La Palestine au temps de Jésus-Christ

LIVRE SECOND — LA VIE RELIGIEUSE

CHAPITRE VIII — LA BIBLE — LA PIÉTÉ


LA BIBLE : La Loi et les Prophètes. — L'autorité de la Thorah. — La question du Canon biblique. — Quelle fut la Bible de Jésus—? — Les traductions en araméen.
LA PIÉTÉ : La réglementation de la vie. — Les pécheurs — La dévotion des Galiléens. — La piété dans l'école de Hillel. — La haine de l'étranger et l'attente du Messie. — La pratique de la Loi. — Le sentiment du péché.

LA BIBLE

Lorsque les contemporains de Jésus-Christ parlaient de leurs livres saints, ils disaient : « la Loi » ou : « la Loi et les Prophètes »[1]. Ce mot : « la Loi » désignait les cinq livres attribués à Moïse : La Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome. Le terme : « les Prophètes » s'appliquait aux ouvrages qui portent ce nom dans les Bibles hébraïques actuelles, c'était d'abord les Prophetae priores : Josué, Juges, I Samuel, II Samuel, I Rois, II Rois, et ensuite les Prophetae posteriores : Esaïe, Jérémie, Ezéchiel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie. — En dehors de ces deux recueils, restaient les livres qui forment la troisième partie de nos Bibles hébraïques, c'est-à-dire : les Psaumes, les Proverbes, Job, le Cantique des cantiques, Ruth, les Lamentations de Jérémie, l'Ecclésiaste, Esther, Daniel, Esdras, Néhémie et les deux livres des Chroniques.

De ces derniers écrits quelques-uns sont souvent cités dans le Nouveau Testament, les Psaumes, par exemple ; d'autres ne le sont jamais ; ce sont les Livres d'Esdras, de Néhémie, d'Esther, l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques ; ils semblent avoir été, sinon inconnus, du moins peu estimés des premiers chrétiens. Nous découvrons donc ici, de prime abord, une gradation dans l'autorité des Livres saints. Au sommet, la Loi ; elle est, de la première à la dernière lettre, l'œuvre de Dieu lui-même. Aucun terme n'est assez fort pour exprimer l'idée que se faisaient les Rabbis du premier siècle de l'inspiration divine de la Loi. Nous ne pouvons que citer ici leurs paroles : « Celui qui affirme que la Loi n'est pas venue du ciel, celui-là n'aura point de part au monde à venir[2]. » « Celui qui dit que Moïse a écrit un seul verset le tirant de son propre fonds, celui-là est un menteur et un contempteur de la Parole de Dieu[3]. » On ne discutait que pour savoir si Dieu avait donné à Moïse toute la Loi à la fois, ou bien volume après volume ; mais les derniers versets du Deutéronome eux-mêmes, où la mort du Législateur nous est racontée, lui avaient été d'avance dictés par Dieu[4].

On comprend que la vie tout entière dépendit de la connaissance de la Loi : La Synagogue et l'Ecole n'existaient que pour faciliter son étude.

Les Rabbins disaient : « Celui qui ne connaît pas la Loi est maudit[5]. » Schammaï disait : « Que l'étude de la Loi soit la règle de ta vie[6] »; et Hillel « Un ignorant ne peut être vraiment pieux[7] » ; ou encore « L'étude de la Loi mène à la vie ; les écoles à la sagesse[8] » « Un bâtard qui connaît la Loi vaut mieux qu'un grand prêtre qui l'ignore ». « Voici les choses qui portent des fruits dans cette vie et dont le bien dure dans la vie à venir : Honorer son père et sa mère, pratiquer la charité, rechercher la paix avec les hommes, et l'étude de la Loi plus que tout cela.[9] »

Il ne suffisait pas de la connaître, il fallait, bien entendu, la pratiquer. Le Juif y mettait tout son orgueil ; Josèphe lui-même y insiste beaucoup : « Nous ne nous bornons pas à pratiquer la Loi sans la connaître, comme les Spartiates, dit-il, et nous ne nous bornons pas à la théorie et aux paroles sans la pratique, comme les Athéniens et tous les autres Grecs[10]. »

Les écoles pour les enfants, les synagogues pour les adultes, les écoles savantes des Scribes, telles étaient les institutions diverses destinées à assurer l'étude et la pratique de la Loi.

