tracer les grandes lignes de l’évolution mais, bientôt, dans ce cadre construit d’avance viennent se placer et s’ordonner les découvertes successives3. »
3 Ibid. C’est nous qui soulignons.
Nous avons déjà souligné la faiblesse de cet argument fondé sur un monumental cercle vicieux du raisonnement. Le classement des fossiles et leur agencement en séries d’après le degré de complexité de leurs caractères morphologiques ne peuvent que se conformer au schéma pré-établi. Chaque nouvelle découverte de fossile, ainsi, se doit de confirmer la thèse. Il ne peut guère en être autrement. Elle aura sa place à coup sûr dans l’arbre généalogique reliant les espèces, les classes, les genres, etc. Et si par extraordinaire elle ne l’a pas, les explications ne manqueront pas pour justifier l’anomalie4. Des évolutionnistes de renom n’ont pas hésité à reconnaître cette faiblesse de raisonnement. Ainsi Guyénot écrit : « Les reconstitutions phylétiques proposées sont purement fantaisistes : elles ne sont légitimes que si l’on croit à une origine commune de tous les êtres vivants. Il n’est cependant nullement exclu que la vie ait pu prendre naissance à plusieurs reprises5. »
4 Nous renvoyons le lecteur aux chapitres 8 et 11. Certains « genres » ont même été « créés » à tort par les taxonomistes dans la perspective évolutionniste. Voir sur ce point I. TATTERSALL, Revision of the Subfossil Indriinae dans « Folia Primatol », Suisse, 1971, vol. 16, n° 3, 4, p. 257-269,
5 E. GUYÉNOT, L’origine des espèces, Paris, 1966, 6e éd.
Cette remarque, émanant d’un des meilleurs biologistes européens du 20e siècle, demande réflexion. C’est seulement si l’on croit que les espèces dérivent les unes des autres que leur classement en séries évolutives constitue une « preuve ». Avec une autre « croyance » on pourrait tout aussi bien les classer dans un autre ordre, et surtout s’abstenir de les relier entre elles par ces lignes hypothétiques qui suggèrent, qui imposent à l’esprit l’idée d’évolution par filiation et qui ne sont qu’interprétations totalement arbitraires.
Les seules certitudes de la paléontologie, ce sont les fossiles. Tout ce qui, sur les tableaux, les relie entre eux n’est que le résultat d’une interprétation des faits, le reflet de la conception évolutionniste de ces faits.
Cependant, il nous faut reconnaître que ces fossiles ne se présentent pas dans n’importe quel ordre dans les couches géologiques. Tout n’est pas que confusion. Nous l’avons déjà dit, la succession des faunes et des flores fossiles est un FAIT. Moins évident et moins net peut-être qu’on ne voudrait le faire croire, mais un fait patent, cependant. Ayant rejeté l’interprétation évolutionniste de ce fait parce qu’elle nous a semblé se heurter à trop d’impossibilités, il nous reste à présent à proposer une autre interprétation de ce fait. Cette interprétation est illustrée par le schéma de la fig. 17, 17 bis, p. 257.
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Fig. 17 – Schéma illustrant l’interprétation transformiste des faits paléontologiques. Toutes les espèces dérivent les unes des autres par filiation. Elles se rattachent donc toutes à un seul tronc commun. De plus, il y a progrès dans l’évolution. Certaines espèces (branches A, B, C. D, E, F) s’éteignent. La plupart des espèces apparaissent au Primaire (1, 2, 3, 4, 5), d’autres au Secondaire (6, 7, 8), d’autres enfin au Tertiaire (9, 10) ou au Quaternaire (1, 12). Forme buissonnante issue d’un seul tronc. Fossilisation rare et répétée tout au long d’ères géologiques de très longue durée. |
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Fig. 17 bis – Schéma illustrant l’interprétation créationiste des faits paléontologiques.
