Nous avons mentionné plusieurs raisons incitant à penser que les glaciations ont pu être à la fois plus récentes et plus rapides dans leur action qu’on ne le croit généralement. Cette vitesse de propagation élevée est confirmée par la rapidité du retrait des glaciers, dont personne ne doute à l’heure actuelle, Ces variations intenses et rapides sont, nous allons le voir, responsables de plusieurs phénomènes climatiques et morphologiques.
Tout le monde s’accorde à reconnaître que l’on assista, à la fin de la période glaciaire du Pléistocène, à un retour extrêmement rapide des conditions climatiques tempérées-chaudes. Beaucoup de spécialistes qualifient ce retour d’abrupt ou de tout à fait soudain1. Certains mettent d’ailleurs en avant, pour l’expliquer, un élément semblable à celui que nous avons nous-mêmes souligné plus haut : ce serait la production accélérée de gaz carbonique par le volcanisme et par la décomposition dans les tourbières qui serait cause de cet abrupt changement de climat, étagé tout au plus sur quelques siècles2. Nous pensons pour notre part que ce processus résulte en partie de cette reconstitution de la couche de CO2, mais aussi, et plus simplement, du ralentissement des éruptions volcaniques. Les poussières obscurcissant les rayons du soleil devinrent moins denses et entraînèrent une élévation de la température. D’autre part, la stabilisation du cycle évaporation-condensation provoqua une diminution des précipitations, donc de l’alimentation des glaciers. Le retour à la normale était à nouveau possible. Mais la faune et la flore chaudes avaient à ce moment complètement disparu en Europe. Elles furent remplacées par celles que nous connaissons lorsque les conditions glaciaires furent passées, et que les rennes et les mammouths eurent suivi le retrait des glaces vers le nord.
1 Voir par exemple D.B. ERICSON, W.S. BROEKER, J.L. KULP et G. WOLLIN, Late Pleistocene Climates and Deep-Sea Sediments, dans « Science », vol. 124, 31 août 1956, p. 388 ss. W.S. BROEKER, H. EWING et B.C. HEEZEN, Evidence for an Abrupt Change in Climat close to 11 000 years ago, dans « American Journal of Science », vol. 128, juin 1960, p. 441.
2 Cf. E.S. DEEVEY, Bogs, dans « Scientific American », vol. 199, octobre 1958, p. 120.
Bison de Font de Gaume, les Eyzies, d’après H. Breuil.
Bison couché d’Altamira, Espagne, d’après H. Breuil.
C’est pendant cette unique glaciation que vécurent en Europe occidentale, et particulièrement en France, les hommes préhistoriques dont on retrouve les restes dans de très nombreux sites. Loin d’être, comme on l’a longtemps dit, des « ancêtres primitifs » encore engagés dans la bestialité, ces hommes (et particulièrement ceux du groupe de Cro-Magnon) témoignaient d’un très haut niveau physique et psychique. Leur stature et leur physique en général n’étaient guère différents des nôtres, si ce n’est leur taille généralement plus élevée (moyenne de 1,82 m pour les hommes de Cro-Magnon, 1,60 m pour ceux de la race de Chancelade, 1,87 m pour la race de Grimaldi) et leur capacité crânienne supérieure à la nôtre : 1590 cm3 pour Cro-Magnon, 1710 cm3 pour Chancelade, 1580 cm3 pour Grimaldi alors que la moyenne actuelle s’établit autour de 1450 cm3, avec des pointes à 1830 (Cuvier) et même 2000 (Tourguenieff) mais aussi à 1294 (Gambetta)3. Quant à leur incomparable sens artistique, il suffit de contempler les fresques de Lascaux ou d’Altamira, par exemple, pour être convaincu : les hommes contemporains de l’époque glaciaire nous étaient physiquement supérieurs et leur génie pictural tout comme leur sens de l’observation naturaliste valaient largement les nôtres. Ils témoignent comme on le reconnaît de plus en plus « d’un sens artistique dont les réalisations atteignent d’emblée un degré de perfection qui fait notre étonnement et notre admiration4 ».
