Étude sur les Miracles

2. Les paroles de Jésus

Ces paroles, en tant qu’elles se rapportent au sujet qui nous occupe, nous font connaître soit la pensée que Jésus avait lui-même à l’égard de la vraie nature de l’homme, soit la conscience qu’il possédait de sa propre nature à lui.

Quant à la nature de l’homme en général, il ressort des expressions de Jésus, qu’il voyait dans cette nature un fait tout autre que le fait de déchéance qui apparaissait dans ceux qui l’entouraient. C’est ce qui résulte, par exemple, de sa réponse à la première parole du tentateur. Celui-ci, s’approchant du Fils de l’homme dans le moment où le sentiment de la faim avait succédé chez celui-ci à une victoire prolongée sur les appétits du corps, lui représente cette faim comme constituant pour lui une nécessité absolue, nécessité qui par conséquent lui donnait le droit de faire usage pour lui-même des pouvoirs qu’il devait posséder depuis que Dieu, en le désignant du ciel comme son Fils, venait de lui donner, avec la plénitude de l’Esprit, la liberté d’action que cette plénitude confère nécessairement. Mais Jésus, bien qu’il se considère, tout en acceptant ce nom de Fils de Dieu, simplement comme un homme (nous le voyons par sa réponse), ne regarde pas ce sentiment de la faim comme constituant pour lui une nécessité absolue, « L’homme, dit-il, ne vit pas seulement de pain. » — Dans sa pensée l’homme signifie ici l’homme vrai, l’homme normal, l’homme qui a droit à ce titre de Fils de Dieu, puisqu’il répond à l’allégation des droits du Fils de Dieu par celle des pouvoirs et des devoirs de l’homme.

Ce qui prouve, du reste, que par l’homme, il entend ici l’homme normal, c’est la manière toute différente dont il juge de ce même cas lorsqu’il se présente dans la vie de l’homme déchu. Nous faisons ici allusion à la réponse qu’il oppose aux reproches des pharisiens qui avaient vu ses disciples violer, pour apaiser leur faim, la loi même de Dieu. Dans ce cas-ci, non seulement les disciples n’ont pas tort aux yeux de Jésus, mais même David, lorsqu’il enleva, d’une main profane, les pains de proposition de dessus l’autel, avait été pleinement justifié par le seul fait qu’il avait faim.

L’homme normal, le fils de l’homme, c’est-à-dire l’homme vrai est donc, aux yeux de Jésus lui-même, dans une position tout autre que l’homme déchu, celui-ci fût-il un David, fût-il même un des douze. Le premier est libre à l’égard des besoins du corps, qui ne sont plus pour lui des nécessités mais de simples facultés, tandis que le second l’est si peu, que la présence de ces besoins lui donne le droit d’enfreindre la loi la plus expresse de Dieu lui-même. Jésus croyait donc ce que nous enseigne l’Ecriture, c’est que, si la faculté de manger appartenait à l’homme primitif et normal, le fait de la chute a changé pour lui ce pouvoir facultatif en une nécessité absolue et même tyrannique. Adam qui, dans Eden, avait eu la permission de manger des fruits du jardin, se voit, après son péché, soumis à cette parole de Dieu qui n’est que l’expression des lois résultant de la position nouvelle que l’homme s’était faite : « Tu mangeras ton pain, » — non pas librement, à ton choix, — mais « à la sueur de ton front. »

Nous n’avons pas besoin d’ajouter que ce qui est vrai de la faim, est aussi vrai de tous les autres besoins du corps. Tandis que l’homme, avant sa chute, avait été supérieur à ces besoins, tandis qu’il était maître absolu de son corps, l’homme déchu lui est soumis, et cela malgré lui. Il dépend de son corps pour sa vie elle-même ; il en dépend d’une façon absolue : il faut, avant toute autre chose, qu’il trouve, et à la sueur de son front, les moyens de satisfaire à la loi de son corps. — Telles sont aussi les vérités que nous avons vu qui ressortent des paroles de Jésus à l’endroit de la nature humaine en général.

