Homélies

Balaam

Les enfants d’Israël partirent et campèrent dans les campagnes de Moab, au deçà du Jourdain de Jéricho.
Or, Balak, fils de Tsippor vit toutes les choses qu’Israël avait faites à l’Amorrhéen ; et Moab eut une grande frayeur du peuple, par ce qu’il était en grand nombre, et il fut extrêmement agité, à causé des enfants d’Israël. Et Moab dit aux anciens de Madian : Maintenant cette multitude broutera tout ce qui est autour de nous, comme le bœuf broute l’herbe du champ. Or, en ce temps-là, Balak, fils de Tsippor, était roi de Moab. Lequel envoya des messagers à Balaam, fils de Béhor, en Péthor, située sur le fleuve, dans le pays des enfants de son peuple, pour l’appeler en disant : — Voici, un peuple est sorti d’Egypte ; voici, il couvre le dessus de la terre, et il se tient campé tout proche de moi. Viens donc maintenant, je te prie, maudis-moi ce peuple, car il est plus puissant que moi ; peut-être que je serai le plus fort et que nous le battrons, et que je le chasserai du pays ; car je sais que celui que tu béniras sera béni, et que celui que tu maudiras sera maudit.
Les anciens donc de Moab s’en allèrent avec les anciens de Madian, ayant en leur main de quoi payer le devin, et ils vinrent à Balaam, et lui rapportèrent les paroles de Balak. Et il leur répondit : — Demeurez ici cette nuit et je vous rendrai réponse, selon que l’Eternel m’aura parlé. — Et les seigneurs moabites demeurèrent avec Balaam.
Et Dieu vint à Balaam et dit : — Qui sont ces hommes-là que tu as chez toi : — Et Balaam répondit à Dieu : — Balak, fils de Tsippor, roi de Moab, a envoyé vers moi, disant : Voici un peuple qui est sorti d’Egypte, et qui a couvert le dessus de la terre ; viens donc maintenant, maudis-le moi ; peut-être que je le pourrai combattre et que je le chasserai. Et Dieu dit à Balaam : — Tu n’iras point avec eux, et tu ne maudiras point ce peuple, car il est béni. — Et Balaam s’étant levé dès le matin, dit aux seigneurs qui avaient été envoyés par Balak : Retournez dans votre pays, car l’Eternel a refusé de me laisser aller avec vous. — Ainsi les seigneurs des Moabites se levèrent, et revinrent à Balak et dirent : — Balaam a refusé de venir avec nous.
Et Balak envoya encore des seigneurs en plus grand nombre, et plus honorables que les premiers, qui, étant venus à Balaam, lui dirent : — Ainsi a dit Balak, fils de Tsippor : Je te prie, que rien ne t’empêche de venir vers moi ; car certainement je te récompenserai beaucoup, et je ferai tout ce que tu me diras ; je te prie donc, viens, et maudis-moi ce peuple. — Et Balaam répondit et dit aux serviteurs de Balak : — Quand Balak me donnerait sa maison pleine d’or et d’argent, je ne pourrai point transgresser le commandement de l’Eternel, mon Dieu, pour faire aucune chose ni petite ni grande. Toutefois, je vous prie de demeurer ici encore cette nuit, et je saurai ce que l’Eternel aura de plus à me dire. — Et Dieu vint la nuit à Balaam, et lui dit : — Puisque ces hommes sont venus t’appeler, lève-toi et t’en vas avec eux ; mais quoiqu’il en soit, tu feras ce que je te dirai.
Ainsi, Balaam se leva le matin, et scella son ânesse, et s’en alla avec les seigneurs de Moab. Mais la colère de Dieu s’enflamma parce qu’il s’en allait, et l’ange de l’Eternel se tint dans le chemin pour s’opposer à lui ; or, il était monté sur son ânesse, et il avait avec lui deux de ses serviteurs. Et l’ânesse vit l’ange de l’Eternel qui se tenait dans le chemin, et qui avait son épée nue en sa main, elle se détourna du chemin et s’en allaita travers champs, et Balaam frappa l’ânesse pour la faire retourner au chemin. Mais l’ange de l’Eternel s’arrêta dans un sentier de vignes, qui avait une cloison deçà et une cloison delà. Et l’ânesse, ayant vu l’ange de l’Eternel, se serra contre la muraille, et elle serrait contre la muraille le pied de Balaam, c’est pourquoi il continua à la frapper. Et l’ange passa plus avant, et s’arrêta en un lieu étroit où il n’y avait nul chemin pour tourner ni à droite nia gauche. Et l’ânesse, voyant l’ange de l’Eternel, se coucha sous Balaam ; et Balaam se mit en grande colère, et frappa l’ânesse avec son bâton. Alors l’Eternel fit parler l’ânesse, qui dit à Balaam : — Que t’ai-je fait, que tu m’aies déjà battue trois fois ? — Et Balaam répondit à l’ânesse : — Parce que tu t’es moquée de moi ; plût à Dieu que j’eusse une épée en ma main, car je te tuerais sur-le-champ ! — Et l’ânesse dit à Balaam : — Ne suis-je point ton ânesse, sur laquelle tu as monté depuis que je suis à toi jusqu’aujourd’hui ? Ai-je accoutumé de te faire ainsi ? — Et il répondit : — Non.
Alors l’Eternel ouvrit les yeux de Balaam, et il vit l’ange de l’Eternel qui se tenait dans le chemin, et qui avait en sa main son épée nue ; et il s’inclina et se prosterna sur son visage. Et l’ange de l’Eternel lui dit : — Pourquoi as-tu frappé ton ânesse déjà par trois fois ? Voici, je suis sorti pour m’opposer à toi, parce que ta voie est devant moi une voie détournée. Mais l’ânesse m’a vu et s’est détournée de devant moi déjà par trois fois ; autrement, si elle ne se fût détournée de devant moi. je t’eusse même déjà tué, et je l’eusse laissée en vie. Alors Balaam dit à l’ange de l’Eternel : — J’ai péché car je ne savais pas que tu te tinsses dans le chemin contre moi ; et maintenant, si cela te déplaît, je m’en retournerai. — Et l’ange de l’Eternel dit à Balaam : — Va avec ces hommes ; mais tu diras seulement ce que je t’aurai dit. — Balaam donc s’en alla avec les seigneurs envoyés par Balak.