Après la Loi venaient, nous l'avons dit, les Prophètes. Presque toujours nommés à côté d'elle, ils avaient une autorité presque égale à la sienne. Les Saints Écrits, fermant la troisième partie du recueil sacré, venaient ensuite. Tous ces livres étaient divins, mais il ne faut pas oublier que la tradition orale était divine aussi aux yeux des Pharisiens. Leurs documents sacres écrits et leurs traditions orales formaient une sorte de hiérarchie, au sommet de laquelle était placée la Loi. Les Prophètes et les autres écrits, aussi bien que les préceptes des sages transmis de bouche en bouche, étaient à la Loi ce qu'est une tradition comparée à la Révélation originale.

Tout ce que le Judaïsme avait conservé de son passé, tout ce qui se présentait au nom d'un des grands hommes d'autrefois était divin, mais le mode d'inspiration n'était point défini et surtout le code sacré n'était point exclusif d'autres recueils, d'autres livres qui pouvaient, eux aussi, venir de Dieu. Aussi l'idée moderne d'un canon fermé, arrêté, définitif n'existait certainement pas au premier siècle. Le livre d'Hénoch, qui n'a jamais fait partie d'aucun recueil sacré, jouissait sans aucun doute d'une très grande autorité au temps de Jésus-Christ. Le livre de Daniel aussi, mais ce n'était pas parce qu'il faisait partie du recueil biblique. C'était parce qu'il venait d'un des plus grands prophètes de l'exil et renfermait les révélations les plus surprenantes. Tout ouvrage qui n'avait pas été inséré dans les deux premiers volumes, la Loi ou les Prophètes, était jugé en soi, apprécié d'après son contenu ou d'après le nom de son auteur ; et c'est ainsi que se formait le troisième recueil. On y fit entrer Daniel, l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques. On en bannit le livre d'Hénoch, l'Ecclésiastique, les Macchabées, etc. Ces deux derniers ouvrages furent au contraire acceptés par les Juifs d'Alexandrie, mais, acceptés ou non en Palestine, ils y passaient certainement pour Écriture sainte, car tout document à la fois antique et religieux était Écriture sainte. La Mischna, en citant n'importe quel livre sacré, dit toujours : Comme il est écrit ou : Il dit, Il est dit ; voici ce qu'Il dit. Des formes semblables sont fréquentes dans le Nouveau Testament ; elles reviennent en particulier sous la plume de l'auteur de l'épître aux Hébreux ; et partout se retrouve la conviction indiscutable et indiscutée que Dieu est l'auctor primarius de toute Écriture sainte quelle qu'elle soit[11].

La question du Canon si intéressante, si curieuse plus tard, ne se posait donc même pas au temps de Jésus-Christ. De là les divergences que nous offrent nos sources lorsqu'elles traitent des livres saints. Josèphe parle de vingt-deux livres sacrés, « cinq de Moïse, treize des Prophètes et quatre d'hymnes et de préceptes utiles à la vie[12]. »

M. Reuss[13] et M. Treuenfels[14] ont cherché à accorder ce chiffre avec le nombre vingt-quatre, qui forma plus tard le total des livres de la synagogue.

M. Derenbourg[15] propose, lui aussi, une combinaison qui concilie ces chiffres ; il suppose que Josèphe réunissait Ruth aux Juges et les Lamentations de Jérémie à Jérémie. Dans les treize livres des Prophètes, il aurait compris Esdras et Néhémie en un seul volume ; Daniel, Esther et les Chroniques seraient venus ensuite à cause de leur valeur historique. Les quatre livres d'hymnes auraient été les Psaumes, Job, les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, ces deux derniers réunis en un seul volume. Toul cela est plus ingénieux que fondé. Il est probable, en effet, que bien des ouvrages distincts aujourd'hui étaient confondus en un seul. Mais nous n'avons aucun moyen de nous en assurer, et il sera toujours facile, à l'aide de ces rapprochements, de faire accorder des chiffres contradictoires. La vérité est qu'il n'y avait point de canon fixe, et chacun dressait la liste d'écrits sacrés qui lu, semblait la meilleure[16]. Nous en trouvons dans un des Talmuds une bien particulière ; on n'y compte que huit livres des Prophètes : Josué, Juges, Samuel., les Lois, Jérémie, Ezéchiel, Esaïe, et ensuite les douze petits prophètes un seul livre[17].

