Stromates

LIVRE SIXIÈME

CHAPITRE IX

Le vrai Gnostique est entièrement libre de toutes les perturbations de l’âme.

Le privilège du véritable Gnostique, c’est de n’être assujetti qu’aux besoins dont l’entretien du corps réclame l’indispensable satisfaction, tels que la faim, la soif et les autres affections de même nature. Soutenir que dans le Sauveur le corps, en tant que corps, exigeait, pour sa propre conservation, les soins divers par lesquels nous alimentons notre vie, serait une assertion ridicule. Le Rédempteur mangeait, non pour soutenir son corps qu’entretenait et conservait une vertu divine, mais pour ne pas inspirer à ceux qui l’approchaient la pensée qu’il n’était qu’une vaine et fantastique apparition, comme l’ont proclamé plus tard quelques sectaires. Mais, dans le fond, il était inaccessible à toute passion humaine, sans trouble, sans agitation, supérieur au plaisir comme à la douleur. Quant aux apôtres, après avoir étouffé la colère, la crainte, et le désir par la doctrine du Seigneur et les trésors les plus abondants de la connaissance, ils parurent ignorer, depuis la résurrection de leur maître, jusqu’aux mouvements intérieurs qui semblent les plus innocents, tels que la hardiesse, l’émulation, la joie et le désir, établis dans une immuable tranquillité d’âme dont ils ne sortaient plus, étrangers à toute perturbation, et livrés à la constante pratique du bien. Sans doute, les impulsions précédentes n’ont rien de condamnable lorsque la raison les tempère et les dirige. Toutefois, elles ne peuvent trouver place dans l’âme du Chrétien parfait. À quoi lui servirait la hardiesse ? La vie ne pouvant amener pour lui aucun événement formidable, ni la tribulation aucune angoisse qui l’arrache à l’amour du Seigneur, le Chrétien parfait conséquemment n’est jamais en péril. Que ferait-il de l’allégresse ? Il ne tombe jamais dans la douleur, soutenu pur la conviction que tout est bien. Jamais il ne s’irrite. Qui pourrait soulever les flots de la colère dans celui qui aime toujours Dieu, qui n’a de pensées que pour Dieu, et par conséquent ne saurait haïr aucune des créatures de Dieu ? Le sentiment de l’émulation ! il lui est inconnu. Que lui manque-t-il pour sa complète assimilation avec ce qui est bon et beau ? Il ne ressent pour qui que ce soit cette affection vulgaire qu’on nomme amitié ; il chérit le Créateur dans la créature. Loin de lui le désir et la convoitise ! Il possède tous les trésors, du moins tous les trésors de l’âme, puisque, par la charité, il vit dans le commerce du Bien-Aimé, auquel il est déjà uni par l’élection, resserrant encore par une pratique assidue les doux liens de cette intimité, et heureux de l’abondance de tous les biens. Tels sont les motifs pour lesquels il s’efforce de fermer son cœur à toutes les passions humaines, à l’exemple de son divin maître. En effet, il est tout intelligence le Verbe de Dieu par lequel les rayons de l’intelligence se reflètent dans l’homme seul. C’est envisagé sous cet aspect, que l’homme de bien s’élève, par son âme, jusqu’à la forme et à la ressemblance de Dieu, et que Dieu est semblable à l’homme, puisque la forme de l’un et de l’autre est l’intelligence, attribut qui nous distingue et nous caractérise. J’en conclus que pécher contre l’homme, c’est commettre un véritable sacrilège et faire acte d’impiété.

— J’entends ici qu’on avertit complaisamment le Gnostique d’épargner au fond de lui-même la colère et la hardiesse, parce que, sans le secours de ces deux auxiliaires, il ne pourra ni s’exciter contre l’ennemi, ni opposer un front invincible aux assauts de la tribulation. Si vous étouffez en lui le désir, ajoute-t-on, il se laissera écraser par la douleur et sortira honteusement de la vie. Cette flamme une fois éteinte, il ne sentira même plus cette noble ambition qui tient en haleine l’homme de bien. En effet, si toute union avec la vertu ne s’opère que par le désir, comment pouvez-vous demander à celui qui fait effort vers la vertu de rester libre de toute affection intérieure ?