(Nombres 22.1-35)

On a coutume de dire que le chemin de la perdition est un sentier semé de fleurs, aisé, riant, facile, conduisant aux abîmes par une pente douce et insensible, au lieu que le chemin du salut est une route dure, montante, malaisée, faite pour rebuter dès les premiers pas. — Il ne faudrait pas abuser de l’image. Elle a son côté vrai, sans doute, mais elle a aussi son revers qu’il est peut-être utile de mettre une fois en lumière. Si nous rencontrons des obstacles à faire le bien, nous en rencontrons aussi à faire le mal, grâce à Dieu ! et il n’est point toujours si facile ni si doux de se perdre, qu’une certaine morale suspecte voudrait bien le donner à penser. Nous n’y parvenons qu’en triomphant des difficultés souvent énormes que la grâce d’En Haut nous oppose et par lesquelles elle s’efforce, depuis le premier jour jusqu’au dernier, de nous retenir et de nous barrer la route, sans pourtant jamais, il est vrai, nous contraindre. — Ne dites pas tant que le mal est plus fort que vous. Je dis, moi, qu’il faut souvent un bien triste courage et une bien déplorable énergie pour surmonter tout ce que la bonté de Dieu dispose pour nous en détourner. Nous en avons un remarquable exemple dans l’histoire que je viens de vous relire et dont vous connaissez la fin.

Les Israélites, dans leur voyage vers la terre de Canaan, victorieux de toutes les tribus qu’ils avaient rencontrées sur leur chemin, s’avançaient en conquérants vers les campagnes de Moab. On ignorait, dans ce dernier pays, l’ordre que Dieu avait donné de l’épargner : Ne traitez point les Moabites en ennemis et n’entrez point en guerre avec eux. — Les Moabites effrayés de la rapidité des conquêtes d’Israël, justifièrent ces paroles du cantique de Moïse : La frayeur et le tremblement s’empareront des hommes forts de Moab. — L’historien sacré met dans la bouche de leur roi ces paroles timorées : Cette multitude broutera ce qui est autour de nous, comme le bœuf broute l’herbe des champs. — C’est alors qu’il se décida à implorer le secours de Balaam, fils de Béhor.

Ce Balaam était un personnage extraordinaire, faisant métier de divination, empruntant même des secrets aux arts magiques, et pourtant connaissant l’Eternel et ayant avec lui d’intimes communications. Il habitait la Mésopotamie, le pays d’où était jadis sorti Abraham, et où bien des traces de la connaissance du vrai Dieu s’étaient, sans doute, conservées. — Du reste, ne jugeons pas de ces temps reculés d’après les nôtres. Malgré l’épaisse couche de superstitions, qui commençait à couvrir, la terre, en effet, une sorte de crépuscule régnait encore en bien des lieux, et le rayonnement des antiques croyances éclairait encore, çà et là, quelques âmes privilégiées. Job et ses amis habitaient l’Arabie ; Jéthro et ses descendants, le pays de Madian. Pourquoi ne se serait-il pas trouvé à l’orient de ces diverses contrées, dans les plaines de la Mésopotamie, un adorateur, une sorte de voyant ou de prophète de l’Eternel ?

Quoi qu’il en soit, la renommée dont jouissait Balaam engagea Balak, roi des Moabites, à l’appeler pour lui faire prononcer des imprécations contre Israël. Il pensa que s’il pouvait tourner contre ce peuple le Dieu qui l’avait jusqu’alors protégé, il pourrait être assuré de la victoire. — Viens donc maintenant, je te prie, maudis-moi ce peuple, lui fit-il dire, car il est plus puissant que moi ; peut-être que je serai le plus fort et que nous le battrons, et que nous le chasserons du pays, car je sais que celui que tu béniras sera béni, et que celui que tu maudiras sera maudit !