Ce fut après soixante-dix, au moment même de la grande catastrophe, que les écoles pharisiennes se préoccupèrent sérieusement de la fixation définitive du troisième recueil. Les Prophètes étaient depuis longtemps à l'abri de toute contestation. Ezéchiel seul donnait prise à quelques doutes. On y avait découvert des versets en contradiction avec Moïse, mais Éléazar ben Hanania montra que la contradiction n'était qu'apparente[18] et Ezéchiel fut admis.

Quand aux Hagiographes, plusieurs d'entre eux s'imposaient. Les Psaumes devaient être nommés les premiers. Ils étaient chantés à la synagogue, écrits par David, Asaph et d'autres poètes antiques. Si quelques-uns étaient plus récents, ils passaient protégés par le voisinage des plus anciens[19].

Daniel ne pouvait être non plus l'objet d'aucune contestation. Le nom de l'auteur, la forme apocalyptique qu'il avait adoptée, tout était en sa faveur[20].

Tous les autres livres demandaient à être sérieusement examinés. Les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques eurent beaucoup de peine à se faire admettre. Nous avons remarqué que l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques ne sont pas cités dans le Nouveau Testament. Esdras, Néhémie et Esther ne le sont pas non plus[21]. On doutait de l'existence du personnage de Job ; et le livre qui porte ce nom n'était lui, aux yeux de plusieurs rabbins, qu'une fiction poétique. Quant aux livres des Chroniques, ils passaient pour assez modernes. Peu à peu cependant, tous ces ouvrages conquirent droit de cité et furent définitivement reçus. Les livres des Macchabées et l'Ecclésiastique de Jesus-Ben-Sira, n'eurent pas la même fortune. Leur rejet est difficile à expliquer. Il est probable que la première condition exigée pour l'admission était la conformité avec la Loi et qu'on trouvait ces ouvrages en contradiction avec elle. On comprend les hésitations auxquelles ont donné lieu l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques. Ils n'étaient recommandés ni par leur valeur religieuse, ni même par leur valeur morale[22]. Le Cantique ne fut reçu que lorsqu'on se décida à l'expliquer allégoriquement, et alors Rabbi Aquiba put s'écrier : « Tous les Hagiographes sont saints, mais le Cantique des cantiques est archisaint[23]. »

Il n'est pas probable que cet écrit fût déjà allégorisé pendant la vie de Jésus-Christ. La Bible dont il se servit et qui était sans doute celle de la synagogue de Nazareth (plus tard il se servit de celle de Capharnahum) comprenait évidemment la Loi, les Prophètes et un certain nombre d'Hagiographes ; Daniel, par exemple, et surtout les Psaumes qu'il cite souvent. On sait que le livre d'Esaïe et les Psaumes sont constamment nommés dans le Nouveau Testament. La bibliothèque religieuse d'un Juif du premier siècle devait donc se composer ainsi :

  1. La Loi ;
  2. les Prophètes, dont quelques-uns, Esaïe et Jérémie, par exemple, étaient étudiés de préférence ;
  3. les Psaumes.

Daniel devait venir ensuite. Au quatrième rang, il faut placer les pseudépigraphes célèbres : le livre d'Hénoch, les Psaumes de Salomon, et peut-être les plus récents écrits de ce genre, comme l'Assomption de Moïse.

Avant de finir disons un mot des versions en langue vulgaire. La Loi et les Prophètes, lus chaque jour de Sabbat, seraient restés lettre morte pour la plupart des auditeurs, si chaque verset n'avait été traduit immédiatement en araméen. Nous avons parlé de ces interprétations orales au chapitre de la Synagogue.

Existait-il des traductions écrites ? La solution de cette question reste fort douteuse ; et le besoin de versions écrites ne dut se faire sentir qu'après la dispersion du peuple. On sait que les citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau sont fort capricieuses. Parfois, elles sont très exactes et mêmes littérales ; ailleurs, et sous la plume du même auteur, elles sont tellement libres, qu'on reconnaît à peine l'original dans la traduction. Il y a là une anomalie difficile à expliquer. On pourrait supposer que les Juifs contemporains de Jésus-Christ avaient entre les mains une traduction complète de la Loi et des Prophètes en langue aramaïque et offrant de nombreuses ressemblances avec la traduction des Septante en usage à Alexandrie, et qui est seule parvenue jusqu'à nous.

Cette hypothèse expliquerait les citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau[24]. Les auteurs du Nouveau Testament auraient cité d'après cette version araméenne qui aurait été tantôt littérale, tantôt très libre.

