L’Évangile et la Vie

Je suis une voix

Lecture

Mes brebis entendent ma voix, je les connais et elles me suivent. (Jean 10.27)

Crie à plein gosier, ne te retiens pas ; élève ta voix comme une trompette, et annonce à mon peuple ses iniquités, à la maison de Jacob ses péchés ! (Ésaïe 58.1)

Une voix dit : Crie ! — Et il répond : que crierai-je ? — Crie : toute chair est comme l’herbe et tout son éclat comme la fleur des champs … l’herbe sèche, la fleur tombe, mais la parole de Dieu subsiste éternellement. (Ésaïe 40.6, 8)

C’est ma consolation dans ma misère, car ta promesse me rend la vie. (Psaumes 119.50)

Comme la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange, ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche, elle ne retourne pas à moi sans effet, sans avoir exécuté ma volonté et accompli mes desseins. (Ésaïe 55.10, 11)

Je suis une voix qui crie au désert : Préparez les chemins du Seigneur. (Jean 1.23)

Rien n’est plus rare qu’une personnalité. Tant de causes intérieures et extérieures entravent le développement normal des êtres, tant de puissances hostiles les écrasent, tant d’illusions les égarent, qu’il faut un concours de circonstances extraordinaires pour rendre possible l’existence d’un caractère indépendant. Mais lorsque, Dieu sait au prix de quels efforts et de quelles heureuses rencontres, une personnalité puissante et originale a pu éclore, rien n’est plus rare que de ne pas la voir dégénérer en personnage. L’histoire nous enseigne, que les hommes exceptionnels par l’énergie et la volonté, deviennent presque toujours encombrants et malfaisants. Ils commencent par servir une cause et finissent par s’en emparer, si bien que de serviteurs ils deviennent maîtres. Au lieu d’être les hommes d’une cause, ils font d’une cause celle d’un homme, et abaissent les réalités les plus sacrées au niveau mesquin de leur égoïsme ambitieux. Aussi, lorsque nous rencontrons des natures fortes, douées du secret d’entraîner et de commander, mais qui savent résister à la tentation subtile où tant d’esprits d’élite ont succombé, il faut nous incliner et saluer en elles une grandeur, devant laquelle s’efface tout ce qu’il est convenu d’appeler de ce nom.

Si jamais âme renferma cette grandeur, ce fut celle de Jean-Baptiste. Jean est peu connu. Il ne reste de lui que quelques traits de physionomie et quelques débris de discours. Mais ces débris sont caractéristiques, ces traits ont un relief sculptural. Ainsi des tronçons de colonnes, des fragments de pierres, seuls restes de temples qui furent les merveilles de l’art antique, nous font concevoir l’ensemble grandiose auquel ils ont appartenu un jour. Jean fut à la fois puissant et humble, énergique et détaché de lui-même. Jamais individualité mieux trempée ne fut moins personnelle. S’identifiant complètement avec son rôle de précurseur, il a trouvé un pur bonheur à s’effacer dans la gloire du Christ, comme l’aurore disparaît dans les splendeurs du matin.

L’histoire est pleine de précurseurs qui entravent et combattent ce qu’ils avaient d’abord annoncé. Quand l’heure vient de se retirer et de faire place à ce qu’ils ont préparé, ils n’ont pas le courage de se sacrifier. Ils s’éternisent, et deviennent souvent les pires ennemis de la cause qu’ils ont défendue. Jean n’a pas connu ces faiblesses, qui sont le scandale perpétuel dans le développement du royaume de Dieu. Non seulement il a dit en parlant de Jésus : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue » ; mais il a conformé tous ses actes à cette parole. « Ma joie est parfaite, » disait-il, en songeant aux premiers progrès de l’Évangile, et il exprimait ainsi une douceur de sacrifice à jamais inconnue aux âmes personnelles, restées vulgaires malgré leur génie.

