Évolution ou création

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Les méthodes de datation à l’uranium-plomb-thorium

Nous avons vu dans les chapitres sur les généralités que l’uranium et le thorium sont des éléments radioactifs qui se rencontrent assez souvent dans les roches de la croûte terrestre. L’un et l’autre se désintègrent et aboutissent aux isotopes stables du plomb, suivant les schémas ci-après :

238U8 intermédiaires radioactifs206Pb
235U7 intermédiaires radioactifs207Pb
232Th6 intermédiaires radioactifs208Pb

Pour chacun de ces modes, on peut appliquer la formule générale (III) :

N = M(eλt - 1).

1. LE PLOMB COMMUN

Pour faire un calcul correct, nous avons fait remarquer qu’il faut pouvoir déterminer le plomb radiogénique, c’est-à-dire le plomb d’origine radioactive (206Pb, 207Pb et 208Pb). Or, dans les minéraux et les roches, on rencontre aussi l’élément non radiogénique 204Pb et les autres isotopes (fig. 1, p. 354).

Fig. 1 – Le plomb contenu dans un échantillon.

La principale difficulté consiste par conséquent à déterminer la proportion radioactive par une analyse délicate. Il faut pour cela connaître une fois pour toute la composition isotopique du plomb commun, c’est-à-dire du plomb qui ne contient que très peu d’éléments parents. Or, comme nous l’avons souligné, les mesures montrent que cette composition varie d’un endroit à l’autre et d’un minerai à l’autre.

Le tableau 1 nous fournit les résultats d’une série de mesures faites en des lieux différents. On a pris l’isotope 204 égal à l’unité.

Tableau 1
Variation de la composition isotopique du plomb (204Pb = 1).
OrigineRapport isotopique


Witwatersrand (S. Africa)
North Caucasus (URSS)
Casa Palca (Pérou)
Sioux Look Out (Ontario)
Henbury Météorite
 206Pb  207Pb  208Pb 
 58,94 
 18,84 
 18,86 
 14,05 
  9,50 
 24,10 
 16,16 
 15,71 
 14,92 
 10,30 
 40,19 
 40,12 
 38,75 
 33,85 
 29,26 
(D’après H. Faul, « Nuclear Geology », John Wiley, New York, 1960, chap. 9.)

En comparaison, voici le tableau 2 relatif aux échantillons lunaires ramenés par Apollo 11 et qui enregistrent la même variation isotopique.

Tableau 2
Variation de la composition isotopique du plomb dans les échantillons lunaires (204Pb = 1)
Echantillon N° Type  206Pb   207Pb   208Pb 
10.003
10.050
10.057
10.061
10.084
cristallin
cristallin
vésiculaire
breccia
matériau fin
423,9
295,8
1241,5
249,1
261,9
198,0
147,0
590,1
163.2
171,0
448,9
287,3
1281,3
258,2
270,1
(D’après M.A. Tsumoto, J.N. Rosholl. « Age of the Moon : an isotopic study of U-Th-Pb systematics of lunar samples ». Science, 167, 461-463, 1970)

En comparaison et pour des raisons que nous verrons plus tard, le tableau 3 rassemble une étude sur la composition isotopique des météorites ferreux.

Tableau 3
Variation de la composition isotopique du plomb dans les météorites ferreux (204Pb = 1).
Echantillon  206Pb   207Pb   208Pb 
Canyon Diablo N-la
Toluca-Xiq
Staunton
9,355
10,11
18,47
10,232
10,64
15,63
29,02
29,59
38,64
(D’après V.N. Oversby, « The isotopic composition of lead on iron meteorites », Geschim. et Cosmochim, Acta, 34, 65-75, 1970.)

