Homilétique

2.5 Convenance.

Dans un sens très général, toutes les qualités recommandées ci-dessus sont des convenances de diverses natures. Ce que nous appelons ici convenance, dans un sens particulier, c’est le rapport de l’expression avec le caractère des idées qu’elle doit revêtir, avec le genre de la composition, le sujet que l’on traite, le but qu’on se propose. Le style peut être clair, propre, précis, naturel, sans être convenable. La convenance résulte d’un juste sentiment de la nature du sujet, et consiste à ne pas blesser ou à ne pas obscurcir ce sentiment chez autrui.

Passons tout de suite au genre particulier qui nous occupe, à la prédication ; car que dire en faveur de la convenance en général que son nom seul ne dise déjà ? Une question préliminaire se présente. On parle d’une langue de la chaire. Y a-t-il une langue de la chaire ? Cela n’est pas douteux, si l’on n’entend par là que l’ensemble des convenances auxquelles est assujetti un discours religieux associé au culte et prononcé dans un lieu sacré. Mais si l’on va plus loin, s’il s’agit, non de convenance, mais de convention, si l’on a en vue un certain dialecte, si l’on prétend imposer au langage de l’orateur sacré d’autres règles encore que celles qui résultent de la nature de sa mission et que le sentiment de sa position lui suggère, nous disons : Non, dans ce sens-là, il n’y a pas une langue de la chaire. Laissons pour un moment la parole à M. Théremin :

À cette question : Quelle est la langue convenable à l’orateur de la chaire ? les uns répondent : La langue de la Bible ; les autres, celle des livres ; d’autres encore, celle de la vie ordinaire ; ceux-ci, une langue simple et naturelle ; ceux-là, une langue artistement élaborée, une langue poétique, riche d’images. Quelquefois aussi on donne pour type la langue de quelque prédicateur connu. Quant à moi, si l’on me demande quelle langue le prédicateur doit employer dans la chaire, je ne puis que répondre : La sienne. Une vie chrétienne est née en lui, et il se nourrit incessamment de la Parole de Dieu, dont un grand nombre d’expressions et d’images lui sont devenues familières. Or, cette vie chrétienne ne forme pas dans sa vie un courant à part, mais s’unit et se moule avec toute sa vie intérieure, composée de son imagination, de sa sensibilité, de son caractère, de toutes les facultés de son esprit, des expériences de sa vie, de sa culture scientifique et littéraire. C’est de tous ces éléments combinés que résulte sa parole intérieure, la langue dans laquelle il se parle à lui-même et à Dieu des vérités du salut : et voilà le ton fondamental de la langue dont il fera usage dans la chaire. Que chacun donc laisse paraître son individualité, sans l’exagérer, sans montrer plus ni moins que ce qui est en lui, et s’appliquant toujours, non à mettre en dehors tout ce qu’il peut avoir d’aspérités et d’arêtes, mais plutôt à les amortir par l’imitation du plus parfait des modèles, Jésus-Christ.

Ces idées, bien méditées, conduisent à toute la vérité sur le style de la chaire. Voyons pourtant plus en détail quelles en sont les convenances.

La première est la simplicité, qu’il ne faut pas confondre avec le naturel. Le naturel, qui doit régner partout, ne peut pas servir à caractériser le style de la chaire. Mais la simplicité, qui n’est pas de rigueur en tout genre, est une des convenances de l’éloquence sacrée. De plus, la simplicité peut faire l’objet d’une règle ; elle peut être réglementée, le naturel non.

On confond quelquefois le naturel et la simplicité. Il est vrai que ces deux choses ont du rapport. On ne peut guère être simple si l’on n’est pas naturel ; mais on pourrait bien être naturel et n’être pas simple. Le naturel consiste à être soi-même, chose assurément très rare ; aussi le parfait naturel est-il peu commun, la naïveté moins encore ; mais l’art ne fournit aucun moyen de devenir naturel ; tout ce qu’il peut faire, c’est de montrer à ceux qui l’approfondissent qu’on ne gagne rien à s’éloigner de la nature, et que le beau est inséparable du naturel. Du reste, le naturel n’est point un objet de l’art ; c’est la donnée première de l’art ; c’est en quelque sorte une réserve contre l’abus de l’art ; c’est le terrain de l’art : les restaurations littéraires n’ont été essentiellement qu’un retour vers le naturel ; on ne peut imiter le naturel ; l’affectation du naturel est la pire des affectations.

Mais comme on pourrait, sans manquer précisément de naturel, manquer de simplicité, comme le naturel est également nécessaire dans tous les genres, tandis que les uns réclament plus et les autres moins de simplicité, il y a, dans un cours de rhétorique ou d’homilétique, quelque chose à dire de la simplicité.

Étymologiquement parlant, simplicité est le contraire de multiplicité. La simplicité, l’absence de tout pli ou repli, exclurait jusqu’à l’expression d’une seconde idée lorsqu’une première suffit. Ceci la fait, au premier moment, ressembler à la concision ; mais la concision est l’épargne des mots, la simplicité est l’économie des moyens. C’est cette forme de style qui divise le moins le travail de la pensée, et l’achemine au but par le chemin le plus direct. Elle a d’ailleurs quelque chose de relatif. Ce qui est trop peu simple pour une classe de lecteurs, l’est suffisamment pour une autre. Ici nous appellerons simple ce qui paraîtra tel à tous les individus, ou du moins à toutes les classes dont se compose ordinairement l’auditoire d’un prédicateur et cela étant entendu, nous ajoutons que la simplicité exclut, d’une part, les détours et les complications inutiles, la profusion des figures, les ornements ambitieux, de l’autre, les pensées raffinées, la subtilité, l’abstraction. Elle n’exclut pourtant ni les nuances ni la richesse. On peut être à la fois magnifique et simple, simple et délicat.

La simplicité se recommande à plus d’un titre à l’orateur de la chaire. Elle orne les grandes pensées comme la clarté orne les pensées profondes ; or, les pensées que le prédicateur est chargé de transmettre sont toutes de grandes pensées.

La simplicité est inséparable du sérieux. Rien ne paraît moins sérieux. rien n’est plus propre à rendre la sincérité douteuse, que la recherche et le raffinement.