Enfin, Jean s’est assimilé la parole prophétique inimitable, qui en dit long sur l’idée qu’il se faisait de son ministère. Sous l’empire d’une curiosité malsaine, la foule, plus intriguée par l’apparition de l’ouvrier qu’attentive à l’œuvre, le pressait de questions. Qui donc es-tu, prêcheur mystérieux ? Es-tu, échappé de la tombe de pierre, quelqu’un des vieux prophètes d’Israël ? Ou serais-tu, peut-être, Celui que nous attendons ? — Non, répondit Jean, je ne suis ni l’un des prophètes, ni le Messie lui-même ; je ne suis personne : je suis une voix ! Je suis une voix ! Ce n’est pas là une formule qui résume la vocation des prophètes seulement, ou de tous ceux qui, dans la chaire ou la tribune, par la plume ou le discours public, exercent une influence sur leurs contemporains. Cette parole s’adresse à chacun. Elle définit pour tout homme, l’humble et grand devoir de vérité qu’il est appelé à remplir dans sa sphère et dans la mesure de son pouvoir. À l’époque où nous vivons, une pareille devise est si actuelle, si pressante, si nécessaire à entendre, qu’il convient de la graver bien avant dans les consciences.

Pour devenir une voix, il faut commencer par se taire. Il faut écouter. Le monde entier est une langue dont l’esprit est le sens. Dieu en burina les majuscules enflammées dans l’immensité des cieux, et en traça le délicat détail sur la fleur, l’herbe, sur l’âme humaine, ce monde intérieur, aussi riche, aussi incommensurable que les abîmes de l’espace. Qui que tu sois, mon frère, avant de te permettre de dire une parole, prête l’oreille à cette voix qui te cherche, j’ajouterais presque, qui t’implore. Écoute ! — Écoute la rumeur confuse qui s’élève des profondeurs humaines, renfermant en elle toutes les larmes, toutes les tortures, comme toutes les joies, et devenant le soupir de la créature.

Écoute dans ton cœur le remords, triste et poignant écho que le péché, en traversant la vie, laisse partout sur son passage. Ne ferme ton oreille à aucun son, quelque discret, quelque triste qu’il soit. Il est des voix qui sortent des tombeaux, d’autres qui t’appellent du fond des âges disparus ; ne les repousse pas, écoute ! Toutes, elles te veulent quelque chose.

Mais ne te contente pas d’écouter l’homme. Perçois la nature, et, dans la création visible comme dans le sanctuaire invisible des âmes, guette, attentif, la révélation de Celui dont toute créature, humble ou sublime, traduit à sa façon la pensée éternelle. Il te parle dans les nuits obscures et dans l’éclat de l’aube, dans le rayonnement infini des mondes que nul ne compte, et dans l’humble tige, qui attend, au fond de la vallée, son rayon de lumière et sa goutte de rosée. Écoute ! — S’il est des angoisses dans les voix de la pauvre humanité, il est, dans la grande nature, des mots profonds d’apaisement, d’espérance. Regarde la fleur des champs, écoute l’oiseau des cieux ! Après l’anxiété des voix troublantes, tu connaîtras la douceur des voix qui relèvent et consolent. Il t’arrivera ce qui arriva à la religieuse dont les vieilles légendes nous conservent le souvenir. Attentive aux voix de la forêt, elle était allée, les suivant toujours, jusqu’aux épaisses solitudes où plus rien ne vient troubler l’âme recueillie. Là, dans l’ombrage d’un arbre, où elle s’assit, elle entendit un chant jusqu’alors inconnu à ses oreilles. C’était celui de l’oiseau mystique. Ce chant disait, en modulations merveilleuses, tout ce que sent et pense l’homme, tout ce qu’il souffre, tout ce qu’il cherche, tout ce qui lui manque. Il résumait en harmonies les destinées des créatures et l’immense pitié qui est au fond des choses. Doucement, sur des ailes légères et puissantes, il élevait l’âme jusqu’aux sommets où elle contemple la réalité. Et la religieuse, les mains jointes, écoutait, écoutait sans fin, oubliant la terre, le ciel, le temps, s’oubliant elle-même. Elle écouta pendant des siècles sans jamais se lasser, trouvant au chant qui la charmait une douceur toujours nouvelle. Chère et véridique image de ce que ressent l’âme lorsque, muette, respectueuse comme l’enfant, et croyante comme lui, elle écoute dans l’universel silence les voix qui lui traduisent les choses éternelles !

