A la question éternelle : « D’où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? » la réponse la plus communément admise est celle-ci : nous sommes les fruits du hasard. La vie, résultat d’une formidable mutation « qu’il faut bien imaginer s’être produite, quelque jour et quelque part, dans la masse des molécules carbonées terrestres1 » se serait peu à peu diversifiée au cours des âges. Aux formes rudimentaires primitives auraient succédé des êtres de plus en plus complexes, aux systèmes nerveux de plus en plus élaborés. L’homme serait l’un des rameaux — le plus élevé, le plus fin — de cet arbre généalogique gigantesque, plongeant ses racines dans la terre elle-même. C’est la thèse transformiste radicale.
1 TEILHARD DE CHARDIN, La place de l Homme dans la nature, Paris, 1956. p. 43.
Cette réponse, nous ne pouvons l’accepter pour des raisons à la fois religieuses et scientifiques.
— Raisons religieuses, parce que, en tant que chrétiens, nous pensons que le transformisme s’oppose à l’essence même du christianisme : aux notions de création parfaite, de chute, de péché, de rédemption, de salut par le Christ. Si l’évolution est vraie, selon nous, la rédemption n’est pas nécessaire. Le Christ n’est plus notre Sauveur, mais un prototype de l’homme futur. C’était déjà la critique faite par N. Hugedé à propos de Teilhard de Chardin : « D’après cette vision, le Christ est considéré comme le but et le couronnement, non plus tant de l’ordre surnaturel que de l’ordre naturel… La rédemption n’est plus l’acte essentiel de Dieu, manifesté dans le Christ incarné, puisque le dessein initial de la Création impliquait l’évolution2.» C’est toute une vision du monde qui est impliquée dans l’idée transformiste. Vision qui peut, certes, satisfaire et séduire l’athée, puisqu’elle évacue la notion de Dieu créateur, mais qu’un chrétien ne saurait faire sienne sans y être contraint par d’absolues nécessités.
2 N. HUGEDÉ, Le cas Teilhard de Chardin, Paris. 1966, p. 158.
Qu’on nous comprenne bien ici : nous ne pensons nullement que la religion doit faire taire la science. Cette époque de la domination abusive de la théologie est heureusement révolue. Nous soulignons seulement — mais avec force — qu’un chrétien ne peut pas adopter si facilement une théorie qui conduit à effacer les fondements de sa foi, sa substance même. Le chrétien qui se veut scientifique — ou le scientifique qui se veut chrétien — se doit d’être plus exigeant au nom de sa foi et au nom de la raison scientifique. Il se doit de scruter de très près la réalité des faits, de n’accepter une théorie contraire à sa foi que si la nécessité intellectuelle l’y oblige, en toute honnêteté.
— Raisons scientifiques, parce que, alerté par sa position religieuse, le scientifique-chrétien s’aperçoit que le transformisme, qu’on lui présente si souvent comme un fait, n’est somme toute qu’une théorie. Théorie séduisante, certes. Théorie flatteuse, soit. Mais théorie qui ne se tient solidement que si l’on croit en elle. Ceci, il convient de le souligner pour conclure. Le transformisme, nous l’avons reconnu tout au long de ces pages est une vaste synthèse qui se sert de preuve à elle-même. Tout entière elle repose sur un a priori. Elle s’appuie sur des faits qu’elle interprète de manière parfois satisfaisante, non sans quelque a priori d’ailleurs dans le choix de ces faits et dans leur classement, comme nous l’avons vu à propos des fossiles et de l’élaboration des arbres généalogiques des espèces. Mais le schéma qu’elle propose est loin d’être toujours cohérent et irréprochable ; il n’emporte pas l’adhésion à cause des nombreuses difficultés rencontrées, difficultés que certains évolutionnistes eux-mêmes ont soulignées, allant jusqu’à parler parfois de véritable impossibilité.