Enfin, la simplicité fait partie des égards et du respect que doit le prédicateur à un auditoire où les intelligences sont inégales.

Le vrai nom de la simplicité, dans le discours oratoire, c’est celui de popularité. La popularité, déjà fort convenable dans le choix des pensées et des arguments, consiste, dans le style, à composer son langage des expressions familières au plus grand nombre. La langue populaire est celle que comprennent également toutes les classes de la société, le terrain commun où elles se rencontrent et communiquent ; c’est une langue à laquelle, dans leur pratique habituelle, les uns ajoutent, les autres retranchent quelque chose, mais qui n’en n’est pas moins la langue de tout le monde, la seule langue de tout le monde, quoiqu’elle ne soit, telle qu’elle est, la langue peut-être de personne.

Le mot de popularité éveille aujourd’hui l’idée d’un genre particulier dans l’art et dans le style, et, plus ou moins, d’une dérogeance. Un écrit populaire est un écrit à part, et presque en dehors de la littérature. Cette distinction n’a pas toujours existé. Pour ne rien dire des époques de barbarie, où toutes les classes sont également grossières, il est des Ages de haute culture qui n’ont qu’une seule langue. La littérature grecque n’a pas d’écrits spécialement populaires : la popularité est le caractère de tous. Même à notre point de vue, les grandes productions de l’art antique peuvent passer pour populaires. Et parmi les chefs-d’œuvre modernes, les plus éminents sont, à tout prendre, les plus populaires ; et il ne faut pas s’en étonner : ce qui intéresse l’homme de toutes les classes est au-dessus de ce qui ne peut être compris et goûté que par l’homme d’une certaine classe. On peut être populaire sans être grand, mais on ne saurait guère être grand sans être populaire. On n’est pathétique, on n’est sublime qu’en pressant sur les touches qui sont les mêmes dans tous les hommes, à partir d’un degré moyen de culture et de développement.

Devant un auditoire mêlé, on risque à n’être pas populaire, on gagne toujours à l’être. Ce qu’on fait dans le sens de la popularité, c’est-à-dire pour atteindre le plus grand nombre à la fois d’esprits bien organisés, n’est pas perdu pour les plus cultivés ; ils le goûtent même d’autant plus qu’ils sont plus cultivés ; et les beautés que l’orateur cueille dans cette voie sont, à leur sentiment, les plus éminentes ; tandis que ce qu’on fait dans la vue particulière de captiver une certaine classe est perdu pour les autres, sans atteindre d’autant plus à fond celle dont on a ambitionné les suffrages ou recherché l’assentiment.

La vraie région, le milieu naturel de l’éloquence, ce sont les pensées de tous, et par conséquent, autant qu’il est possible, le langage de tous. L’éloquence est un contact de l’homme avec l’homme, par leurs côtés, non accidentels ou individuels, mais humains. La langue qui convient à l’éloquence est donc une langue générale, commune, usuelle. Rien de rare et d’exceptionnel n’y serait à sa place. Je ne dis pas qu’on ne puisse être éloquent sur des sujets très spéciaux ou à leur occasion ; mais on ne saurait être oratoire sur de tels sujets, excepté devant un auditoire très particulier, à qui ces sujets n’offrent pas de difficultés, et qui peut ramener promptement les idées spéciales à des idées générales, les seules qui soient oratoires. Cicéron, sans doute, s’appuyait sur l’expérience non moins que sur la théorie, lorsqu’il disait : In dicendo vitium vel maximum est a vulgari genere orationis atque a consuetudine communis sensus abhorrerex ; passage dont celui-ci, de d’Alembert, semble être la traduction :

L’orateur ne doit jamais oublier que c’est à la multitude qu’il parle, que c’est elle qu’il doit émou- voir, attendrir, entraîner. L’éloquence qui n’est pas pour le grand nombre n’est pas de l’éloquencey.

x – Cicéron, De Orator, lib. I, cap. III.

y – Réflexions sur l’élocution oratoire, dans les Mélanges de D’Alembert.

Cette maxime ne saurait être juste pour l’éloquence en général, sans l’être d’une façon toute particulière pour l’éloquence de la chaire. Rien n’est plus populaire que les sujets de la prédication ; car rien n’est plus général, plus commun à tous. Rien n’efface plus complètement les différences qu’établissent entre les hommes le rang et l’éducation. Rien n’est plus purement humain. C’est donc, si l’on peut s’exprimer ainsi, une langue purement humaine que réclament les sujets de la chaire. Ici, vouloir monter ce serait descendre, et descendre c’est s’élever. De même que le corps est plus que l’habit, la substance plus que l’accident, et le genre plus que l’espèce, l’homme est plus qu’aucune des conditions ou des formes particulières de l’humanité ; on s’élève en atteignant à l’homme à travers les subdivisions et les nuances ; et la majesté de la chaire se montre surtout à séparer l’homme de tout ce qui lui est accessoire ou ajouté par les événements, pour le saisir dans cette haute généralité où il correspond à Dieu et touche à l’infini. L’éloquence de la chaire sera donc grande à mesure qu’elle sera populaire, ou populaire à mesure qu’elle sera grande. Son langage devra donc, écartant ce qui est particulier à quelques-uns, se décider, dans le choix de ses éléments, pour-ce qui est commun à tous. Le prédicateur s’interdira les fermes abstraits, les formules de l’école, les allusions savantes, les subtilités et la finesse, les tournures ingénieuses mais compliquées, un certain genre et même un certain degré d’élégance, certaines délicatesses d’art, fort appréciées par les hommes du métier, mais perdues pour le peuple.