3 Chiffres cités par H. BOULE et H.V. VALLOIS, Les hommes fossiles, Paris, 1952, 4e éd., p. 257, et complétés récemment par d’autres préhistoriens. On reconnaît de plus en plus actuellement que la capacité crânienne n’est pas une marque suffisante de l’intelligence mais on continue cependant à établir sur cette base les classifications des Primates et l’évolution « humaine » !
4 C. ARAMBOURG, La genèse de l’humanité, Paris, 1969, p. 30.
On assiste d’ailleurs de nos jours à un renversement des tendances dans le domaine de la Préhistoire. Les hommes de Cro-Magnon, et même du type Néandertal, dont on se plaisait autrefois à souligner le caractère « bestial », se voient maintenant réhabilités, au point qu’ils apparaissent désormais comme des ancêtres dont nous n’avons pas à rougir… On en vient même à se demander si l’on n’a pas assisté, en ce domaine, à une évolution à rebours5. Ces hommes, de peu antérieurs aux grandes civilisations du Proche-Orient, ont donc connu les effets des glaciations et ont été témoins des conséquences de celles-ci sur le relief de notre terre.
5 Notre place étant limitée, nous ne traitons pas ici du problème de l’évolution humaine, nous y reviendrons dans un autre ouvrage à paraître.
Il est inutile d’insister sur l’action considérable de l’érosion glaciaire. D’autant plus intense, pensons-nous, qu’elle s’exerçait sur des terrains encore meubles, imparfaitement cimentés. L’effet de débitage des roches, le polissage, mais surtout la formidable poussée du front glaciaire agissant comme un gigantesque bulldozer sont bien connus depuis les travaux des glaciologues. Nous n’en sommes plus aux affirmations audacieuses du début du siècle, qui niaient parfois tout pouvoir érosif des glaciers6 ! Tous les géologues s’accordent à présent pour dire que, de tous les agents d’érosion connus, les plus puissants sont les types glaciaires et périglaciaires. Selon J. Corbel, les glaciers seraient même actuellement responsables de la moitié de l’érosion totale dans le monde7. Quelle ne devait pas être alors la puissance de l’érosion des glaciers quaternaires ! Il n’est pas interdit de penser que ceux-ci sont responsables, dans une très large mesure, des formes actuelles du relief des régions tempérées ; lacs, vallées qu’ils ont surcreusées, rabotage de certaines plaines, et même gorges profondes8.
6 Cf. P. BIROT, Précis de géographie physique générale, Paris, 1959, p. 164, 165.
7 Cf. H, DERRUAU, Précis de géomorphologie, Paris, 1967, 5e éd., p. 391.
8 Sur l’influence des glaciers sur la géomorphologie aux Etats-Unis, voir H.G. COFFIN, Creation, Accident or Design ?, Washington 1969, p. 249-260, reprenant les travaux de J.H. BRETZ, en particulier concernant la région du fleuve Columbia. En ce qui concerne les régions non touchées par l’érosion glaciaire, les géographes insistent sur le caractère corrosif des eaux et sur leur action chimique.
Cette action dut être d’autant plus intense que c’est surtout le front du glacier qui érode, tel un énorme rabot. Or, nous l’avons vu, les avances et les retraits des glaciers furent fréquents lors des grandes glaciations. Les glaciers des montagnes en particulier eurent ainsi des périodes de crue et de décrue alternées. Les vitesses d’avance du front, dans ces cas de crue, peuvent atteindre des chiffres énormes ! Ainsi on a observé, à notre époque, des vitesses de crue de 20 à 28 m par jour au Groenland, de 24 km par an (soit 65 m par jour en moyenne) en 1910, et même de 10 km en 75 jours au glacier d’Hasanabad, soit 133 m par jour, 200 à 300 fois plus que les vitesses normales ! On imagine aisément l’action d’une telle langue de glace : « Cette langue se terminait par un outil d’un pouvoir érosif formidable. … Cette poussée, constatée déjà sur les glaciers en crue, combien plus irrésistible a-t-elle dû être dans les grands glaciers préhistoriques9. »
