Histoire des dogmes de l’Église chrétienne

2. Age de la Polémique
De la mort d’Origène à Jean Damascène
(254-730)

2.1 – Histoire générale de la période

I. Caractères généraux de la Période

Au commencement du ive siècle s’accomplit une grande révolution, qui modifie entièrement la situation extérieure de l’Église, et ne peut manquer d’avoir son influence sur le développement du dogme. L’Église cesse d’être persécutée. La religion chrétienne, tolérée d’abord, devient bientôt la religion de l’Empire, et hérite de tous les privilèges de l’ancien culte. Elle n’a plus à combattre pour son existence ; la grande lutte contre les païens et les juifs est finie : la tâche de l’Apologétique est finie aussi. L’Église, n’ayant plus à défendre sa foi contre les attaques du dehors, s’occupe à la formuler et à la préciser. L’activité intellectuelle change d’objet et de caractère : à l’âge de l’apologétique succède l’âge de l’élaboration théologique.

Ce changement, toutefois, ne s’accomplit pas en un jour. Il ne se fait que lentement, et, même dans cette nouvelle période, l’apologétique a encore sa place et son rôle.

Pendant tout le ive siècle, les païens sont encore fort nombreux dans l’Empire. Ils forment la majorité sous Constantin, et, plus tard, le paganisme ressaisit la puissance sous Julien. Il faut donc encore compter avec lui, défendre la foi chrétienne contre ses attaques, et continuer la lutte engagée aux premiers siècles. Il y aura, par conséquent, des apologètes au ive siècle : Cyrille d’Alexandrie, par exemple, écrira toute une apologie pour réfuter les livres de l’empereur Julien contre le christianisme.

Au ve siècle même, les grandes calamités, qui accompagnent les invasions des Barbares, viennent fournir aux païens de nouvelles armes. « C’est, disent-ils, le châtiment envoyé par les dieux, dont on a renversé les autels. » Et quelques chrétiens se laissent troubler dans leur foi : « Est-ce là le prix de leur fidélité ? Les païens n’auraient-ils pas raison », se demandent-ils. Il fallut donc qu’une dernière fois les docteurs chrétiens fissent l’apologie du christianisme, en justifiant les mystérieuses dispensations de Dieu. C’est pour fermer la bouche aux païens et rassurer les chrétiens qu’Augustin écrivit sa Cité de Dieu, et Salvien son traité de gubernatione Dei. Mais ces dernières apologies chrétiennes sont conçues à un point de vue nouveau et spécial ; elles suivent une méthode historique. Ce ne sont plus, au reste, que les échos lointains d’une bataille depuis longtemps gagnée. L’apologétique passe au second plan, en attendant qu’elle disparaisse tout à fait.

La remarque que nous venons de faire au sujet de la lutte contre les païens s’applique aussi à la lutte contre les hérésies. Dans la période précédente, l’Église se trouvait en présence de deux courants hostiles, dérivés, l’un du judaïsme, l’autre du paganisme : le courant ébionite et le courant gnostique. Aussi la polémique elle-même était-elle empreinte d’un caractère fortement apologétique. Désormais, ces deux hérésies sont vaincues, comme les deux religions auxquelles elles se rattachaient. Toutefois, elles ne disparaissent pas brusquement : elles ont encore un prolongement. L’ébionitisme se continue dans les hérésies des Monarchiens, de Paul de Samosate et d’Arius ; le gnosticisme dans le manichéisme.