Mais si Jésus possède une idée claire et précise à cet égard, non seulement il l’enseigne comme un dogme, mais il la professe comme une chose d’expérience propre, comme un fait sur lequel il s’appuie pour justifier sa propre action. L’idée de l’homme vrai se confond donc chez lui avec la conscience qu’il a de lui-même.

Avec cela, nous le répétons, il est loin de confondre cette idée-là avec l’idée ordinaire de l’homme, avec l’idée que l’on se fait de l’homme autour de lui. Il voit très clairement, dans celle-ci, l’idée de l’homme déchu. Tandis que lui, le fils de l’homme, est « du ciel, » les hommes qui l’entourent sont « de la terre. » Ils sont « du monde, » tandis que lui « il n’est pas du monde. » Et si ceux qui se sont donnés à lui « ne sont plus du monde, » non seulement ils ont été « du monde, » mais le changement d’état qu’il signale en eux est si peu un fait apparent et sensible, ce changement est si bien limité à leur être spirituel, qu’il le leur annonce comme un objet de foi, et comme un fait qui doit les encourager à combattre contre la tyrannie que le monde exerce encore sur leur nature visible.

Sans poursuivre plus loin l’étude de ce qu’était la pensée de Jésus à l’égard de l’homme en général, examinons de plus près la conscience qu’il avait de sa propre nature, conscience dont nous venons de voir qu’elle se confondait avec son idée de l’homme primitif et normal.

Il est vrai que Jésus parle aussi de sa divinité, mais ce qui est également vrai, c’est qu’il ne possède point, à l’égard de ce fait, un sentiment du même genre que celui qu’il avait à l’égard de son humanité. Nous n’hésitons même pas à poser cette proposition bien expresse :

Que si Jésus avait la conscience de son humanité comme d’un fait présent, bien plus, que si chez lui cette conscience était immédiate, c’est-à-dire instinctive et dominée par l’actualité du fait qu’elle lui révélait, la connaissance qu’il avait de sa divinité était tout autre. Basée sur sa foi à son Père, cette connaissance participait si peu au caractère que nous venons de définir comme ayant été celui de la conscience qu’il avait de son humanité, que nous possédons le récit détaillé des premiers commencements de cette connaissance, disons mieux, de l’aurore éclatante de cette lumière céleste dans l’horizon jusque-là exclusivement terrestre du Fils de l’homme.

Mais voyons tout d’abord ce qui concerne la conscience immédiate et instinctive qu’il avait de son humanité.

Cela ressort de toutes ses paroles, et sans répéter ici les remarques que nous a suggérées l’étude de sa tentation, il nous suffira de rappeler encore un seul fait qui nous montre cette conscience de son humanité lui dictant l’action la plus secrète et la plus intime de son être : Jésus priait.

Et ses prières n’étaient pas seulement celles dont on eût pu dire qu’il ne les formulait que comme un exemple pour d’autres, ainsi qu’on pourrait peut-être encore l’avancer à l’égard de celle dont la vue excita ses disciples à lui demander de leur enseigner à prierk, ou bien à l’égard de ses prières pour rendre grâces au nom de ceux qui l’entouraient, — non ! Jésus priait seul, et cela longuement, fréquemment, passant des nuits entières à prier Dieu dans la solitude, et sachant, lui aussi, même avant Gethsémané ; ce que c’était que d’être vigilant et persévérant dans la prière.

kLuc 11.1.

Là tout doute cesse. Jésus a lui-même la conscience immédiate de sa nature humaine, et ce sentiment repose si peu sur une erreur, ou, si l’on veut, c’est si peu là le sentiment d’un abaissement qui fût, chez lui, le résultat d’une action constamment renouvelée, et qui se rapportât à ceux qui l’entouraient, que la présence immédiate de Dieu, loin de le dissiper, le rend plus vif encore. Or, il est évident, par la nature même de l’acte auquel cette présence de Dieu le sollicite, que ce sentiment est bien celui qu’il n’est réellement qu’un simple homme. Aussi n’hésite-t-il pas à l’exprimer lui-même ; il n’hésite pas plus que son Apôtre, à nommer Dieu son Dieul, à se mettre à l’égard de Dieu sur le même niveau que ses disciples, en leur disant lui-même : « Le Père est plus grand que moim. »

lPsaumes 45.6-7 ; Jean 20.17 ; Éphésiens 1.17 ; 1 Corinthiens 11.3.

mJean 14.28.

