Homilétique

De l’autorité

L’autorité est en général le droit d’être cru ou d’être obéi, le droit d’exiger la croyance ou l’obéissance. Mais le mot autorité désigne aussi la conscience et la manifestation de ce droit ; et c’est dans ce sens que nous pouvons faire de l’autorité une des conditions de la prédication et une des qualités du prédicateur. Dire comment elle se manifeste n’est pas facile ; elle se fait bien sentir, son absence se fait sentir encore mieux ; mais elle ne se laisse pas décomposer en éléments distincts et saisissables. On ne peut guère définir et recommander que le sentiment même qui peut communiquer l’autorité à notre langage et à notre accent ; mais quand ce sentiment existe, l’autorité ne manque pas de s’imprimer à tout le discours et d’en relever, pour ainsi dire, les moindres détails.

On ne peut pas dire que l’autorité soit exclusivement propre au discours de la chaire. On la cherche, on la rencontre avec satisfaction dans tous les discours publics. La confiance de l’orateur dans sa propre parole inspire de la confiance à l’auditoire. On aime qu’un homme sente ce que méritent, de la part des autres, la force de sa conviction et le sérieux de son but. La vérité a des droits qui passent à son représentant, à son organe. L’homme le plus modeste doit savoir sacrifier sa modestie à la dignité de la vérité, et la fierté lui sied quand il parle pour elle. Mais l’autorité est bien plus essentielle à la prédication chrétienne, qui parle de la part de Dieu même, et qui annonce les oracles de Dieu. Ce serait blesser les âmes simples que de ne pas donner ce sceau à nos discours ; ce serait même étonner ceux qui ne croient pas à notre Évangile. Ils ne sont pas à notre point de vue, mais ils savent bien quel il doit être ; s’ils nous permettent d’être convaincus, ils nous permettent par là même de parler avec autorité ; et en prenant en leur présence un autre ton que celui de l’autorité, nous ne réussirions qu’à les scandaliser et à les éloigner davantage.

Nous parlons de la vraie autorité, celle qui repose tout entière sur la conviction et le zèle, et à travers laquelle, comme à travers un milieu pur et transparent, reluisent l’humilité et la charité. Chacun la distingue aisément de cette morgue magistrale, de cette importance étudiée, à laquelle une position officiellement garantie et l’habitude de parler sans être contredit ni interrompu exposent nécessairement les ministres qui ont plutôt l’esprit de leur ordre que l’esprit de l’Évangile. Si le prince de Vendôme n’avait entendu que des ministres de cette espèce, on peut l’excuser d’avoir répondu à Louis XIV, qui le pressait d’aller à l’église :

Sire, je ne puis aller entendre un homme qui dit tout ce qu’il lui plaît sans que personne ait la liberté de lui répondre.

Car cette circonstance de parler seul, et de parler sans avoir à craindre une réplique, ne blesse que quand on la rend blessante. En elle-même, elle est fort bien acceptée ; mais il faut avouer que l’arrogance est doublement choquante dans l’homme qui sait trop bien qu’on ne lui répondra pas. L’accent de la vraie autorité est, au contraire, bien venu de presque tous les hommes. Il y a d’avance faveur assurée aux hommes qui, dans ce monde d’inconstance et de perplexité, s’expriment sur un sujet grave avec conviction et avec empire. C’est même la première chose qui frappe chez un orateur et qui lui concilie l’attention, lorsqu’on voit d’ailleurs qu’il tire toute son autorité de son message et non de lui-même, et qu’il est aussi modeste qu’il est convaincu. Qu’est-ce qui étonna le peuple juif dans la doctrine de Jésus-Christ ? Etait-ce cette doctrine elle-même ? Ce fut surtout l’autorité avec laquelle Jésus-Christ la professait. Car il les enseignait, dit saint Matthieu (7.28-29), comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.