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Pour la plupart des savants actuels, la succession des faunes et des flores dans les couches géologiques constitue la seule véritable preuve de l’évolution6. Mais cette preuve apparaît décisive aux yeux de beaucoup d’entre eux. Ainsi en est-il pour J. Rostand : « N’y eût-il que la “preuve paléontologique”, elle suffirait à imposer la théorie de l’évolution à tout esprit non prévenu, puisque nous voyons, de terrain en terrain, les formes se renouveler et se compliquer. Les espèces nouvelles et plus complexes qui émergent à mesure qu’on se rapproche de l’âge présent, il faut bien qu’elles proviennent de celles qui existaient précédemment, puisqu’elles n’ont pu naître par génération spontanée7. »
6 Le mot preuve est impropre car, au sens strict du mot, il ne s’agit pas d’une preuve, mais d’un indice ou d’un argument de base, C’est d’ailleurs pourquoi J. ROSTAND, avec son honnêteté coutumière, met ce mot entre guillemets.
7 J. ROSTAND, Les grands courants de la biologie, Paris, 1951, p. 176, 177. On le voit, tout le raisonnement est fondé sur ce point : les couches géologiques seraient comparables à des photographies successives, prises à plusieurs millions d’années de distance, des conditions de vie qui se sont succédé au cours des âges. Si ce point fait défaut, c’est toute l’interprétation qui est à revoir.
Sur quoi repose cette « preuve » et quelle est sa valeur ?
Tout repose sur deux affirmations fondamentales :
Sans revenir sur le premier point, déjà réfuté à notre avis, attachons-nous au second. Est-il certain que les strates — et les fossiles qu’elles contiennent — doivent être mises en relation avec une époque, une date ? Ne peut-on pas trouver une autre interprétation ? Certes, il n’est pas question d’éliminer totalement l’élément « temps », puisque les couches inférieures, en un même lieu, ont évidemment été déposées les premières8. Mais nous commettons une faute de raisonnement si, a priori, nous affirmons que l’élément temps est le seul facteur intervenant dans l’ordonnance de ces dépôts.
8 Nous nous permettons de souligner cela. Le principe de superposition nous semble, localement, pleinement recevable. Mais il ne peut être étendu sans a priori actualiste à d’autres régions où les conditions de dépôt ont pu être tout autres au même instant.
Prenons une image : supposons qu’une famille de plusieurs générations ait la passion de collectionner les papillons. Chaque collectionneur a, au cours de sa vie, classé les papillons trouvés dans le jardin familial et les a disposés dans un album, selon leurs ressemblances. L’observateur actuel, en feuilletant cet album, peut ainsi avoir une sorte de film des différentes espèces de papillons qui se sont succédé au cours des âges. Il peut alors (puisque chaque album contient des espèces vivant en un même lieu et à une même époque) dresser un arbre généalogique des papillons et mettre en évidence une évolution. Dans ce cas, le classement est parfaitement recevable, et l’arbre généalogique tout à fait significatif. En effet, ici, seul l’élément temps a varié. Tous les autres facteurs sont demeurés constants. Par conséquent, toutes les variations constatées ne peuvent être imputables qu’au temps, à la durée.
Supposons maintenant que, parmi les collectionneurs, il se soit trouvé un certain nombre de personnes qui, au lieu de classer les espèces trouvées dans le jardin familial seulement, aient rapporté de leurs voyages lointains de papillons provenant d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie et qu’ils les aient classés, selon leurs ressemblances, dans le même album. Il est évident que dans ce cas la succession chronologique ne serait plus la seule responsable des variations constatées dans l’album. L’élément provenance géographique intervient. On peut même dire qu’il est déterminant. Dans ces conditions, toute tentative d’arbre généalogique serait vouée à l’échec et dépourvue de signification.
Encore faudrait-il que l’observateur le sache ! Qu’il sache que des papillons d’origines diverses ont été mêlés et que ce qu’il prend pour une variation causée par le temps n’est en réalité qu’une variation due à l’origine géographique différente. S’il l’ignore, il pourra, en toute sérénité, dresser de magnifiques arbres généalogiques, totalement dépourvus de signification. Ou plutôt n’ayant qu’une seule signification : celle que l’auteur a voulu lui donner. Il y aurait alors évolution, mais non pas dans les faits. Evolution, en effet, mais seulement dans l’imagination de l’auteur qui reconstruit arbitrairement le passé en mêlant deux éléments étrangers l’un à l’autre : le temps et l’origine géographique.