Mais si telle est la conscience qu’il a de son humanité, le sentiment de sa divinité est chez lui tout autre chose.

Nous l’avons déjà dit, ce n’est point là, en lui, la conscience d’un fait présent, c’est une foi à un fait qui est en dehors de lui, foi qui s’exerce, et cela d’une façon différente, soit à l’égard du passé, soit à l’égard de l’avenir, soit même à l’égard du moment présent.

Nous nous expliquons. A l’égard du passé, Jésus croit qu’il a été dieu, qu’il a été en possession de la forme d’existence divine. A l’égard de l’avenir, Jésus croit que Dieu son Père lui rendra la gloire et la puissance qui avaient été siennes lors de sa première existence. Enfin, quant au présent lui-même, quelques mots de Jésus nous font voir en lui, à côté de son expérience de son humanité, cette vue présente de la foin qui, même chez ses discipleso, saisit parfois dans la sphère éternelle, auprès de ce Dieu chez qui toutes choses sont éternellement présentes, la réalité actuelle de son objet.

nJean 3.13 ; 8.58.

oColossiens 3.3 ; Galates 2.19, 20 ; Philippiens 3.11 ; Éphésiens 2.6.

Laissant cette dernière remarque à l’appréciation des hommes qui savent ce que c’est que la foi, nous nous arrêtons ici sur ces paroles si nombreuses dans lesquelles se montre, dans Jésus, la connaissance de sa divinité quant au passé et à l’égard de l’avenir.

Nous ne pourrions les citer toutes : il nous suffira cependant d’en rappeler une seule. — Nous possédons une prière de Jésus à son Père, prière tout intime et personnelle, dans laquelle le fait dont il s’agit apparaît à découvert. C’est ce mot de ses derniers moments sur la terre : « Et maintenant, Père ! glorifie-moi de la gloire que j’ai eue auprès de toi avant que le monde fûtp. »

pJean 17.5.

Le Seigneur savait qu’il avait été et quel il avait été avant que le monde dans lequel il vivait alors, le monde des choses finies, existât. Il avait donc une connaissance parfaitement claire, non seulement de la réalité de la sphère éternelle et de l’absoluq, mais encore du fait de sa propre existence personnelle dans cette sphère, du fait de son existence divine. — Cependant il ne connaissait pas ce fait comme un fait actuel et présent ; tout au contraire, c’était pour lui un fait passé, antérieur même à son existence actuelle, existence dont la conscience était renfermée pour lui dans les limites du monde des choses finies. — Enfin, il connaissait ce fait comme un fait qui avait si bien cessé d’être, comme une existence qu’il avait si entièrement dépouillée, qu’il n’a, dans cette suprême prière, d’autre désir quant à son avenir personnel que celui-ci : que son Père lui en rende de nouveau la gloire.

qMatthieu 11.27.

Et remarquons bien ces expressions ! Le Seigneur Jésus ne demande pas à Dieu qu’il lui rende son existence divine elle-même, puisque, comme nous l’avons vu, un retour de l’existence finie à l’existence infinie est une chose impossible, et qui ce saurait même être l’objet du désir de l’être fini ; mais il lui en demande la gloire, la dignité et les pouvoirs, seule chose dont il pût, dans son existence finie, posséder encore un souvenir présent et une appréciation réelle.

Nous retrouvons donc ici, dans les paroles même de Jésus-Christ, et comme l’expression de la conscience qu’il avait de soi sous le regard de son Père, les trois vérités qui ressortaient, quant à sa nature, de l’enseignement dogmatique de l’Apôtre. Ces vérités sont ici aussi :

  1. que la forme divine de l’existence avait été une fois sienne ;
  2. qu’elle avait irrévocablement cessé de l’être ;
  3. que la forme de son existence actuelle était celle de l’humanité.