Afin de l’inviter d’une manière conforme à la dignité de son caractère, il lui fit une députation des principaux seigneurs de sa cour et de ceux de la cour du roi de Madian, dont le pays était également menacé. Ces députés, suivant les antiques coutumes de l’Orient, ne devaient l’aborder qu’avec les mains pleines de présents calculés sur l’importance de son personnage et du service qu’on attendait de lui.

Balaam reçut cette députation avec les sentiments qu’on peut se représenter, singulièrement flatté dans son amour-propre, à la fois, et intérieurement enivré dans sa cupidité. Un fort penchant, sans nul doute, le portait à faire ce qui lui était demandé. Quelle occasion unique, peut-être ! — Partir, c’était faire sa cour à deux princes puissants, se ménager leur faveur, leur reconnaissance même ; c’était aller au-devant des honneurs et des richesses, c’était assurer sa fortune, enfin, comme on dirait aujourd’hui. Voilà, certes, un grand attrait. — Mais, d’autre part, un rude combat devait se livrer au dedans de lui, et il ne pouvait céder sans faire violence aux plus claires, aux plus évidentes, aux plus saintes répugnances de son âme. Au fond, il le sentait bien, c’est à travers Dieu lui-même qu’il fallait passer pour aller avec les députés de Moab.

Il est impossible, en effet, qu’il ignorât l’histoire du peuple d’Israël assez complètement pour méconnaître qu’on ne lui demandait rien moins que de maudire ceux que l’Eternel avait bénis. Quoi ! manquerait-il de lumières sur les intentions de Dieu à l’égard de ce peuple ? — N’est-ce pas Dieu lui-même qui l’avait récemment affranchi du joug de ses oppresseurs ? N’est-ce pas Dieu lui-même qui l’avait délivré à main forte et à bras étendu ? lui avait fait franchir la mer Rouge par un miracle inouï dans l’histoire et avait englouti dans les flots l’armée entière de ses adversaires ? — N’est-ce pas Dieu lui-même qui l’avait miraculeusement nourri, miraculeusement abreuvé, miraculeusement porté de prodige en prodige, pendant tout le cours de son long voyage au désert ? — N’est-ce pas Dieu lui-même qui lui avait donné un chef et un conducteur inspiré dans la personne de ce Moïse, le plus noble, le plus pur, le plus dévoué, le plus grand et, à tout prendre, le plus vénéré de tous les conducteurs de peuples ? — N’est-ce pas l’Eternel lui-même, par-dessus tout, qui, de ce peuple d’esclaves faisant un peuple de conquérants, avait frappé d’épouvante et rendu stupides comme la pierre toutes les nations du chemin par lequel il devait passer ? — N’est-ce pas l’Eternel lui-même, enfin, qui, en tant de manières et en tant d’occasions, l’avait proclamé son peuple, son plus précieux joyau d’entre les peuples ? — Et voilà le peuple dont on lui dit : Viens me le maudire !

Il ne peut ! — Il y a là, devant lui, un obstacle, moral, il est vrai, mais un de ces obstacles qui équivalent à une impossibilité. Suivre tout droit les députés de Moab, serait se lancer dans une voie d’impiété tellement flagrante, qu’autant vaudrait, de but en blanc, commencer par maudire l’Eternel lui-même. Donc, que faire ? — Refuser net, en déclarant ses motifs ? — Sans doute ! mais alors, adieu richesses ! adieu ce bruit d’honneur, de gloire, de fortune, qui de loin lui tourne la tête ! — L’appât est derrière, séduisant, étourdissant. L’obstacle est devant, clair comme le jour, droit comme un mur, absolu comme Dieu lui-même… — Que faire encore une fois ? — Je ne sais pas s’il existe des obstacles matériels qu’on ne puisse absolument pas tourner, mais, à coup sûr, il n’en existe pas de pareils dans l’ordre moral. Voyez un peu ce que fait Balaam ! Il se décide à consulter l’Eternel. — Demeurez ici cette nuit, dit-il aux députés, je vous rendrai réponse demain, selon que l’Eternel m’aura parlé. — Ce qui signifiait : Je voudrais aller avec vous, mais je ne l’ose pas, parce que j’ai la conviction très nette que je ne le dois pas. Toutefois, mon désir en est si grand, que je veux encore demander à l’Eternel la permission de faire ce qui lui déplaît. Aller maudire le peuple que Dieu bénit, c’est là, sans doute, une chose impossible ; mais renoncer à ma convoitise est chose plus impossible encore. Je vais donc tenter d’obtenir de Dieu… quoi, au fond ? — qu’il me permette de m’aveugler, de voir blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc !

En général, je le reconnais, on ne prie pas dans ces cas-là. Prier n’est qu’un raffinement de plus, pour lequel a été écrite cette parole des proverbes : — La prière de celui qui détourne son oreille pour ne point obéir à la loi, est en exécration à l’Eternel !