Mais la popularité n’est pas encore le vrai nom de la simplicité de la chaire ; ce mot indique à quelle hauteur nous plaçons notre auditoire, plutôt que les rapports dans lesquels nous nous mettons ou nous nous supposons avec lui. Or, l’auditoire d’un prédicateur est mieux qu’un peuple, c’est une famille ; et la simplicité du discours évangélique n’est pas seulement de la popularité, c’est de la familiarité. La familiarité, renfermée depuis longtemps dans l’ordre de relations auquel elle a emprunté son nom, n’était pas faite pour se réduire dans un cercle si étroit ; elle devait exister entre les hommes que les liens du sang n’unissent pas, qui ne sont pas nés et ne vivent pas sous le même toit. Il est inutile de rappeler ici les causes qui l’ont resserrée dans ses limites actuelles, et qui ont rendu le cérémonial et le décorum si indispensables entre gens sortis du même limon, dominés par les mêmes nécessités, et également sujets à la mort. Entre les âmes fortes et qui se conviennent, l’intimité amène bientôt la familiarité, c’est-à-dire la décente et noble liberté qui convient à des frères. La familiarité a de si grands avantages, qu’il faudrait pouvoir l’établir lorsqu’elle ne vient pas d’elle-même.

Il n’y a point, dit Vauvenargues, de meilleure école, ni plus nécessaire que la familiarité. Un homme qui s’est retranché toute sa vie dans un caractère réservé, fait les fautes les plus grossières lorsque les occasions l’obligent d’en sortir et que les affaires l’engagent. Ce n’est que par la familiarité que l’on guérit de la présomption, de la timidité, de la sotte hauteur ; ce n’est que dans un commerce libre et ingénu qu’on peut bien connaître les hommes, qu’on se tâte, qu’on se démêle et qu’on se mesure avec eux ; là on voit l’humanité nue avec toutes ses faiblesses et toutes ses forces… Ceux qui n’ont pas le courage de chercher la vérité dans ces rudes épreuves, sont profondément au-dessous de tout ce qu’il y a de grand.

Entre gens que leur position relative ne met pas ensemble sur le pied de la familiarité, s’il est un tiers qui puisse créer ce rapport, assurément c’est Dieu ou la pensée de Dieu : pensée dans laquelle toutes les différences et toutes les inégalités disparaissent. Or, celui qui, d’office, s’en vient parler à ses semblables de Dieu et de Dieu seul, ne peut plus voir en eux que des hommes et des frères ; il ne les aborde qu’en cette qualité, ne les assemble autour de lui qu’à ce titre, au nom même de ce rapport ; non seulement la familiarité sied à son discours, mais tout autre caractère ne lui siérait pas. Le cérémonial des entretiens polis porté dans la chaire ôterait au discours du prédicateur toute vertu communicative ; il resterait je ne sais quoi entre l’homme qui parle et ceux qui l’écoutent. Il existe dans les usages de l’amitié un de ces symboles dont notre vie sociale, dont nos langues sont pleines, et qui survivent longtemps au souvenir des idées qu’ils exprimaient : deux amis qui se rencontrent se serrent l’un à l’autre la main ; si elle est couverte, ils commencent par la mettre à nu ; il faut que l’homme ait touché l’homme ; que, dans le contact et la pression de ces deux mains nues, on se soit l’un l’autre senti vivre. Le prédicateur qui n’est pas familier, et qui porte dans la chaire les bienséances et les périphrases de la civilité mondaine, qui se tient sur la réserve, qui ne se livre pas, est un ami qui tend la main à son ami, mais une main gantée, à travers laquelle on ne sent ni la chaleur ni la vie. Que sera-ce de celui qui aura soin de revêtir sa main avant de la présenter à son ami, je veux dire du prédicateur qui se permettra moins de laisser-aller, moins d’effusion dans la chaire qu’il ne s’en permet dans les rencontres ordinaires et les commerces superficiels de la vie sociale ? Si nous comprenons bien la position du prédicateur, investi, au moins pour quelques moments, de la liberté d’un père et d’un frère, son langage sera familier, en ce sens qu’il sera plein et tout composé de termes, de mouvements et de tours empruntés aux rapports de la famille et de l’amitié. Ce langage marquera d’une manière vive le rapport qu’il sent exister entre son auditoire et lui ; ce langage donnera le sentiment que ce n’est pas d’une simple idée, mais d’un intérêt commun, actuel, dominant, qu’il est question entre lui et ses auditeurs : ce langage les rapprochera de lui. Il est superflu de distinguer la familiarité que nous avons en vue d’une autre familiarité indécente et profane ; il s’agit, en toutes choses et avant tout, d’être animé d’un sentiment chrétien ; ce sentiment crée à la fois et limite la familiarité ; si elle est chrétienne, elle est accompagnée de ces saintes réserves qui ne sont pas étrangères aux plus libres épanchements de deux chrétiens entre eux.

La familiarité n’a manqué, ce me semble, à aucun des maîtres de la chaire sacrée ; ce caractère est même plus marqué et plus complet chez les plus éminents d’entre eux. Il est presque étranger aux orateurs de la tribune et du barreau : ils peuvent être populaires, ils ne peuvent guère être familiers. Et comment le seraient-ils ? Leur auditoire est-il pour eux une famille ? Et même ces citoyens, ces juges, sont-ils pour l’orateur, un seul instant, des hommes, rien que des hommes ? ne sont-ils pas toujours des citoyens et des juges ? Je ne serais donc pas éloigné de faire de la familiarité le caractère exclusif de l’éloquence de la chaire.