Se pourrait-il qu’il en soit de même en paléontologie ? Il nous semble que oui. En effet, nous ne sommes sûrs de la permanence des conditions — nécessaire pour que les arbres généalogiques soient valables — que si nous acceptons l’hypothèse actualiste. Dans le cas contraire, s’il y a eu catastrophe, il est logique de supposer que les sédiments trouvés en un lieu donné proviennent d’un autre lieu. Qu’à chaque série de strates corresponde une origine géographique différente. De même, les fossiles trouvés dans ces sédiments ne sont pas forcément liés à une époque déterminée. La seule chose que l’on puisse affirmer est celle-ci : les fossiles et les sédiments qui les contiennent se sont déposés en même temps. Il n’est même pas certain — bien que nous pensions qu’il en a été ainsi dans la plupart des cas — que fossiles et sédiments proviennent d’une seule et même origine géographique.
Comment expliquer, alors, les successions de faunes et de flores constatées dans les dépôts géologiques et qui donnent à l’observateur l’impression d’une succession ?
Nous avons de nombreuses preuves que les fossiles ont été transportés. Le plus souvent, ils ne se sont pas fossilisés sur place. Ainsi en est-il à coup sûr pour les Ammonites du Secondaire, les Dinosaures accumulés en grand nombre à la même place, les amas végétaux ayant donné lieu à la formation de la houille, les innombrables fossiles d’eau douce trouvés dans des dépôts marins, etc. On en convient en général9. Nous avons vu d’autre part que la fossilisation exige une sédimentation rapide. Dès lors, tous les éléments nous semblent réunis pour indiquer un catastrophisme progressif et de grande ampleur. Essayons de l’imaginer10.
9 Cf. Ch. POMEROL et R. FOUET, Les roches sédimentaires, Paris, 1969, 5e éd., p. 52. Voir aussi G. et H. TERMIER, Biologie et histoire de la terre, dans Géologie de J. GOGUEL. Paris, 1972, p. 66, 75. Ces auteurs mentionnent des Nautiles transportés de Nouvelle-Calédonie jusqu’au Japon et à Madagascar.
10 Nous tenons à préciser que l’hypothèse présentée ici n’est qu’un cadre de départ, nécessairement sommaire et schématique. Bien des détails pourraient et devraient être ajoutés ou modifiés. Telle qu’elle est cependant, elle a du moins l’avantage de ne pas se heurter de front aux faits eux-mêmes. Elle se situe, en revanche, dans un sens diamétralement opposé à celui choisi par l’évolutionnisme. Cette simple constatation suffira sans doute, pour beaucoup, à discréditer notre hypothèse, tant est grande l’imprégnation évolutionniste subie par nos cerveaux. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur aux remarques énoncées au début de ce chapitre.
Dans les mers antédiluviennes, peut-être moins étendues que les nôtres et probablement moins profondes11, grouillaient d’innombrables espèces marines et sous-marines. Elles se répartissaient verticalement, comme aujourd’hui — peut-être plus nettement encore — selon leurs zones préférées d’habitat. Certaines espèces vivaient exclusivement en eaux profondes, d’autres en eaux moyennes, d’autres en surface. Certaines espèces pouvaient vivre, comme c’est le cas aujourd’hui, dans plusieurs zones sans être incommodées. Celles-là ont fourni, pensons-nous, les fossiles non caractéristiques. Les autres, les « bons fossiles », caractéristiques d’une couche géologique donnée, devaient être les espèces vivant exclusivement dans une aire géographique limitée, toujours la même.
11 Aujourd’hui, les océans occupent près des 4/5 de la surface terrestre. Dans notre hypothèse, les continents actuels sont, grosso modo, situés aux emplacements des mers anciennes. On peut donc admettre une surface océanique 3 ou 4 fois plus étendue dans le monde actuel que dans le monde antédiluvien. Si la profondeur moyenne des océans s’est accrue, comme il est logique de le penser (voir ch. 24), la quantité totale d’eau serait actuellement 6 à 8 fois plus forte qu’autrefois.
