Homélies

Le Bon Samaritain

Et Jésus, prenant la parole, dit : Un homme descendit de Jérusalem à Jérico, et tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent ; et après l’avoir blessé de plusieurs coups, ils s’en allèrent, le laissant à demi-mort.
Or, il se rencontra qu’un sacrificateur descendait par ce chemin-là ; et ayant vu cet homme, il passa outre.
Un lévite étant aussi venu dans le même endroit, et le voyant, passa outre.
Mais un Samaritain, passant son chemin, vint vers cet homme, et le voyant, il fut touché de compassion.
Et s’approchant, il banda ses plaies ; et il y versa de l’huile et du vin : puis il le mit sur sa monture, et le mena à une hôtellerie, et prit soin de lui.
Le lendemain, en partant, il tira deux deniers d’argent, et les donna à l’hôte, et lui dit : Aie soin de lui, et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai a mon retour.
Lequel donc de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs ?
Le docteur dit : C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Jésus lui dit : va, et fais la même chose.

(Luc 10.30-37)

Mon but dans ces instructions familières est de me faire, avec autant de sincérité et de simplicité que possible, l’écho de la Parole de Dieu. Je me place sans idée préconçue devant une page, un récit, un trait de nos saints livres, j’écoute, et je viens vous dire ce que j’ai entendu. Seulement, le trésor d’instruction que Dieu a mis à notre portée est tellement riche, que je ne puis vous en offrir que de rapides et incomplets aperçus. Essayez donc d’épuiser la source qui jaillit en vie éternelle ! Vous arrivez avec votre vase, vous le présentez, il est plein, il déborde… et le flot coule encore et toujours pour rassasier au siècle des siècles tous ceux qui viendront y puiser.

Ainsi, j’ai voulu recueillir à votre intention les enseignements de la parabole que vous venez d’entendre, j’ai regardé, j’ai écouté : une première leçon a frappé mon esprit, je vais vous la dire. Mais elle est si loin d’être la seule, qu’en rentrant chez vous, si vous relisez dans l’Evangile la parabole du bon Samaritain, vous la retrouverez, aussi belle, aussi profonde, aussi riche, aussi féconde pour votre âme que si je n’y avais rien pris.

Il m’a semblé qu’indépendamment de tous les autres enseignements qu’elle renferme, cette histoire nous présentait un tableau raccourci de ce que sont les relations de l’homme avec ses semblables. Il y a dans le monde des malfaiteurs, des indifférents, des amis dévoués de l’humanité. — Nous allons voir le procédé de ces trois classes de personnes à l’égard du malheureux que le Seigneur met en scène.

Un homme descendait de Jérusalem à Jérico. La route de Jérusalem à Jérico (environ 28 kilomètres de marche) traverse un pays de montagnes, sauvage, désert, coupé de vallées étroites et solitaires. Pas de villages, pas d’habitations. Aussi, quoiqu’elle fut assez fréquentée, la traversait-on toujours rapidement dans la crainte des brigands qui l’infestaient et l’infestent encore aujourd’hui.

Voyez cet homme qui s’avance sur cette route. Il ne l’a pas choisie pour y faire une promenade d’agrément : c’est un voyageur pressé qui se rend à ses affaires. Il marche d’un pas rapide, et si vous pouviez lire dans son âme, le sentiment dont vous la trouveriez préoccupée, vous le devinez sans doute en vous mettant à sa place, c’est un sentiment de malaise et d’inquiétude. — Vous la connaissez bien, cette vague angoisse, — ne craignons pas de l’appeler par son nom : la peur, — qui peu à peu s’empare de notre esprit, nous démoralise et frappe de paralysie toutes nos facultés, à la tombée de la nuit, dans le silence d’un lieu écarté, au milieu d’un bois, sur une route solitaire. Humiliante ironie de la noble et heureuse créature que Dieu avait au commencement placée sur la terre pour la garder et la cultiver comme son domaine ! Vous représentez-vous le premier homme, se promenant en roi paisible de la création, au milieu de ces magnificences du monde, qui ne pouvaient lui rappeler que la gloire de son maître et le privilège de sa race ? Je le vois ! quel contraste entre le calme auguste de son front, reflet du calme plus grand encore de son cœur, et l’air craintif et timoré de ses descendants, au milieu de ces mêmes solitudes de la création ! — Mais que craignons-nous donc quand la peur nous visite et nous tient compagnie à la lisière des bois ? ou, pour revenir à notre voyageur, que craint-il dans son désert ? — Les animaux féroces ? — Peut-être ! — Mais de tous les animaux féroces, soyez sûrs qu’il n’en est aucun dont il redoute la rencontre à l’égal… de son semblable !