Néanmoins, vous voyez clairement ici le premier obstacle que nous rencontrons sur la mauvaise voie. Nous y débutons toujours par agir contre la conviction où nous sommes. Dieu a pourvu à ce qu’il y eût en nous un fond de lumière suffisant pour guider sûrement nos premiers pas, si seulement nous voulons être sincères et droits vis-à-vis de nous-mêmes. Je sais combien cette lumière est prompte à s’obscurcir, je sais combien vite, sous l’influence d’une passion qui nous fascine, nous pouvons perdre cette vue nette de l’évidence morale. Néanmoins, je ne crains pas d’en appeler à vos souvenirs et à vos expériences : il y a un moment à l’entrée de toute mauvaise voie où ce cri s’élève en nous avec toute la simplicité, toute la grandeur et toute la force d’un cri de Dieu lui-même : Tu dois, tu ne dois pas ! A la base de toutes les sciences, il y a ce qu’on appelle un axiome, un premier rayon d’évidence descendu du ciel, un point fixe sur lequel on pose le pied sans hésiter, et duquel on part sans regarder derrière soi. Deux et deux font quatre, dit le mathématicien, et, par cette porte, il entre en maître, sûr de lui-même, dans le champ des calculs les plus audacieux et des démonstrations les plus compliquées. — Voudrait-il, par hasard, essayer de corrompre sa science : il faudrait qu’il commençât par s’attaquer à ce diamant. Les plus audacieux, que je sache, ne l’ont pas encore tenté ! A la base de la grande science de la vie, Dieu a aussi placé un axiome. — Dites ce que vous voudrez de la déchéance produite par la chute, l’homme cesserait d’être l’homme, le jour où il cesserait de voir en ses actions le bien ou le mal, chemin du ciel, chemin d’enfer. Dites ce que vous voudrez des ténèbres morales que les générations humaines se transmettent les unes aux autres, le mal cesserait d’être le mal, le bien cesserait d’être le bien, le jour où le mal cesserait d’être ce qui ne doit pas se faire, et le bien ce qui se doit faire, selon la conviction intime où l’on est.

Faire ce qu’on ne doit pas faire ! Voilà qui ne semble ni bien nouveau, ni bien difficile ; voilà qui est en réalité, la chose la plus énorme, le renversement le plus monstrueux qui se puisse imaginer. Dire que deux et deux font cinq, n’est rien à côté de cela. Faire ce qui ne se doit pas faire, en effet, ce n’est pas seulement se mettre en contradiction avec une évidence qui se rit de vous, c’est se mettre en contradiction avec une évidence qui de plus vous condamne, vous poursuit, fait retentir mille menaces à vos oreilles, vous jette l’âme dans un trouble inexprimable, s’attache à vous, enfin, comme un aiguillon enflammé. Et cela est si vrai, les pressentiments vengeurs de la conscience sont un obstacle si formidable, qu’on n’ose presque jamais l’aborder en face. On baisse les yeux ou on les ferme, on se détourne, on fait comme Balaam, on attend, on s’aveugle, on espère qu’avec le temps, le blanc deviendra noir, et le non deviendra oui…

Hélas ! et l’on n’espère pas en vain. Au moment où l’on commet une mauvaise action, elle a cessé presque d’être mauvaise à vos yeux. Mais quelle victoire à remporter sur soi-même et sur Dieu pour en venir là ! Retournons à Balaam. Nous allons le voir aux prises avec un nouvel obstacle plus fort que le premier, si fort, même, si net, qu’il paraîtra de nouveau momentanément arrêté : — La volonté de Dieu non plus intérieurement pressentie, mais ouvertement exprimée et clairement entendue.

Nous l’avons vu renvoyer au lendemain les députés de Balak, afin de se ménager une chance de les suivre en consultant l’Eternel pendant la nuit…. Etrange aveuglement ! n’est-ce pas ? — Mais quelles ne sont pas les contradictions où s’embarrasse une âme qui a entrepris une lutte avec Dieu pour se perdre. L’Eternel, du reste, épargna à Balaam l’embarras de lui exprimer sa requête, en prenant lui-même les devants : — Qui sont, lui dit-il, ces hommes que tu as chez toi ? Balaam répondit à Dieu : Balak, fils de Tsippor, roi de Moab, a envoyé vers moi en disant : Voici un peuple qui est sorti d’Egypte et qui a couvert le dessus de la terre. Viens donc maintenant. Maudis-le moi : peut-être que je pourrai le combattre et que je le chasserai. Et Dieu dit à Balaam : Tu n’iras point avec eux et tu ne maudiras point ce peuple, car il est béni. — Voilà un ordre précis, devant lequel aucune hésitation n’est possible. Balaam n’est pas encore un impie. Ce n’est pas encore un homme qui se moque des commandements de l’Eternel, et qui soit de trempe à lui répondre : — J’irai quand même tu me dis : Ne vas point ! Je maudirai quand même tu me dis que tu as déjà béni ! — Dès le lendemain matin donc, il se leva et fut dire aux seigneurs qui avaient été envoyés par Balak : Retournez dans votre pays, car l’Eternel a refusé de me laisser aller avec vous… — Il leur donna cette réponse néanmoins de telle façon qu’il ne leur ôta pas toute espérance.

