Stromates

LIVRE SIXIÈME

CHAPITRE VII

Quelle est la véritable sagesse et le maître qui nous l’enseigne.

Nous l’avons déjà déclaré dès le commencement de cet ouvrage, le sujet que nous traitons n’est pas le plan de conduite enseigné par chaque secte particulière, mais bien la philosophie réelle, la sagesse vraiment industrieuse, et d’où naît l’expérience des choses de la vie. La sagesse, telle que nous l’entendons, est la connaissance pleine et solide de ce qui concerne Dieu et l’homme, espèce de compréhension inébranlable qui embrasse le passé, le présent, et l’avenir. Elle remonte au Seigneur qui nous l’a transmise soit par sa présence au milieu des hommes, soit antérieurement par le ministère de ses prophètes, et elle est indestructible de sa nature, parce qu’elle est la fille du Verbe. Voilà pourquoi encore, révélée par le Verbe, elle se confond avec la vérité elle-même. La sagesse a deux aspects divers : ici, incréé, éternelle ; là, bornée à notre utilité pendant le temps. Ici, une et toujours la même ; là, multiple et revêtant plusieurs formes. Ici, immuable dans son impassibilité ; là, susceptible d’être agitée par les passions ; ici, parfaite et consommée ; là, incomplète et indigente.

Telle est la sagesse que convoite ardemment la philosophie qui se propose pour but le bien de l’âme, la droiture du langage et la pureté des mœurs, philosophie toujours éprise de la sagesse, et marchant à sa conquête à travers mille efforts. Nous, Chrétiens, nous nommons philosophes, les zélateurs de la sagesse qui a tout créé, qui a tout enseigné, qu’est-ce à dire ? les zélateurs de la connaissance du fils de Dieu. Les Grecs, au contraire, prostituent le nom de philosophes à ceux qui disputent sur la vertu. La philosophie est l’accord d’une vie sans tache avec les dogmes irrépréhensibles qui appartiennent à chaque secte, aux sectes philosophiques bien entendu, et qui, après avoir été dérobés au trésor divin des traditions barbares, ont été recouverts des ornements de la Grèce. Les Grecs, en effet, ont pillé les uns, ont mal compris les autres. Tantôt ils ont parlé sous le souffle d’une inspiration divine, mais sans reproduire la sainte parole dans son intégrité ; tantôt ils ont été soutenus par les conjectures et le raisonnement, mais là encore ils ont failli. À les entendre cependant, ils possèdent la vérité tout entière ; nous soutenons, nous, qu’ils n’en possèdent qu’une partie, car au-delà de ce monde présent, que savent-ils ? Rien. Voyez la géométrie et la peinture ! Elles reproduisent l’une et l’autre, la géométrie, les mesures, les grandeurs et les figures dont elle s’occupe bien qu’elle les trace sur âne surface plane ; la peinture, les monuments et les paysages. Cette dernière imite l’aspect des objets extérieurs en disposant ses lignes selon les lois de la perspective. Grâce à d’ingénieux procédés, les éminences, les cavités, les surfaces planes sont fidèlement rendues eu sorte que tel objet semble former une saillie, tel autre s’enfoncer, tel autre se détacher du niveau de la plaine. Il en est ainsi des philosophes : ils imitent la vérité comme la peinture les objets extérieurs. Mais un amour immodéré de soi-même est partout une cause d’erreur et de chute. Il faut donc, au lieu de rechercher la vaine gloire et l’estime des hommes par un égoïsme insensé, travailler à joindre la prudence à la sainteté par amour pour Dieu. Prendre ce qui est particulier pour ce qui est général, accorder le commandement à ce qui doit servir, c’est s’égarer loin de la vérité et ne pas comprendre ces paroles de David quand il confesse son péché :

« Je mangeais la cendre comme du pain. »

L’amour de soi, et l’orgueil, voilà l’erreur qui le captivait, voilà la cendre dont il se nourrissait.

Si ces principes sont incontestables, la connaissance et la science s’apprennent ; si elles s’apprennent, il y a nécessité de chercher un maître qui les enseigne. Aussi Cléanthe se déclare-t-il le disciple de Zénon ; Théophraste, celui d’Aristote ; Métrodore, celui d’Epicure ; Platon, celui de Socrate. Arrivé à Pythagore, à Phérécyde, à Thalès et aux premiers sages, je m’arrête et je me demande quel a été leur instituteur. Vous aurez beau me nommer les Égyptiens, les Indiens, les Babyloniens, ou les mages eux-mêmes, je ne cesserai de vous demander : Quel a été le maître de ces derniers ? De chaînon en chaînon je vous conduirai à travers les siècles jusqu’aux premiers hommes, et là, je renouvelle ma question : quel a été leur maître ? Ils n’ont pas été instruits par des hommes ; on ne leur avait encore rien enseigné. Ils n’ont pas été instruits par des anges : la substance angélique n’est point en harmonie avec l’organisation de l’homme. Les habitants du ciel n’ont point une langue pour parler, comme l’homme a des oreilles pour entendre. Tout ce qui concourt à la formation de la voix, les lèvres et les parties qui les avoisinent, le gosier, la trachée-artère, la poitrine, la respiration, l’air qui est frappé, ils n’ont rien de tout cela. Ne venez pas me dire davantage que Dieu s’exprime par la voix, lui que son impénétrable sainteté sépare des archanges eux-mêmes. D’ailleurs nos traditions nous apprennent que la vérité a été communiquée aux anges et à leurs chefs, par la voie de l’enseignement, puisqu’ils ont été créés comme nous. II nous faut donc planer encore au-dessus des trônes et des dominations pour découvrir quel a été leur maître. Or, comme il n’y a qu’un seul être qui n’ait pas été engendré, à savoir le Dieu tout-puissant, il n’y en a dès lors qu’un seul qui ait été engendré le premier,