Comme donc il pressait le pas, impatient de mettre la route derrière lui, les brigands sortent de leur embuscade. Ils étaient en nombre et avaient pris leurs mesures pour être les plus forts : Ce n’est pas une lutte qu’ils cherchaient, c’est une proie ! Ils tombent sur l’infortuné voyageur, le frappent, le dépouillent, et le laissent pour mort au bord de la route. S’il expire, tant pis ! ou plutôt tant mieux ! il en ira moins sûrement les dénoncer ; d’ailleurs que leur importe sa vie, pourvu qu’ils aient sa bourse !

Ce premier détail du récit attire donc tout d’abord notre attention sur une première classe d’hommes qui se rencontrent dans les sociétés humaines : les malfaiteurs. Ce sont des gens qui se posent franchement en adversaires de l’ordre social, et se font du crime une profession. Aussi, et on doit s’y attendre, la société se met en défense contre eux. Elle a institué des lois pour les réprimer, des agents pour les surveiller et les surprendre, des tribunaux pour les juger, des peines : les prisons, les galères, la mort, pour les effrayer, les châtier ou s’en débarrasser.

Il y a des hommes de ce caractère. — Les uns y sont conduits par un fatal enchaînement de circonstances. Ils n’ont pas réussi dans leurs entreprises, le malheur les a aigris, l’envie a rongé leur cœur, une sourde irritation est devenue l’habitude de leur âme, cette irritation s’est tournée contre leurs semblables ; ils ont pris plaisir à faire le mal. — D’autres y ont été insensiblement amenés par une coupable indulgence pour les mauvais penchants qui fourmillent dans nos cœurs à tous : l’amour du plaisir a produit chez eux la paresse, la paresse la misère, la misère l’envie, l’envie la haine, la haine la violence. — D’autres encore sont comme les enfants de camp de cette armée malfaisante. Nés dans le crime, nourris dans le vice, avec le lait de leur mère ils ont sucé toutes les prédispositions de l’enfer ; pour toute éducation, ils ont appris à nuire avec habileté et effronterie. — D’autres enfin, sans avoir l’âme entièrement corrompue, sans être criminels de profession, se laissent entraîner occasionnellement et comme par surprise sous l’influence des mauvais exemples, et cédant à la fascination de certaines tentations, à des actes qui les mettent au rang des plus coupables.

Il y a des hommes de ce caractère, il y a des malfaiteurs, des hommes de proie, dans le monde ; et le nombre en est bien plus considérable que vous ne le croyez, peut-être. Je ne parle pas, il va sans dire, des cannibales de l’Océanie, des betchuanas ou des bédouins, je ne parle pas même des trop fameux brigands de la campagne de Rome ou du royaume de Naples. Je parle de ce qui se voit dans nos nations les plus civilisées et tout imprégnées de l’influence bienfaisante du christianisme : c’est là que les statistiques donnent des résultats à faire trembler. On compte par dizaines de milliers les malfaiteurs de profession, — je ne dis pas dans les bois et dans les déserts, — mais dans ces foyers de lumière, de politesse, de progrès, qui s’appellent les grandes villes. Pour ne pas même mentionner les délits de second ordre : vols, injustices, violences, qui se commettent à pleines mains et à chaque minute dans le monde ; pour ne parler que du plus flagrant, du plus atroce de tous les crimes, de celui qui soulève le plus, et le plus justement, l’horreur de l’opinion publique : le meurtre ; savez-vous bien qu’il n’y a peut-être pas de jour qu’il ne s’en consomme un et plusieurs, accompagnés de circonstances plus révoltantes les unes que les autres, — je ne dis pas dans le monde, je ne dis pas en Europe, — mais dans un pays de l’étendue de la France par exemple. Ceux d’entre vous qui lisent la troisième page des journaux le savent bien.