Pour expliquer cette fluctuation du plomb dans la croûte terrestre on a proposé l’explication suivante. Tout à fait à l’origine, la composition isotopique du plomb aurait été uniforme. Ensuite, la terre se serait durcie, ce qui aurait entraîné une inhomogénéité dans la distribution de l’uranium et du plomb. Au cours du temps, cette différence serait allée en s’accentuant à cause de la désintégration des éléments radioactifs, et les minerais de plomb, telle la pechblende, se seraient alors formés. Cette hypothèse a permis d’améliorer la méthode de datation.

A l’heure actuelle, on a pu fixer la composition isotopique du plomb primitif appelé « primeval lead » par les auteurs anglo-saxons, aussi bien pour la terre que pour les objets extra-terrestres : 9.346 de 206Pb, 10,210 de 207Pb et 28,96 de 208Pb1. En faisant ce choix, on suppose que la croûte terrestre, à son origine, avait la même composition isotopique que les météorites ferreux ne contenant que très peu d’uranium ou de thorium radioactifs. Et pour expliquer les écarts entre ses mesures, Oversby invoque la contamination probable lors de l’entrée dans l’atmosphère terrestre. Examinons maintenant les différentes méthodes de datation utilisant le plomb.

1 V.N. OVERSBY, op. cit.

2. LA MÉTHODE CHIMIQUE Pb/U OU MÉTHODE AU PLOMB TOTAL

Dans un minerai d’uranium considéré comme un système chimique isolé, la connaissance de la quantité respective de plomb et des isotopes radioactifs permet de calculer « l’âge » par simple application de la formule. On suppose évidemment, comme dans toutes ces méthodes radioactives, que les quantités en présence n’ont subi ni perte ni addition d’éléments semblables au cours de leur histoire. Cette méthode rencontre une difficulté par le fait que l’uranium aurait été dissous par de l’eau légèrement acide (de l’eau contenant en solution du CO2 par exemple, au moment du déluge), ce qui entraîne nécessairement une erreur de mesure2.

2 H. FAUL, op. cit., p. 282.

On a amélioré la méthode en introduisant la mesure des particules α émises d’où le nom de méthode plomb/α. Elle présente l’avantage d’être rapide, simple et s’applique indifféremment à tous les minerais contenant des inclusions radioactives.

« L’âge » en millions d’années est alors donné par la formule :

t = C Pb
α

dans laquelle Pb représente la teneur en plomb, α le nombre de rayons α émis par milligramme et par heure, C une constante égale à 2600 pour l’uranium seul et 1990 pour le thorium. Pour des minerais contenant un mélange d’uranium et de thorium, on a pu choisir une valeur intermédiaire.

Cette méthode est très délicate et la moindre contamination, par exemple celle causée par les gaz d’échappement d’une voiture circulant dans le voisinage3, fausserait les mesures. Elle sert presque uniquement à évaluer « l’âge » des zircons.

3 Le carburant d’une voiture contient du plomb tétraéthyl. R. COPPENS, La radioactivité des roches, P.U.F., 1964, p. 101.

3. LES MÉTHODES DE PLOMB ISOTOPIQUE/URANIUM ET PLOMB ISOTOPIQUE/THORIUM

Pour les deux, on a la possibilité de calculer « l’âge » par la même formule générale :

N = M(eλt - 1),

dans laquelle

N = 206Pb si M = 238U
N = 207Pb si M = 235U
N = 208Pb si M = 232Th.

Comme nous l’avons fait remarquer, il faut ici plus qu’ailleurs tenir compte du plomb commun.

L’une ou l’autre de ces méthodes présentent des avantages et des désavantages. La première est la moins sensible aux erreurs d’analyse ou à la correction relative au plomb primitif. Son principal inconvénient semble être la dissolution dans l’eau d’une partie de l’uranium et la perte partielle du radon 222, un des produits intermédiaires de désintégration de l’uranium. Cette perte entraînerait une valeur faible pour le plomb 206, donc un temps plus jeune que « l’âge » réel. L’inconvénient de la deuxième est la rareté de l’uranium 235 dans la croûte terrestre.