Mani, ou Manès, fondateur du manichéisme, vécut en en Perse au iiie siècle, et mourut en 274. Nous ne savons rien de bien certain sur sa personne. Quant à son système, les éléments juifs, païens et chrétiens, s’y mêlent dans la confusion la plus étrange. Le dualisme en est le trait dominant, et il est poussé jusqu’à l’extrême. Il se retrouve au commencement et à la fin des choses. Manès établit d’abord l’existence de deux royaumes : celui de la lumière, de l’esprit, ou du bien, et celui des ténèbres, de la matière, ou du mal. La paix et l’harmonie règnent dans le premier ; mais l’autre est le théâtre de luttes continuelles. Chacun d’eux a ses chefs et sa hiérarchie. Un jour, dans l’ardeur d’un combat, les sujets du prince des ténèbres s’approchent des frontières de la lumière : un rayon les frappe ; charmés et éblouis, ils veulent s’en emparer et le retenir. Mais le Père de lumière envoie des esprits lumineux, sous la conduite du Christ céleste, garder les frontières menacées de son royaume. Ce Christ, que recouvre une armure de lumière, est appelé le Christ impassible, — χριστὸς ἀπάθης. La victoire reste aux esprits lumineux ; mais l’armure du Christ tombe aux mains de la puissance des ténèbres, et devient ainsi le χριστὸς ἐμπάθης. Dès lors, le combat s’engage autour de cette armure. Les esprits de ténèbres la mettent en mille pièces ; pour mieux en retenir les fragments, ils forment le monde (κόσμος), sur les confins des deux royaumes, et ils composent chaque être d’une parcelle lumineuse, incrustée dans la matière. Puis, ces parcelles lumineuses sont concentrées dans l’homme, qui est une sorte de microcosme. Désormais, tout l’effort des puissances spirituelles se borne à reconquérir l’homme. Les démons créent la femme, par laquelle ils espèrent dominer sur lui. Mais le Christ céleste, après avoir envoyé Moïse et les prophètes, vient sur la terre, sous une apparence de corps, pour délivrer l’homme. Après la mort, les âmes rachetées vont dans le soleil et dans la lune. Lorsque toutes les âmes lumineuses auront été ramenées dans le royaume de la lumière, le monde sera détruit, et tout rentrera dans l’ordre primitif. Les frontières des deux royaumes seront rétablies, et il n’y aura plus entre eux ni lutte, ni mélange.

Les Manichéens se constituèrent en secte, ou en église distincte, ayant sa hiérarchie et ses rites propres. Ils se distinguaient en simples auditeurs, ou croyants, et en élus, ou parfaits, et s’imposaient l’ascétisme le plus austère. Ils furent pour l’Église de redoutables adversaires, et devinrent, à un certain moment, un véritable danger. Il fallut engager contre eux une polémique sérieuse, et, comme leur doctrine était toute pénétrée de paganisme, cette polémique fut une sorte d’apologie, comme l’avait été la polémique contre les gnostiques.

Cependant, ce ne fut là qu’une exception : non pas qu’il n’y ait plus d’hérésies dans cette période historique ; mais ces hérésies ne se rattachent plus aux religions antérieures ; elles naissent sur le sol chrétien. Elles portent sur des points particuliers de la foi, et, loin de se séparer de l’Église, elles prétendent lui demeurer unies, et avoir droit de cité dans son sein. La polémique engagée contre elles change de caractère ; c’est une polémique tout intérieure.

Aussi cette seconde période de l’histoire de l’Église est-elle essentiellement l’âge des controverses théologiques, et c’est à travers ces controverses que s’élaborent les principaux dogmes chrétiens. On ne fait pas encore de système complet ; mais, en faisant la théorie de chaque dogme, on façonne les pierres avec lesquelles la période suivante construira l’édifice de la systématique. Les forces vives de l’Église, n’étant plus absorbées par la lutte extérieure, se concentrent sur le travail intérieur du développement dogmatique. On considère de plus près les grands objets de la foi, à propos desquels on se pose des questions dont on donne des solutions diverses, parfois erronées. De là des controverses, qui provoquent la fixation de la foi en formules rigoureuses.

On s’occupe tour à tour des doctrines les plus importantes du christianisme : au premier rang se placent celles de la Trinité et de la personne de Christ ; puis, celles du péché et de la grâce. Chacune de ces doctrines devient l’objet de plusieurs controverses, qui naissent les unes des autres, par une sorte de logique inévitable ; et, à travers cette série de controverses, la doctrine en question se formule d’une manière définitive.

L’Orient est le théâtre principal de ces controverses. L’Église grecque a conservé l’esprit hardi, curieux, disputeur, ami des controverses métaphysiques, qui distinguait la Grèce ancienne ; tandis que dans l’Église latine domine le caractère pratique du génie romain. C’est un contraste que nous avions déjà signalé dans la période précédente, et qui va s’accusant de plus en plus. Il y a, sans doute, des controverses en Occident. Mais, d’une part, celles d’Orient sont plus longues, plus nombreuses, passionnent davantage les esprits, et remplissent toute la scène de l’histoire. Et d’autre part, l’objet spécial des controverses n’est pas le même dans les deux Églises. En Orient, les controverses sont surtout théologiques et christologiques : elles portent sur les deux dogmes de la Trinité et de la personne de Jésus-Christ, dogmes étroitement unis entre eux, en sorte que les controverses orientales forment une chaîne ininterrompue depuis Sabellius jusqu’au monothélisme. En Occident, les controverses sont surtout anthropologiques et ecclésiastiques : elles portent, soit sur le dogme du péché et de la grâce (controverse pélagienne et semi-pélagienne), soit sur le dogme de l’Église, qui s’élabore lentement et se fixe à travers la controverse donatiste.