Sans doute l’autorité convenait à Jésus-Christ, mais elle convient aussi à la vérité ; l’autorité est inhérente à la vérité ; et ceux qui viennent dire au monde, de la part de Jésus-Christ, cette vérité qui régénère et qui sauve, ont le droit ou plutôt sont dans l’obligation de la dire avec le même accent que lui. Si les serviteurs ne sont pas plus que leur maître, dans un certain sens ils ne sont pas moins que leur maître ; la vérité qu’ils apportent au monde n’est pas moins vérité dans leur bouche que dans la sienne. Il ne leur convient pas de parler comme les scribes ; car ce ne sont pas leurs propres inventions qu’ils cherchent à faire pénétrer dans les esprits par mille détours subtils, c’est un message souverain qu’ils délivrent ; c’est comme ambassadeurs d’un roi qu’ils se présentent. Leur personne n’est rien, leur message est tout ; aussi n’est-ce pas pour leur personne, mais pour leur message qu’ils réclament le respect ; mais ils seraient aussi coupables de ne pas prétendre ce respect pour la pensée divine dont ils sont dépositaires, qu’ils seraient insensés et ridicules de le réclamer pour leurs propres pensées.

Aussi saint Paul ne craint-il pas de recommander à Tite, et sans doute à tous les ministres de l’Évangile, d’exhorter et de reprendre avec une pleine autorité ; (Tite 2.15) injonction remarquable, quand on songe qu’elle vient de celui de tous les hommes peut-être qui a le plus respecté la liberté de la conscience humaine, qui s’est le plus sévèrement interdit de dominer sur la foi de ses disciples, qui s’est le plus soigneusement abstenu d’ériger ses conseils en ordres, et qui a le plus insisté pour que l’obéissance des fidèles fût une obéissance raisonnable ou raisonnée. Il n’y a point là de contradiction : c’est le devoir des uns d’examiner avant de croire, c’est le devoir des autres d’affirmer avec énergie l’objet de leur foi. Cette énergie, cette insistance, cette gravité, cette autorité en un mot, ne portent pas à la liberté la plus légère atteinte ; elles ne font qu’avertir la conscience et lui donner l’éveil : et la prédication n’a des torts envers la liberté que lorsqu’elle trouble l’âme et la bouleverse par des prestiges, et qu’à la faveur du bruit et du tumulte qu’elle a excités, elle nous arrache un assentiment que notre âme, attentive, touchée, mais rassise, ne lui aurait jamais donné.

On est obligé d’avouer que l’accent de l’autorité se laisse un peu désirer dans la prédication de nos jours, et qu’à mettre ensemble en parallèle des prédicateurs d’un même temps, les catholiques semblent, sous le rapport qui nous occupe, avoir l’avantage. Nous arrêtant d’abord au second point, nous conviendrons que l’autorité, dans un sens particulier, étant l’idée mère et le caractère fondamental de l’institution catholique, il n’est pas étonnant qu’elle se reproduise partout, et que le ministre, n’ayant pas seulement foi individuelle à la religion qu’il prêche, mais faisant partie d’un corps qui interprète la Révélation, et, pour tout dire, qui la continue, parle, en un sens, de plus haut à son auditoire que ne peut le faire un prédicateur protestant. Il est vrai qu’il prêche, et que, par là même, il raisonne, il discute, il examine, comme le ministre protestant ; mais à travers tous ces actes qui avouent implicitement une position semblable, on voit percer le sentiment d’une souveraineté en matière de foi qui n’appartient à nul autre système. Les sujets mêmes, la forme, le ton de la discussion annoncent le prêtre catholique ; et quand le prêtre et le ministre soutiennent la même cause, l’un la plaide en avocat et l’autre en procureur général.

