Hypotyposes (fragment)

CHAPITRE VIII

Par quelle méthode on peut ramener à certaines catégories soit les noms, soit les choses.

Il y a trois choses à considérer dans les mots : d’abord les noms qui représentent nos conceptions premières, et, par voie de conséquence, celles qui sont sous nos yeux ; en second lieu, les conceptions qui rappellent et reproduisent les objets qui sont sous nos yeux. C’est ce qui fait que les pensées sont les mêmes chez tous les hommes, parce que les objets présents leur impriment à toutes la même forme et le même type. Il n’en va point ainsi des noms, à cause de la diversité des langues. Troisièmement enfin, il faut faire attention aux choses présentes qui éveillent en nous les pensées. La grammaire ramène les noms à vingt-quatre éléments généraux[1]. Il faut, en effet, que les éléments soient limités et circonscrits, puisque les objets particuliers, à cause de leur infinité, échappent à la science. Le caractère de la science, c’est de s’appuyer sur des propositions universelles et générales. Voilà pourquoi les propositions particulières sont ramenées aux propositions universelles et générales. L’exploration philosophique s’attache aux conceptions de l’entendement et aux substances présentes. Comme le nombre de ces substances isolées et particulières s’étend à l’infini, on a aussi inventé pour elles quelques éléments primordiaux auxquels on ramène l’objet cherché quel qu’il soit. Paraît-il entrer dans l’un ou dans plusieurs de ces éléments ? Nous affirmons qu’il existe. Se refuse-t-il à ces combinaisons ? Nous déclarons qu’il n’existe pas. Dans le langage humain, ou, les mots ont une connexion les uns avec les autres, ou ils se produisent sans liaison. Ils le lient quand on dit l’homme court, l’homme triomphe. Ils se produisent sans liaison comme dans l’exemple suivant, homme, bœuf, court, triomphe[2]. Il n’y a là rien qui forme un discours suivi ni ordonné par rapport à la vérité ou à l’erreur. Des mots qui n’ont ensemble aucune connexion, ceux-là désignent l’essence ; ceux-ci la qualité, les uns la quantité, les autres la relation, d’autres le lieu, d’autres le temps, d’autres la situation, d’autres la possession, d’autres l’activité, d’autres une affection quelconque. Tels sont les éléments des êtres corporels et subordonnés aux principes. La raison peut les contempler. Mais les substances immatérielles ne peuvent être saisies que par les plus sublimes spéculations de l’esprit. Des substances renfermées dans les dix catégories les unes sont dites essentielles, comme les neuf prédicaments ; les autres relatives à quelque autre objet. D’autre part, des substances renfermées dans les dix catégories, les unes sont synonymes, telles que bœuf et homme, en tant qu’animal. Sont synonymes les deux choses comprises sous un nom commun, animal par exemple, et dont l’appréciation ou la définition est la même ; c’est-à-dire, une essence animée. Les hétéronymes consistent en des noms divers à l’occasion du même sujet, tels que anabasis[3] et katabasis[4], car la route est la même, qu’il faille monter ou descendre. Il y a une autre classe d’hétéronymes : cheval et noir, par exemple. Ici tout diffère, appellation et appréciation : le sujet d’ailleurs n’est pas le même. Aussi est-il à propos d’appeler ces mots étrangers l’un à l’autre, plutôt qu’hétéronymes. Les polyonymes sont ceux qui, sous une désignation différente, renferment la même définition, tels que épée, glaive, poignard. Les dénominatifs reçoivent leur nom d’un autre nom, comme courage venant de courageux. Parmi les homonymes les uns emploient la même appellation par un effet du hasard, comme Ajax de Locres, Ajax de Salamine ; les autres s’en servent à dessein. Dans cette dernière catégorie, les uns procèdent par ressemblance, homme par exemple exprimant tout à la fois et l’être qui vit et la représentation par la peinture ; les autres procèdent par analogie et par rapport, comme le pied du mont Ida, et le pied de l’homme, parce que le pied est la partie inférieure. D’autres se déterminent par l’action qui est produite ; comme le pied d’un vaisseau, parce qu’il met en mouvement le navire ; le pied de l’homme, parce qu’il est l’instrument de la locomotion. On appelle encore homonymes les choses qui sont employées par le même homme et concourent à la même fin ; ainsi livre et scalpel médical, parce que le médecin se sert de l’un et de l’autre pour l’exercice de son art.

[1] Les vingt-quatre lettres.

[2] Nous avons complété le passage grec de saint Clément par un passage entièrement semblable d’Aristote. Les notes de Potter autorisent cette substitution à un texte visiblement altéré.

[3] Ascension.

[4] Descente.

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