C’est surtout dans cette période que se vérifie ce que nous avons dit sur le rôle important de l’hérésie dans le développement du dogme. Chaque hérésie nouvelle provoque un nouveau travail dogmatique de l’Église, et fait faire un pas de plus au dogme officiel. Et cela de deux manières : en altérant ou en niant certains éléments du dogme, l’hérésie contraint l’Église à les maintenir et à les préciser, et, en mettant en relief des vérités négligées, elle l’amène à combler les lacunes de son propre enseignement.

Ce rôle des hérésies est d’autant plus important que les hérétiques s’attaquent aux points les plus essentiels de la foi, tout en prétendant garder la communion de l’Église et en se servant des mêmes termes, qu’ils détournent de leur vrai sens. Cela nécessite de la part de l’Église un travail plus vigilant et plus minutieux, une plus grande précision dans les formules, sur bien des points demeurés jusque-là indéterminés parce qu’ils n’avaient pas été contestés. C’est là le grand côté de ces controverses ; c’est ce qui fait de cette période l’une des plus importantes et des plus décisives de toute l’histoire des dogmes, car c’est alors que s’élabore le dogme de l’Église sur les points fondamentaux de la foi. Les doctrines de la divinité et de l’humanité de Jésus-Christ, celles du Saint-Esprit et de la Trinité sont successivement affirmées et reçoivent la formule définitive qui les met à l’abri de toute atteinte. Ce travail était nécessaire, et, en s’en acquittant, l’Église du ive et du ve siècle rendit un grand service à la religion chrétienne. Cependant, cette remarque s’applique surtout aux controverses du ive siècle, car celle du ve sont beaucoup moins importantes.

On pourrait, en effet distinguer deux périodes dans cette histoire. La première est l’âge héroïque des controverses. C’est alors que les grandes questions sont posées, que les grands intérêts sont en jeu, et que l’Église combat pour le maintien de sa foi menacée dans ses éléments essentiels. Les débats sont à la hauteur des questions qui s’agitent ; les défenseurs de l’Église sont de grands docteurs comme Athanase et Augustin : les résultats obtenus sont considérables. — Dans la seconde période, les questions posées sont plus subtiles, et beaucoup d’éléments étrangers se mêlent aux controverses. Aux grands docteurs de la période précédente ont succédé d’assez médiocres théologiens, hommes de partis plus que de science, et qui mêlent la politique à la religion.

Du reste, même dans la première période, se rencontrent bien des misères, de mesquines rivalités de personnes et de partis, des passions, des violences, qui vont quelquefois jusqu’à la persécution. Et, à côté des services rendus, dont il ne faut pas méconnaître le prix, les controverses théologiques du ive siècle et du siècle suivant ont eu plus d’un résultat fâcheux.

Signalons d’abord l’abus des formules et de la théologie. On chercha à tout expliquer et à tout définir, même ce qui échappe à la définition et à l’analyse. On ne se contenta pas d’affirmer les faits religieux, les mystères chrétiens, et de les décrire, en énumérant les éléments essentiels qui les constituent : on voulut expliquer le comment de ces faits et trouver la formule scientifique exacte de choses qui défient et dépassent toutes les formules, et demeurent inaccessibles à l’intelligence et au langage de l’homme.

C’était un premier tort ; on l’aggrava par la confusion que l’on fit entre la théologie et la religion. On prétendit imposer comme articles de foi nécessaires au salut ces formules tout humaines de la théologie, dont l’autorité est fort contestable et ne saurait lier la conscience.

Cette aggravation se compliqua, par suite de la confusion croissante entre l’Église et l’État. Les formules théologiques de l’orthodoxie régnante ne furent pas seulement imposées comme articles de foi, sous peine d’exclusion de l’Église et de damnation éternelle ; elles furent imposées aussi comme lois de l’État, sous peine de confiscation, de prison, d’exil ou de mort. L’hérésie devint un crime d’État, puni par les lois civiles, et nous rencontrons à la fin du ive siècle le premier exemple de la peine de mort appliquée à un hérétique : Priscillien fut décapité à Trèves, an 385, malgré la protestation de Martin de Tours.