9 R. KOECHLIN, Les glaciers et leur mécanisme, Lausanne, 1944, p. 58-70.
On peut affirmer qu’à l’heure actuelle l’érosion glaciaire est environ 50 fois plus forte que la plus forte érosion fluviatile10. Combien plus importante était-elle lors des grandes glaciations ? Infiniment plus, sans aucun doute !
10 Sur tout ce qui précède, voir J. CORBEL, Neiges et glaciers, Paris, 1962, p. 151-165.
L’érosion glaciaire creusait donc les vallées et préparait les lacs. Pendant ce temps, les masses rocheuses dépassant le niveau des glaciers (dans les Alpes, par exemple, les massifs cristallins centraux) étaient soumises à l’érosion périglaciaire. En effet, surtout au début et à la fin de la glaciation, le climat de jour restait relativement chaud et ensoleillé. La nuit au contraire la présence même du glacier entraînait des températures extrêmement basses. D’où une érosion considérable due au gel et au dégel, fissurant les roches, agrandissant les diaclases (fentes ou faiblesses des roches) et débitant les reliefs. On s’explique alors la configuration des pics et des arêtes rocheuses. L’érosion périglaciaire est venue compléter l’orogenèse différencielle dont nous avons déjà parlé. Elle n’a pas formé les pics et les massifs, elle s’est contentée de les re-sculpter11.
11 Cf. P. et G. VEYRET, Au cœur de l’Europe, les Alpes, Paris, 1967, p. 164-166 et 219-233.
Depuis la fin des glaciations, nous sommes en droit de penser que le relief n’a guère changé, dans les pays tempérés au moins : les grandes catastrophes passées, le rythme des phénomènes géophysiques s’est considérablement ralenti, puisque l’équilibre isostatique et thermique, rompu brusquement par le déluge, s’était à nouveau rétabli. Le mouvement le plus considérable à l’heure actuelle (mis à part les séismes et éruptions volcaniques) est probablement le relèvement isostatique du bouclier scandinave par suite de la fonte de la calotte glaciaire que son poids enfonçait. On estime, actuellement, à 1 m par siècle l’ampleur de ce mouvement qui, depuis la fin de la glaciation, aurait atteint 250 m et devrait cesser progressivement12.
12 On constate ici encore un raisonnement actualiste, car les géographes extrapolent le plus souvent les vitesses actuelles vers le passé. Or, la cause du phénomène ayant disparu (fonte de la calotte), il est normal de penser que le phénomène se ralentit peu à peu et va finir par disparaître. Il ne peut en être autrement. Nous vivons peut-être les ultimes moments de ce mouvement.
Nous avons là, en miniature, un modèle du rajustement isostatique qui eut lieu après le déluge. Mais la charge était bien plus considérable. Il ne s’agissait pas de 2000 m de glace, mais de plusieurs milliers de mètres de roches de densité bien plus forte. On conçoit alors que l’orogenèse due au déluge ait pu avoir cette ampleur. Par là même la thèse catastrophique trouve une confirmation expérimentale.
Dans un monde désormais stabilisé, les phénomènes géologiques continuèrent à se manifester, mais à une échelle infiniment moindre. Aucune cause, depuis le retour à l’équilibre, ne venait plus accélérer le rythme que nous connaissons aujourd’hui. C’est pourquoi, sur cette période de temps allant de la fin du déluge (= début Pléistocène) à nos jours, les lois actuelles ont toute chance d’être applicables. Actualistes, nous le sommes. Mais seulement dans cet intervalle de temps. Nous n’avons nullement le droit, pensons-nous, de nier la possibilité, dans le passé, d’un catastrophisme attesté par ailleurs.