Histoire de la restauration du protestantisme en France

9. Lettre du commandant de Perpignan à l’intendant (1735)

A Perpignan, le 22 aoust 1735.

Monsieur, il y a quelque temps qu’on parle dans le pays de Foix de predicant, d’assemblées, de Religionnaires et de leurs mouuements. J’ay eu l’honneur de vous en informer et je vous ay marqué par ma lettre de 4 may dernier que je ne voyois aucune preuue certaine n’y sur ces assemblées n’y sur le predicant, qu’on disoit seulement qu’il y auoit des assemblées et que vraysemblablement il y auoit un chef, mais qu’on ne s’acordoit n’y sur le lieu ny sur les circonstances. Cependant j’envoyay des lors par précaution une brigade de marechaussée au Masdazil ou elle est encore. — La chose deuient à present plus serieuse, et il me reuient de plusieurs endroits que les assemblées sont réelles et qu’elles se tiennent à une lieue du Masdazil dans la jurisdiction de Gabre, paroisse située en Languedoc. J’en ay donné avis à M. de Bernage, et j’ay l’honneur de vous enuoyer ci joint les copies de cinq procès verbaux qui m’ont été adressés par mes subdelegués et par le lieutenant de la marechaussée : leur lecture vous fera connoitre, Monsieur, que ces gens la se sont assemblées en grand nombre les nuits du 30 au 31 juillet et du 4 au 5 de ce mois.

Quoy que dans le nombre de ceux qui sont nommés dans ces procès verbaux l’on ne remarque aucune personne de consideration et que ce sont tous gens du bas peuple suivi de plusieurs femmes et enfans, je crois neantmoins qu’on ne doit rien negliger pour dissiper cette canaille dont on m’assure que la plus grande partie est armée. Ces mouuements peuvent tirer a consequence, le pays de Foix est voisin de la partie du haut Languedoc qui confine aux Seuennes ; s’il y a de l’intelligence entre les Religionnaires de ces deux prouinces, comme on peut le presumer, ils seroient en etat de se donner la main, et je tiens qu’ils conuient mieux d’y remedier plustost que plus tard.

L’insolence avec laquelle on a été à ces assemblées me paroit une marque que ces gens la leuent le masque ; nous n’avons point de troupes en Roussillon, les quartiers de celles qui sont en Languedoc sont fort éloignez du pays de Foix et les trois brigades de marechaussée qui y font leur residence ne sont pas en état de les contenir.

J’ai hezité jusques a présent sur le parti que l’on pouvoit prendre dans cette occasion ; j’ay pensé qu’il seroit d’une dangereuse consequence, dans la conjoncture presente des affaires, de faire un eclat et qu’il étoit seulement question d’obseruer les mouuements de ces gens la qu’il falloit laisser en repos, tant qu’ils n’agiroient pas ouvertement contre les ordres du Roy ; mais je crois qu’aujourd’huy il convient d’en user autrement et que, si l’on demeuroit dans le silence, ils en deuiendroient plus hardis et plus temeraires. Dans ce point de veue j’ay donné ordre au lieutenant de la marechaussée de faire en sorte d’arrêter le predicant et les trois particuliers du Masdazil que l’on dit avoir été le chercher a Montauban. Ils sont nommés dans le procès verbal des consuls dud. lieu du 5 de ce mois. Si on peut les atraper, je les feray interroger afin de faire en sorte de découvrir quelque chose des projets de ces gens la.

Il me paroitroit bien à propos de les faire désarmer, mais peut on faire cette opération sans troupes, et trois brigades de marechaussée pourront elles y parvenir ? je mande cependant aud lieutenant de la marechaussée d’y proceder autant qu’il croira pouvoir le faire sans exposer sa petite troupe.

Les assemblées illicites auec port d’armes sont de la competence des prevôts ce lieutenant m’a demandé la permission ; d’informer de celle cy ; je luy ay marqué que cette procédure me paroissoit quant a present prématurée et je ne vois pas qu’elle pût produire un grand effet. Il faut quelque chose de plus fort pour arrêter les gens de cette espéce, et j’estime que deux escadrons de caualeric ou de dragons logés dans les paroisses du Masdazil, Babarat, Camarade, Les Bordes, Le Caria, Sauerdun et Mazeres feroient plus d’effet que toutes les informations qu’on pourrait faire. Cette troupe contiendrait les Religionnaires et rassurerait les anciens catholiques, et il me parait que c’est le seul objet auquel on doit s’atacher pour conseruer la tranquillité dans ce pays la, d’autant mieux que nous ne voyons point que les Religionnaires qu’on dit être armés ayent fait aucun désordre. Il n’a été encore question que de ces deux assemblées dont j’ay la preuve, et ou il paroit qu’il ne s’est trouué que de la populace.

J’informe M. Dangeruilliers de ce que j’ay l’honneur de vous marquer enfin de le prevenir sur les troupes que je propose d’envoyer.

Je suis avec respect, Monsieur, votre tres humble et tres obéissant serviteur.

Jallaiz

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