Tous ceux qui sont devenus des voix ont passé par là. À Patmos ou dans le désert, sur l’Horeb ou le Sinaï, ils ont tremblé d’effroi ou tressailli de bonheur. Mais tout a son temps. Il vient un jour où toutes les voix, douces ou terribles, que l’homme a entendues, s’apaisent pour n’en plus laisser subsister qu’une seule qui lui crie : Va ! va maintenant et sois témoin de ce que tu as entendu ! Va ! je t’envoie comme une brebis parmi les loups ! Va ! je t’envoie vers les hommes au front dur, au cœur méchant ; mais ne crains rien, j’endurcirai ta face, je te donnerai un cœur d’airain et un front de diamant. Lorsque ce moment est arrivé, il faut, pour rester fidèle à sa mission, se rappeler qu’après tout on n’est qu’une voix. La vérité ne nous appartient pas, c’est nous qui devons appartenir à la vérité ! Malheur à celui qui la possède et la traite comme sa chose. Heureux celui qui en est possédé ! Nulle préférence, nulle parenté, nulle sympathie ne compte ici. Hélas ! ce n’est pas ainsi que les hommes l’entendent. C’est pour cela qu’ils dégradent la vérité et qu’elle devient impuissante entre leurs mains. Au lieu de s’élever vers le ciel d’un élan vigoureux, elle se traîne à terre, pareille à l’aigle dont on aurait brisé les ailes. Rien n’est plus triste que de voir comment ceux qui doivent prêter leur voix à la vérité en usent avec elle et se jouent d’elle. La voix, la parole humaine, cet organe sacré dont la sincérité fait tout le prix, a été de tous temps victime d’odieuses profanations. Mais en ce temps, elle est plus que jamais atteinte. Le mal dont elle souffre est l’avilissement.

À certaines époques, une parole valait un homme. Elle était l’acte total, suprême, garanti par toute la vie. Point n’était besoin de signer, timbrer, légaliser. La parole comptait entre amis et ennemis, plus sacrée qu’aucun sanctuaire ; et l’homme la maintenait, avec le sentiment obscur et juste qu’elle est à la base des sociétés, et que, si la parole perd son prix, il n’y a plus de société possible. Plus tard, la parole écrite fut considérée comme sacrée. Et plus près de nous vous avez pu voir, toujours guidées par ce sentiment très légitime de la sainteté de la parole, les foules regarder toute chose imprimée comme une parole d’évangile. Ces temps ne sont plus. Nous avons trop menti, par la parole vivante, la plume et la presse. Nous avons dit et imprimé trop de choses légères, fausses, sciemment défigurées ! Armés d’un outillage qui multiplie la pensée et la répand aux quatre coins du monde avec une rapidité inconnue de nos pères, nous nous en sommes servis, surtout, pour calomnier plus largement et faire pulluler sur la terre plus de renseignements douteux. Nous avons si bien traîné la parole dans toutes nos boues, nous l’avons si bien dénaturée et sophistiquée qu’elle ne vaut plus rien. La confiance des foules dans la parole autorisée et sûre, qui est une des plus lentes et des plus difficiles conquêtes de l’humanité, nous l’avons perdue comme une chose sans prix. À quiconque maintenant élève la voix, on ne demande plus : Qui es-tu ? Mais : À quoi veux-tu en venir ? Quel parti sers-tu ? Quel intérêt te guide ? Par qui es-tu acheté ? Qu’il y ait une vérité sainte, aimée, respectée, adorée ; une vérité qui vaut plus que la vie, à laquelle on se donne tout entier et avec bonheur, cela égaie les cyniques et fait secouer la tête à ceux que de cruelles expériences ont rendus méfiants. Si jamais époque a eu besoin de réhabiliter la parole humaine, c’est la nôtre. Que valons-nous, si elle ne vaut plus rien, puisqu’elle est à la base de toutes nos institutions ? Qui lui rendra sa puissance ? — Ceux qui sauront se résigner à n’être qu’une voix !

Permettez-moi de vous faire sentir, par un très modeste exemple, ce que l’homme peut gagner de force à n’être qu’une voix. Regardez cette horloge. Lorsque l’heure est venue, elle la marque. Que ce soit l’heure de naître, ou celle de mourir, l’heure de joie, ou l’heure de douleur, l’heure des revoirs désirés, ou des déchirants adieux, l’horloge sonne cette heure. Ce n’est qu’un mécanisme, mais il est scrupuleux, il mesure ce temps qui nous descend goutte à goutte du sein de l’éternité, et quand le marteau tombe sur la cloche d’airain, l’univers entier confirme ce qu’il annonce. Les soleils et les mondes marquent, à cette même minute, dans l’immortelle lumière, le même point du temps que signale là-bas sur la terre, par quelque nuit sans étoiles, le plus humble clocher de village. — Il faut imiter l’horloge. En pleine conscience, par une absolue soumission, l’homme doit se faire l’humble instrument de la vérité, et aller par la suprême servitude à la puissance suprême. Lorsqu’il ne fait pas cela, il n’est qu’une horloge qui radote. Mais lorsque, lié par sa parole, enchaîné à la vérité qu’il sert, il en est devenu l’esclave, et que, sans haine, sans préférence, sans crainte humaine, sans désir que celui d’être fidèle, il proclame ce qui est juste, vrai, droit, bon, les rochers sont moins fermes sur leur base que cet homme-là : car il est une voix !