Maintenant, sans sortir de l’Église réformée, si l’on cherche quelle différence il peut y avoir, sous le rapport de l’autorité, entre nos temps et des temps plus anciens, elle ne s’explique pas par un affaiblissement de la conviction chez les ministres, mais par une circonstance d’une autre nature ; et peut-être, en y regardant de près, trouverait-on que l’autorité ne paraît avoir baissé que parce qu’elle était exagérée, ou que les cordes, si l’on peut parler ainsi, ne paraissent lâches à présent que pour avoir été autrefois trop tendues. À l’autorité de la conviction et de la vocation intérieure, qui est tout, se mêlait, sans qu’on s’en aperçût, l’autorité de la position ou de la vocation extérieure ; et peut-être celle-ci avait une trop grande part dans l’assurance et la hauteur du ton de la prédication. Il n’y avait pas alors plus de foi véritable et moins d’incrédulité réelle qu’il n’y en a de nos jours ; mais l’incrédulité se prononçait moins et même se connaissait moins ; l’incrédulité n’avait pas encore été poussée par les circonstances à la nécessité de se déclarer, ni même de s’examiner ; parmi ceux qui, sur ce point, étaient au clair avec eux-mêmes et ne se faisaient plus d’illusion, la plupart, soit prudence soit ménagement, se taisaient : ceux qui s’affichaient étaient en petit nombre, et blâmés même par les complices de leurs opinions. La fiction légale ou, pour mieux dire, le préjugé commun, c’était que tout le monde croyait. Les troupeaux paraissaient encore entiers et compacts, l’Église très incorporée à l’institution politique, la foi toujours et à bon droit présumée, le clergé tranquille possesseur d’une position forte et de privilèges pour la défense desquels les uns eussent fait, je le crois, peu de sacrifices, mais contre lesquels aussi les autres eussent fait peu d’efforts. Je crois bien sérieusement que le changement qui est survenu, et que bien des gens déplorent, est une bénédiction de Dieu ; et que si l’incrédulité qui s’ignorait autrefois se connaît aujourd’hui, si l’opposition qui se cachait se découvre et se déclare, il n’y a là que progrès. La première apparence nous dénonce un accroissement de l’incrédulité : un examen plus attentif ne voit dans ce qui se passe qu’une augmentation de clarté et de franchise ; ceux qui se tenaient et qui passaient pour croyants à l’aide d’un vague soigneusement entretenu et de discussions soigneusement évitées, ont été forcés de se rendre compte d’eux-mêmes et d’en rendre compte aux autres. Et d’un autre côté, ceux qui ont continué de croire et de professer la foi, croient à bon escient et ne professent pas sans conséquence. Il y a, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, une sorte de licenciement de cette majorité compacte qu’on appelait l’Église ; toutes sortes de causes ont concouru à produire cet état de choses, qui, de jour en jour, deviendra plus clair et plus flagrant. Il y a déjà longtemps que les ministres peuvent voir que leur tâche se rapproche de plus en plus de celle des missionnaires, et que, nominalement à la tête d’une Église, ils n’en ont guère que le noyau, et sont appelés réellement à convoquer et à constituer une Église. Cet état de choses est essentiellement le même que celui sous lequel ils ont vécu longtemps sans le bien connaître ; leur tâche réelle était jadis ce qu’elle paraît aujourd’hui être devenue : la différence, c’est la clarté toujours croissante des positions et des rapports. Mais qu’est-ce qui doit en résulter sous le rapport de l’autorité ? Si l’on parle de l’autorité véritable, rien, ou plutôt un véritable avantage. L’autorité de convention s’en va ; il faut se rejeter sur l’autre, celle que peut déployer tout interprète de la vérité, convaincu de la vérité. Il est vrai qu’il n’a plus à compter sur l’assentiment implicite et muet d’un troupeau, c’est-à-dire qu’il a une illusion de moins ; mais il a toujours à compter sur la force de la vérité et sur les promesses de Dieu. Il est vrai que ce ne sont plus les brebis qui viennent à lui, mais lui qui va aux brebis, et même qui court après elles : mais les apôtres, qui convenaient que leur ministère était de supplier les hommes d’être réconciliés avec Dieu, (2 Corinthiens 5.20). les apôtres en exhortaient-ils moins avec une pleine autorité ? (Tite 2.15) Le pasteur est-il moins pasteur lorsqu’il court après la brebis, que lorsqu’il la nourrit de sa main dans le bercail d’où elle ne songe pas à sortir ? Cette poursuite des brebis égarées, qui a dû toujours être l’essentiel de notre ministère, l’est plus évidemment aujourd’hui que jamais ; et si, dans cette poursuite, dont la direction, les détours, la longueur semblent déterminés par la brebis elle-même, nous paraissons dépendre d’elle, si par monts et par vaux, broussailles et ravins, c’est-à-dire par tous les chemins où la passion et le préjugé, le savoir et l’ignorance, l’étourdissement ou les sophismes peuvent faire vagabonder une âme qui fuit devant la vérité, nous sommes obligés de haleter après elle et de régler docilement notre course sur sa course désordonnée, si chaque époque, en renouvelant les formes de l’erreur, nous contraint à renouveler les formes de la vérité, qu’est-ce que peut enlever cette charitable condescendance au caractère d’autorité dont la prédication doit être toujours empreinte ? Quoi! la charité ôterait-elle quelque chose à l’autorité ? l’autorité consisterait-elle et se montrerait-elle dans l’obstination à parler toujours la même langue et à maintenir les mêmes formules ? et les infinies condescendances de la charité divine ont-elles jamais avili, n’ont-elles pas plutôt embelli et adouci la sainte majesté du Dieu que la Bible nous fait connaître ?