Cette hypothèse n'a qu'un mérite, celui de résoudre une grosse difficulté[25], mais nous n'avons aucun fait certain à citer à l'appui ; car le passage de Job, que nous indiquons en note, ne saurait à lui seul nous suffire.

LA PIÉTÉ

La vie religieuse et morale avait peine à se développer dans l'atmosphère étouffée du monde des Scribes et des Pharisiens. Les rapports de l'homme avec Dieu étaient devenus ceux d'un débiteur avec son créancier.

Qu'est-ce que je dois ? Qu'ai-je à faire pour satisfaire à la Loi ? Telle était l'unique question partout et chaque jour posée, On comprend alors le reproche d'hypocrisie fait par Jésus aux Pharisiens et l'espèce de synonymie qui s'est établie entre les mois Jésuitisme et Pharisaïsme. Le Pharisien n'avait que fort peu de chose à faire pour préférer l'acte à l'intention et donner une valeur à la pratique d'un rite indépendamment des dispositions de son cœur lorsqu'il l'accomplissait. Il trouvait moyen d'éluder même le commandement : « Honore ton père et la mère[26] », et il le faisait en vrai précurseur des Jésuites. Le procédé qu'il employait pour faire le jour du Sabbat quatre mille coudées au lieu de deux mille ou pour porter sans scrupule des paquets d'une maison dans l'autre est tout à fait digne d'Escobar[27].

Nous avons parlé aussi, dans notre chapitre sur la femme, de l'incroyable extension donnée par les Hillélistes à la loi du divorce. « Vous filtrez le moucheron et vous avalez le chameau », leur disait Jésus[28], et il est étrange, en vérité, de rencontrer dans la bouche de Hillel et d'Antigone de Soccho les belles paroles, les préceptes tout à fait évangéliques que nous avons cités d'eux, lorsque nous avons traité spécialement de ces grands Docteurs[29]. Ce sont des intuitions sublimes de la vérité, des traits de lumière jaillissant au sein de profondes ténèbres. Ce contraste qu'offre le Judaïsme du premier siècle entre une piété vraie et une morale absolument faussée dans son principe a été admirablement exprimé par saint Paul : « Ils ont du zèle pour Dieu, mais ils n'ont pas de connaissance[30]. »

D'une manière générale les Pharisiens ne laissaient rien à l'initiative du fidèle. Sa vie entière était réglementée avec la minutie la plus puérile. On lui disait tout ce qu'il avait à faire pour marcher, pour s'arrêter, pour travailler, pour se reposer, pour manger, pour dormir, pour voyager. Du matin au soir, de l'enfance à la vieillesse, le formalisme était là, le poursuivant, le contraignant, l'asservissant. Sa vie morale ne pouvant se développer, son individualité elle-même était étouffée et réduite à l'impuissance.

Nous parlons ici des dévots subissant l'influence du Pharisaïsme. Ils nous importent avant tout parce que c'est contre eux que le Christ s'est élevé ; c'est le spectacle de leurs pratiques et l'étude de leur fausse dévotion qui ont provoqué la grande réaction spiritualiste de l'enseignement de Jésus. A côté d'eux, il faut remarquer la foule des indifférents, de ceux qui trouvaient la religion ennuyeuse, et qui vivaient sans croyances. On ne doit pas se figurer, en effet, que le peuple entier fût religieux. La Palestine avait ses matérialistes pratiques comme tous les autres pays du monde et le premier siècle ne s'est pas distingué en cela des autres siècles. Ceux-là, s'ils étaient riches, se déclaraient Saducéens et abritaient leur indifférence derrière ce titre qui leur servait d'enseigne. S'ils étaient pauvres, ils ne se laissaient pas absorber comme les ouvriers de nos jours par le travail quotidien, car le pauvre se contentait alors de peu et la vie n'avait pas les mêmes exigences que dans notre Occident moderne. Les Talmuds nous représentent les badauds indifférents, à quelque classe qu'ils appartinssent, passant leur temps à regarder les bateaux sur le lac s'ils demeuraient sur ses bords ou à flâner dans les rues ou sur les marchés s'ils habitaient Jérusalem.