Et combien ne verrait-on pas se multiplier cette engeance des malfaiteurs, si le frein des lois n’en retenait le plus grand nombre, si la société n’était pas armée contre eux jusqu’aux dents, et tout entière enrégimentée pour les pourchasser, les traquer et les punir ! Quand on considère que qui dit malfaiteur, dit un homme presque assuré de faire une mauvaise fin ; quand on pense aux conséquences presque inévitables auxquelles s’expose, le sachant, l’homme qui complote un crime, on se demande vraiment si ceux qui en commettent ne sont pas encore plus fous que méchants.

Quelle influence répressive incalculable encore n’exercent pas ces barrières qui n’ont rien de religieux, ni même de moral : la crainte de l’opinion, l’intérêt bien entendu, pour arrêter quiconque a seulement un peu de bon sens, sur une pente qui conduit à la perte de tout crédit, de toute confiance, de toute réputation, à l’infamie et au mépris public, encore plus sûrement qu’à la prison et à l’échafaud !

Malgré tout cela, écoutez les rapports de ceux qui visitent, pour y porter le flambeau de l’Evangile, les bas-fonds ténébreux de la société : En tout pays, ils vous diront qu’ils sont eux-mêmes effrayés des passions qu’ils voient s’agiter dans des milliers et des milliers de cœurs ; ils vous diront qu’il faut avoir vu ce qu’ils ont vu, et entendu ce qu’ils ont entendu pour le croire, ils ne trouveront pour résumer leurs observations que l’expression presque consacrée : La société dort sur un volcan.

Qu’une circonstance ou une autre, enfin, vienne à rompre momentanément cet équilibre d’où dépend notre fragile sécurité, que les lois perdent pour un temps leur empire, et que cette fange humaine qui croupit sous nos pieds, vienne à s’agiter et monte à la surface — que de fois n’en a-t-on pas fait l’alarmante observation ! — on voit alors sortir de terre des légions d’hommes capables de tous les crimes, et l’imagination frémit à la seule pensée des catastrophes qui pourraient engloutir des nations entières, si

Celui qui met un frein à la fureur des flots

n’était pas là pour dire aussi : Tu n’iras pas plus loin ! à la marée, bien autrement redoutable, des méchants et de leurs complots.

Pourquoi cette réflexion ? — Pour le plaisir de peindre le mal ! ou pour vous amener à répéter en vous-mêmes : Je te rends grâces, ô mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme ces gens-là ! — Non, mes frères, mais pour nous faire faire un double retour : — un retour sur la condition vraie de l’humanité en général ; un retour ensuite sur la condition vraie de chacun de nous en particulier.

Vous les reconnaîtrez à leurs fruits, a dit le Seigneur, et ce qui est vrai des individus, ne l’est pas moins de la société elle-même prise dans son ensemble, Des brigands, des assassins, des femmes perdues : voilà des fruits que porte la société humaine, et qu’elle porte en dépit d’elle-même, malgré tous ses efforts pour les répudier. Un tel arbre est-il bon ? Est-ce ainsi que l’Eternel l’a planté ? Ne serait-ce pas calomnier l’Auteur de tout bien que de proclamer qu’il a fait l’homme tel que nous le voyons aujourd’hui ? — Non ! l’homme n’est pas sorti tel des mains de son Créateur, et la seule présence sur la terre de cette classe d’êtres perdus entre les perdus, envieux du bien d’autrui, aux pieds légers pour répandre le sang, vrais vampires de notre race, m’atteste d’une manière irrécusable cette vérité, base de notre sainte et évidente religion : à savoir que l’humanité est déchue de sa droiture originelle, et qu’il lui faut un Sauveur.