Lorsque les sédiments, arrachés aux continents d’alors, ont commencé à se déposer dans les fosses, apportés par les courants, ils ont « asphyxié » et enseveli d’abord les espèces vivant dans les grands fonds. C’est la raison pour laquelle les couches cambriennes sont si riches en formes exclusivement marines, voire de grands fonds, et si pauvres en autres formes12. C’est pour cette raison également que les « fossiles » vivants retrouvés de nos jours, fossiles « cambriens » par leurs formes, sont pour la plupart des espèces des profondeurs.
12 L’absence des formes de vie « supérieures » dans ces couches primaires s’explique par le fait que, à ce stade de la sédimentation, la plupart des espèces terrestres ou même marines entrainées en mer durent être dévorées ou broyées comme c’est le cas actuellement, avant d’avoir eu le temps de parvenir au fond. Ce n’est que plus tard, lorsque le nombre des « candidats à la fossilisation » augmenta massivement qu’ils furent sédimentés. A ce moment, la densité des sédiments était beaucoup plus forte. Au contraire, le nombre de poissons, crustacés, etc. capables de les faire disparaître avait fortement diminué, parfois jusqu’à l’annulation. On comprend dès lors que celui de leurs fossiles s’accroisse jusqu’à la fin du dépôt.
Puis, peu à peu, la densité des sédiments augmentant, les habitants des eaux peu profondes furent à leur tour sédimentés après avoir succombé en masse. L’aspect des poissons fossiles, et en général de toutes les espèces fossiles, révèle clairement une mort violente, probablement par asphyxie.
C’est alors que, progressivement, les eaux du déluge montèrent et les agents d’érosion que sont les vagues, les courants, etc. gagnèrent les zones terrestres. Les zones basses et marécageuses d’abord, d’où furent arrachés les débris des immenses forêts qui allaient donner les gisements houillers du Carbonifère. Puis les zones les plus élevées de la terre où s’étaient réfugiées les espèces les plus aptes à s’enfuir, à se défendre ou à supporter l’altitude.
Ce schéma d’ensemble, bien entendu, n’est qu’une esquisse rudimentaire illustrant le principe que nous défendons. Il ne saurait être accepté sans retouches et sans nuances, locales en particulier. Du moins a-t-il le mérite d’être simple, cohérent et de rendre assez bien compte des faits.
Dans ces conditions, les fossiles que l’on trouve maintenant de bas en haut dans les couches sont dans cet ordre pour deux raisons. D’une part, à cause de l’ordre chronologique de leur dépôt ; d’autre part, à cause de l’origine géographique des sédiments ou de l’origine écologique des espèces qu’ils représentent. Ce principe, beaucoup plus conforme à la logique, conduit à ôter toute signification évolutive aux séries artificiellement réunies comme si seul l’élément temps avait varié. Il rend mieux compte aussi des « fossés » qui séparent les différents types de fossiles.
On peut alors tenter de donner un schéma des zones écologiques qui ont pu exister avant le déluge (voir fig. 18, ci-après). C’est l’érosion causée par le déluge qui aurait successivement déposé et sédimenté les animaux des grands fonds marins, puis ceux des eaux moyennes et de surface. Enfin, les unes après les autres, les différentes formes de vie ont été entraînées. D’abord celles des zones basses et marécageuses, puis celles des plaines, des moyennes altitudes, des plateaux, etc. On retrouve leurs fossiles dans cet ordre, de bas en haut, dans les couches géologiques actuelles. Le facteur principal de leur disposition dans les couches, on le voit, n’a donc pas été le temps, mais leur origine écologique, ou géographique. Il est possible que d’autres facteurs soient aussi intervenus. Par exemple il est probable qu’il y eut pendant le déluge des orogénies locales qui pourraient bien expliquer la présence de fossiles marins dans quelques couches secondaires ou tertiaires. Il est clair, quoi qu’il en soit, que le nombre des fossiles marins diminue très notablement au fur et à mesure que l’on se rapproche du sommet de la colonne géologique. Ils sont presque seuls dans les couches du fond (cambriennes et ordoviciennes), très abondants dans les autres couches primaires, fréquents dans les couches secondaires, et proportionnellement de plus en plus rares dans les couches tertiaires. Ce nombre décroissant des fossiles marins s’accorde bien mieux avec la notion de l’origine écologique des fossiles qu’avec aucun autre concept actualiste. Ce qu’il importe de souligner, c’est que les fossiles ne sont pas dans leur milieu de vie et que la durée n’est pas la principale responsable de leur position dans les couches.
