Stromates

LIVRE QUATRIÈME

CHAPITRE III

En quoi consiste la véritable excellence de l’homme.

La plupart des hommes, par la mobilité et l’emportement de leurs idées, ressemblent aux saisons orageuses. Écoutez-les :

« L’incrédulité est la mère des biens ; la foi est la mère des maux ! »

Que dit Épicharme ?

« Souviens-toi de ne pas croire ; c’est le nerf de l’intelligence. »

Fort bien ! Mais d’abord, ne pas croire à la vérité, c’est la mort ; de même qu’y croire, c’est la vie. Tout au contraire, croire au mensonge et repousser la vérité, creuse sous les pas de l’homme un abime où il tombe. Il en va de même de la continence et de l’incontinence. L’une est une œuvre de vie, l’autre une œuvre de mort ; s’abstenir de toute injustice est le commencement du salut. Aussi le sabbat me semble-t-il, en recommandant l’abstinence de tout mal, désigner indirectement la continence. Sinon, en quoi l’homme serait-il différent de la brute ; et d’autre part, en quoi les anges de Dieu seraient-ils plus sages que l’homme ?

« Vous l’avez, pour un peu de temps, placé au-dessous des anges, »

s’écrie le roi prophète. Personne, en effet, n’applique au Seigneur ce passage, bien que le Seigneur aussi ait revêtu la chair, mais au parfait gnostique, abaissé au-dessous des anges, du côté de cette vie qui passe et par son enveloppe terrestre. La sagesse, à mon avis, n’est donc pas autre chose que la science, puisque la vie ne diffère pas de la vie. En effet, pour la nature humaine, c’est-à-dire pour l’homme, et pour tous les êtres qui, avec lui, ont été élevés jusqu’à l’immortalité, vivre, c’est contempler et s’abstenir, quoique l’un soit supérieur à l’autre. Telle est la haute signification que je donne aux paroles de Pythagore, quand il dit :

« Dieu seul est sage. »

L’apôtre aussi, dans une épître aux Romains, écrit ces mots :

« Mystère découvert à tous les peuples, afin qu’ils obéissent à la foi, et connu de Dieu, seul sage, par Jésus-Christ. »

C’est à cause de l’amour qui l’unissait à Dieu que Paul se nommait philosophe.

« Aussi Dieu parlait-il à Moïse, comme un ami parle à son ami, »

dit l’Écriture. Le vrai, que Dieu contemple sans ombres, engendre aussitôt la vérité, et le gnostique est l’ami de la vérité.

« Va trouver la fourmi, ô paresseux, et fais-toi l’élève de l’abeille. »

Si chaque nature a ses fonctions spéciales ; s’il en va ainsi du l’œuf, du cheval, du chien, quelle tâche particulière assignerons-nous à l’homme ? L’homme, selon moi, c’est le centaure fabuleux de la Thessalie, composé d’un élément animal et d’un principe raisonnable, je veux dire d’une âme et d’un corps. Le corps s’occupe des choses d’ici-bas et se courbe vers la terre. L’âme s’élance jusqu’à Dieu ; éclairée par la philosophie véritable, travaillant de toutes ses forces à s’affranchir de l’empire du corps, et à répudier la peine et la crainte, quoique nous ayons prouvé plus haut que la patience et la crainte sont les compagnes de la vertu, l’âme se hâte d’aller rejoindre là-haut ses sœurs divines. Bien que la loi apporte la connaissance du péché, comme le veulent les détracteurs de la loi, et que le péché fût dans le monde ; avant l’introduction de la loi ; nous leur répondons :

« Sans la loi, le péché était mort. »

En effet, enlever le péché, cause de la crainte, n’avez-vous pas enlevé du même coup la crainte elle-même ; à plus forte raison aurez-vous supprimé le châtiment, quand le principe du mauvais désir n’existera plus.

« La loi n’est pas établie pour le juste, »

dit l’Écriture. Elles sont donc vraies les paroles d’Héraclite :

« Les hommes eussent à jamais ignoré le nom de justice, s’il n’y avait pas eu de crimes. »

Suivant Socrate :

« La loi n’a pas été faite pour les hommes de bien. »

Les détracteurs de la loi n’ont pas compris davantage ces paroles de l’apôtre :

« Celui qui aime son prochain, ne lui fait point de mal. »

En effet, ces prohibitions divines :

« Vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point d’adultère ; vous ne déroberez point, »

et les autres défenses semblables sont comprises dans cette parole :

« Vous aimerez votre prochain comme vous-même. »

Voilà pourquoi le Seigneur nous dit :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et le prochain comme toi-même. »

Mais, puisque l’homme qui aime son prochain ne lui fait point de mal, et que l’ensemble des commandements est renfermé dans cette parole abrégée :

« Aimez votre prochain ; »

il s’ensuit que les préceptes qui suscitent la crainte, engendrent l’amour et non la haine. La loi, mère de la crainte, n’est donc pas un trouble ni une maladie de l’âme. La loi est donc sainte et vraiment spirituelle, selon les paroles de l’apôtre.

Une fois que nous connaissons la nature du corps et l’essence de l’âme, il reste, ce nous semble, à bien comprendre quelle est la lin de l’un, quelle est la fin de l’autre, et à ne pas regarder la mort comme un mal.

« Lorsque vous étiez esclaves du péché, dit l’apôtre, vous étiez dans une fausse liberté à l’égard de la justice. Quel avantage trouviez-vous donc alors dans ces désordres dont vous rougissez maintenant ? Ils n’ont pour fin que la mort. Aujourd’hui que vous êtes affranchis du péché, le fruit que vous en tirez est votre sanctification, et la fui sera la vie éternelle. Car la mort est la solde du péché ; la grâce de Dieu, au contraire, est la vie éternelle, en Jésus-Christ notre Seigneur. »

Nous commençons donc à le voir, la mort est l’union de l’âme pécheresse avec le corps ; et la vie réelle, c’est la séparation de l’âme d’avec le péché. Mais dans ce divorce, nous rencontrons à chaque pas les retranchements et les fossés du désir, les tourbillons de la colère, les gouffres des appétits charnels. Il faut les franchir résolument, et nous dérober à tous les pièges dressés devant nom, si nous voulons parvenir à contempler Dieu face à face, et non point seulement comme dans un miroir.

« Jupiter, à la voix retentissante, enlève à l’homme que la nécessité a courbé sous le joug de l’esclavage, la moitié de la vertu. »

Le nom d’esclaves, attaché par flétrissure à tous ceux qui sont dans les liens du péché et vendus au péché, à tous ceux qui se prostituent aux plaisirs, à tous ceux qui aiment leur corps, est familier à l’Écriture-Sainte ; et à ses yeux, ces infortunés qui s’assimilent aux animaux, chevaux enflammés, hennissant après la femme du prochain, sont moins des hommes que des brutes. Dans son langage symbolique, le voluptueux est l’âne lascif ; le ravisseur du bien d’autrui est le loup féroce ; l’Imposteur, le serpent. Ainsi donc, la séparation spirituelle de l’âme d’avec le corps, sur laquelle le philosophe médite pendant tout le cours de sa vie, éveille au fond de son cœur un vif désir de connaissance, pour qu’il soit à même de supporter la mort naturelle, qui est la rupture des liens par lesquels l’âme est unie au corps.

« Le monde est crucifié pour moi, dit l’apôtre ; et je suis crucifié pour le monde. Mais moi, bien que je sois encore revêtu de la chair, je vis déjà comme dans le ciel. »

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