En tout cas, d’après le récit qui lui fut fait de l’entrevue, Balak comprit qu’il ne devait pas encore se tenir pour entièrement battu. Il ne put lui échapper qu’il avait fait impression sur l’esprit du prophète, et qu’une nouvelle ambassade, plus honorable et apportant de plus riches présents et de plus grandes promesses, aurait encore chance de réussir. — Il envoya donc des seigneurs en plus grand nombre et plus honorables que les premiers, qui étant venus à Balaam lui dirent : Ainsi a dit Balak, fils de Tsippor : Je te prie, que rien ne t’empêche de venir vers moi, car certainement, je te récompenserai beaucoup, et je te ferai tout ce que tu me diras. — Balaam leur fait une réponse très belle en apparence : — Quand Balak me donnerait son palais plein d’or et d’argent, je ne pourrais point transgresser le commandement de l’Eternel, mon Dieu, pour faire aucune chose petite, ni grande ! — Mais qu’une parole ne nous fasse point illusion. Des mots coûtent peu, et sont aisés à prononcer. Que pense le cœur ? — Voilà l’important.

Or, pourquoi, après cette noble parole, Balaam ne congédie-t-il pas les députés de Balak ? Comment peut-il concevoir une ombre d’hésitation ? Quand Balak me donnerait son palais plein d’or et d’argent, je ne pourrais point transgresser le commandement de l’Eternel, mon Dieu ! — Mais ne le connaît-il pas ce commandement de l’Eternel, son Dieu ? Dieu ne s’est-il pas expliqué, et n’a-t-il pas dit ouvertement : Tu n’iras point avec ces gens-là, et tu ne maudiras point ce peuple, car il est béni ! — Oui, mais la cupidité et la bassesse ont aussi parlé et elles lui ont dit : Tu ne peux laisser aller ainsi ces gens-là. Considère que c’est un roi qui te presse avec de telles instances. Au moins consulte encore une fois l’Eternel. Peut-être prendra-t-il en considération les motifs qui te sollicitent à partir… Regarde ce qu’on t’apporte ! Vois ce qu’on te promet ! Comment laisser échapper un si riche butin ?

L’entendez-vous déclarant… à regret, qu’il ne pourra rien faire que ce que l’Eternel lui permettra ? — Le voyez-vous, dans le même moment, au fond de son cœur, maudissant le frein qui le retient, et se mettant l’esprit à la torture, pour trouver un moyen de s’en dégager. — Le voyez-vous, lié sur place, il est vrai, par un invisible pouvoir, mais se faisant en lui-même d’irrésistibles tableaux de tous les honneurs qui l’attendent à la cour de Balak, de l’empressement dont il y sera l’objet de la part de ce qu’il y a de plus considérable dans le royaume, des richesses qu’il en rapportera,… qui sait ? peut-être des voluptés qui lui seront offertes et auxquelles il sait bien qu’il ne résistera point ? Le voyez-vous, caressant dans son imagination la perspective d’un avenir de gloire, d’abondance, d’enivrement : toutes ses convoitises satisfaites…, un océan de bonheur ! Le malheureux ! Il est au supplice de Tantale. N’est-ce pas cruauté de l’arrêter plus longtemps ? Si Dieu voulait seulement !… Il retient les députés de Balak : — Demeurez maintenant ici cette nuit, et je saurai ce que l’Eternel aura de plus à me dire : — Et Dieu vint la nuit à Balaam et lui dit : Puisque ces hommes sont venus t’appeler, lève-toi et t’en vas avec eux. Mais quoiqu’il en soit, tu ne feras que ce que je te dirai. — Ah ! enfin !.. Il a fini par obtenir ce que son cœur désirait. Ce n’est pas précisément le cas de rappeler la parole du Psalmiste : — Attends-toi à l’Eternel, et il t’accordera le désir de ton cœur ! Mais l’homme est doué de ce pouvoir surnaturel de tourner contre lui, même la volonté de Dieu. Cette volonté, toute puissante qu’elle soit, s’arrête dès qu’il s’agit de contraindre la nôtre. Elle se prononce, elle s’affirme, elle pèse de tout son poids sur le ressort de notre conscience. Mais il vient toujours un moment où elle cède et où les portes s’ouvrent devant la libre voie de la perdition. — Ce que Dieu veut de nous, ce n’est pas un esclavage, c’est un consentement véritable, une réelle adhésion, une obéissance du cœur. – Mon enfant, nous dit-il à propos de chaque commandement de détail, comme à propos de sa loi prise dans l’ensemble, mon enfant, donne-moi ton cœur ! — Et si le cœur absolument se refuse, Dieu, qui ne saurait en aucun cas être dupe, ne nous retient plus : Va nous dit-il, va donc comme ton cœur te mène, mais sache que pour toutes ces choses tu seras appelé en jugement.