Selon ce point de vue, les archives fossiles révèlent bien un ordre : mais ce n’est pas celui de la succession chronologique des formes de vie, comme le pense la théorie évolutionniste. C’est celui des milieux écologiques d’avant le déluge13. Tout comme dans la nature actuelle d’ailleurs où l’on rencontre bien une telle répartition, en pays de montagne, par exemple, selon l’altitude, ou selon la latitude dans tous les autres cas. Les espèces, dans ce cas, « se succèdent » les unes aux autres, sans filiation.
13 Sur ce point, voir H.W. CLARK, The new Diluvialism, Angwin, California, 1946, et H.G. COFFIN, Creation, Accident or Design ?, Washington, 1969, p. 174-183.
Animaux des littoraux et plantes lagunaires
S’il en est ainsi, on voit que les ordres chronologiques des dépôts importent moins que l’origine des sédiments et des fossiles qu’ils contiennent, transportent où — parfois — fixent sur place. On peut donc avoir des dépôts importants, en un temps relativement bref, lorsque d’énormes courants marins nés du déluge apportent en un lieu des masses considérables de sédiments. Puis, pendant une durée brève ou non, on peut avoir un arrêt ou un ralentissement notables de la sédimentation lorsque les courants vont déposer ailleurs leur charge. Deux couches successives peuvent donc être séparées l’une de l’autre par une durée que nous ignorons absolument. Entre deux dépôts consécutifs, il a pu s’écouler des heures, des jours, des mois... aussi bien que quelques minutes, quelques secondes ou... des millions d’années dans l’hypothèse évolutionniste. La durée même de la sédimentation nous échappe totalement. Le récit biblique du déluge nous indique que les eaux couvrirent la terre pendant plus d’un an. Puis, peu à peu, les eaux se retirèrent. Mais nous ne savons pas à quelle vitesse. Il est possible, sinon probable, que la sédimentation se poursuivit encore tandis que les eaux se retiraient progressivement dans les régions qui sont nos océans actuels. Nous verrons, dans un prochain chapitre, les conséquences géographiques de ce phénomène.
Une autre question peut se poser : quand eut lieu cette catastrophe ? L’opinion habituelle chez les géologues est que les couches se sont déposées lentement durant des millions d’années. Mais nous venons de voir que la conception catastrophique peut rendre compte des mêmes faits sans invoquer un aussi long processus. Tout dépend de l’ampleur de la sédimentation, de l’érosion, du transport. Quelques arguments vont dans le sens d’une date bien plus proche de nous qu’on ne le croit. Ainsi la conception orogénique qui l’emporte actuellement, c’est-à-dire la tectonique de gravité, peut expliquer la mise en place rapide des couches et nappes de charriages, des plissements et des grandes surrections des massifs centraux, comme nous l’avons suggéré au chapitre intitulé « Les montagnes et l’érosion ». Cette nouvelle tectonique n’attribue plus à l’érosion le rôle principal dans la formation des reliefs actuels. Dès lors, le temps que l’on pensait autrefois nécessaire pour la formation des grands plis et pour leur destruction partielle par l’érosion peut être considérablement réduit. (Voir fig. 16, p. 247.)
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Fig. 19 – Schéma du décollement et du glissement alpin dans l’hypothèse de l’écoulement des masses superficielles par gravité. (D’après L. Moret, Précis de géologie, Masson, 1967, p. 458.) |
De même, rappelons ici que le taux d’érosion et de sédimentation, calculé d’après des conceptions actualistes, conduit à quelques invraisemblances. Ainsi Dott et Batten ont calculé, en 1971, que le taux moyen d’érosion, évalué d’après les sédiments que la géologie actualiste suppose s’être déposés au cours d’un milliard d’années, serait de 0,3 × 106 km3 par million d’années. Or ce taux représente environ 3% du taux actuel d’érosion, quoique les forces d’érosion du passé aient dû être normalement bien plus importantes que celles de notre époque14. Ces faits devraient conduire à une révision dans le sens de la réduction considérable des échelles de temps en géologie15. La thèse catastrophiste, au contraire, s’en trouve renforcée.