Une voix c’est, si vous voulez, bien peu de chose. Éteinte aussitôt qu’éveillée, elle n’est entendue que par quelques-uns, et pour une courte durée. On dit que les chanteurs sont bien à plaindre, puisque la postérité ne peut les entendre. Rien d’eux ne subsiste. Et pourtant que de merveilleux ressorts sous cette apparente fragilité ! Le tonnerre a l’éclat, la brise a la tendresse, mais leur pouvoir est éphémère ; ce sont des sons et non des voix. Une voix c’est un son vivant, c’est l’écho vibrant d’une âme. C’est, sans doute, ce qu’il y a de plus fragile, un souffle, mais uni à ce qu’il y a de plus durable, l’esprit. Et c’est pour cela que si l’instant où elle naît la voit mourir, les siècles des siècles n’en peuvent détruire l’effet. La vérité qui est en elle lui confère l’immortalité, et lorsque cette voix s’échappe d’une poitrine humaine, celui qui parle, chante ou pleure, sent bien que l’éternité a conclu alliance avec lui. Sentant son fragile témoignage confirmé par tout ce qui demeure et ne saurait mourir, il dit avec le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ! »

On ne comptera jamais les saints labeurs confiés à la voix. Par cela même qu’elle contient une âme et qu’elle vit, elle est la grande éveilleuse, l’incomparable évocatrice. Lorsque, obscure encore et ignorée, une pensée nous travaille, et sommeille au fond de notre être, il suffit d’une voix pour la faire surgir au jour. Avec une tendresse maternelle, la voix emprunte toutes les énergies d’incubation, pour réchauffer, fortifier les germes naissants de la vie spirituelle. En elle vit et éclate ce qui, dans l’âme en évolution, tend faiblement et sourdement vers l’éclosion. C’est que la voix, la parole, la langue, condense en un seul foyer des quantités incalculables de rayons.

Qu’on songe aux efforts que la pensée humaine a dû faire, pour arriver à cette clarté qui fait qu’elle devient une parole. Tel mot que vous prononcez sans y faire attention est un monument auquel des siècles et des multitudes d’esprits ont travaillé. Un monde y est contenu. Pauvres mots ! l’un s’en orne et l’autre s’en affuble, mais combien peu connaissent la chaleur de vie et d’amour qui les a mis au monde pour qu’ils soient à jamais les témoins du passé auprès de la postérité ! N’importe, quand on les a fait sonner assez souvent comme la cymbale inanimée, il vient une heure où ils ressuscitent sous le souffle d’un être vrai et vivant, et ils partent pour répandre la vie. Ils remplissent alors leur rôle d’éducateurs. Faire une éducation c’est expliquer un être à lui-même. Et c’est là le service de bonté qu’effectue la voix. Elle nous dit ce que nous pensons, mieux que nous ne pouvons le dire nous-mêmes. Elle délie les chaînes de l’âme captive, et lui permet de prendre son vol. Heureux l’enfant, heureux le jeune homme qui rencontre une voix pour le déchiffrer à lui-même ! Ainsi faisait le Christ, aux heures bénies où il réunissait les enfants de son peuple, comme l’oiseau réunit sa couvée sous ses ailes !

Ce que la voix fait en détail, elle l’effectue encore en grand. À certains moments les sociétés semblent en proie à une sorte de chaos.