Quelle barrière, quand on y réfléchit : Un commandement exprès de l’Eternel ! — Je ne suis pas un impie. Je crois en un Dieu parfaitement sage et bon, dont la puissance infinie s’exerce avec une précision mathématique d’un bout à l’autre de cet univers, que dis-je ? même en dehors de cet univers, si l’on peut s’exprimer ainsi. Il dit, et la chose a son être ; il commande, elle comparaît ! Ce qui n’est pas, lui obéit non moins que ce qui est. Les mondes dans l’espace, les anges dans le ciel, le moindre insecte sur la terre, tout est soumis à ses lois ! — Voyageur d’un jour sur le chemin de l’existence, je m’arrête devant quelque sentier détourné. L’Eternel me crie : Tu n’iras pas là !…. Ne vous semble-t-il pas voir toutes les créatures ensemble se ranger en bataille pour me barrer la route ? — Et bien, cette toute-puissance s’éclipse en quelque sorte devant la puissance de l’aveuglement, et il n’est pas d’injonction si précise que l’homme ne puisse, par le miracle de la convoitise, neutraliser en quelque sorte et transformer en un : Va !… va avec ces gens-là !

Vous êtes entraîné sur la pente de cet amour de l’argent dont nous parlions l’autre jour. — La Parole de Dieu est positive assurément devant cette tentation : Gardez-vous avec soin de l’amour de l’argent. Les avares, les amis de l’argent, n’hériteront point le royaume des cieux. Leur part est dans l’étang ardent de feu et de soufre ! — Elle nous commande de ne point nous amasser des trésors qui périssent. Elle nous peint les richesses comme le foyer de toutes les tentations et la racine de tous les maux. Elle nous montre le danger de la préoccupation qui s’y rapporte, par des exemples fameux : celui de Judas dans le Nouveau Testament, celui de Balaam dans l’Ancien. Elle nous crie, enfin, le plus haut et le plus distinctement qui se puisse imaginer : Tu n’iras pas avec ces gens-là ! — Mais n’est-ce pas ici le travail de ma vocation et ne dois-je pas y appliquer toutes mes facultés ? Mais tels, tels, tels, mon père peut-être, mon frère, mon plus honorable ami, ne sont-ils pas les hommes les plus justement estimés ? Mais l’aisance n’est-elle pas à la fois la récompense naturelle de l’ordre, du travail, de l’industrie, et la source légitime de la plus juste considération ? Mais la richesse est-elle donc une chose coupable en elle-même ? Ne multiplie-t-elle pas indéfiniment les moyens de faire le bien ? Mais… Bref ! devant tant de bonnes raisons la voix de Dieu se tait, ou elle vous dit : Va !… va avec ces gens-là.

Je ne veux pas choisir mes exemples parmi les plus aisément justifiables : — Vous êtes entraîné sur la pente de la boisson : Certes encore ici la Parole de Dieu est plus qu’explicite : Ne vous enivrez point de vin dans lequel il y a de la dissolution ! Malheur à ceux qui aiment le vin. Les ivrognes n’hériteront peint le royaume des cieux ! Toutes les déclarations si nombreuses qui engagent un chrétien à s’abstenir des passions de la chair qui font la guerre à l’âme, à marcher non selon la chair, mais selon l’Esprit, à plus forte raison, ne lui répètent-elles pas à propos de ceux qui glissent dans ce vice repoussant : Tu n’iras pas avec ces gens-là ! — Mais le vin n’est-il pas un des produits de la terre, un des dons de Dieu dans la nature ? Mais Saint Paul ne le recommande-t-il pas à son disciple Timothée ? Mais Jésus aux noces de Cana… Mais n’est-il pas écrit que le vin réjouit et fortifie le cœur de l’homme ? Mais le vin m’est bon, m’est nécessaire ! Je ne puis m’en passer…. Ce n’est pas une passion chez moi. Voulez-vous me l’interdire absolument ? Et où placerez-vous la limite ? Bref !… Poussez un peu le plaidoyer. Vous y serez plus habiles que moi, si habiles, que bientôt la voix de Dieu n’aura plus rien à vous répondre. Il me semble déjà l’entendre vous dire : Puisque tu le veux, va !… va avec ces gens-là !

Vous êtes entraîné sur la pente des petites infidélités. — La Parole de Dieu vous commande le scrupule le plus absolu. — Celui qui a violé le plus petit des commandements est aussi coupable que s’il les avait violés tous, nous dit-elle. Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes, et celui qui est infidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes : Tu n’iras pas avec ces gens-là ! — Mais ce que je fais est passé en coutume. C’est l’usage. Tout le monde en fait autant. Mais, après tout, je ne trompe personne, et il y en a qui font bien pire que moi. Je ne serais qu’une dupe en me privant de tel petit avantage attaché à ma profession, consacré, reconnu ! — Bien ! faites ! La voix de Dieu se tait. Je l’entends déjà vous dire comme à Balaam : Va…. va avec ces gens-là !

« Il est avec le ciel des accommodements » : Parole de la plus tragique vérité. C’est le secret de toutes les chutes, de tous grands écarts, de toutes les carrières perdues. — Ne vous représentez pas les hommes que vous voyez tomber le plus bas dans la fange du vice ou du crime, comme des êtres pétris d’un autre limon que vous, dont l’âme soit sortie tout droit de l’enfer et diffère essentiellement de la vôtre. Non ! non ! ce sont tout simplement des hommes qui, après avoir eu la vue très nette du mal, ont eu l’art infernal de s’aveugler ; des hommes qui, après avoir entendu très distinctement la voix de Dieu, ont fini, d’une manière ou de l’autre, par la faire taire ou par lui extorquer, comme Balaam, une sorte de lais-ser-passer équivalant à un véritable abandon de Dieu, comme si vous l’entendiez prononcer lui-même, enfin, cette parole effrayante : Va, tu es libre… même de te perdre !