La plupart des mesures effectuées à l’aide du couple 208Pb/232Th sont en désaccord avec celles des deux autres méthodes au plomb. Il semble qu’on n’en connaît pas très bien la cause à l’heure actuelle. On pense qu’il y aurait eu perte du plomb ou difficulté de l’extraire à partir des phosphates par exemple4.

4 H. FAUL, op. cit., p. 296.

Le tableau 4 récapitule des mesures de datation effectuées sur des échantillons de zircons contenus dans du gneiss d’un même lieu. On constate que le couple 208Pb/232Th est en discordance avec les autres méthodes.

Tableau 4
Age des minerais de gneiss du Précambrien des Appalaches du Centre.
Roche et lieu Minerai
206Pb

238U
207Pb

235U
207Pb

206Pb
208Pb

232Th
Rb

Sr
K

A
Province de Blue Ridge
Canada Hill gneiss,
Nyack, N. Y.

Granodiorite gneiss,
Shenandoah National Park, Va.

Province de Piedmont
Baltimore gneiss,
Baltimore, Md.

Baltimore gneiss,
Philadelphia, Pa.

zircon
biotite

zircon
biotote

zircon
microcline
biotite

zircon
biotite

1130


1070


1040



1010

1150


1100


1070



1050

1170


1150


1120



1120

1130


1110


940



950


880


880


1100
305


380


780


800



340


550
(D’après G.R. Tilion. « Comparison of isotopic dating methods », dans « Summer Course on Nuclear Geology », Varenna, 1960.)

Tilton fait remarquer que plus de la moitié des « âges » publiés jusqu’à maintenant et fournis par les méthodes U/Pb sont en discordance5. Il y a désaccord lorsque les résultats diffèrent de plus de 10 % de ceux donnés par la méthode Pb/Pb. On explique ces anomalies par des orogenèses suivies de forte élévation de température qui auraient entraîné une recristallisation des roches et une perte partielle de plomb. Ces discordances ont été surtout constatées parmi les zircons et les monozites (Madagascar).

5 G.R. TILTON, op. cit., p. 337.

4. LA MÉTHODE Pb/Pb

Dans cette méthode, « l’âge » est donné par la formule :

207Pb235U(eλ1t - 1)

 = 
 = 
206Pb238U(eλ2t - 1)

dans laquelle on a fixé le rapport

235U1

 = 
238U137,7

c’est-à-dire égal au rapport des deux isotopes trouvés dans la nature.

On pense que c’est la meilleure de toutes les méthodes au plomb. Son inconvénient réside aussi dans la possibilité d’une perte partielle du radon 222 — l’un des produits intermédiaires dans la série de désintégration conduisant au plomb — ce qui aurait cette fois pour effet de vieillir l’âge apparent de l’échantillon.

En résumé, on peut dire que trois méthodes constituent des horloges indépendantes, 206Pb/238U, 207Pb/235U et 208Pb/232Th, les autres pouvant être déduites de ces rapports.

Les « âges » fournis par ces méthodes peuvent être discordants dans plus de la moitié des cas, surtout dans les zircons et les monozites. S’il y a concordance, alors on les retient, dans le cas contraire, on examine les causes de la discordance. Parmi celles-ci, il y a les pertes partielles de plomb, d’uranium et de radon, l’incorporation, lors de la formation du cristal, de plomb autre que le plomb radiogénique résultant de la désintégration du radio-élément parent6. Il ressort par conséquent que la méthode de datation au plomb est assez précaire, et qu’on ne peut pas lui faire entièrement confiance. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle est délaissée par les spécialistes qui semblent lui préférer la méthode au potassium-argon depuis quelques années. Mais actuellement, comme nous l’avons vu, même la confiance en cette dernière décline.

6 Le lecteur intéressé par la méthode de datation au plomb est invité à consulter l’ouvrage de R.D. RUSSELL, R.M. FARQUHAR, Lead Isotopes in Geology, « Interscience Publishers, Inc. », New York, 1960.

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