Dans les rapports journaliers de la vie, et d’individu à individu, la familiarité amène avec elle l’habitude de nommer les choses par leur nom ; elle préfère les désignations individuelles aux désignations génériques, les affirmations directes aux réticences et aux allusions, les indications précises aux indications vagues. Quelque chose de tout cela doit être non seulement permis, mais recommandé à la chaire ; c’est à ces conditions qu’elle donnera aux objets dont elle traite une empreinte vive de réalité. Il est un trait de familiarité sur lequel nous devons nous arrêter quelques instants. Il nous paraît difficile que le sentiment d’un rapport familier avec ses auditeurs ne conduise pas le prédicateur à parler de soi. On blâme avec raison chez le ministre de la Parole de Dieu la préoccupation de soi-même ; on a raison de vouloir qu’il s’oublie ; mais on peut, dans le sens de la charité, s’oublier bien complètement et néanmoins parler de soi. Le discours oratoire n’est pas un livre, c’est une action directe, prochaine, personnelle et instantanée. La personnalité de l’orateur y compte pour quelque chose. C’est lui, c’est un homme qui vient de la part de Dieu, mais avec spontanéité puisque c’est avec amour, entretenir de leurs intérêts et des siens un certain nombre de ses semblables et de ses frères. Dans tous les cas, mais surtout s’il s’adresse à sa paroisse, il est dans la position d’un père de famille et non d’un étranger. Il est ambassadeur ou député dans un autre sens qu’un homme envoyé par des hommes ; il peut, il doit parler comme de lui-même, quoique la doctrine qu’il enseigne ne vienne point de lui-même. Remarquez donc deux points par où la personnalité jaillit, quoi qu’on fasse : il est père, et il est frère. Père, il exhorte, il conjure, il presse ; il se réjouit de la sympathie, il s’afflige de l’indifférence, il s’alarme de son impuissance, il compte sur la puissance de Dieu, il invoque son secours, il en appelle à lui. Frère de ses auditeurs, ce qu’il leur dit, il se le dit à soi-même, il a besoin de faire cause commune avec eux et de le leur témoigner, de ne point paraître en dehors des préoccupations dont il cherche à les agiter. Sans doute il ne cherche jamais à détourner sur lui une attention qui doit se porter ailleurs ; il se le reprocherait comme une infidélité ; mais ce n’est pas la dérober à son profit que de témoigner sa sympathie pour les vérités qu’il annonce et pour les auditeurs à qui il s’adresse ; et comment témoigner de la sympathie sans parler de soi ? tout mouvement sympathique ne met-il pas en dehors notre personnalité, au moment même et par le fait même de son union avec des personnalités étrangères ? Ainsi donc la charité, l’humilité régleront, mais n’interdiront pas les manifestations de la personnalité.

Je ne parle point ici de cette forme oratoire où le prédicateur personnifie en lui tout son auditoire, et exprime en son nom les sentiments dont il suppose ses auditeurs pénétrés. C’est une figure de style, très convenable dans certains moments, et dans laquelle le je et le moi ne désignent pas personnellement l’orateurz, mais le troupeau considéré comme un seul individu. Personne ne peut s’y tromper ; personne ne s’y trompe.

z – Voyez Romains 7.7-25

Il est, dit Maury, quelques occasions où un orateur chrétien peut se prendre modestement lui-même pour sujet d’un développement de morale qui intéresse la multitude. Mais ce n’est point pour appeler sur lui l’attention de l’auditoire qu’il se donne alors en spectacle : c’est au contraire pour concentrer en lui seul les faiblesses, les illusions, les écarts et les inconséquences de l’esprit ou du cœur humain ; et dans une telle vue, plus il parlerait de lui, moins on le trouverait personnel. Massillon excelle dans cette humble méthode de se mettre ainsi à la place des pécheurs, en déplorant ses propres contradictions, ses erreurs, ses angoisses et ses remords. Il excite le plus touchant intérêt, il attendrit ses auditeurs jusqu’aux larmes, toutes les fois que, les peignant eux-mêmes dans sa personne, avec la vérité la plus frappante, quand il dévoile les profondeurs de sa conscience, il se dénonce à Dieu comme un ingrat, comme un misérable, comme un insenséa.

a – Maury, Essai sur l’éloquence de la chaire, LVI. De l’égoïsme dans les orateurs. – Voyez deux manières de parler de soi dans Massillon, Sermon sur le jeûne, à la fin de l’exorde et à la fin du discours.

Il n’est aucun des prédicateurs reconnus pour modèles qui ne parle fréquemment de soi dans ses discours, mais toujours dans l’intention et dans l’esprit que nous avons donnés pour limites à cette familiarité oratoire. Leur moi n’a pas le même sens que le moi si étroitement personnel, si véritablement égoïste d’un Démosthène et d’un Cicéron. C’est le moi communicatif de la sympathie et de l’humilité.

Simple, populaire, familier, le style de la chaire doit être tout cela sans cesser d’être noble. Il n’y a sans doute rien de plus noble que la vérité chrétienne, et c’est même le premier caractère qui nous frappe en elle. Le style doit y correspondre, il doit être noble. Mais en quoi consiste la noblesse du style ? La noblesse, dans le style comme dans la société, emporte l’idée de distinction et même d’exclusion. Il y a une classe d’images et de mots réputés nobles, comme il y a, dans les constitutions aristocratiques, une classe d’hommes qu’une barrière visible et distincte sépare du commun des citoyens. Le langage a aussi son élément roturier, confondu dans les dictionnaires, mais non dans le discours, avec l’élément aristocratique. Un terme qui n’est pas noble, c’est un terme qui contraint notre pensée à un contact trop immédiat avec un objet qu’elle dédaigne, c’est-à-dire qu’elle juge indigne de l’occuper hors les cas d’absolue nécessité. L’homme ne se soumet pas volontiers ou ne veut pas avoir l’air de se soumettre volontiers à ce qui l’avertit trop distinctement de ce qu’il y a d’humiliant dans sa nature ou dans sa condition. La noblesse dans les manières, les actes ou le langage, est le soin de la dignité humaine, et chacun sent que cette dignité réside dans la pensée ou dans la partie de nous-mêmes qui pense. De là résulte, d’abord, l’exclusion de certaines idées, ou, quand on ne peut pas absolument les écarter, l’exclusion des mot qui les rappellent trop directement, et la préférence donnée aux termes qui les présentent d’une manière oblique, et par un côté fuyant, à l’esprit qui les fuit. Il s’agit donc de voir si tel mot, par une cause quelconque, porte atteinte dans notre âme à notre respect pour nous-mêmes ou pour tel objet que nous ne saurions mépriser sans nous mépriser nous-mêmes. C’est cette impression que nous devons épargner à nos auditeurs, d’abord par le choix de la pensée, ensuite par le choix du mot. Mais entendons-nous bien. Nous aurons égard aux répugnances légitimes, invincibles, non à celles que suggère le raffinement des mœurs et de la culture ; ces dernières, il faudra quelquefois savoir les braver pour être vraiment noble, et rien n’est moins noble que les conventions réciproques d’une politesse méticuleuse. Laissons-les à leur place et n’allons pas les y troubler ; mais qu’elles ne viennent pas non plus imposer leur joug à la généreuse liberté du langage apostolique. La religion, qui renferme en soi la vraie nature, le vrai naturel, tend sans cesse à ramener la civilisation à ses vraies conditions, et la rapproche de la noblesse à proportion qu’elle l’éloigne du raffinement ; car si la grossièreté est ignoble, le raffinement ne l’est guère moins. Cet esprit du christianisme doit être celui de la chaire. Le prédicateur, dans le choix de ses termes, aura égard à l’état de la société du sein de laquelle est extrait son troupeau ; mais ce juste ménagement n’aura rien d’une complaisance puérile, et il osera tenter d’élever au-dessus d’elle-même, au-dessus de ses vaines délicatesses, cette société à laquelle le christianisme seul peut rapprendre le beau naturel.