Ainsi les controverses contribuèrent à aggraver la confusion entre la société civile et la société religieuse. Cette confusion, à son tour, réagit de la manière la plus fâcheuse sur les controverses elles-mêmes.

Lorsque la religion chrétienne fut devenue la religion de l’empire, les empereurs lui accordèrent tous les privilèges dont avait joui l’ancien culte : immunités, pouvoir, richesses. Mais ces privilèges, ils avaient entendu ne les accorder qu’à la seule orthodoxie. L’hérésie n’était pas, à leurs yeux, la religion chrétienne, et, par conséquent, elle n’avait droit à aucune des faveurs qui appartenaient à l’Église. C’est, du reste, ce qu’avait formellement déclaré Constantin, dans un édit célèbre de 326. Il suffisait, dès lors, d’être déclaré hérétique pour être exclu de tous les privilèges accordés par l’État à l’Église, et même pour être mis hors la loi, et puni par le bras séculier. Dans les controverses, il ne s’agissait donc pas seulement de savoir qui avait tort ou raison, qui était fidèle ou infidèle à la véritable doctrine chrétienne, mais qui jouirait des faveurs de l’État et qui en serait privé, ou même qui serait mis hors de l’État, en étant mis hors de l’Église. Dès lors bien des préoccupations étrangères et toutes matérielles venaient se mêler aux discussions théologiques, les troubler et les passionner. Comment, au milieu de préoccupations de ce genre, conserver la liberté d’esprit et le désintéressement scientifique, sans lequel il ne peut y avoir de recherche impartiale, sérieuse et sincère de la vérité ? Les discussions changèrent nécessairement de caractère, et se transformèrent souvent en querelles de partis, où se trouvaient engagés des intérêts tout mondains, et où la passion, les intrigues, la violence, se donnaient libre carrière.

De là aussi, dans les controverses, l’intervention également funeste de deux personnages également incompétents, le peuple et l’empereur : le peuple, ignorant et grossier, superstitieux et fanatique, qui prenait souvent parti dans les querelles, et qui décidait sur la place publique, à coups de pierres ou de bâtons, ce que n’avaient pu trancher dans leurs conseils les évêques et les théologiens ; et l’empereur, — non moins ignorant, non moins superstitieux et fanatique, lorsqu’il n’était pas indifférent, incrédule ou hérétique, — qui venait à son tour imposer les formules que l’on devait tenir pour articles de foi.

Les empereurs se croyaient le droit d’intervenir dans les controverses, et cela à un double titre, à titre de chrétiens et à titre d’empereurs.

Comme chrétiens, ils se croyaient le droit d’avoir leur opinion et de chercher à la faire prévaloir. Il se piquaient souvent de théologie ; mais la plupart étaient de fort pauvres théologiens, et les solutions qu’ils proposaient et qu’ils prétendaient imposer à la foi de l’Église étaient de bien médiocres solutions, des solutions qui ne résolvaient rien, qui laissaient tout en suspens et ne pouvaient donner satisfaction à aucun des partis en présence.

Comme empereurs, Constantin et ses successeurs se croyaient revêtus d’une sorte de magistrature religieuse. Auguste avait été pontifex maximus, et ce titre était un de ceux auxquels les empereurs païens tenaient le plus. Les empereurs chrétiens s’attribuaient encore ce même titre. Ils s’appelaient évêques pour les choses du dehorsἐπίσκοπος τῶν ἔξω. — Mais, des choses du dehors à celles du dedans, la distance n’était pas grande et elle fut aisément franchie. Protéger l’Église, maintenir et défendre la vraie foi, ou ce qu’ils considéraient comme tel, c’était, aux yeux des empereurs, plus qu’un droit, c’était un devoir, le premier et le plus impérieux des devoirs de leur charge.

Du reste, quels que fussent ces droits et ces devoirs, l’intervention des empereurs était, de fait, inévitable. Accordant de tels privilèges, ils voulaient savoir à qui ils les conféraient. Ils devaient donc constater l’orthodoxie ou l’hérésie de leurs sujets.

Enfin, quand même ils ne seraient pas intervenus de leur propre mouvement, ils auraient été invités par l’Église à le faire. Les évêques faisaient un devoir à l’empereur de protéger la foi : ils lui citaient en exemple les rois d’Israël. Les persécutés seuls proclamaient l’indépendance de l’Église et la séparation des deux pouvoirs, et encore changeaient-ils de langage quand ils revenaient au pouvoir.