Il faut bien convenir toutefois que la prédication, en devenant plus distinctement une supplication ou une lutte, a perdu chez quelques-uns une partie de ce caractère de majesté calme et sereine qui, chez les apôtres, et d’abord chez leur Maître, s’unit si admirablement à la sainte véhémence de la charité. Peut-être aussi que le dogmatisme et le soin trop minutieux des nuances doctrinales nuisent à la simplicité et à la grandeur, qui sont les traits sous lesquels l’autorité aime à se produire. Il faut écarter ces obstacles, et, sans affectation, sans recherche, mais par le seul sentiment de notre vocation, retrouver ce ton qui rassure en imposant, et que tous nos auditeurs, sans exception, ont besoin de trouver dans notre prédication.

Je crois qu’en général nous restons, sous le rapport de l’autorité, en dessous de ce qui est légitime, possible et nécessaire. La hardiesse et la liberté des prophètes ne se font pas assez sentir dans nos discours. En un mot, nous ne reprenons pas assez. Nous combattons à armes courtoises, comme dans un tournoi ; nous oublions qu’un combat sérieux demande le fer émoulu, et qu’un semblant de combat ne donne qu’un semblant de victoire. Une compassion plus vive pour nos peuples, un sentiment plus grave de notre responsabilité, enfin un idéal plus élevé et plus solennel de notre état, devraient nous mettre au-dessus des vaines considérations, et de certaines bienséances qui, à vrai dire, ne nous regardent pas. Ce n’est peut-être pas l’idée qu’on se fait aujourd’hui du ministère, j’en conviens ; mais est-ce à nous à nous conformer à cette idée, ou est-ce à nous à la réformer ? Si les maximes du monde sur ce sujet sont la mesure de notre liberté, il n’y a pas de raison pour que nous ne descendions toujours plus bas dans la complaisance ; si, au contraire, nous nous adjugeons toute la liberté que chrétiennement nous pouvons nous adjuger ; si, bien loin de laisser entamer notre ministère, nous revendiquons pour lui toute l’autorité qui lui appartient, il y a toutes sortes de raisons de croire que le monde, avec étonnement d’abord, y consentira et s’y accoutumera. Il aime le courage et l’indépendance ; il n’est fort que contre les faibles ; et c’est notre timidité qui fait sa hardiesse. Partout et en tout temps, pourvu que nous suivions la vérité avec la charité, notre ministère sera ce que nous voudrons qu’il soit. Accepté d’ailleurs ou non accepté, l’essentiel est qu’il soit ce qu’il doit être.

Le caractère et la position y peuvent faire quelque chose. Tel orateur a plus naturellement de l’autorité que tel autre. Telle Église encourage plus que telle autre le ton d’autorité. Mais avant tout cet accent est essentiel à la prédication de l’Évangile. Il ne faut pas confondre, dans leur principe, l’autorité apostolique avec une certaine hardiesse naturelle, qui, du reste, n’y nuit pas, et s’y ajoute fort à propos. Une grande humilité, et même une grande humiliation intérieure, une grande tristesse de cœur, n’empêchent pas de parler avec autorité, et cette autorité de se faire sentir. Celui qui tremble devant Dieu n’en est pas moins hardi devant les hommes ; et sa confusion même rend gloire à Dieu. Je crois qu’avec tout caractère naturel et dans toute position extérieure, je crois aussi qu’avec peu ou beaucoup de talent, peu ou beaucoup d’esprit, un ministre peut prêcher avec beaucoup d’autorité, [à certaines conditions que nous allons énumérer] :

1o) S’il parle au nom de Dieu, et ne veut rien savoir, sur les choses de Dieu, que ce qu’il a appris de Dieu même. Le principe de notre autorité est dans notre soumission, et notre autorité sur les autres est d’autant plus grande que l’autorité de la Parole divine est plus grande sur nous-mêmes ; nous pesons sur eux, si j’ose dire ainsi, de tout le poids dont la vérité pèse sur nous. Ici se montrent à la fois le désavantage apparent et l’avantage réel de la position du prédicateur, si on la compare à celle de tout autre orateur.