— Objection frivole et puérile ! Ceux dans la bouche de qui elle se trouve paraissent ignorer l’essence divine de la charité. La charité n’est pas un désir, c’est une tendre et sainte union qui replace le vrai Gnotisque dans l’unité de la foi, sans les conditions intermédiaires de temps et de lieu. Celui qui, par la charité, est déjà investi des biens qu’il possédera un jour, parce qu’il a embrassé l’espérance par la vertu gnostique, n’a plus rien à désirer, puisqu’il jouit d’avance, autant qu’il est en lui, de tous les trésors qu’on peut désirer. Faut-il s’étonner ensuite que l’âme où la connaissance est unie à la charité, se maintienne toujours dans une inviolable immutabilité ? L’ardeur jalouse de ressembler à ce qui est beau ne tourmente pas davantage le Gnostique : la charité le revêt de la beauté même. À quoi bon l’aiguillon du désir et les emportements de la hardiesse pour celui qui, inscrit par l’amour au nombre des amis de Dieu, s’unit par la charité à un Dieu dont n’approche jamais la plus légère altération ? Vous comprenez maintenant pourquoi nous retranchons de l’âme du Gnostique jusqu’à l’apparence de l’émotion et du trouble. La connaissance produit l’exercice, l’exercice amène la manière d’être, ou la disposition ; la disposition engendre à son tour l’absence de tous les mouvements désordonnés, et non pas seulement l’empire sur ces mouvements. Quel est le secret de ce calme inaltérable ? On ne l’obtient qu’en coupant le désir jusque dans ses dernières racines.

Ne parlez pas non plus au Gnostique de ces impulsions intérieures que l’on préconise vulgairement comme des biens, impulsions qui ne ressemblent que trop aux passions et en ont le trouble, je veux dire, la joie qui est voisine du plaisir, la tristesse qui est voisine de la douleur, la circonspection qui se rattache à la crainte, la vivacité qui touche à la colère. Le Gnostique ne s’arrête point aux éloges que l’on donne à ces prétendus biens. Il est impossible à l’homme qui s’est élevé par la charité jusqu’à la perfection et qui nourrit ses insatiables désirs des éternelles délices de la contemplation, de s’abaisser encore aux misérables joies de la terre. Vous lui demandez de redescendre de ces hauteurs pour jouir des biens de ce monde. Mais il est déjà entré « dans la lumière inaccessible, » non pas de fait, puisque les temps et les lieux l’en séparent encore, mais en vertu de cette charité toute intelligente, que le divin rémunérateur récompense par le céleste héritage et par la réintégration parfaite, réalisant ainsi pour le Gnostique les dons que celui-ci a choisis, et, pour ainsi dire, reçus d’avance par la charité. N’est-il pas vrai qu’emporté vers Dieu sur les ailes de l’amour, le Gnostique, bien que son enveloppe charnelle demeure encore sur la terre, s’il ne se dégage pas entièrement des liens de cette vie, cela lui est défendu, soustrait du moins son âme à l’influence des passions, quoi de plus légitime ! et vit libre sur la ruine de toutes les convoitises ? Le corps, il ne s’en sert plus. Il lui permet seulement d’user des choses qui sont nécessaires à sa conservation, afin de n’en point occasionner la ruine.

Allez donc parler encore de courage à cet homme tout spirituel qu’aucun danger ne peut assaillir, puisqu’absent d’ici-bas, il est déjà tout entier avec l’objet de son amour. À quoi lui servirait la tempérance ? Il n’en a pas besoin. L’exercice de cette vertu atteste les assauts des désirs qu’il faut vaincre ; il la laisse par conséquent à l’homme qui, au lieu d’être entièrement pur, lutte encore contre les passions. Le courage n’est une arme que contre la crainte et la pusillanimité. Mais est-il convenable que l’ami de Dieu, celui que Dieu a prédestiné avant la création du monde pour être inscrit dans la grande adoption des enfants, soit battu par les coups de la crainte et de la volupté, uniquement occupé à réprimer les perturbations de l’âme ? Je ne crains pas de le dire bien haut : de même qu’il est prédestiné par ce qu’il fera et par le but auquel il doit atteindre, de même il se prédestine personnellement par la connaissance et l’amour de son Dieu. Il n’embrasse point l’avenir par des conjectures incertaines, à la manière de la plupart des hommes dont la vie est une longue incertitude ; mais les Lumières de la foi et de la connaissance éclairent pour lui ce qui est obscur pour les autres : la charité qui l’anime lui rend l’avenir déjà présent. Car il croit, et par les oracles des prophètes, et par le mystère de l’Incarnation, aux paroles d’un Dieu qui ne trompe pas. Ce qu’il a cru, il le possède, et le don de la promesse est entre ses mains. En effet, l’auteur de la promesse étant la Vérité elle-même, et dès lors bien digne de foi, le Chrétien parfait a d’avance reçu la réalisation de la promesse, par la certitude où il est qu’il la recevra infailliblement. Or, celui qui a la conscience que son état est la ferme compréhension de l’avenir, devance ce même avenir par l’ardeur de la charité. Aussi ne demande-t-il à Dieu aucun des biens d’ici-bas. Il a l’inébranlable persuasion qu’il obtiendra les trésors véritables. Toutes ses prières sont pour que Dieu lui conserve cette foi qui réalisera ses vœux ; il souhaite en outre que le plus grand nombre possible de fidèles soient semblables à lui pour accroître la gloire de Dieu, qui éclate surtout par la connaissance. Car quiconque ressemble au Sauveur, autant du moins qu’il est permis à la nature humaine d’en approcher, par l’accomplissement irréprochable des divins préceptes, est lui-même une sorte de Sauveur. C’est là honorer Dieu par la véritable justice, celle des actions et de la connaissance. Le Seigneur n’attend pas la prière de ce digne serviteur.