Aussi, trouverons-nous les empereurs mêlés sans cesse aux controverses. Ils convoquent des conciles et donnent force de loi à leurs décisions. Si la question n’a pas été résolue, ils prétendent la résoudre eux-mêmes par des édits théologiques. Parfois ils sont hérétiques et imposent l’hérésie ; c’est ainsi qu’il y eut plusieurs empereurs ariens ou monophysites. L’hérésie triomphe alors, jouit de tous les privilèges de l’Église et persécute les vrais fidèles. Puis, c’est l’orthodoxie qui recouvre l’appui des empereurs et se fait à son tour persécutrice. Une telle situation ne pouvait qu’être funeste à la dignité de l’Église et à la pureté de la foi.

Une autre conséquence fâcheuse d’une telle situation, c’était l’asservissement progressif de l’esprit au joug des formules, et la perte de toute liberté scientifique, au moins sur les points déjà déterminés par l’Église, et devenus lois de l’État. Aussi voyons-nous la liberté des opinions individuelles décroître, à mesure que le dogme se formule davantage. Dès que l’Église, officiellement représentée par les conciles, où l’on voit les organes de l’Esprit-Saint, a parlé et a déterminé un point de doctrine, il faut se taire, accepter ce qu’elle a dit comme parole de Dieu, et ne plus toucher à ce point devenu sacro-saint. On est donc forcé de se rabattre sur d’autres points. Comme le champ se restreignit toujours plus, on fut réduit, après avoir épuisé les grandes questions, à agiter les petites, à discuter des minuties, des subtilités, des puérilités.

Ainsi, pendant toute cette période, alors même que sur les grands dogmes de la Trinité et de la personne de Christ, toute divergence est interdite, la liberté subsiste encore sur certains points moins fondamentaux : la nature de l’âme, la résurrection, les souffrances de Jésus-Christ, le jugement dernier, les bons et les mauvais esprits, etc.

Mais, plus tard, ces questions elles-mêmes sont résolues, et il faut chercher ailleurs. Les questions curieuses provoquent une fixation plus minutieuse du dogme, laquelle pousse les esprits actifs à se poser des questions plus curieuses encore et plus subtiles. C’est un cercle vicieux dont on voit le danger.

Signalons encore certaines circonstances plus particulières, qui exercent aussi une influence fâcheuse sur le développement des dogmes. Ces circonstances sont : le développement de l’esprit monastique, le développement des rites extérieurs et le développement de la hiérarchie.

L’esprit ascétique, dont nous avons signalé les premières manifestations dans la période précédente et qui, pendant celle-ci, produisit le monachisme, exerça une influence spéciale et décisive sur le développement de la doctrine du salut. Les austérités du désert ou du cloître, la pauvreté volontaire, la virginité et le célibat prirent la place du martyre. La même admiration populaire leur fut acquise ; on leur attribua le même mérite devant Dieu. Le salut par les œuvres tendit toujours plus à remplacer le salut par la foi. La croyance aux mérites surérogatoires des saints et à leur intercession devint de plus en plus générale. — Le monachisme eut, en outre, une influence générale sur le développement du dogme. Les moines, le plus souvent ignorants et grossiers, intervenaient dans les controverses et excitaient la populace à s’y mêler. De là, une tendance à matérialiser le dogme, à choisir les formules le plus fortement empreintes d’anthropomorphisme. C’est ainsi que les moines furent les adversaires acharnés d’Origène et les défenseurs zélés de Marie, mère de Dieu.

Le développement des rites ecclésiastiques et de la pompe extérieure du culte contribua au même résultat et influa surtout sur la doctrine des sacrements, dont on se fit une idée toujours plus mystérieuse et plus magique.

Enfin, les progrès de la hiérarchie et du cléricalisme contribuèrent à fausser la notion de l’Église ; autrefois les prêtres et même les laïques prenaient part aux Conciles ; bientôt les évêques y furent seuls admis. Et le clergé, chargé de formuler seul le dogme, le fit toujours dans le sens le plus favorable à son autorité exclusive. Il travailla à se rendre nécessaire pour mieux asseoir sa puissance et tenir les laïques en tutelle.

Toutes ces circonstances et ces influences concouraient ensemble à altérer le développement normal du dogme et à affaiblir l’esprit scientifique dans l’Église. Néanmoins, nous constatons, du ive au viie siècle, un mouvement intellectuel très actif : c’est la grande époque de la théologie, l’âge des grands docteurs et des grands Conciles.

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