La noblesse du style, suivant Buffon, dépend

de l’attention à ne nommer les choses que par les termes les plus générauxb.

b – Buffon, Discours sur le style.

Et il est vrai que tout ce qui étend l’horizon de la pensée, tout ce qui, la dégageant de ses points d’appui, l’élève vers sa source et lui donne de l’espace, est conforme à la nature de l’homme, convenable à sa dignité. Nous nous sentons élever en passant de la notion de l’individu à celle de l’espèce, de l’idée de l’espèce à celle du genre : notre liberté, notre spiritualité se révèlent à nous dans ce mouvement d’ascension. Mais si les expressions générales sont les plus nobles, elles ne sont pas les plus vives ni les plus touchantes, et l’éloquence manquerait d’air dans cette région éthérée. Il faut sans doute que les idées générales planent sur les idées particulières, qu’on sente dans l’idée particulière la présence de l’idée généra le ; mais ceci ne justifie pas, dans l’éloquence, l’emploi exclusif des termes les plus généraux. La noblesse du style n’est point à ce prix. La grandeur des monarques de l’Orient consiste à se rendre invisibles : il y a quelque chose de cette grandeur dans un style qui se rend invisible autant qu’il peut, en remplaçant la présence des objets par une suite de formules, et en faisant de la langue, peinture de la pensée, une espèce d’algèbre.

On ne se méprendra pas à nos paroles. Les conditions du sermon ne sont pas celles d’un poème. La prédication paraîtrait préoccupée de notre amusement plus que de notre édification, si elle voulait préciser et particulariser comme la poésie aime à le faire et a droit de le faire. La prédication, sans doute, aspire comme la poésie à nous rendre les objets présents, mais ce sont d’autres objets. Il est certains faits qu’elle détaille, d’autres qu’elle nomme par une expression générale. Que lui servirait, quand elle veut représenter l’empressement de nos projets et l’ardeur de nos entreprises sous l’image si naturelle d’un char ou d’un cavalier emporté dans la carrière, d’attacher curieusement les rênes à la bouche frémissante de Bucéphale, ou d’ensanglanter les molettes de l’éperon d’Alexandre ? Que lui servirait, en scrutant notre bonne foi en matière d’intérêt, d’accumuler les termes techniques dont se compose la langue toute spéciale de la bourse ou des comptoirs ? Il est rare, en cas pareils, qu’une désignation générale ne suffise pas. Mais ces mêmes termes, il faut savoir ne pas les éviter lorsqu’on a l’espérance, en les employant, d’être mieux et plus promptement compris.

La périphrase, qui n’est pas la condition de la noblesse du style, est une règle de bienséance, pour éviter de nommer directement des choses dont le vrai nom produirait une impression de honte ou de dégoût. – La périphrase est souvent la définition même de l’objet, son vrai nom. Elle est quelquefois un moyen de relever ce qu’il y a de plus intéressant dans l’objet. Quelquefois enfin elle veut éviter le mot.

Il semble à peu près superflu de parler de la gravité du style de la chaire, parce que ce que nous avons dit de la noblesse du style de la chaire implique ou suppose la gravité. En remontant au principe de l’une, on remonte au principe de l’autre, et ce qui imprime à nos discours le premier de ces caractères, y grave infailliblement le second. Cependant la noblesse et la gravité sont distinctes. Nous avons dit ce que la première évite et repousse : la gravité, qui, selon l’étymologie de son nom, porte le poids d’une grande pensée ou d’un grand intérêt, ne se permet, ne permet pas à l’esprit de l’auditeur de se distraire de cette pensée par des pensées beaucoup moins importantes, ou sans importance relativement à l’objet de la prédication ; elle veut bien nous intéresser, nous amuser jamais, moins encore laisser naître dans notre esprit rien qui ressemble à une gaieté maligne ou profane. Le sourire le plus innocent, celui même que n’exclurait pas une conversation très religieuse, n’est pas innocent dans un temple ; je veux dire qu’on n’est pas innocent de l’avoir provoqué. Les conditions des deux discours ne sont pas les mêmes. Il y a là, de plus que dans l’entretien le plus sérieux, un lieu consacré, une assemblée solennelle, un culte dont le discours fait partie et revêt le caractère ; toutes les émotions sont contagieuses, se répandent électriquement dans une assemblée, se fortifient et s’aggravent en se multipliant : que deviendra donc une émotion de gaieté, et qu’est-ce qu’un temple, qu’est-ce qu’une heure de culte où l’on se souvient d’avoir ri ? Je ne suppose pas au prédicateur l’intention de faire rire ni sourire ; je l’avertis seulement de surveiller ses termes tellement que cet effet, malgré lui, n’ait pas lieu.

Nous avons interdit au prédicateur l’arme du ridicule.

En résumé, la gravité consiste à n’occuper l’esprit, même passagèrement, d’aucune idée qui soit indigne de l’occuper dans un lieu sacré et dans un exercice du culte.

Il me reste à parler d’une dernière convenance du style de la chaire, convenance particulière, et qui n’en est pas moins le résumé et le gage de toutes les autres : je veux parler de la couleur scripturaire du langage. Je tâche de me garder ici de tout préjugé : un discours peut sans doute être chrétien, éminemment chrétien, et n’avoir pas la couleur dont je parle : l’inverse aussi peut avoir lieu, c’est-à-dire qu’un sermon fortement coloré d’expressions ou d’allusions bibliques pourrait n’être pas chrétien. Il n’est pas même convenable de n’exprimer ses pensées et ses impressions que par des formules bibliques, et de faire du discours sacré une chaîne de centons scripturaires. Rappelons ici la maxime de Théremin :

Il faut que chaque prédicateur parle sa langue ; il faut que la pensée chrétienne s’individualise en lui ; il faut que la parole de Dieu devienne sa parole ; la vérité ne lui sera devenue propre que quand il sera en état de lui donner une forme qui soit à lui ; et enfin, un sermon tout composé de passages, et même des plus beaux passages, ne sera pas un discours ; il manquera d’unité et de force oratoire, parce qu’on n’y sentira pas la présence continue et l’action progressive d’une âme en qui toutes les vérités que peut contenir le discours se sont en quelque sorte personnifiées.