Une quantité de forces contraires s’y heurtent et les troublent, comme elles troublent et déchirent les âmes individuelles. On cherche, en tâtonnant, un chemin qui semble se dérober. Une foule d’esprits, par cela même qu’ils sont contemporains, se sentent travaillés et agités de la même façon. Confusément, ils élaborent le même idéal et formulent les mêmes désirs, provoqués par les mêmes souffrances. Mais tous errent à travers des sentiers crépusculaires, du côté de la nuit qui semble transparent, sans pourtant réussir à percer l’obscurité. Ce sont les angoisses préliminaires des grandes époques historiques. Qu’alors un être plus puissant, plus vivant, une âme d’élite qui a passé par là et vaincu ces ténèbres, s’incarne dans une voix ! Cela suffit. Le verbe personnel qui exprime l’âme de cette époque et répond à ses besoins est trouvé. Il sonne dans le monde comme un nouveau fiat lux ! Partout, dans ceux qui l’écoutent et se sentent avec lui de secrètes affinités, il se fait une magnifique révélation de lumière et de vie. Tous ces cœurs vibrent à l’unisson d’un seul, et, ramassant toutes ces notes éparses en une harmonie unique, celui qui exprime les sentiments de tous se rend compte de l’admirable puissance dont il est l’instrument. Non, ce n’est plus un homme qui parle : ce qui sonne sur ses lèvres, c’est toute une âme de peuple, c’est toute une époque, c’est un monde nouveau !

Une voix, c’est aussi ce soupir que rien ne saurait imiter, ce pur sanglot qui dit la douleur parce qu’il sort d’un cœur souffrant. C’est la pitié et la compassion, c’est, sur le souffle caressant, l’ange de Dieu arrivant jusqu’à nous, messager de miséricorde, et versant au fond altéré de notre pauvre cœur la rosée bienfaisante. C’est Jésus qui dit à Marie, et en elle à tous ceux qu’afflige le deuil : « Pourquoi pleures-tu ? » C’est David qui chante : « Mon âme, pourquoi t’abats-tu ? » C’est Ésaïe qui s’écrie : « Consolez, consolez mon peuple ; dites à Jérusalem des choses qui raniment la joie ! »

Une voix, c’est encore, sur le sentier solitaire où s’égare notre volonté, le berger fidèle appelant ses brebis ; c’est tout signe, fût-il fait par une main d’enfant, qui, dans les jours d’oubli et de laisser-aller, nous éveille soudain et nous avertit que nos pas côtoient les abîmes.

Puis, après l’œuvre d’éducation, de création, de pitié, vient l’œuvre de sévérité, de châtiment, de destruction. On a comparé la voix à un glaive. Comme lui, elle flamboie et châtie. Une voix, c’est Nathan surgissant devant le roi criminel et faisant descendre sur sa tête l’éclair vengeur de cette parole : « L’homme de mort c’est toi ! » Le glaive attaque, détruit, mais il défend aussi, et c’est là sa plus belle œuvre. Jamais la voix n’est plus touchante que lorsqu’elle s’élève en faveur des faibles, et que, tout à coup, au milieu des iniquités de la force brutale qu’elle dénonce et stigmatise, elle fait briller la justice et sentir, au saint frisson qui court à travers les âmes, que Dieu lui-même est là et que son heure a sonné !

Une voix a de l’écho. Quand cet écho est sympathique, il a la plus douce récompense et fait oublier bien des douleurs. Mais cet écho souvent est hostile. Il s’élève des colères et s’amasse des haines. Alors c’est la résistance, l’émeute qui gronde. Ce sont les passions et les vices flagellés qui se tordent et rugissent comme les fauves sous le fouet du belluaire. Que de fois, voix fidèles, âmes de paix et de vérité, l’esprit qui vous anime vous a-t-il poussées à ces rencontres effrayantes ! Vous qui avez entendu dans le silence du cœur les saintes vérités et qui en connaissez le prix, vous êtes obligés d’aller les porter au-devant des menaces, des moqueries, des rages frémissantes où elles nous apparaissent comme Daniel dans la fosse aux lions. Épreuve terrible, mais devant laquelle les voix du témoignage n’ont jamais reculé. Luther, qui connaissait les émotions des grandes batailles de l’esprit où un homme est seul en face de mille, où sous les clameurs grandissantes et les cris de mort … une voix lutte comme une torche dans la tempête, a donné aux serviteurs de la vérité un conseil qui est l’alpha et l’oméga de leur austère mission. Quand ils ont tout dit, tout fait, tout tenté, mis tout leur être et tout leur amour dans la proclamation de ce qu’ils ont à annoncer, alors, dit-il, « qu’ils soient prêts à être hués et conspués » ! Et non seulement il faut qu’ils soient prêts, mais qu’ils acceptent ce sort avec bonheur. Le Christ leur dit : « Heureux ceux qui sont outragés et persécutés pour la justice ».