L’orateur profane est maître de sa pensée ; il ne la modifie que par elle-même ; mettons-le, pour mieux faire saillir le contraste, sur le même terrain que le prédicateur évangélique, sur le terrain de la morale et de la religion : il tire ses principes de son propre fonds, c’est-à-dire de sa raison et de son sens moral ; il y rattache, convenablement aux lois de la logique, des conséquences et des applications ; aucune force étrangère n’a brisé sous ses pieds le premier échelon, ni enlevé le dernier ; il parcourt librement l’échelle tout entière, également maître de son point de départ et de ses conclusions. La raison et la conscience peuvent bien, il est vrai, passer pour des autorités ; mais ce sont des autorités qu’on aime à reconnaître ; qui, nées et développées avec nous, sont une partie de nous, sont nous-mêmes ; auxquelles nous adhérons d’emblée, par cela seul que nous en avons reconnu l’existence ; et qui, parleur nature même, sont parfaitement exemptes du caractère d’arbitraire plus ou moins inhérent à toute autre autorité. Identiques, du moins nous le croyons, chez tous les individus pensants, elles doivent nous les concilier ou nous les soumettre ; et comme tous les moyens puisés à cette source ont l’air d’être à nous, en même temps qu’ils sont à tout le monde, nous avons, en cas de victoire, la satisfaction de nous sentir personnellement vainqueurs, sans que, pour cela, ceux que nous avons persuadés se sentent personnellement vaincus. Position agréable pour les deux parties, et bien différente de celle où l’éloquence évangélique place respectivement le prédicateur et son auditoire. Sans doute que le ministre chrétien a beaucoup affaire de la raison et de la conscience ; aidé par elles, il ferme toutes les issues par où les âmes voudraient s’écarter du cercle où il prétend les faire entrer ; puis, quand il les y a enfermées, c’est avec la conscience et la raison qu’il les y retient, qu’il les y fixe, qu’il les y établit, qu’il leur fait dire enfin : Il est bon que nous demeurions ici, plantons-y nos tentes (Matthieu 17.4) ; en sorte qu’il ne fait rien absolument sans la conscience et la raison. Mais ces facultés acceptent la vérité et ne la créent pas ; la vérité est donnée : donnée comme un fait souverain, comme une pensée divine, non comme une déduction de notre intelligence ; donnée comme un fait que nos facultés doivent élaborer, exploiter, mais qu’elles n’eussent jamais trouvé. En un mot, la raison et la conscience sont les pierres de touche de la vérité, et non, comme dans d’autres sphères, la source même de la vérité.

N’est-ce pas une chose gênante pour le prédicateur, que d’être obligé de reconnaître toujours une autorité extérieure, une autorité qui n’est pas en lui, qui n’est pas-lui ? Oui, très gênante, aussi longtemps qu’il voudra marchander avec cette autorité, la courber, elle l’inflexible ! la corrompre, elle l’incorruptible ! Très gênante, tant qu’il se travaille à ne lui faire dire que ce que tout le monde voudrait bien entendre, à naturaliser le surnaturel, à traduire l’intraduisible. Mais du moment qu’il s’est rendu, qu’il a pris le parti de croire à la faillibilité de la raison humaine et à l’infaillibilité de la raison divine, alors, ne marchant plus un pied dans le sable et un pied sur le roc, se plaçant des deux pieds sur la vraie base, ce qui lui paraissait un désavantage devient un avantage et une force. Alors, imitateur de Jésus-Christ, il enseigne d’autorité, et non plus comme les scribes (Matthieu 7.29) ; il n’en appelle plus à lui-même, mais à Dieu ; il n’oppose plus l’homme à l’homme, mais la majesté de la sagesse divine aux vacillations infinies de la sagesse humaine ; dépouillé de toute autorité personnelle, il revêt une autorité plus haute, et plus il s’abaisse comme homme, plus il s’élève comme ministre. Mais ce qui est important à observer, il parle avec foi. Qu’on veuille bien y faire attention : l’avocat, le panégyriste, le tribun peuvent parler avec foi ; une certitude ferme, une conviction vive n’est pas naturellement hors de leur portée ; mais, pour qui parle de morale et de religion, la foi n’est guère possible dans les circonstances ordinaires et naturelles ; il n’y a, dans cet ordre d’idées, que peu de choses qu’on puisse soutenir avec une certaine fermeté et enseigner avec une autorité suffisante ; l’esprit d’analyse du siècle a pulvérisé tant d’opinions, a laissé debout si peu de croyances ! Il y a si peu de parti à tirer du pur raisonnement pour réédifier le monde moral et la religion naturelle ! Heureux donc qui a reçu des mains de Dieu la solution que la terre est impuissante à donner ! solution arbitraire, mais qui doit être arbitraire, puisqu’il est prouvé par le fait que la raison n’en peut pas trouver une naturelle. Heureux qui l’a trouvée! il a quelque chose à donner aux âmes ; et, dans son humble dépendance de la vérité révélée, il est en réalité bien plus indépendant, il a plus d’ascendant que le prédicateur qui ne veut croire qu’à soi-même, et qui se surprend, à tous les moments, à ne pas croire à soi-même.