Mais, tout cela étant bien entendu, reconnaissons aussi :

1o) Que nous avons une religion écrite, que nous ne devons ni l’oublier ni le laisser oublier, et que lorsque Dieu lui-même a daigné donner une forme aux vérités du salutc, il serait étrange et contradictoire à notre foi, de ne pas rapporter, et même avec abondance, des expressions qui, bien que sorties de bouches humaines, ont un caractère d’autorité que d’autres paroles ne peuvent avoir. Leur présence dans la prédication lui donne de la majesté, et rappelle aux fidèles ce que nous avons dû nous-mêmes nous rappeler en les citant, savoir que nous ne sommes que des messagers, des ambassadeurs, que nous ne faisons qu’accommoder à un certain temps et à un certain lieu une parole qui n’est pas la nôtre, en sorte que celui qui méprise notre parole, ce n’est pas un homme qu’il méprise, mais Dieu lui-même.

c – Maury a fait un singulier rapprochement entre la Bible et la mythologie. (Essai, LXIX. De l’emploi de l’Écriture sainte.)

Au reste, il ne s’agit pas seulement de langage et de couleurs, mais de faits et de personnages. Tous les souvenirs de la Bible doivent nous être présents ; car tous sont des preuves ou des symboles ; et cette histoire, c’est l’histoire nationale de l’Église chrétienne ; ce sont ses origines ; ce sont ses titres. L’histoire du règne de Dieu sur la terre offre sans doute encore d’autres faits à citer, et il ne faut rien se refuser dans ce domaine ; mais les faits dont la Bible a consacré la mémoire, ont sans doute les premiers droits et la plus grande autorité. Après tout, la substance principale de la Bible et de notre religion, ce sont des faits, ce sont des personnes ; pourrions-nous ne citer que des doctrines et des préceptes ? Il importe beaucoup de conserver à la religion son caractère d’histoire et de dispensation ; il faut le rappeler sans cesse, soit directement, en faisant servir les faits de point de départ ou de confirmation à nos raisonnements, soit indirectement, par des rapprochements et des allusions multipliées. Les occasions sont nombreuses pour le prédicateur nourri de l’Écriture sainte et doué de quelque imagination. Saurin, voulant faire sentir la nécessité des épreuves de cette vie pour nous faire souhaiter une vie meilleure, dit que :

lorsque la colombe rencontre hors de l’arche les vents déchaînés, les eaux débordées, les bondes des cieux ouvertes, l’univers entier enseveli sous les ondes, elle cherche son refuge dans l’arche. Mais lorsqu’elle trouve des plaines et des campagnes, elle s’y arrête. Mon âme, voilà ton image.

Ailleurs, insistant sur la nécessité de joindre la prière au travail dans l’œuvre de notre salut, il dit :

Nous devons imiter l’exemple de Moïse attaqué par l’Amalécite ; il partage avec Josué l’ouvrage de la victoire : Moïse monte sur la montagne, Josué descend dans la plaine ; Josué combat, Moïse prie ; Moïse tend ses mains suppliantes au ciel, Josué lève un bras guerrier ; Moïse oppose sa ferveur au courroux du ciel, Josué oppose ses armes et son courage à l’ennemi du peuple juif : et par ce sage concours de prière et d’action, de confiance et de vigilance, Israël triomphe, Amalec est mis en déroute.

Nous avons pour maître celui qui est la Parole pleine de grâce et de vérité, celui à qui l’Esprit n’a point été donné par mesure, celui qui, seul ayant la vérité en lui-même, comme il avait la vie en lui-même, a enseigné d’autorité. – Serait-il possible que nous ne fussions pas heureux et empressés de répéter ses paroles, avec respect, avec une intention marquée, et non point comme des citations banales ?

2o) La Bible renferme des pensées qui ne seraient jamais montées au cœur de l’homme, de sublimes paradoxes sur notre nature, sur notre condition, sur nos dangers, sur notre avenir, sur les intentions de Dieu à notre égard, et, pour nous servir d’une expression qu’on ne peut guère éviter, sur le caractère de Dieu. Aucune de ces pensées extraordinaires, inouïes, n’a pu recevoir une forme plus complète et plus pure que celle que lui a imprimée l’Esprit même qui l’a conçue. Cette forme est sacrée, fondamentale ; la pensée qu’elle revêt ne peut jamais en être séparée absolument ; nous pouvons l’exprimer, la développer dans notre propre langage ; mais nous ne pouvons nous dispenser de rappeler les expressions mêmes qu’ont employées pour l’exprimer ceux qui, les premiers, nous l’ont révélée : il faut nous appuyer sur une autorité extraordinaire pour dire des choses extraordinaires. Il me semble qu’on ne peut pas convenablement traiter de ce qu’il y a de plus ineffable dans la religion, étaler l’incompréhensible miséricorde de Dieu, ou répéter ses terribles menaces, sans prendre au moins pour point de départ les paroles mêmes de l’Écriture sainte. N’est-on pas heureux de trouver des formes toutes faites pour, des vérités qu’à peine l’homme ose prononcer, tant elles le surpassent et le confondentd ?

d – Ces passages (de la Bible) sont comme une riche veine d’or qui serpente à travers d’autres métaux grossiers. (Richardson)