Hélas, la plus rude épreuve pour celui qui dit la vérité n’est pas de soulever l’indignation. Cela du moins est un résultat, et quelque triste qu’il soit, il rend témoignage à celui qui a parlé. Certaines protestations, malgré leur fureur, sont un hommage involontaire. L’épreuve suprême pour une voix c’est l’indifférence. Lorsque Jean s’appelait une voix dans le désert il faisait allusion à la solitude extérieure où s’élevait sa parole. Mais cette solitude, à certains jours, était pleine d’animation, et l’Évangile nous cite des faits qui prouvent que les paroles dont elle résonnait ne se perdaient pas dans le vide. Elles émouvaient et frappaient depuis les régions les plus modestes de la société jusqu’aux sphères élevées, jusqu’au trône royal. Jean a recueilli l’amour et la haine, la bénédiction et la malédiction, fruits souhaités de toute action énergique. Depuis lors et avant, plus d’une voix a pu, en se les appliquant, donner à ces mots prophétiques « voix dans le désert » une autre signification, bien mélancolique, celle-là. L’image suprême du désespoir, c’est une voix qui se perd dans le silence, comme se perd, au sein des solitudes mortes, l’appel que nul n’entend, vers un secours qui n’arrivera jamais.

Après avoir parlé des voix diverses, de leur puissance, de leurs effets, donnons un souvenir ému aux voix perdues, à celles qui furent ou sont encore, dans le sens le plus lamentable de ce mot, des voix dans le désert. — Être un homme, une âme, avoir senti s’allumer en soi une sainte flamme ; aimer la vérité et la justice ; éprouver douloureusement le contact d’une vie où règnent le mensonge et la violence ; au sein de ce contraste poignant d’un idéal divin et d’une réalité navrante, recevoir de sa conscience, de Dieu lui-même, l’ordre de parler ; mettre sa vie dans cette œuvre, renoncer à tout pour n’être qu’une voix… et après tout cela se voir délaissé, négligé, méprisé ! S’user lentement dans une lutte obscure et sans issue ; périr sans avoir éveillé ni sympathie ni opposition, disparaître dans l’oubli avant de disparaître dans la tombe… ah ! toutes les fureurs, toutes les représailles sanglantes, les cachots, les gibets, les bûchers, tous les martyres où la méchanceté humaine s’efforça d’étouffer la voix des justes, sont moins horribles que cette extermination par l’apathie.

Et pourtant, en ne poussant pas les choses à cette cruelle extrémité, mais en nous souvenant de la parabole du semeur, où tant de graines sont perdues, pour quelques-unes qui germent et prospèrent, ne devons-nous pas accepter d’être le plus souvent des voix dans le désert, trop heureux si les labeurs ingrats sont compensés ailleurs par un écho encourageant ? N’est-ce pas là, au contraire, l’image de la vie humaine ? Toujours nous aspirons vers un idéal plus élevé que celui que nous réalisons. Toujours nous sommes précurseurs, et il convient d’accepter humblement ce que cette destinée a de douloureux et de beau. D’ailleurs, savez-vous si les voix perdues, en apparence, le sont réellement ? Les pierres cachées dans les fondements d’un bel édifice, et grâce auxquelles tout l’ensemble se soutient, sont-elles perdues parce que nul ne les voit ? Il faut de même que bien des voix soient oubliées, en apparence, jusqu’à ce qu’à force de s’ajouter les unes aux autres, et de se soutenir, elles finissent par émerger en pleine lumière.

Attendre et travailler ; faire son devoir, et laisser le reste à Dieu ; traverser la vie en recueillant la vérité dans son âme, et puis dans la famille, l’Église, la cité, en être la voix fidèle, c’est le meilleur usage qu’un homme puisse faire de ses jours mortels. Et dussiez-vous être des voix dans le désert, près de vos enfants, sourds à vos cris, auprès de vos compatriotes, insensibles à vos avertissements, consolez-vous. De plus grands que vous ont subi le même sort. Unissez-vous en esprit à leur cortège et soyez heureux de souffrir avec eux. Du moins, en comprenant de jour en jour davantage que la vérité ne saurait périr, et qu’elle est puissante même sur des lèvres infirmes, vous fonderez en vous la foi au monde qui demeure, et vous serez moins étonnés et moins déconcertés en voyant passer la figure de celui-ci. Vous vivrez par le feu sacré entretenu dans vos âmes. Que votre sillon se ferme, votre espérance ne périra pas ! Comme Moïse sur le Nébo, vous entrerez dans le silence, ayant rempli vos regards mourants du spectacle de la terre promise !

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