Aussi comprenons-nous comment Jésus, ainsi que nous l’avons vu plus haut, nous apparaît constamment comme vivant de la foi ; ainsi que le dit un apôtre, comme le Chef et le Consommateur de la foi. Or, qui dit foi, dit obscurité, et qui dit obscurité nie la présence, non seulement d’une conscience de nature divine, mais de cette nature elle-même. Dieu n’a que faire de foi.

Il y avait par conséquent deux vies de l’âme en Jésus. Celle de la conscience immédiate qu’il avait de sa nature humaine, vie qu’il avait apportée en naissant, et de plus, celle de la foi qui était venue s’y ajouter plus tard, foi par laquelle il croyait à son existence antérieure, et par laquelle il saisissait, dans une union intime avec son Père céleste, la vérité, les pouvoirs, la vie céleste dont il venait enrichir les hommes, et les promesses qui devaient le soutenir, lui, dans son combat contre le Prince de ce monde.

Si tel est le cas, il y a dû avoir un moment où la foi a commencé dans Jésus ; moment qui a répondu chez lui à ce que l’on appelle chez ses frères déchus, la conversion de l’âme à Dieu. — Pour Jésus cependant, l’entrée dans cette vie de la foi ne pouvait prendre ce nom. Ce devait nécessairement être, non point le résultat d’une lutte de Dieu avec l’âme, d’une défaite de l’âme charnelle, non point la conséquence de l’amendement et de la repentance, mais la simple entrée de l’âme, pour ainsi dire de plain pied, aux parvis célestes. Cette entrée dans le royaume de la foi a dû se confondre, chez Jésus, avec l’entrée de son âme dans le sentiment de sa propre vie libre et personnelle.

Et tel a aussi été réellement le cas. Nous possédons même le récit détaillé de ce moment unique dans l’histoire de Jésus, disons mieux, unique et suprême dans l’histoire de l’humanité tout entière, et, pour le dire ici en passant, si quelque chose peut faire toucher comme au doigt l’inspiration divine de l’Evangile, c’est bien, entre toutes ses pages, cette page qui, à mesure qu’on en médite les détails, nous apparaît davantage comme descendue du ciel lui-même.

C’est en priant nos lecteurs de nous permettre d’insérer ici, sur ce récit de l’Evangile, un morceau emprunté au travail qui a servi de base à cette étude, que nous terminerons cette exposition si insuffisante, bien que peut-être déjà un peu longue, de la réalité absolue de l’humanité de Jésus-Christ.

*

Jésus est arrivé à l’âge de douze ansr, c’est-à-dire au moment où non seulement commencent, dans ces climats, les années de l’adolescence, mais où la coutume juive voulait que le jeune Israélite, devenu « le disciple de la loi, » commençât à remplir tous les devoirs que cette loi imposait aux membres du peuple du Dieu. En particulier c’était depuis lors que tout jeune garçon était tenu de se présenter chaque année à Jérusalem, lors de la fête.

rLuc 2.40-52.

Jusqu’à ce moment nous ne savons de l’enfance de Jésus, que ce que nous en révèle le mot de Luc que nous avons cité plus haut, mot qui nous le fait voir se développant dans son corps et dans son âme, mais, premier exemple dans l’histoire de l’humanité d’un fait semblable, d’une manière régulière et normale aux yeux de Dieu lui-même.

Sauf ce fait général, aucun détail de cette enfance n’a paru digne d’être noté à celui qui, cependant, « s’était exactement informé de toutes ces choses depuis leur origine. » Contrairement aux légendes des évangiles apocryphes, il ne s’était donc rien rencontré, dans l’enfance de Jésus, qui pût paraître extraordinaire ; en particulier (ainsi que Jean le dit du reste expresséments), l’enfant Jésus n’avait opéré aucun miracle.

sJean 2.11.

