Préparation évangélique

LIVRE IV

CHAPITRE XIV
QUE LES SACRIFICES D’ANIMAUX SONT UNE INJUSTICE, UNE IMPIÉTÉ, UN CRIME DIGNE DE TOUTES LES IMPRÉCATIONS

« Bientôt les hommes en vinrent à ce point de perversité dans leurs offrandes, qu’ils conçurent l’idée affreuse de sacrifices pleins d’une horrible cruauté : au point que les imprécations dont nous avons parlé précédemment durent être au terme de leur accomplissement, depuis que les hommes osèrent immoler des victimes, ensanglanter leurs autels, en un mot, n’eurent recours, dans les extrémités de la famine ou de la guerre, qu’aux sacrifices sanglants. Aussi la Divinité, dit Théophraste, indignée de semblables horreurs, dut les punir de châtiments proportionnés au double crime dont les hommes se rendirent alors coupables ; car il y en eut qui devinrent athées, d’autres, impies ou plutôt insensés, puisqu’ils ne supposaient pas aux dieux une autre nature, une nature plus parfaite que la nôtre. Les premiers n’offrirent aucun sacrifice, les seconds offrirent des sacrifices, mais où ils immolèrent des victimes abominables. »

Plus loin il ajoute :

« D’après ces principes, on ne doit pas trouver étrange que Théophraste interdise les sacrifices d’êtres animés en l’honneur de Dieu, défense qu’il appuie sur plusieurs raisons. En effet, continue notre auteur, quand nous faisons une offrande, elle ne doit blesser les intérêts de personne ; car si nous ne devons jamais nuire à qui que ce soit, c’est surtout dans un acte de religion comme le sacrifice. Mais on dira peut-être : Dieu ne nous a pas moins accordé les animaux que les fruits pour notre usage. Je l’avoue ; mais vous n’en faites pas moins injure aux animaux, en les immolant, parce que vous les privez de la vie. C’est donc un crime de les immoler ; car qui dit sacrifice dit une chose sainte, comme l’indique le nom même du sacrifice, Thusia, qui vient de Osia, c’est-à-dire saint. Or rien n’est plus opposé à la sainteté que d’usurper, pour témoigner sa reconnaissance, les biens d’autrui, contre la volonté du légitime propriétaire, que ces biens soient des fruits ou des plantes ; car ce qui se fait au détriment d’autrui ne saurait être saint ; mais si la sainteté défend d’user pour un sacrifice de simples fruits, par cela seul qu’ils appartiennent à autrui, à combien plus forte raison sera-t-il défendu par la justice d’usurper, pour faire un sacrifice, des biens infiniment plus précieux ? car alors le crime est beaucoup plus grand. Or aucune des productions de la terre ne saurait entrer en comparaison avec l’âme ou la vie ; c’est donc une injustice affreuse que de dépouiller les animaux d’un semblable bien en les immolant. »

Puis il conclut :

« Il faut donc respecter la vie des animaux et ne pas lui offrir en sacrifice. »

Plus loin il ajoute :

« Ce que l’on ne peut acquérir sans injustice ne doit pas faire la matière d’un sacrifice. »

Et plus bas :