Tous ceux qui ne pratiquaient pas étaient fort méprisés par les pratiquants. On les appelait des pécheurs, des gens de mauvaise vie, non que leur conduite fût immorale, mais parce qu'ils ne se soumettaient pas aux exigences de la Loi traditionnelle et n'acceptaient pas de porter le joug pharisien. Ils ne comprenaient rien à la distinction faite par les dévots entre ce qui est Juif et ce qui est païen, ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Ils « n'entendaient pas la Loi » et on les déclarait « exécrables.[31] » Ceux-là se rencontraient surtout en Galilée. L'élément païen qui y était puissant favorisait dans la province du Nord l'indépendance des idées et par suite l'indifférence. Les Pharisiens qui pouvaient se trouver à Capharnahum ou à Bethsaïda venaient toujours de Jérusalem.

C'était aussi en Galilée que se trouvait le plus grand nombre de Juifs vraiment pieux et qui savaient garder un sentiment religieux profond en dehors des formes obligatoires et des rites consacrés. Ces Galiléens montaient en pèlerinage au Temple et s'y rendaient avec une piété vraie, naïve, qui faisait sourire les formalistes et les prêtres. Ils devaient ressembler déjà à ces pèlerins d'aujourd'hui qui viennent au Saint-Sépulcre chercher des émotions sacrées devant les gardiens indifférents de ce sanctuaire. Les Pharisiens et les Saducéens qui y passaient leur vie devaient les considérer avec la même froideur hautaine que les moines de nos jours regardent le voyageur et l'étranger. Tobie ne nous offre-t-il pas dans sa piété un type dont il devait exister alors plus d'un exemplaire ?

L'auteur des deux premiers chapitres de l'Evangile de saint Luc, insérés par lui tels quels dans son récit, et Luc lui-même, n'étaient-ils pas de ces hommes pieux et simples dont nous parlons ? Le troisième Évangéliste, qui est aussi l'auteur du livre des Actes, est en effet celui des écrivains synoptiques dont la personnalité se laisse le mieux comprendre. Les auteurs des deux premiers Évangiles s'effacent entièrement ; ils se bornent à reproduire les traditions qu'ils ont recueillies sur Jésus. Leurs écrits sont aussi impersonnels que possible. Il n'en est pas de même du troisième. Il se laisse voir ou du moins deviner.

Nous nous représentons en lui un de ces Israélites simples, pieux, confiants, une de ces âmes profondément religieuses croyant à l'intervention constante de Dieu dans la vie, aimant à raconter les apparitions d'anges[32], un de ces fidèles indulgents et bons pour lesquels tout prêtre est un bon prêtre et tout docteur de la Loi un saint homme de Dieu[33], qui parlent des croyants et de leurs assemblées avec mansuétude et admiration[34], qui trouvent que tout va bien dans l'Eglise[35]. Les communautés sont Prospères ; les difficultés qui surgissent çà et là s'aplanissent immédiatement ; aucun dissentiment sérieux ne s'élève qui ne soit aussitôt écarté ; les fidèles sont partout pleins de joie, de paix et du Saint-Esprit[36].

L'historien Josèphe a aussi cette tendance. Il y a parfois une grande naïveté dans ses récits, il ne va pas au fond des questions, il veut faire admirer son peuple et, à l'en croire, les disputes des Pharisiens et des Saducéens auraient été de simples discussions d'école. Il a une tendance au lyrisme et à l'épopée créée par sa grande bonne foi et son étonnante crédulité[37] ; de là son universelle et inépuisable indulgence. Hillel et son parti ont subi par moments l'influence de cette atmosphère. Hillel conseillait souvent la paix, la bonté, la charité. Vivre en paix avec tout le monde et être plein de mansuétude était une de ses préoccupations.

Mais, nous l'avons déjà remarqué, il y en avait une autre qui dominait la première : connaître et observer la Loi. Aussi cette école de la piété pure, indépendante des formes, ne s'est-elle point développée au sein du judaïsme. Ce qui y dominait, même chez Hillel, c'était le fanatisme. Les disciples de Schammaï étaient là pour l'entretenir ardent, haineux, implacable.

Ce fanatisme religieux se confondait absolument avec le fanatisme politique. La présence de l'étranger, le centurion romain que l'on rencontrait partout, le soldat grossier qui pouvait tout se permettre, entretenaient et exaltaient la haine dans tous les cœurs, Cette haine ira en grandissant, elle éclatera çà et là en émeutes vite réprimées jusqu'à l'explosion de rage et de désespoir de l'an soixante-six, qui durera quatre années, et mettra fin à l'existence nationale de ce malheureux peuple.