14 Cf. R-H. DOTT et R.C. BATTEN, Evolution of the Earth, McGraw Hill Book C°, 1971, p. 136.
15 En ce qui concerne les datations absolues des roches, voir les chapitres contenus en Annexe.
Le déluge permettrait aussi d’expliquer l’une des plus troublantes énigmes de la paléontologie, la disparition subite des Dinosaures à la fin du Crétacé.
Alors qu’on les trouve en très grand nombre dans les couches jurassiques et crétacées, ces énormes reptiles, dont les squelettes étonnent toujours les visiteurs des musées, disparaissent totalement des couches postérieures. Comment expliquer cette soudaine disparition ? Près de 30 explications ont été proposées : ils auraient péri d’asphyxie, en devenant trop gros ; ou de froid ; ou de chaud ; ou encore des mammifères rongeurs auraient dévoré leurs œufs16. Toutes ces explications ont dû être abandonnées. La plus plausible nous semble alors être celle-ci : Vivant dans les zones marécageuses des côtes antédiluviennes ou un peu plus haut, ces énormes animaux, capables de nager occasionnellement, ont définitivement disparu lorsque les eaux ont atteint et submergé la zone écologique où ils pouvaient vivre à l’exclusion de toute autre, leur masse et leur morphologie leur interdisant probablement la survie dans une région d’altitude différente17.
16 Cette dernière hypothèse, en faveur encore récemment, a dû être abandonnée depuis que de véritables gisements d’œufs fossiles intacts ont été découverts aux Etats-Unis et en Provence, par exemple à la montagne Sainte Victoire près d’Aix. Voir sur ces points G. et H. TERMIER, Initiation à la paléontologie, Paris, 1952, t. II, p. 110. L’importance des gisements d’œufs de Dinosaures a été révélée par R. DUGHI et F. SIRUGUE, Les œufs de Dinosauriens du Bassin d Aix-en-Provence, Académie des Sciences, CR. 1957, vol. 245, p. 707-710. Sur l’extinction des Dinosaures et sur les hypothèses explicatives de leur disparition, voir D.I. AXELROD, Creataceous Dinosaur Extinction, dans « Evolution », n° 21, 1968, p. 595-611, et L.S. RUSSEL, Body Temperature of Dinosaurs and its Relationships of their Extinction, dans « Journal of Paleontology », 1965, vol. 39, n° 3, p. 497-501 ; N.C. KOCH, Disappearance of the Dinosaurs, dans « ;Journal of Paleontology », 1967, vol. 41, n° 4, p. 970-972,
17 R.T. BAKKER, Ecology of the Brontosaurs, dans « Nature », vol. 229, 25 janvier 1971, p. 172-174, semble avoir montré que les Brontosaurces, qu’on croyait aquatiques, étaient en réalité des animaux terrestres, et non des marais. Si cela était prouvé, il faudrait penser que les Dinosaures vivaient dans les basses terres, au-dessus des marais, ce qui d’ailleurs s’accorderait mieux encore avec leur présence dans les couches crétacées, postérieures aux couches carbonifères issues des forêts marécageuses. Sur les traces de Dinosaures au Trias et Lias, voir F. et P. ELLENBERGER et L. GINSBURG, Les Dinosaures du Trias et du Lias en France et en Afrique du Sud, d’après les pistes qu’ils ont laissées, dans « Bulletin de la Société géologique française », 1970, vol. 12, n° 1, p. 151-159.
L’explication fondée sur les zones écologiques nous apparaît donc satisfaisante dans ses grandes lignes. Certes, tout n’est pas dit sur ce point. Il nous suffit de constater que là encore l’hypothèse catastrophiste rend tout aussi bien compte, sinon mieux, des faits. Il reste, il est vrai, de nombreux points à préciser, à rectifier, à proposer. Mais n’oublions pas que la thèse catastrophiste, reléguée aux oubliettes pendant de trop nombreuses années, doit reconstruire sur des bases presque neuves, reprendre point par point la totalité des faits jusqu’alors réunis, classés et étudiés dans une perspective exclusivement évolutionniste. On ne s’étonnera pas, dès lors, qu’il subsiste encore de larges zones d’incertitudes, même si la ligne générale nous semble assurée.