« Si nous immolons des animaux en l’honneur des dieux, c’est pour quelqu’une des raisons suivantes : car l’une d’elles doit être toujours le but de nos sacrifices. Or d’abord, la Divinité peut-elle regarder comme un honneur que nous lui faisons, un sacrifice qui est par lui-même une injustice ? Ne verra-t-elle pas plutôt une injure dans un pareil hommage ? Pouvons-nous en effet sans une injustice évidente, immoler des animaux dont nous n’avons reçu aucun mal : nous ne les offrirons donc pas en sacrifice sous prétexte de rendre hommage à la Divinité. Mais ensuite ces sacrifices ne nous sont pas plus permis pour remercier les dieux des biens que nous en avons reçus ; car si je veux témoigner ma reconnaissance pour un bienfait, et payer son auteur d’un juste retour, je me garderai bien de le faire au détriment d’autrui : autrement ce serait exactement comme si je ravissais à mon voisin une chose qui lui appartient, pour en faire hommage à quelqu’un que je voudrais honorer ou remercier. Enfin, en troisième lieu, ces sortes de sacrifices ne sauraient nous servir davantage, s’il s’agit d’obtenir des dieux quelque bien ou quelque faveur : car lorsqu’un homme use de moyens injustes pour obtenir un bienfait, il est bien permis de supposer qu’il n’y a que de l’ingratitude à attendre de lui lorsqu’il l’aura reçu. Donc il ne faut pas offrir des animaux en l’honneur des dieux, même en vue d’en obtenir des biens : car à un homme la connaissance d’une pareille action pourrait peut-être échapper, mais aux dieux jamais. Si donc d’un côté, nos sacrifices doivent toujours avoir pour but une des trois fins que nous venons d’exposer, que d’un autre côté, les sacrifices d’animaux ne puissent remplir aucune de ces trois fins, il en résulte évidemment qu’il n’existe point de cas où il soit permis d’immoler des animaux en l’honneur des dieux. »

Plus loin il ajoute :

« Voici quels sacrifices ne répugnaient point à la nature de l’homme et au sentiment intime de son âme : c’était alors que le sang des taureaux vigoureux ne souillait point les autels, alors que c’était pour les hommes le plus exécrable de tous les forfaits de se nourrir d’une chair à laquelle on aurait arraché la vie. »

Puis après quelques mots :

« Quel sera le jeune homme pour qui la tempérance aura des charmes, quand il saura que les dieux aiment les festins somptueux, qu’ils se repaissent, comme l’on dit, de la chair des taureaux et des autres animaux ? Quand il aura appris que ces victimes sont agréables aux dieux, ne se croira-t-il pas autorisé à commettre impunément toutes sortes de crimes, sachant qu’il aura dans les sacrifices un moyen infaillible de les racheter ? Persuadez-lui au contraire que les dieux ne se soucient pas de semblables hommages, qu’ils ne considèrent que la moralité de ceux qui les honorent, que le plus beau sacrifice qu’on puisse leur offrir, c’est d’avoir des pensées justes et droites sur leur nature et sur celle de toutes choses, n’y aura-t-il pas dans cette doctrine de quoi lui imprimer l’amour de la tempérance, de la justice, de la sainteté ? Qu’il sache donc que la plus belle offrande à présenter aux dieux, c’est celle d’un cœur pur, d’une âme exempte de pulsions mauvaises : que cependant ils acceptent avec bienveillance quelques autres modestes offrandes, lorsqu’elles sont faites dans toute l’ardeur de l’âme, et non point avec négligence : que le véritable culte envers les dieux est le même que celui qu’on rend aux hommes vertueux, c’est-à-dire de leur accorder la préséance dans les assemblées, de se lever en leur présence, de leur donner la première place à table ; et ce culte ne consiste nullement dans la richesse de ces offrandes. »

Ces maximes de Théophraste prouvent que c’était un sentiment admis chez les Grecs par leurs philosophes, que rien ne devait être offert aux dieux de ce qui avait eu vie ; que de tels sacrifices étaient impies, injustes, nuisibles et dignes d’exécration.

Il n’était pas d’un dieu, il n’était pas même d’un bon démon, ami de la vérité, l’oracle que nous avons entendu plus haut exiger de sacrifices sanglants, et l’odeur de la graisse des animaux : elles n’étaient donc pas des dieux, toutes ces prétendues divinités en l’honneur desquelles le même oracle prescrit d’immoler des victimes animées. Il ne faut donc pas voir autre chose qu’un mauvais démon, un esprit d’erreur ou d’imposture, dans cet oracle qui proclame le mensonge, qui décore du titre de dieux des êtres qui ne le sont pas, qui ordonne des sacrifices sanglants, non pas seulement en l’honneur des dieux infernaux, mais aussi en l’honneur des dieux célestes. Mais s’il faut voir des dieux dans tous les êtres, voyons du moins quelle idée, il faut s’en faire, c’est-à-dire quels dieux ils sont : notre auteur va nous le dire lui-même.

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