« Demande, lui dit-il, et je ferai ; forme un vœu, et je l’accomplirai. »

En général, l’immutabilité ne peut prendre pied, ni s’asseoir dans la perpétuelle mobilité. Si ce principe est vrai, la faculté à laquelle appartient l’empire, livrée à de continuels changements, perd son équilibre, et la puissance de se constituer. Je vous le demande, sur ce terrain toujours remué par le choc des objets extérieurs, comment parvenir à se constituer et à s’asseoir ; en un mot, comment s’affermir dans la possession de la connaissance ?

Au dire des philosophes eux-mêmes, les vertus sont des manières d’être, des dispositions intérieures, des sciences. La science n’est pas innée dans l’homme : elle est fille de l’éducation, et des relations réciproques. Pour se livrer à nous, elle réclame, dès l’origine, les soins, la culture, et les progrès du disciple. On ne la possède et on ne s’y affermit d’une manière constante que par une méditation assidue. Il en va de même de la science divine. Quand elle est consommée dans l’intelligence des saints mystères, la charité l’assied sur un fondement indestructible. En effet, parvenu à cette hauteur, non-seulement le Chrétien comprend la cause première, et la cause qui a été engendrée par elle, immuable dans ses convictions, parce qu’elles reposent sur des raisons péremptoires, inébranlables ; il a de plus appris de la bouche de la Vérité même sur le bien, sur le mal, sur la création, et, pour le dire en un mot, sur tout ce qu’a révélé le Seigneur, la vérité la plus complète depuis l’origine du monde jusqu’à sa destruction. Que lui importent les probabilités ou les arguments les plus nécessaires de la Grèce ? Il se garde bien de leur accorder plus d’estime qu’à la vérité. Le langage du Seigneur, obscur pour les autres, est lumineux pour lui. C’est ainsi que lui a été transmise la connaissance universelle ; car les oracles de nos saints livres enseignent l’avenir tel qu’il sera, le présent tel qu’il est, le passé tel qu’il a été. Dans le domaine de la science qui procède par démonstrations, le Gnostique l’emportera par ses lumières sur tous les autres ; la palme lui restera dans toutes les questions du bien et de l’honnête. L’esprit incessamment tourné vers les objets perceptibles uniquement à l’intelligence, c’est d’après ces divins archétypes qu’il réglera sa marche à travers les choses humaines, à peu près comme ces navigateurs qui interrogent l’étoile avant de lancer le navire. Il est toujours prêt à faire le bien ; il s’élève au-dessus des revers qui peuvent troubler l’âme. Faut-il endurer quelque tribulation ? Point de témérité dans ses entreprises ; pas un mouvement qui soit en dissonance avec lui-même ou avec l’État ; prudent et circonspect, indomptable aux voluptés, soit que la veille, soit que le songe essaie de le corrompre. En effet, accoutumé à un régime sévère et frugal, il est tempérant, dispos avec gravité, n’ayant besoin pour vivre que de ce qui est rigoureusement nécessaire, et ne s’occupant jamais du superflu. Ne lui dites même pas que ce nécessaire a son importance; il l’accepte dans sa juste mesure, comme indispensable au soutien de cette vie matérielle, qu’il partage avec le reste des hommes.

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