On ne peut se dispenser d’ajouter que le privilège exclusivement assuré au prédicateur d’occuper seul l’auditoire, de n’avoir à combattre que des adversaires muets, serait un privilège exorbitant et absurde, si le prédicateur n’était pas censé parler au nom de Dieu, et répéter, en les développant et les appliquant, les oracles de la sagesse inspirée.

2o) [Le prédicateur peut prêcher avec beaucoup d’autorité,] s’il joint à l’autorité qui résulte du témoignage de Dieu celle qui naît de l’expérience, puisque, dans le plan du christianisme, la vérité extérieure est destinée à devenir une vérité intérieure, la révélation une expérience, et que, dans un certain sens, tout homme qui annonce l’Évangile doit pouvoir dire comme les apôtres : Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, et ce que nos mains ont touché, concernant la parole de vie… c’est ce que nous vous annonçons. (1 Jean 1.1, 3)

3o) [Troisième condition pour prêcher avec autorité] : si la vie extérieure du prédicateur, est assez conforme à sa prédication pour que ses paroles n’aient pas à rougir de ses actions, et que personne n’ait le droit de l’opposer à lui-même. [Alors] son caractère jure pour lui.

4o) [Quatrième condition] : si, à mesure qu’il sent la hauteur de sa mission, il sent davantage sa propre bassesse ; si on le voit le premier plier sous le fardeau. qu’il impose à d’autres ; s’il s’efface derrière sa mission, s’il ne se met en scène que lorsque cela devient indispensable, et s’il ne se montre que pour se réunir distinctement à l’humiliation de ses auditeurs ; s’il ne se sépare point d’eux, ni de pensées ni de paroles, et si la persuasion d’être le premier des pécheurs retentit à travers ses discours ; en un mot, si l’autorité qu’il déploie est dépouillée de tout caractère personnel, si elle est toute relative à l’objet de sa mission, toute pénétrée et toute empreinte du sentiment qui faisait dire à saint Paul : Malheur à moi si je n’évangélise ! (1 Corinthiens 9.16)

5o) [Cinquième condition] : si, dans la chaire, Dieu lui fait la grâce de s’oublier soi-même et l’affranchit des misérables inquiétudes de la vanité. Car si, de serviteur du Très-Haut, il devenait, par la vanité, le serviteur des hommes ; si le besoin de leurs suffrages le préoccupait au moment même qu’il leur annonce le conseil de Dieu ; s’il avait cherché la solidité, le pathétique, l’onction, l’autorité même, dans le secret désir de faire dire qu’il prêche d’une manière solide, pathétique, onctueuse, et avec autorité, alors, descendant du tribunal à la sellette, et tout à fait étranger à cette noble indépendance qui faisait dire à saint Paul : Il m’importe fort peu d’être jugé par vous, (1 Corinthiens 4.3) il affecterait en vain le ton de l’autorité, il ne le trouverait pas. L’homme à qui les hommes imposent n’est pas fait pour leur imposer ; celui qui tremble devant eux ne les fera jamais trembler ; et si Pierre, en prononçant son premier sermon, son sermon d’épreuve si l’on veut, avait été préoccupé de son rôle et du jugement de son auditoire, il n’eût pas entendu la multitude, touchée de componction, lui dire à la fin de son discours : Hommes frères, que ferons- nous ? (Actes 2.37)

6o) Enfin, [pour prêcher avec autorité, le prédicateur doit] faire sentir qu’il aime ceux à qui sa parole commande.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant