Histoire de la prédication au dix-septième siècle

Introduction

La grandeur du protestantisme est un des traits de la grandeur générale du dix-septième siècle, et cela même en France, bien qu’il y vécût en proscrit, exilé en dehors de ce qui fit la principale gloire du siècle de Louis XIV. Plus tard, on put méconnaître cette grandeur ; mais les principaux orateurs catholiques contemporains, les Bossuet, les Bourdaloue, ne parlaient qu’avec considération de l’Église persécutée.

Dans le sein de cette Église, on voit abonder alors les grands théologiens, les grands controversistes, les grands diplomates, et surtout les grands chrétiens. Il faut même imputer au protestantisme une partie de la grandeur du catholicisme. Au point où en était venu le catholicisme, l’Europe entière allait s’abîmant dans l’impiété ; et le sacerdoce romain, bien loin de la retenir, la précipitait. En persévérant dans ses traditions, l’Église, au lieu de rien conserver, élargissait la voie à la destruction ; le progrès des lumières et des études la battait en brèche ; et ses vrais réformateurs, à défaut de Luther et de Calvin, eussent été Rabelais, Montaigne et Charron. La Réformation a été le salut du christianisme ; sans elle le catholicisme, non seulement ne se serait point épuré ou n’aurait eu aucune halte dans la dégénération, non seulement c’est à la Réformation que le dix-septième siècle a dû Bossuet, Fénelon, Pascal, comme il lui a dû Abbadie et Saurin, mais je dis davantage, sans elle le catholicisme n’existerait plus, parce que les branches, telles quelles, auraient péri avec le tronc[b].

[b] Voir, sur ce sujet, les Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle, tome III, pages 566-569.

Les premiers talents en prédication se trouvent, il est vrai, parmi les catholiques ; mais, au fond, l’Église protestante a été plus riche que sa rivale. La supériorité d’une époque n’est pas dans la grande prééminence de quelques hommes, pas plus que la prospérité d’un pays ne consiste dans l’énorme richesse de quelques-uns. Le catholicisme, au-dessous des grands noms, avait bien moins de bons prédicateurs que le protestantisme. Dans son ensemble, la prédication réformée au dix-septième siècle est très remarquable ; aucune époque peut-être n’a produit à la fois en ce genre tant d’hommes dignes d’être étudiés.

Mais leur infériorité littéraire est évidente. Avant même qu’il y eût des réfugiés, il y eut un style réfugié ; et les prédicateurs qui, comme Du Moulin, Le Faucheur, Mestrezat, écrivaient encore en France, manquent déjà d’un certain sentiment du vrai langage français. Ils ne furent pas dans des circonstances aussi favorables que leurs émules pour se former le goût ; ils ne furent pas, comme eux, au centre du bon langage, dans la lumière de la cour. L’Église protestante formait une république à part, avec ses habitudes, sa tradition et jusqu’à son langage, langage grave et simple, comme il convient à une Église persécutée. Ses prédicateurs suivaient la recommandation de d’Aubigné : « Rendons vénérable notre manière d’écrire. » C’est mieux qu’une beauté ; mais, il faut l’avouer, là beauté manque. Bossuet disait de Calvin : « Son style est triste. » Il aurait pu le dire de la plupart des prédicateurs réformés. Mais Calvin est en même temps éloquent, et ils ne le sont pas toujours. Leur gravité est nue, dépouillée des fleurs de l’imagination : rien dans leur situation, rien dans leur passé ni dans leur avenir n’était propre à égayer leur style.

Une autre cause de leur infériorité, c’est qu’ils ne pouvaient éviter la controverse et l’abus de la dogmatique. Hommes de lutte, ils apportent dans la chaire la poussière de l’arène. La théologie, dans leurs discours, l’emporte sur la religion, et la partie applicative y est souvent trop réduite[c]. Sans doute le dogme est le fondement de la morale ; mais néanmoins beaucoup de dogmatique se concilie difficilement avec beaucoup de spiritualité. Ajoutons que l’abondance de la substance morale dans l’ensemble de la prédication est une condition de l’éloquence. Les catholiques étaient, sous ce rapport, dans une position beaucoup plus favorable : ils n’avaient pas à établir le dogme, et comme leur intérêt était de faire oublier les protestants, ils évitaient la controverse autant que possible, ayant moins à dogmatiser, ils moralisaient davantage, et l’ensemble de leur prédication y gagnait. Si la morale n’est forte que par son union avec le dogme, celui-ci manque d’intérêt sans la morale, qui en est comme la pulpe ou la moelle. C’est ce qu’on remarque chez les prédicateurs réformés du dix-septième siècle : leur morale est plus vraie et plus solidement fondée que celle des catholiques ; mais les développements en sont moins riches, moins beaux, moins intéressants. Ils l’envisagent aussi volontiers, et presque exclusivement, dans le point de vue de l’intérêt de l’Église et comme acte de fidélité : deux points de vue vrais, mais en deçà de la spiritualité proprement dite.

[c] Il faut excepter ici Du Moulin, qui fait, dans ses sermons, une large place à la morale.

Ce qui rachète le défaut que nous venons de signaler, c’est la solidité et la sévérité de leur doctrine ; elle est éminemment biblique, orthodoxe et chrétienne ; elle est identique, pour le fond, à ce qu’on appelle chez nous méthodisme, mais elle en diffère néanmoins à quelques égards. Les prédicateurs du dix-septième siècle posent solidement les bases, les méthodistes d’aujourd’hui tirent vigoureusement les conséquences ; les premiers ont surtout en vue l’Église, les derniers l’individu. La vie d’Église se faisait mieux sentir alors, parce que l’Église souffrait, de même qu’un organe intérieur de notre corps n’accuse sa présence que lorsqu’il est malade.

Un trait qui distingue les prédicateurs réformés du dix-septième siècle, non seulement des catholiques, mais de leurs successeurs dans la Réforme, c’est leur caractère scripturaire. Leurs sermons ne sont souvent qu’une exégèse développée du texte ; ils l’épellent, le pressent, ou plutôt le pressurent : c’est là d’ordinaire tout leur plan. Il y a chez eux peu d’invention, mais une analyse judicieuse et exacte, parfois pourtant un peu minutieuse.

Leur prédication est supérieure encore à celle de leurs successeurs sous le rapport de la force de la contexture, de la solidité compacte, de l’exactitude, de la correction, de la science. Elle s’adressait à des auditoires difficiles à contenter : auditoires de théologiens, quelquefois de martyrs. Quelle force ne devait-il pas y avoir dans les troupeaux pour supporter une prédication semblable ! Mais ils faisaient sans doute plus que la supporter, ils l’aimaient. C’est à cette hauteur qu’était placée toute une Église. Ces marchands, ces artisans étudiaient leur religion avec le plus grand soin. Peut-être étaient-ils un peu trop théologiens ; mais nous, nous ne le sommes pas assez. La prédication d’aujourd’hui descend vers les ignorants, et c’est un bien, mais elle ne les élève pas assez à la science, sans laquelle ils demeurent exposés aux fascinations de toute doctrine spécieuse.

Nous remarquons encore chez ces prédicateurs un respect du savoir et un amour des lettres, que plus tard on a crus incompatibles avec la fidélité pastorale. Ils y voyaient un moyen, une force, et aussi une bienséance. C’est au point que l’un d’eux fut déposé à cause de son ignorance des bonnes-lettres. Quelques-uns même les ont cultivées au delà de ce qu’on pourrait imaginer ; ainsi Le Faucheur, le plus véhément de tous, a composé un Traité de l’action de l’orateur, qui est évidemment le fruit d’études approfondies. Ces ministres étaient, d’ailleurs, entre les plus savants hommes de leur temps ; ils voulaient au moins égaler les plus instruits de leurs troupeaux.

A travers les différences qui les séparent des catholiques et qui les distinguent entre eux, un caractère commun se montre partout, c’est le génie français, le style français : la marche directe, la méthode, la clarté. Ce n’est pas par cela qu’on est grand, mais sans cela on n’est pas grand. Ils ont tous aussi, plus ou moins, ce qu’on appelle de l’esprit.

L’étude de ces prédicateurs n’offre pas seulement un intérêt historique. En remontant à eux, on remonterait à la source de mainte idée et de mainte forme qui sont devenues du domaine commun, lis nous donneraient aussi de bonnes leçons et de bons exemples. On en pourrait lire plusieurs pour l’édification, et, sauf le langage, on les trouverait peu vieillis[d]. Dans la pureté et la solidité de leur doctrine, ils ont quelque chose de frais et de vert, tandis que les prédicateurs qui sont venus un siècle plus tard ne présentent dans leurs sermons que le feuillage flétri d’une doctrine abâtardie. Les premiers nous paraissent plus jeunes et, au fond même, ils ont moins vieilli que les grands modèles de la chaire catholique. S’ils n’ont pas, comme ceux-ci, les avantages de la forme, ils n’en ont pas non plus les inconvénients. La forme a toujours quelque chose de temporaire. Les prédicateurs réformés n’étaient pas à la mode du temps, et c’est en partie pour cela qu’aujourd’hui nous ne les trouvons pas surannés. Le plus ancien de tous, Du Moulin, est même celui qui nous paraît le plus jeune.

[d] M. Vinet ajoute dans ses notes : « Il est à souhaiter qu’on fasse un choix de leurs plus beaux discours. Nécessité, pour un siècle, d’extraire ou de résumer ses devanciers, qui s’en vont oubliés. »

Ce que nous avons dit jusqu’ici se rapporte essentiellement aux prédicateurs de la première moitié du dix-septième siècle. L’influence littéraire du grand siècle se fait sentir davantage chez leurs successeurs. Les prédicateurs de la première période, qui va de Du Moulin à Claude, exclusivement, se distinguent par ces trois caractères :

  1. Le système analytique de leurs sermons ;
  2. Le peu de place qu’y occupe la morale descriptive ;
  3. Leur caractère peu littéraire, et même peu oratoire.

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