« par lequel toutes choses ont été faites, et sans lequel n’a été fait rien de ce qui a été fait. »

— Car il n’y a vraiment qu’un seul Dieu,

« et c’est lui qui a fait le commencement de toutes choses, »

dit Pierre, désignant par le mot de commencement, le fils premier-né, et pénétrant ainsi toute la profondeur de ces paroles :

« Dans le commencement Dieu créa le ciel et la terre. »

Tous les prophètes proclament ce premier-né sous le nom de Sagesse ; il est le docteur de tous les êtres créés ; il est le conseiller du Dieu qui a tout prévu dans sa prescience. Des hauteurs du ciel, et depuis le berceau du monde, il instruit et perfectionne de diverses manières et en diverses occasions. Voilà pourquoi il a été dit si justement :

« N’appelez sur la terre personne votre maître. »

Comprenez-vous maintenant d’où sont venus à la véritable philosophie les éléments qui la constituent, bien que la loi ne soit que l’image et l’ombre de la vérité ? car la loi n’est qu’à l’ombre de la vérité. Les Grecs, au contraire, dans l’exaltation de leur orgueil, proclament docteurs quelques hommes. Il n’en est rien.

De même que le principe de toute paternité remonte à Dieu le créateur, de même aussi remonte à notre Seigneur l’enseignement de tout ce qui est bon et honnête, la doctrine qui justifie et qui aide en nous, par une assistance non interrompue, le développement de la justification. Qu’il se rencontre des hommes qui, loin de cultiver les semences de la vérité, transmise à leur intelligence d’une manière ou d’une autre, les confient à un sol infécond et sans rosée, on les étouffent sous le luxe des mauvaises herbes, nouveaux Pharisiens indociles à la loi, et mêlent d’une main furtive les doctrines de l’homme aux traditions de Dieu, la faute de cet égarement n’est pas au maître : elle retombe tout entière sur ceux qui ont fermé les oreilles avec une obstination volontaire. Mais ceux qui ont cru à l’avènement du Seigneur et a l’accomplissement des Écritures, possèdent la connaissance de la loi, comme aussi les philosophes sont conduits par l’enseignement du Seigneur à la connaissance de la véritable philosophie.

« Les paroles du Seigneur, en effet, sont des paroles pures, un argent éprouvé par le feu, séparé de la terre qui s’y mêlait, et purifié jusqu’à sept fois ; »

qu’est-ce à dire ? sinon que le juste est éprouvé comme un argent souvent purifié, le juste, monnaie du Seigneur et marqué au coin de la royale effigie. On pourrait adopter aussi le sens de Salomon qui déclare que

« la langue du juste est un argent éprouvé par le feu, »

voulant dire par-là que la doctrine, éprouvée et reconnue sage, doit être acceptée avec éloge, quand elle a été souvent purifiée de tout mélange terrestre, en d’autres termes, quand l’âme, initiée aux mystères de la connaissance, s’est sanctifiée de diverses manières en s’abstenant de toutes les ardeurs de la terre. Le corps dans lequel cette âme, habite reçoit aussi sa sanctification, quand il est consacré spécialement à l’hôte qu’il renferme avec l’inviolable pureté d’un sanctuaire. La première purification par laquelle doit passer l’âme pendant tout le temps qu’elle anime le corps, consiste à s’abstenir de tout mal. Cette purification n’est pas la perfection, comme quelques-uns le prétendent ; elle n’est que la perfection des fidèles vulgaires, qu’ils soient Juifs ou Gentils. Mais la justice du Gnostique, regardant par delà ce que les autres appellent la perfection, s’élève jusqu’à l’accomplissement de tout ce qui est bien; et quand la suréminente justice du Gnostique est parvenue à ce degré, semblable à Dieu, sa perfection demeure établie dans l’immuable habitude du bien. Car les enfants d’Abraham, qui servirent Dieu furent les appelés ; mais les enfants de Jacob sont les élus pour avoir supplanté le mal.

Si donc nous entendons par la sagesse le Christ lui-même, et par son opération, celle qui s’exerça par l’intermédiaire des prophètes, dont les écrits renferment pour nous les Véritables lumières, de même que le Christ les communiqua personnellement aux saints apôtres, assurément la connaissance est dès lors la sagesse, puisqu’elle est la science parfaite et la compréhension infaillible du passé, du présent et de l’avenir. Parfaite et infaillible, qui le lui contestera ? Elle est transmise et révélée par le fils de Dieu. Et s’il est vrai de dire que la contemplation est le but du sage, ajoutons que cette contemplation secondaire, qui est encore celle des philosophes, aspire, mais inutilement, à la science de Dieu. Elle ne la possède véritablement qu’au jour où elle est introduite par l’initiation chrétienne au sens des oracles prophétiques, qui lui sont annoncés, s’élevant de la sorte à l’intelligence de ce qui est, de ce qui sera, de ce qui a été. Cette même connaissance supérieure est celle qui, transmise par succession et sans le secours d’aucun écrit, à quelques hommes de l’apostolat, est descendue par cette voie jusqu’à nous.

Il faut donc nous exercer à la connaissance, ou, si l’on veut, à la sagesse, pour asseoir notre âme dans une éternelle et immuable contemplation.

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