En effet, sans parler ici de ce fait que Jésus n’avait pas encore reçu, avec l’office de Messie et de Sauveur, la plénitude de l’Esprit, — cela eût été contre nature. Jésus était un enfant, or l’enfant agit et parle pour lui, pour son développement individuel, et n’est point appelé à exercer aucune influence directe sur ceux qui l’entourent. L’enfant doit surtout écouter et apprendre, et il n’a pas à enseigner ni à agir sur autrui. Aussi bien voyons-nous, dans ce moment même où finit justement son enfance, Jésus commencer par interroger, ne point aller jusqu’à l’enseignement, comme on le répète parfois, et n’arriver, au troisième jour, qu’à des réponses dont la sagesse étonnait ses auditeurs.

Quant à opérer des miracles, ce n’eût point été non plus naturel à Jésus enfant. Bien que possédant déjà pleinement en lui cette même nature humaine pure dont les pouvoirs innés se manifestèrent ensuite dans l’action miraculeuse du Sauveur des hommes, Jésus ignore encore tout le côté actif de son être. Naïf et simple, il n’a point encore la conscience d’aucune relation directe, personnelle et spéciale avec Dieu. Son caractère se résume jusque-là dans ces deux paroles, qu’il était soumis à ses parents, et qu’il croissait de jour en jour en stature et en grâce aux yeux de Dieu et des hommes. Ces mots suffisent pour nous faire comprendre qu’il n’y avait point encore en lui cette indépendance personnelle de la volonté, cette décision claire et assurée, sans laquelle l’action miraculeuse, telle que nous la lui voyons exercer plus tard, ne pouvait avoir lieu.

C’est bien lors de la scène du temple que cette indépendance fit sa première apparition dans l’âme de Jésus. — Ce qui nous le prouve, c’est tout d’abord l’étonnement de sa mère, pour laquelle cet enfant, non seulement en lui-même, mais dans les moindres paroles, les moindres faits qui l’avaient pour objet, était, nous le savons, l’objet d’une attention incessantet. Or cette mère si attentive au développement de cet enfant, s’étonne, elle est surprise de la conduite indépendante de Jésus ; bien plus, elle va même, quoique en hésitant encore et sous la forme d’une question adressée à l’enfant lui-même (hésitation qui nous montre que c’était bien la première fois que cela arrivait à cet enfant), jusqu’à lui faire un reproche direct.

tLuc 2.19.

Si l’on se met à la place de Marie, si l’on se représente son inquiétude, son angoisse toujours croissante, les justes sujets qu’elle croit avoir de regretter la confiance absolue qu’elle avait mise dans l’enfant ; si on la voit, elle et Joseph, ne venir au temple qu’après de longues et inutiles recherches, et peut-être même plutôt pour y chercher un conseil et une aide auprès des chefs du peuple qu’avec l’idée d’y rencontrer celui dont là présence les y surprend si vivement, on comprendra tout ce que ces quelques mots de Marie, dans leur forme et leur ton si spécial, jettent de lumière sur les relations intimes de Jésus avec ses parents.

Remarquons d’abord en passant que c’est Marie qui parle et non pas Joseph. C’est elle qui, du consentement tacite de ce dernier, a en main la direction de l’enfant, prérogative qui, contraire en tout point aux coutumes de sa nation  ; ne lui eût point été laissée si elle ne lui eût appartenu de plein droit. Cependant devant le mondeu, bien plus, en présence de l’enfant lui-même, c’est Joseph qui demeure le chef de la famille, c’est lui qu’atteint le tout premier toute faute que pourrait commettre l’enfant : « Que nous as-tu fait ? Ton père et moi te cherchions, » etc.

uMatthieu 13.55.

Quel respect la vie de cet enfant n’a-t-elle d’ailleurs pas dû inspirer jusqu’ici à sa mère pour que, non seulement elle hésite à le blâmer dans un tel moment, mais pour qu’après s’être adressée à lui-même pour avoir les raisons de sa conduite, elle écoute silencieuse une réponse telle que celle qu’elle dut entendre !

