Stromates

LIVRE TROISIÈME

CHAPITRE V

Il signale deux sortes d’hérétiques : les premiers déclarent que tout leur est permis. Il les réfute d’abord.

Fouiller plus profondément ce sol infect, ce serait remuer un trop grand nombre d’extravagances et d’hérésies. D’ailleurs, les détails qu’elles entraîneraient nécessairement, si nous les parcourions les unes après les autres, nous condamneraient nous-mêmes à rougir, et allongeraient démesurément ces commentaires. Pour obvier à ces inconvénients, voyons à ranger en deux classes toutes les hérésies, afin de leur répondre ensuite. En effet, ou elles prêchent la licence et l’affranchissement de toute règle ; ou, dépassant la juste mesure, elles professent la continence par haine et par impiété. Traitons d’abord de la première série. S’il est permis de choisir un genre de vie quel qu’il soit, il est libre de choisir, celui que la continence accompagne. Cela est évident ; et si tout genre de vie est sans danger pour celui qui en fait choix, il est évident qu’une vie tempérante et vertueuse est bien plus sûre encore. Car, si le maître du sabbat a reçu le privilège (menât-il une vie déréglée), de n’être pas comptable, à plus forte raison, celui qui se sera bien conduit sera-t-il au dessus de tout compte.

« Car, tout est permis, mais tout n’est pas expédient, »

dit l’apôtre. Or, si tout est permis, évidemment il est aussi permis d’être tempérant. De même donc que celui qui a usé de sa liberté pour vivre dans la vertu, est digne d’éloges ; de même aussi, celui qui nous a donné la libre jouissance de nous-mêmes et qui nous a permis de vivre à notre gré, est beaucoup plus digne encore de vénération et d’adoration, pour n’avoir pas voulu que nos choix ou nos aversions nous fussent fatalement imposées. Mais si la sécurité est égale pour qui a embrassé l’incontinence comme pour qui a embrassé la continence, l’honneur n’est pas égal dans l’un et l’autre choix. Car le voluptueux fait une chose agréable au corps, tandis que l’homme tempérant affranchit des passions l’âme, maîtresse du corps. Nous avons été appelés à la liberté, s’écrient-ils. Qui le niera ?

« Ayons soin seulement, dit l’apôtre, que cette liberté ne nous soit point une occasion de vivre selon la chair. »

Mais, si l’on ne doit rien refuser au désir, dans la pensée qu’une vie d’opprobre est chose indifférente en elle-même, ainsi qu’ils le répètent, qu’arrive-t-il alors ? Ou il faut écouter aveuglément nos désirs et nous précipiter dans les derniers excès du crime et de la dépravation, sur les pas de quiconque nous les conseille ; ou bien nous reculons devant certains désirs, et alors il ne faut donc pas vivre indifféremment, ni, lâches flatteurs d’un cadavre, obéir sans pudeur aux plus viles parties de nous-mêmes, au ventre et à ce que nous ne pouvons nommer. Car l’aliment des voluptés nourrit et vivifie le désir, de même qu’il languit et s’éteint faute de pâture. Or, comment adviendra-t-il que, vaincu par les voluptés du corps, on ressemble au Seigneur, ou que l’on ait la connaissance de Dieu ? Le principe de toute volupté est le désir : or le désir est un tourment et une inquiétude qui convoite parce qu’il n’a pas. C’est pourquoi ceux qui l’adoptent pour principe de conduite,

« souffrent mille maux, sans parler même du déshonneur »,

comme dit le poète, puisqu’ils choisissent dans le présent et dans l’avenir un mal qu’ils ont appelé sur eux-mêmes. Si donc tout était permis, nous n’aurions pas à craindre d’être retranchés du salut a cause de nos mauvaises actions ; et l’hérésie aurait peut-être alors un prétexte pour se plonger dans la honte et le désordre. Mais puisque les préceptes divins nous montrent une vie heureuse à conquérir par notre attention à ne donner aucune fausse interprétation à la doctrine, à ne négliger aucun des devoirs, si minime qu’il paraisse, et à marcher où le Verbe nous conduit, parce que nous détourner de lui c’est tomber nécessairement dans un mal éternel, tandis que, suivre les divins enseignements par lesquels marchent tous les hommes de foi, c’est ressembler, autant qu’il est possible, au Seigneur ; il s’ensuit que la créature ne peut vivre ici-bas sans règle et sans loi. Loin de là ; elle devra se tenir, selon ses forces, pure de désirs et de voluptés, et prendre soin de l’âme par laquelle il lui faut persévérer en Dieu seul. En effet, l’esprit où règne l’innocence, sanctuaire consacré par l’image de Dieu, est comme investi de la puissance divine.

« Quiconque a cette espérance dans te Seigneur, dit l’apôtre, se sanctifie comme le Seigneur est saint lui-même. »

Mais, que la connaissance de Dieu vienne à cens que les passions entrainent encore, cela est impossible, tout aussi bien que d’arriver à leur fin dernière, puisqu’ils n’ont pas la connaissance de Dieu. L’ignorance où il est de Dieu accuse celui qui ne parvient pas à cette fin ; car, d’où provient l’ignorance de Dieu ? du genre de vie que l’on a embrassé. Il ne peut arriver que le même homme possède la science et ne rougisse pas de flatter la chair. Comment voulez-vous que cette proposition, la volupté est un bien, s’accorde avec cette autre : le bien est seulement ce qui est bon et honnête ; ou avec celle-ci : le Seigneur est le seul beau, le seul Dieu bon, le seul aimable ?

« C’est dans le Christ que vous avez été circoncis, non d’une circoncision faite par la main des hommes, mais de la circoncision de Jésus-Christ, par laquelle vous avez été dépouillés de votre corps charnel. Si donc vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez ce qui est dans le ciel, n’ayez de goût que pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre ; car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ ; »

non cette vie de fornication que mènent les hérétiques.

« Faites donc mourir les membres de l’homme terrestre, la fornication, l’impureté, les passions déshonnêtes et les mauvais désirs. Voilà les crimes qui attirent la colère de Dieu. Que ces pécheurs renoncent donc à la colère, à l’aigreur, à la malice, à la médisance ; que les paroles déshonnêtes soient bannies de leur bouche. Qu’ils se dépouillent du vieil homme et de ses mauvais désirs, et qu’ils se revêtent du nouveau, qui, par la connaissance de la vérité, se renouvelle selon limage de celui qui l’a créé. »

Car c’est par la conduite qu’éclate la connaissance des préceptes. Tels discours, telle vie. L’arbre se distingue à ses fruits, non à ses fleurs, à ses feuilles et à ses branches. La connaissance se manifeste donc par le fruit et par la conduite, non par les discours et par les fleurs. Nous ne faisons pas de la connaissance une parole stérile et nue, mais une science divine; et cette lumière qui, descendue dans l’âme par l’obéissance aux préceptes, produit au-dehors les merveilles de cette connaissance, met l’homme en état de se connaître lui-même, et lui montre la route à suivre pour arriver à la possession de Dieu. Ce que l’œil est au corps, la connaissance l’est à l’âme. Et qu’à l’exemple de ceux qui vantent la douceur de la bile, on n’appelle pas liberté la servitude de la volupté. Nous avons appris, nous, que la liberté est celle que le Seigneur seul nous donne en nous affranchissant des voluptés, des mauvais désirs et des autres perturbations de l’âme.

« Celui qui dit : Je connais le Seigneur, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, dit Jean, et la vérité n’est point en lui. »

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