Et je ne puis m’empêcher ici de vous signaler en passant, comme un des symptômes les moins équivoques de décadence morale dans la vie des sociétés comme dans celle des individus, cette tendance à confondre les notions et à légitimer le mal par de fallacieuses et perfides apologies. Je hais, à l’égal de l’enfer, je dénonce, comme un des plus diaboliques poisons de notre époque, cette littérature expurgée peut-être dans les termes, mais cynique dans le fond des choses, pour laquelle, non seulement la convoitise, mais le vice même et le crime, prennent droit de cité dans les grands sentiments et les inévitables entraînements de l’âme humaine. Les penchants les plus bas, les actions les plus honteuses, les plus criminelles chutes, sont présentés sous des couleurs qui trompent le regard et mettent la conscience en défaut. On tient la gageure de montrer à tout venant comment on peut en venir jusqu’à l’adultère et jusqu’au meurtre, sans cesser de se faire dire par la voix intérieure : Puisque c’est ainsi, va, tu le peux, va avec ces gens-là ! — Ouvrez plutôt des maisons de perdition et des écoles de brigandage, avec l’enseigne qui leur est propre ! On saura, du moins, qui vous êtes, et on ne vous laissera pas pénétrer au foyer de nos familles, pour y répandre votre infection jusque dans le cœur de nos enfants.

Après avoir surmonté l’obstacle qu’apportait à son dessein sa conviction intérieure, puis celui plus net de la volonté formelle et expressément déclarée de l’Eternel, Balaam part… Il selle son ânesse, prend avec lui deux de ses serviteurs et se met en route à la suite des seigneurs Moabites.

Est-il heureux ? Porte-t-il en son cœur la paix de l’homme qui accomplit un devoir et marche ou Dieu l’appelle ? — Qu’en pensez-vous ? Quant à moi, malgré le consentement arraché avec lequel il est parti, je sais bien que je ne voudrais pas être à sa place.

Je me rappelle involontairement un autre homme dont nous méditions dernièrement l’histoire, et qui, lui aussi, partit un matin avec deux de ses serviteurs, après avoir scellé son âne, pour un voyage bien différent de celui du fils de Béhor : Je veux parler d’Abraham se mettant en route pour aller offrir en holocauste à l’Eternel son fils unique et bien-aimé, sur la montagne de Morijah ! — Quel contraste entre les deux, n’est-il pas vrai ? On le dirait calculé tout exprès pour mettre ce que Dieu peut demander de plus douloureux en regard de ce que le monde peut offrir de plus éblouissant. L’un court à la gloire et à la fortune. Les honneurs, les richesses, les voluptés l’attendent, il va s’asseoir au banquet de toutes ses convoitises ; deux rois mettent leurs palais, leurs trésors, leurs esclaves à ses pieds. L’autre marche au sacrifice ; il va plonger son cœur dans des abîmes de renoncement que la pensée se refuse à concevoir, il va consumer tout ce qu’il a, toutes ses joies, toutes ses espérances, toutes ses tendresses, sur l’autel du Dieu invisible. — Et pourtant, lequel porte en lui la paix et le vrai contentement ? Lequel va au-devant du seul bien digne de ce nom ? — Vous l’avez tous dit. Ce n’est pas le premier. Et pourquoi donc ? — Ah ! parce que le secret du contentement et de la paix, même ici-bas, n’est pas dans les convoitises qui périssent ; il est tout entier dans ces deux mots et nulle part ailleurs : vouloir ce que Dieu veut, marcher où Dieu vous appelle.

Au reste, Balaam n’en a pas fini avec les obstacles. Il est parti, mais Dieu ne le laissera pas arriver sans l’arrêter encore et lui faire sentir jusqu’au bout combien il est dur de regimber contre les aiguillons : — La colère de Dieu, est-il écrit, s’enflamma parce qu’il s’en allait. Et l’ange de l’Éternel se tint dans le chemin pour s’opposer à lui !

C’est alors qu’eut lieu le fameux épisode de l’ânesse, cette histoire transparente et d’une signification morale si profonde, sous son enveloppe de surnaturel. — A trois reprises, la monture de Balaam s’arrête devant l’ange de l’Eternel et refuse d’avancer malgré les coups dont la frappe brutalement son maître impatient, jusqu’à ce que, enfin, Dieu lui prête une voix pour faire connaître à cet homme, sourd et aveugle de cœur, l’obstacle qui lui barre la route. — Nouvelle manifestation de la volonté de Dieu plus saisissante encore que les autres et à laquelle il saura pourtant, comme aux autres, se soustraire : — Voici, je suis sorti, dit l’ange, pour m’opposer à toi, parce que ta voie est, devant moi, une voie détournée. Et Balaam dit : J’ai péché, car je ne savais pas que tu te tinsses dans le chemin contre moi. Et maintenant, si cela te déplaît, je m’en retournerai. — Seulement si cela te déplaît, car il me plaît singulièrement à moi d’aller. — Et l’ange dit à Balaam : Va avec ces hommes !