C’est dans cette réponse de Jésus, de ce Jésus dont nous venons de voir, par les impressions de sa mère, que le caractère n’avait rien eu jusque-là qui le distinguât essentiellement de tout autre enfant pur et soumis, — c’est dans cette première parole de Jésus que va s’ouvrir pour nous une vue profonde et d’une vérité saisissante jusque dans le centre même de sa personnalité.

Jésus vient d’agir de telle façon qu’il à semblé, même à sa mère, qu’il avait tout à coup oublié la soumission qui l’avait caractérisé jusque-là, c’est-à-dire qu’il avait commis la plus grande faute dont un enfant soit capable. De son chef, sans ordre reçu, contre la coutume et contre ce qu’il aurait pu penser qu’était le désir de ses parents, il s’est séparé d’eux.

Mais prenons-y garde ! Tandis que chez les enfants déchus de l’homme déchu, lorsqu’ils quittent ainsi leurs parents ; lorsque leur volonté se sépare de celle de leurs parents, il arrive que c’est vers eux-mêmes, vers leur propre volonté qu’ils se reportent toujours ; tandis qu’ils les quittent pour leurs goûts, pour leurs convoitises et pour leurs petites passions, chez Jésus cela n’est point le cas. Ne faisons pas comme Marie et Joseph qui ne surent pas se dire pour quel père cet enfant avait pu seul les quitter et qui le cherchèrent si longtemps là où il n’était pas.

Bien que ce fût la première fois que cet enfant fût venu à la fête qui, dans ce moment, faisait de Jérusalem le rendez-vous des populations de l’Orient, ce n’est ni vers ses bazars ou ses marchés, ni vers l’éclat de sa garnison, ni même vers les cérémonies pompeuses du temple que s’est dirigé l’enfant Jésus. Eût-il fait cela, où bien même, ainsi que l’avait pensé Marie (qui, comme mère, avait été surtout frappée de cette disposition bienveillante, cordiale, aimante dans laquelle son apôtre retrouvait plus tard le trait distinctif de son caractèrev), se fût-il rendu vers « ces parents et ces connaissances » dont l’hospitalité avait sans doute touché son cœur, nous n’hésitons pas à le dire, rien n’eût pu justifier l’action de cet enfant. Coupable, à mieux prendre, d’un oubli, d’une légèreté qui n’eût pu provenir, dans le fond, que d’un mauvais cœur, Jésus ne se fût en rien distingué essentiellement de ces enfants de l’humanité déchue chez lesquels, après des années de soumission apparente, le réveil de l’âme amène tout à coup, comme les sinistres avant-coureurs des passions, les premiers éclairs de la volonté propre et de l’égoïsme.

v1 Timothée 1.16 ; Tite 3.4, dans le texte grec.

Jésus s’est séparé de ses parents, cela est vrai ; mais ce n’est pas dans cet acte considéré en lui seul que gît la faute de l’enfant ordinaire, puisqu’il est des cas où le devoir le plus auguste sanctionne et même ordonne cette séparation. La faute gît en ceci, que c’est pour se reporter sur lui-même, sur ses goûts et sa volonté propres que cet enfant-là se sépare de ses parents. C’est en cela qu’est le désordre, l’ordre renversé, le mal, le péché, la révolte. — Cependant au-dessus des parents est Dieu, de qui seul découle même le caractère sacré de leur autorité. Quitter ses parents pour Dieu, c’est donc rester, bien plus, c’est progresser dans l’ordre ; c’est donc agir d’une manière naturelle pour toute nature normale, pour toute nature dont la vie est progressive dans sa loi essentielle. — De là l’étonnement sincère et naïf de l’enfant Jésus à l’ouïe de l’exclamation de sa mère.

Mais, me dira quelqu’un, comment supposer que Jésus, à l’âge de douze ans, ait pensé à tout cela, ait entrevu tous ces principes abstraits et discerné toutes ces règles générales ?