Deux mots résument les sentiments habituels qui remplissaient l'âme d'un Palestinien au premier siècle : pratiquer la Loi et haïr l'étranger. Nous avons déjà insisté en parlant des passions politiques des Juifs sur l'état d'exaltation constante dans lequel ils vivaient. Il faut y revenir ici en parlant de la piété, car ils considéraient leur acharnement même comme un grand devoir de leur religion.

C'était un duel à mort qui avait commencé entre Rome et Jérusalem soixante-trois ans avant Jésus-Christ. Pendant la vie du Christ, l'effervescence du peuple entier allait chaque jour grandissant ; cette haine toujours allumée, cette fièvre ardente qui excitait les partis, contrastent étrangement avec la douceur parfaite et la paix profonde qui animent tout l'enseignement de Jésus.

Il faut se reporter aux époques les plus troublées de notre histoire nationale pour se faire quelque idée du milieu dans lequel le Christ se trouvait constamment à Jérusalem. Les crimes d'Hérode avaient monté toutes les têtes ; les Romains inspiraient une véritable horreur. La mort d'un Jean-Baptiste, c'est-à-dire d'un des plus grands hommes de son temps, grand par son éloquence, grand par sa popularité, grand surtout par sa foi religieuse et, par l'austérité de son patriotisme et de sa vie, avait dépendu du caprice d'un tétrarque pris de vin, donnant la danse de sa belle-fille en spectacle à ses courtisans. On comprend, en présence de tels faits, que les passions populaires fussent effroyables et que les Juifs détestassent leurs tétrarques comme ils délestaient les Romains.

La haine de tout ce qui n'était pas Juif était sans cesse ravivée par l'espérance messianique. Cette espérance était la raison d'être de toutes les passions religieuses des exaltés. Bientôt la Telle était la croyance universelle. « Il va venir ! » celui qui doit venir ; c'était le nom du Messie. La foi en l'apparition prochaine du Libérateur était dans les cœurs de tous, et sans elle on ne peut comprendre ni les mœurs religieuses de cette étrange époque, ni l'enseignement du Christ et des docteurs de la Loi.

Le second trait saillant de la piété juive est l'étude de la Thorah. Le joug de « la lettre qui tue », comme dira saint Paul, pesait lourdement sur les consciences. La soumission servile à la tradition et à sa puissance souveraine, les ordonnances remplaçant les obligations morales, l'accomplissement machinal du rite tenant lien de vertu et de foi, et le pharisaïsme venant ajouter à tout cela sa dévotion hypocrite et sa morale de casuiste, rien n'y manquait. La Loi, avons-nous dit, passait ayant tout le reste[38]. Il valait mieux tout souffrir que d'y renoncer[39]. Cet enthousiasme était fort intéressé et lorsque Antigone de Soccho avait dit : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître en vue d'une récompense, soyez comme ceux qui servent gratuitement[40] ». il avait prononcé une parole incomprise, un mot resté isolé et passé inaperçu. Le peuple des dévots était un peuple de serviteurs intéressés. Quiconque observait la lettre de la Loi était assuré de sa récompense[41]. C'est là, du reste, l'idée fondamentale de ce que nous appellerons la religion de l'homme, par opposition à la religion de la grâce, qui est la religion de Jésus.

La philosophie spiritualiste proteste, sans doute, contre cette idée fausse de la récompense. Il faut, d'après elle, pratiquer la morale pour elle-même, et ne pas songer au salaire. Le christianisme évangélique a répandu dans le monde la même croyance ; mais l'homme retourne toujours à l'idée du mérite des œuvres ; le catholicisme est là pour le prouver aussi bien que les sectes hérétiques des ariens, des sociniens, des unitaires, car toutes aboutissent nécessairement au Pélagianisme ou au semi-Pélagianisme. L'autre courant, celui des Jansénius, des Luther et des Calvin, des saint Augustin et des saint Paul est seul le vrai courant évangélique. Lui seul se rattache à l'enseignement de Jésus. Celui-ci dira « Ta confiance t'a sauvé, va en paix, » et ce simple mot résumera tous les développements de la dogmatique à venir sur la justification par la foi. « Un ignorant ne saurait être pieux, » disait le Scribe, et Jésus répondra : « Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des cieux est à eux. » Il prononcera là l'éternelle condamnation de tous les gnosticismes dont la parole du Scribe est le prélude et le point de départ.