Admirable symbole de cette action de la providence de Dieu, qui vous arrête encore sur la voie détournée où l’on s’est engagé, malgré lui, envoie son ange à rencontre de vous, vous suscite des entraves et vous ouvre les yeux comme forcément, dût-il pour cela prêter une voix aux objets inanimés.

L’homme en proie à la fascination d’une convoitise est, à la fois, singulièrement aveugle et singulièrement clairvoyant : aveugle, parce qu’il ne veut pas voir ; impatient de tout ce qui l’entrave, ébloui par l’objet qu’il a sans cesse dans l’esprit et devant les yeux, il marche devant lui comme l’halluciné qui devient étranger à tout ce qui l’entoure ; — clairvoyant, parce qu’au fond, un instinct secret lui dit que Dieu est sur sa route, et que Celui qui fait des vents ses anges et des flammes de feu ses ministres, le menaçant à chaque instant, pourra bien quand il le voudra lever devant lui quelque empêchement, quelque contretemps imprévu. A son aspect déterminé, à son langage résolu, vous vous étonnez de son insensibilité et de son aveuglement ; vous vous demandez comment une âme aussi endurcie pourrait être réveillée. Attendez que survienne une de ces mille rencontres qui nous forcent à nous arrêter dans la vie, et qu’on attribue d’ordinaire avec légèreté au hasard : Il sera le premier à s’écrier dans le fond de son âme : — C’est Dieu ! Comme si ses yeux avaient vu quelque chose d’invisible à qui n’est pas dans son secret. — Et il dit vrai. Oui ! c’est Dieu ! Dieu qui envoie au-devant de lui son ange pour faire encore une dernière tentative et lui opposer un dernier obstacle !

Quelquefois c’est la maladie qui vous arrête net et vous couche sur un lit de souffrance et d’immobilité ; — quelquefois c’est un ami qui jouait auprès de vous le rôle de séducteur et que la main de Dieu frappe sous vos yeux ; — quelquefois c’est une catastrophe dont les contrecoups, se font sentir jusqu’à vous et vous ôtent les moyens d’avancer ; — d’autrefois encore, c’est un incident de nulle importance en lui-même, mais auquel certaines circonstances toutes spéciales, certains rapprochements inattendus prêtent un sens, une voix, une éloquence de fait et irrésistible… C’est Dieu qui, lorsqu’il veut se faire reconnaître et entendre une dernière fois, a mille moyens pour un de forcer l’attention des plus sourds et des plus aveugles ; c’est Dieu qui se tient là sur la route et vous crie : Je suis sorti pour m’opposer à toi, parce que ta voie est, devant moi, une voie détournée !

Oh ! comme alors on s’arrête, comme on tremble, comme on commence à se sentir ébranlé ! — Oh ! comme la nature entière semble se donner le mot pour vous faire entendre de toute part un même langage de repentance et d’amendement !

Comme la folie de la mauvaise voie vous apparaît subitement dans toute son énormité ! Comme on s’écrie avec Balaam : J’ai péché, car je ne savais pas que tu te tinsses dans le chemin contre moi ! — Et pourtant, ici encore, on peut de nouveau s’aveugler. La première impression passée, on peut de nouveau transiger avec Dieu et se faire dire, comme à Balaam : Va ! — On peut se le faire dire encore jusqu’à la dernière heure, jusqu’à l’instant même où l’on n’a plus qu’un dernier pas à faire pour rouler irrémissiblement dans le gouffre de la perdition ! — Mais, malheur ! malheur à celui qui persévère ainsi jusqu’à la fin et demeure le plus fort dans cette terrible lutte avec Celui qui nous crie de tant de manières : Je suis vivant, dit le Seigneur, je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ! Convertissez-vous, convertissez-vous, car pourquoi mourriez-vous ?

Hélas ! le méchant fait une œuvre qui le trompe ! Voilà bien assurément une des vérités d’expérience les plus hautement confirmées. — Balaam ne fit de mal qu’à lui-même. Il ne changea rien aux plans de Dieu, puisqu’il ne put en définitive que bénir ceux qu’il allait maudire. — Mais de chute en chute, il fut conduit jusqu’à faire ouvertement la guerre à Dieu, en devenant l’instigateur et le complice du crime le plus infâme et le plus impie. — Et cet homme qui avait conservé un sentiment assez vif du besoin de salut, pour interrompre le fil de ses discours sentencieux, en s’écriant : Que je meure de la mort du juste et que ma fin soit semblable à la sienne ! — mourut réellement comme Judas Iscariot dans la plus lamentable impénitence : c’est l’Ecriture qui nous l’apprend. — Qui a résisté à l’Eternel et s’en est bien trouvé ? Aujourd’hui donc, si vous entendez la voix de Dieu, n’endurcissez point vos cœurs.

Amen.

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