Personne ne saurait le supposer. Si la présence de tels principes chez lui résulte pour nous de la vue de son action, dans sa pensée à lui la claire perception de ces principes n’a pas précédé cette action, car Jésus était un enfant. Un enfant ne modèle pas son action d’après des principes nettement formulés ; mais aussi, et justement parce qu’un enfant agit naïvement, parce qu’il se décide d’après son seul instinct, il laisse voir les principes vivants qui sont à la racine de son action, en sorte que bien qu’il les ignore lui-même, il n’en révèle pas moins la présence en lui à ceux qui le regardent agirw.

wMatthieu 21.16 ; Psaumes 8.2.

C’est dans cette naïveté enfantine, dans ce trait si éminemment humain, et qu’il est du reste impossible d’assumer, que nous saisissons ici sur le fait la vie elle-même de l’âme de Jésus ; et c’est grâce à cela que notre regard peut non seulement discerner clairement quelle était la nature formelle de cette âme, mais en reconnaître aussi le caractère essentiel et foncier, le caractère moral.

Déjà homme par l’indépendance absolue de volonté dont il fait preuve, Jésus n’a évidemment pas encore réfléchi à la nouvelle position dans laquelle il vient d’entrer grâce au développement normal de son être. Nous assistons ici, pour ainsi dire, au réveil même de la personnalité dans cette âme, personnalité dont le sentiment réfléchi n’existe pas encore, en sorte qu’à l’occasion de la parole de Marie, Jésus s’étonne de l’étonnement de sa mère et qu’il répond à sa question par une autre question. Ce dernier trait, si nous n’en voyions pas l’entière naïveté, serait un manque absolu de déférence et une sérieuse aggravation de ce qui eût été une première faute. Mais, nous le répétons, déjà homme par la direction nouvelle de sa volonté, homme dans le centre de son être, Jésus ne l’est pas encore dans la périphérie de sa vie personnelle ; il n’a pas encore eu le temps de prendre les allures du nouveau point de vue qui est devenu le sien. Aussi, comme tous les enfants, qui croient que ce qu’ils viennent de ressentir pour la première fois, doit naturellement avoir fait partie de l’expérience de leurs parents, Jésus ne comprend réellement pas l’étonnement de sa mère et lui laisse clairement entrevoir, dans sa naïve question, ce sentiment de fils de Dieu qui venait justement, grâce aux lumières qui s’étaient faites en lui auprès des docteurs de la loi divinex, de remplacer chez lui ce qui jusque-là avait été son plus haut mobile, le sentiment auquel Marie en a elle-même appelé, le sentiment filial du « fils du charpentier. »

x – Jésus questionnait les docteurs de la loi. — Ses questions portaient donc sur cette loi de Dieu qu’il avait appris à connaître a l’école de Nazareth. C’étaient sans doute des questions dans le genre de celles que nous possédons de lui : Matthieu 21.42 ; 22.45 ; etc. — La Parole de Dieu est pour la conscience de Jésus la source première de toute vérité et de toute lumière célestes. Cela ressort de ce fait-ci, comme de sa tentation et de toutes ses paroles.

C’est donc grâce au choix de ce moment unique où la naïveté de l’enfance, comme un voile transparent, permet encore au regard de pénétrer jusqu’aux mobiles de l’homme fait qui viennent de faire leur apparition dans la conscience, que nous sommes à même de discerner dans l’âme de Jésus, une âme éminemment humaine, mais d’une humanité essentiellement pure, et que nous assistons à la naissance chez elle de ces liens de foi qui vont la rattacher à Dieu son Père.

Et, remarquons-le bien, tout cela ne nous est pas transmis par une simple déclaration de Luc, déclaration où l’on eût pu ne voir que son appréciation personnelle ; tout cela ressort forcément, à l’insu de Luc lui-même, du fait qu’il nous raconte.

Nous disons : à l’insu de Luc lui-même. Il était impossible que Luc, tel qu’il se donne à connaître dans sa préface, désireux de recueillir tous les détails, même les plus insignifiants en apparence, eût été amené par ses seules réflexions et à l’aide de ses conclusions propres, à faire le choix de ce moment unique dans la vie de Jésus. Il ne pouvait même savoir l’importance spéciale de ce fait-là. Autre chose est de l’apercevoir par l’analyse, lorsque ce récit est devant nous, autre chose de faire tous les raisonnements qui eussent été nécessaires pour amener le choix précis de ce moment.