Enfin ce qui manquait à cette piété du premier siècle, même chez les plus sincères et les plus convaincus, c'était le sentiment du péché. La vraie piété commence par l'aveu de la misère spirituelle. « Aie pitié de moi, » disait le malade qui implorait le Christ ; et ce cri jeté non plus par le malade mais par le pécheur, deviendra le mot fondamental de la piété chrétienne. Or, les Juifs ne savaient ce que c'était que le péché. Pécher c'était retenir une partie de la dîme, c'était écrire plus de deux lettres le jour du Sabbat, c'était ne pas réciter exactement les prières prescrites, car toutes ces minuties devaient être observées aussi scrupuleusement que les préceptes les plus sacrés de la morale éternelle.

Au nombre des pratiques religieuses du peuple, nous distinguons : les purifications, les jeûnes, les aumônes et la prière. Chacune de ces pratiques va faire dans les chapitres suivants l'objet d'une étude spéciale.


[1] Ev. de Matth., XXII, 40, etc., etc.

[2] Sanhédrin, X. 1.

[3] Id. 99 a.

[4] Bababathra, 15 a ; Jos., Ant. Jud., IV, 8, 48 ; Philon, Vita Mosis, liv. III, § 39.

[5] Voir aussi Ev. de Jean, VII, 49.

[6] Pirké Aboth, I, 15.

[7] Id. II, 7.

[8] Id. III, 2, 3, 6, 7 ; IV, 14, etc.

[9] Peah, I, 1.

[10] Jos., Contr. Appion., II, 16, 17 ; voir en particulier les premiers mots du paragraphe 17.

[11] C'est ainsi que nous lisons : II Tim. III, 16. « Toute Écriture, inspirée de Dieu, est utile..., etc. » sans article au mot Écriture.

[12] Contre Appion, I, 2.

[13] Reuss, Revue de th. de Strasbourg, année 1859, p. 284.

[14] Literatur-Blatt des Orients, X et XI.

[15] Histoire de la Palestine, p. 478.

[16] Josèphe dit positivement que les vingt-deux livres sacrés n'étaient pas tous également honorés : « *** »

[17] Gloss. sur Bathra, fol. 13, 2 ; Lightfoot, op. cit., p, 858.

[18] Hagiga, 13 a ; voir Graetz, op. cit., III, 499.

[19] Ev. de Luc, XXIV, 44 : « La Loi, les Prophètes et les Psaumes », dit Jésus-Christ.

[20] Le grand prêtre se faisait lire quelquefois le livre de Daniel, la veille de la fête des Expiations ; Joma. 1, 6.

[21] Le livre d'Esther avait en sa faveur qu'on la lisait toujours à la fête des Purim.

[22] Bababathra, 14 b.

[23] Jadaïm, III, 15.

[24] Voir sur ce sujet : Recherches sur une Bible en langue vulgaire en usage au temps de Jésus, et sur les rapports de cette Bible avec la version des LXX, par Ed. Boehl, professeur à Vienne ; Vienne, 1873.

[25] Il est question, en effet, dans une addition au livre de Job, que nous trouvons dans la traduction des LXX, d'une « Bible Syriaque ». Trad, des LXX : Job. XLII, 18. (???)

[26] Ev. de Matth., XV. 5.

[27] Voir chapitre VII, le Sabbat.

[28] Ev. de Matth., XXIII, 24 ; voir aussi les reproches si mérités : Ev. de Luc, XI. 39, 44, etc., etc.

[29] Voir chapitres I, II, III, IV ; Aboth, 1, 3 ; II, 4, 10, 12 ; V, 20.

[30] Épître aux Romains, X, 2.

[31] Ev. de Jean, ch. VII, verset 49.

[32] Ev. de Luc, ch. I, II et 26 ; Actes des apôtres, VIII, 26 ; XII, 7, etc.

[33] Actes, XVIII, 24 et suiv. Actes, XI, 24, etc., etc.

[34] Actes, II. 42 et suiv. etc.

[35] Actes XII, 24, etc.

[36] Il faut remarquer toutefois que Luc n'était pas d'origine palestinienne.

[37] « Ce qui ne l'empêche pas, nous l'avons montré, de dénaturer l'histoire, quand il croit que soli intérêt personnel ou celui de son peuple l'exige.

[38] Josèphe, Contr. Appion, II, 88 et I, 8.

[39] Id. Id. 1,22.

[40] Pirké Aboth, I, 3.

[41] « Ta récompense sera proportionnée à ton travail. » Pirké Aboth, V, 23, voir aussi V, 8-9.

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