3o) Je n’essayerai pas de parler, après Rollin et surtout après Fénelon, après Maury, de l’éloquence et de la poésie de la Bible. J’observerai seulement que ce qui la distingue et la met au-dessus de tous les chefs-d’œuvre littéraires, c’est que ses beautés ne sont point littéraires, c’est que partout la pensée a donné la forme, en sorte que l’union de la forme et de la pensée ne fut jamais aussi intime. La beauté de la langue biblique a donc partout quelque chose de substantiel, qui attache immédiatement l’esprit au fond des choses, sans lui permettre de s’amuser à l’envelopper. On est saisi avant d’avoir eu le temps de jouir et presque d’admirer. – C’est encore une chose remarquable que ce langage oriental, si étrange au premier aspect pour des imaginations occidentales, soit en même temps si humain, et par là même si universel, qu’il s’assimile aisément à tous les peuples, à toutes les formes de civilisation, à toutes les langues, beaucoup mieux que ne pourraient le faire le langage et la littérature de tel siècle et de tel peuple beaucoup moins éloigné de nous. Tout ce qui, dans ces saints livres, se rapporte à l’homme, tout ce qui peint l’homme, est d’une profondeur et d’une simplicité que rien n’a jamais égalé ; la Bible, dans ces sujets, a parlé une langue universelle, a déployé une poésie universelle : la Bible était faite, sous ce rapport, comme sous tous les autres, pour être le livre du genre humain. Toute raison d’autorité mise à part, nous ne saurions emprunter à aucune autre source des images, des traits plus convenables aux sujets que nous traitons dans la chaire, ni orner le discours religieux de beautés plus décentes et plus graves.

Tous les genres de beautés propres au discours religieux abondent dans l’Écriture sainte, et notre position vis-à-vis d’elle nous donne le droit, nous impose le devoir de nous approprier toutes ces beautés. Il n’y a que nous qui puissions le faire ; ce qui, partout ailleurs serait plagiat ou affectation, est une des plus hautes convenances, est la vérité du genre que nous cultivons. Qui ne voudrait, mais qui oserait, dans d’autres genres, semer son discours d’autant d’allusions vives, le colorer d’autant de reflets ? Mais la Bible est plus qu’une source ou un document ; la Bible est presque notre sujet ; nous avons à parler d’elle ; notre voix lui sert d’écho ; elle est comme une forêt que nous exploitons, comme un champ que nous moissonnons ; ce travail est moins ajouté à notre tâche que ce n’est notre tâche elle-même ; c’est donc hardiment et franchement que nous puisons dans ce trésor. Et quel trésor ! Ce livre a atteint le sublime de tous les sujets. Les types les plus achevés du grand et du pathétique, de l’humain et du religieux, du fort et du tendre, sont là comme en dépôt. Entre tous les livres qui ont exprimé les idées du même ordre, si l’on était libre de choisir, si l’autorité était égale, c’est à celui-là qu’on reviendrait toujours. Les noms dont il a nommé toutes les choses de Dieu et de l’homme sont définitifs, sont irrévocables. Ce qu’il a dit d’une manière ne peut plus se dire d’une autre manière sans être affaibli. Des peuples entiers se sont emparés de ce langage et l’ont fondu avec le leur ; la Bible a donné à la parole humaine une multitude d’expressions, comme à la pensée humaine quelques-unes de ses formes les plus consacrées. En répétant aux hommes les paroles de la Bible, on leur rappelle des traditions de famille.

Avez-vous une autre image que celle-ci à donner de la puissance créatrice : Dieu dit : Que la lumière soit ; et la lumière fut ? (Genèse 1.3)

Reste-t-il, pour peindre l’autorité du Créateur sur le double monde des êtres physiques et des êtres moraux, quelque chose encore après cette parole : Il apaise le bruit de la mer, le bruit de ses ondes, et l’émotion des peuples ? (Psaume 65.8)

Atteindrez-vous mieux le sublime de la douleur qu’il n’a été atteint dans ces paroles : On a entendu de grands cris dans Rama : Rachel pleurant ses enfants, et elle n’a point voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus ? (Jérémie 31.15 ; Matthieu 2.18)

Rendrez-vous jamais la désolation du péché avec une énergie aussi menaçante que l’a fait Esaïe lorsqu’il a dit : Il y aura des ténèbres dans ses ruines ? (Esaïe 5.30)

Trouverez-vous, pour peindre la divine harmonie de toutes les perfections de l’Éternel, et l’unité ineffable de ses desseins envers nous, rien qui approche de la douceur et de la grandeur de cette parole : La justice et la paix se sont embrassées ? (Psaume 85.11)

Mais il faudrait transcrire la Bible entière. Faisons une dernière remarque. C’est que c’est se priver d’un grand nombre des beautés les plus originales et les plus saisissantes que la Bible peut fournir, que de ne pas puiser dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau. Il faut le dire : l’Ancien Testament est une parabole continuelle ou un rudiment du Nouveau ; et l’application de l’Ancien Testament aux idées du Nouveau, par cela même qu’elle est moins directe que celle qu’on peut faire des passages évangéliques, a un charme particulier, inépuisable, qu’il ne faut pas négliger. Sans faire de l’allégorie gratuite, sans rien forcer, mais par des rapprochements naturels, tout l’Ancien Testament se met au service des idées chrétiennes, et les présente sous un aspect qui étonne et qui touche. Une étude attentive de l’Ancien Testament fait ressortir une multitude de rapprochements heureux et naturels, après tous ceux qu’on a déjà découverts et exploitése.

e – Nous pouvons citer ici l’exorde du sermon de Saurin, sur le Cantique de Siméon, et la péroraison de celui de Bossuet sur l’impénitence finale.

Remarquons toutefois que toutes ces beautés se décolorent ou se perdent dans un discours sans individualité, dans un discours qui n’a pas de fond, pas de valeur intrinsèque, comme des fleurs dont la tige n’a pas de racines dans le sol, penchent la tête, pâlissent et meurent.

4o) Quand je repasse dans ma pensée toutes les convenances auxquelles j’ai cru devoir assujettir le style de la prédication, simplicité, popularité, familiarité, noblesse, il me semble que je les vois toutes réunies dans le style scripturaire, et qu’il en est, comme je le disais il y a un moment, le résumé et le gage. Il me semble que la Bible est le vrai diapason du prédicateur, à qui elle marque d’une manière sûre le ton général de son discours ; c’est dans la Bible que son imagination doit se tremper, c’est de ce milieu qu’il faut sortir, pour être fort avec mesure, simple avec grandeur, familier avec noblesse et gravité. Je remarquerai en particulier que c’est la Bible qui imprime et maintient au discours de la chaire cette juste mesure de popularité, que nous sommes sans cesse exposés, dans l’état actuel de la civilisation, ou à manquer ou à dépasser.