En effet, si l’on nous eût transmis les traits les plus touchants de l’enfance de Jésus, l’incrédule eût toujours eu le droit de dire que c’était là un enfant comme il s’en rencontre d’autres, chez lequel le péché ne s’était pas encore développé. Au contraire, nous eût-on montré, dans Jésus, un jeune homme pur et saint, libre des passions de la jeunesse, on eût pu voir dans ce fait ce qui se présente chaque jour, le triomphe sur des passions dont l’expression a été refrénée à grand’peine, mais qui n’en subsistent pas moins dans les profondeurs de l’âme. — Il fallait donc ce fait-là pour nous faire voir comme à l’œil la pureté innée de l’âme humaine de Jésus, il le fallait et il n’en fallait aucun autre.

Il nous semble impossible qu’un esprit sérieux ne soit pas forcé à admettre que Luc a été guidé ici d’une façon toute spéciale, et, pour notre part, nous ne connaissons aucune autre portion de l’Ecriture où se montre d’une façon plus éclatante cette action de l’Esprit de Dieu à laquelle on a donné le nom de l’inspiration des écrivains sacrés.

*

Mais revenons, pour nous résumer, au sujet spécial qui nous a occupés jusqu’ici.

Nous croyons avoir prouvé que rien de ce qui a été dans Jésus de Nazareth n’était étranger à la véritable nature humaine. — Sans parler de l’appel que nous avons fait aux besoins les plus intimes de notre âme, nous croyons l’avoir prouvé par les propres paroles de ses « témoins, » et surtout par le témoignage de sa vie personnelle. A ce dernier égard nous avons trouvé, soit dans son origine terrestre, dans le fait de son développement et dans celui des limites qui lui étaient essentielles, soit dans l’activité foncière de son âme elle-même, où nous avons rencontré la tentation, la vie de la foi et la prière, soit enfin dans la conscience qu’il avait de lui-même, — que cette vie était bien chez lui une vie purement humaine, vie normale toutefois et qui, comme telle, avait impliqué une union personnelle avec le Créateur, à laquelle était venue s’ajouter, par la foi, la connaissance spéciale d’une existence divine antérieure.

L’humanité chez Jésus n’était donc pas un rôle dont il fût venu s’acquitter, une gêne passagère qu’il se fût imposée. Jésus a été homme, véritablement et réellement homme, sympathique à nous tous, — comme le dit son apôtre, « semblable à nous en toutes choses, excepté le péché. »

Si donc, d’après cette expression elle-même, il y a une différence entre nous et lui tel qu’il était sur la terre, cette différence ne peut avoir d’autre cause que ce fait, que le péché est en nous tandis qu’il n’a pas été en lui. Aussi n’hésitons-nous pas à voir, dans les pouvoirs miraculeux de Jésus, une faculté qui, si elle nous est étrangère à cette heure, si elle nous est même devenue tellement étrangère que d’être maintenant pour nous un objet d’étonnement et même une occasion d’incrédulité, n’est devenue telle que par suite de la présence en nous de cet élément de péché, qui a corrompu notre nature première et qui nous a plongés dans un état de déchéance et de mort.

Si donc il nous arrive encore de voir, dans ces miracles, des faits « surnaturels, » c’est que notre appréciation n’est plus juste, c’est que notre point de vue lui-même a son point de départ dans un état de choses essentiellement faux et qui est détourné de son origine, dans un état de choses « sous-naturel. » Ces faits, loin d’être supérieurs, c’est-à-dire étrangers à notre nature véritable, nous sont au contraire essentiellement naturels. Ce sont là les véritables manifestations de cette nature qui seule est la nôtre, et ils ont été mis devant nos yeux dans Jésus de Nazareth, afin de relever notre espoir, afin de le justifier à notre foi et afin de faire naître en nous une sainte et glorieuse ambition d’atteindre de nouveau à cette nature qui a été primitivement la nôtre.

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