Que propose en effet la thèse transformiste sous sa forme radicale ? Elle suppose l’éternité de la matière existant en dehors de tout acte créateur de Dieu. Elle admet l’apparition spontanée de la vie, alors même que la probabilité d’une telle apparition selon les lois connues est quasi nulle. Elle affirme que toutes les formes de vie qui se sont succédé sur la terre depuis les origines jusqu’à nos jours sont toutes issues, par filiation, de cette forme de vie primitive apparue par hasard, alors même que les lois biologiques les plus sûres rendent hautement invraisemblables de telles transformations. Elle nous propose comme illustration — et parfois même comme preuve — de sa thèse un arbre généalogique dont les racines représenteraient les premières formes de vie apparues par hasard ; le tronc, la forme de vie initiale commune dont seraient issues toutes les autres ; les nœuds ou les bifurcations, les espèces intermédiaires par lesquelles le passage se serait effectué d’une espèce à l’autre, d’un genre à l’autre, voire même d’une classe à l’autre ; les branches et les rameaux, les lignées évolutives continues attestées par les fossiles. Or, que pouvons-nous dire d’un tel arbre ? D’abord qu’il n’est qu’une interprétation des faits, choisis et classés en fonction de leur conformité à la thèse évolutionniste ; ensuite qu’il est une extrapolation parfois bien hardie, puisque les liens établis entre les fossiles sont contestables et résultent de l’idée d’évolution bien plus qu’ils ne traduisent les faits ; enfin qu’il est hautement problématique puisque c’est un arbre dont on peut contester à peu près tout, à savoir :
— les racines, puisque l’apparition de la vie par hasard est hautement improbable (voir le chapitre 16) ;
— le tronc, puisque les couches les plus anciennes ne livrent nullement la forme de vie d’où tout serait issu, ni même des formes de vie suffisamment rudimentaires pour qu’elles puissent être considérées comme vraiment « primitives » (voir le chapitre 10) ;
— les branches principales, puisque dès le Cambrien, à la sortie supposée du « tronc » commun, ce n’est pas deux ou trois « branches » principales que la paléontologie nous révèle, mais bien une véritable « explosion » de formes de vie, comme si, disent certains, la nature était sortie toute faite des mains d’un créateur (voir le chapitre 10) ;
— les nœuds, puisque les « chaînons intermédiaires », si ardemment recherchés par les transformistes depuis Darwin sont toujours aussi rares ; lorsque de telles formes intermédiaires existent (cas de l’Archéoptéryx par exemple), on s’accorde de plus en plus à ne leur reconnaître aucun caractère d’intermédiaire réel, car elles n’ont pas pu être, en général, à l’origine des espèces dont elles devraient être les ancêtres. Ce sont des intermédiaires sur le plan de la ressemblance morphologique, mais non sur le plan de la filiation (voir le chapitre 11) ;
— les rameaux, puisque les « lignées évolutives » qu’ils représentent sont rarement attestées de manière continue. Lorsqu’ils le sont, c’est parfois de manière contestable (voir le chapitre 11) ;
— la sève, même, puisque le « moteur » de cette évolution n’a toujours pas été trouvé. Bien plus, les lois biologiques actuellement connues montrent que c’est plutôt une évolution régressive qu’il faudrait admettre pour être en accord avec les faits observés en laboratoire.
On le voit, bien loin d’être une certitude, le transformisme présente tous les caractères d’une théorie assez hautement contestable.
Mais, aussi contestable qu’elle soit, elle demeure cependant, sans Dieu, la seule théorie recevable par la raison humaine cherchant à expliquer le monde.
Sans Dieu, avons-nous dit. Toute la question est là, en définitive. Certains savants ont cru de leur devoir d’éliminer d’emblée l’hypothèse d’un Dieu créateur, pour des raisons philosophiques le plus souvent, parfois par simple tradition familiale. Cette attitude ne nous paraît pas vraiment scientifique. Certes, il n’est pas question de faire de Dieu une sorte de deus ex machina auquel on aurait recours pour expliquer un phénomène lorsque toutes les autres tentatives « rationnelles » auraient échoué. Cette attitude, irrespectueuse à la fois envers Dieu et envers la raison humaine, se situe aux antipodes de celle que nous proposons ici. Il ne s’agit pas d’opposer la raison et la foi, mais bien de leur reconnaitre pleinement une valeur propre. Pour nous, le « scientifique » qui rejette d’emblée l’hypothèse d’un Dieu créateur est tout aussi irrationnel que le croyant qui nierait à la science toute capacité de saisir et de traduire le réel.
Expliquer la création en refusant d’envisager sérieusement la notion d’un Dieu créateur nous paraît à la fois paradoxal et antiscientifique. C’est pourtant l’attitude que beaucoup de nos contemporains continuent d’adopter au nom d’une certaine conception erronée de la science et de la foi. Dans ces conditions, il est bien clair que l’évolution reste pour eux la seule issue, la seule explication possible. Sans Dieu, il nous faudrait être évolutionnistes, car il nous faudrait bien justifier notre propre existence, celle des êtres vivants qui nous entourent, des formes fossiles du passé, du monde, de la matière. Sans Dieu, la vie n’aurait pu apparaître par hasard. Sans Dieu, il faudrait bien accepter le transformisme, le passage de la matière à l’organique, de l’organique au vivant, du simple au complexe, du protozoaire à l’homme ; ceci malgré toutes les difficultés de la théorie.
Mais si l’on refuse cet exclusivisme, tout est différent. Avec Dieu, avec le Dieu créateur que nous révèle la Bible, le problème de l’apparition de la vie est résolu. Elle n’est plus fruit du hasard, mais d’une volonté divine. Elle n’est plus nécessité, mais choix de Dieu. Elle n’est plus montée lente, aveugle et hésitante vers des formes toujours plus complexes ou vers un plus haut degré de conscience, mais jaillissement issu de Dieu. Dans cette perspective, l’homme n’est pas la fine pointe d’une évolution qui l’emporte on ne sait où, mais un être responsable, créé par Dieu, libre de son terrible choix : refuser Dieu ou le reconnaitre comme son créateur, son Père.
Deux visions s’affrontent : Avec ou Sans Dieu. Selon que l’on aura choisi l’une ou l’autre de ces deux visions, les faits prendront une signification bien différente. Sans Dieu, il ne nous resterait qu’à être évolutionniste pour expliquer notre propre existence. Les faits ne confirme- raient pas toujours cette théorie, les lois biologiques s’y opposeraient parfois, mais elle serait la seule. Avec Dieu, le Dieu créateur, nous pensons qu’il est possible de trouver une explication aux faits scientifiques. Explication parfois difficile, elle aussi, mais qui a du moins le mérite de rendre compte des réalités sans vider la foi de son contenu. Au problème des origines, la Bible propose une solution que les faits scientifiques ne contredisent pas : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre&nbs;» (Genèse 1.1). L’alternative est là. Ce livre n’avait qu’un but : montrer que, dans le domaine des théories aussi, il existe un choix.