Ce que j’ai appelé popularité, volontiers je l’appellerais humanité. C’est tout ce qui rappelle aux hommes la communauté de leur origine et de leur condition. C’est la vive empreinte de ce qui rend un homme l’égal ou le semblable d’un autre homme. Cette égalité, cette similitude, on l’oublie trop, soit dans la grande politesse des mœurs, soit dans des habitudes trop intellectuelles. Même dans une condition moyenne, la vie est tellement artificielle, la nature est tellement traduite, qu’on ne distingue plus la saveur du texte original ; et quant au pauvre, au misérable, il n’a sous les yeux qu’un texte corrompu qui le repousse et l’attriste. Je me plais, je l’avoue, à voir une autorité divine ramener pêle-mêle toutes les classes de la société vers un monde où la nature et la vie commune comptent pour quelque chose, où les rois parlent comme des bergers, où les premiers des docteurs sont des bateliers ou des faiseurs de tentes, où, le langage du pauvre devenant le langage de tous, le pauvre se sent divinement relevé et le riche saintement humilié. La Bible correspond au milieu, au centre de la vie humaine, à sa forme la plus sincère ; elle y réunit, des deux extrémités de la société, ceux qui sont au-dessous et ceux qui se croient au-dessus de cette région ; elle rend sensible à l’homme sa pure qualité d’homme, par là même sa véritable grandeur, voilée par des nécessités trop dures ou rapetissée par des conventions trop délicates.

Nous l’avons déjà dit : cet aspect de l’humanité est le plus grand par là même qu’il est le plus général. Or, rien ne supporte mieux ce qui est vraiment grand qu’une forme simple et naïve. La Bible, en prêtant sa grandeur à nos discours, leur prêtera sa naïveté. Elle nous placera, avec elle, à une hauteur d’où nous pouvons tout dire. En la mêlant à nos propres paroles, nous enhardissons notre style, à la fois ambitieux et timide ; il devient tout ensemble, et dans une exacte proportion, grave et libre. La Bible sert tantôt de sauf-conduit, tantôt d’inspiration à des idées, à des traits que sans elle, peut-être, nous n’aurions pas hasardés ; ce que nous n’oserions pas dire en notre nom, nous le disons de sa part et dans ses termes. Le principe de destruction qu’apporte avec soi l’infidélité, quelle autre image l’exprimerait mieux que celle-ci : Cette iniquité sera pour vous comme la fente d’une muraille qui va tomber, faisant ventre jusqu’au haut, de laquelle la ruine vient soudain et en un moment ; il la brisera comme on brise une cruche d’un potier de terre, qui est cassée, laquelle on n’épargne point, et des pièces de laquelle on ne trouverait pas un têt pour prendre du feu du foyer, ou pour puiser de l’eau d’une fosse ? (Esaïe 30.13, 14.) Voilà une image dont on ne s’aviserait pas, ou que, l’ayant trouvée, on n’oserait guère présenter, mais qui, venant de la Bible, est librement employée et volontiers acceptée. – Celui qui voudrait peindre l’insuffisance des doctrines humaines pour répondre à toutes les questions et satisfaire à tous les besoins de l’homme, n’oserait pas peut-être de son chef, mais bien d’après l’Écriture, employer l’image suivante : Le lit sera trop court, tellement qu’on ne s’y pourra pas étendre, et la couverture trop étroite quand on se voudra envelopper. (Esaïe 28.20)

Le Dieu que l’Évangile nous révèle semble s’avancer vers nous avec cette parole : Homo sum, humani nihil a me alienum putof. Mais c’est à lui à le dire ; c’est à lui qu’il sied, d’emprunter à la langue des hommes toutes les expressions capables d’exprimer les inexprimables condescendances de sa charité. Que ce soit donc lui-même qui dise dans nos sermons : L’Esprit de l’Éternel les a conduits tout doucement, comme on conduit une bête qui descend dans la plaine. (Esaïe 6314) Vous serez portés sur le côté, et on vous caressera sur les genoux. (Esaïe 66.12). Mais plus nous citerons l’Écriture, plus nous oserons parler comme elle. Nous finirons par dire aussi : Homo sum… Nous le deviendrons en effet. Rien n’est si humain que le christianisme ; nul n’est homme autant qu’un chrétien. En s’inspirant de l’Écriture, l’éloquence de la chaire atteindra sans peine à cette grandeur mêlée de familiarité, à cette familiarité pleine de grandeur, qui devraient être, et qui n’ont pas toujours été l’inimitable cachet de la prédication.

f – Terence, Heauton, acte I, scène 1.

On ne peut pas donner des règles particulières sur la manière d’introduire les paroles de la Bible dans le discours de la chaire. La seule que je voulusse donner, et elle est tout à fait générale, est celle-ci : Nourrissez-vous de la Bible, vivez dans la Bible, unissez-vous à elle ; qu’elle abonde dans votre mémoire et dans votre cœur ; qu’une lecture fréquente, faite pour vous-mêmes, vous ait révélé la force, vous ait donné le secret d’une foule de passages, qui, sans cela, resteraient pour vous à l’état de lieux communs, et ne prendraient point racine dans votre mémoire ; mêlez leur souvenir à vos émotions, à vos prières, à vos préoccupations les plus graves ; que ses paroles deviennent peu à peu la forme naturelle et involontaire de vos pensées les plus intimes ; – puis, méditez un sujet pour la chaire, écrivez, prêchez ; votre parole arrivera tout imprégnée des sucs, toute nuancée des couleurs de cette parole inspirée ; la parole des prophètes sera fondue dans la vôtre ; elle ne s’en distinguera pas ; elle n’y paraîtra pas appliquée du dehors ; elle ne nuira pas à l’individualité de votre expression ; vous ne tomberez jamais dans le pastiche, et c’est bien, ainsi que le requiert la nature du ministère évangélique, un homme que des hommes auront entendu.

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