Des pharisiens, hommes justes aux yeux de leurs semblables, — et qui plus est, à leurs propres yeux, — l’élite de la nation, traînèrent un jour devant le Seigneur une malheureuse femme, surprise en flagrant délit d’adultère, lui proposant pour le faire tomber en piège, de la condamner à la peine terrible décrétée par la loi de Moïse contre ces sortes de personnes. Le cœur de Jésus se serra, il fut comme épouvanté lui-même des profondeurs de méchanceté qui se découvrirent subitement à ses yeux dans l’âme de ces excellents, et après s’être un moment contenu, oubliant la femme, savez-vous ce qu’il dit ? — Que celui d’entre vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle ! — Percés de ce regard qui commandait la sincérité, ils disparurent tous, les prétendus justes. — Vous n’avez rien de commun dites-vous, avec les scélérats et les gens de mauvaise vie ! — Voudriez-vous me laisser faire une descente avec vous dans ce lieu bas et secret, où vous vous mettez à votre aise ; pour voir un peu ce qui s’y passe, écouter les propos qui s’y tiennent, interroger les pensées qui y lèvent de temps en temps la tête ? — Vous avez, toujours été contenu, vous n’avez jamais été tenté. Voulez-vous me laisser essayer de vous transporter par la pensée, dans tel autre milieu de circonstances, pour entrevoir ce que vous auriez pu devenir. Allez dans les prisons, dans les maisons de refuge, par exemple, demandez-vous pourquoi les sinistres habitants de ces demeures, appartiennent presque tous aux mêmes classes de la société. Pensez-vous qu’on naisse pire dans ces classes-là que dans la vôtre ? Hélas ! non, sans doute. Dans la vôtre, seulement, on est mieux gardé contre certaines surprises et certains entraînements de perdition. — Prends garde à toi-même, de peur que tu ne sois aussi tenté ! dit un apôtre. Suivez cette observation, et toutes les fois qu’un être coupable, dégradé même, un frère ou une sœur tombés, viennent à votre connaissance, ne vous permettez jamais de les juger, sans commencer par vous placer vous-même en face des tentations auxquelles ils ont succombé. Ne craignons pas de forcer ici les traits. Que dis-je ! Ne craignons pas de descendre dans les lieux les plus bas de la terre. Voyez-vous ce groupe de forçats ? Abordez le plus forçat d’entre eux, la plus sinistre figure. Demandez-lui son histoire. Remontez le courant jusqu’à sa source. Entrez, par la pensée, dans le cadre des circonstances où s’est déroulé sa vie. Considérez le lieu où il a vu le jour, les parents qu’il a reçus, l’atmosphère qu’il a respirée, les leçons dont il a été nourri, les exemples Sur lesquels il s’est formé, les hauts faits qui ont été proposés à l’admiration de son enfance et de sa jeunesse. Et, la main sur votre conscience d’honnête homme, oseriez-vous soutenir à la face de l’univers, que si vous étiez né comme lui dans ce bouge, vous n’auriez pas fini avec lui dans ce bagne ? — Et vous, madame, bénissez Dieu de cette auréole de délicatesse, de pureté, de respect, dont vous êtes entourée et justement entourée. Si la vraie dignité réside quelque part sur la terre, j’ose dire que c’est sur le chaste front d’une mère de famille telle que vous… Néanmoins, je me représente que vous n’ayez reçu pour tout patrimoine, à votre entrée dans ce monde, que la misère et la beauté… je me représente que vous ayez fait vos premiers pas dans la vie en haillons, sous les auspices d’une mère scélérate, dans une société de gens perdus,… je vous vois sans principes, sans avenir, sans autres conseillers que le vice et la faim… Je vous vois !… Vous me faites horreur !

Vous dites qu’il y a une lie au fond du vase de l’humanité ? — Je le veux bien !… à condition que vous m’accordiez que cette lie se retrouve au fond du vase de nos cœurs à tous.

Après cela, nous ne sommes pas des malfaiteurs, c’est vrai. — Pour en revenir à mon texte, le crime du brigand qui attend au bord du chemin un voyageur inoffensif, et lui plonge froidement un poignard dans le cœur pour lui enlever sa bourse, est une action atroce, et je nous en tiens, nous tous qui sommes ici, pour parfaitement incapables. Mais, ceux mêmes qui en seraient le moins capables, les plus délicats, les plus comme il faut, les plus honorés, ceux qui se savent entourés de la plus haute estime et, en apparence, de la mieux méritée, ne se montrent-ils pas tous les jours capables d’une conduite… Vous la qualifieriez vous-mêmes plus tard : Je vais commencer par vous la mettre en action sous les yeux.

Nous avons laissé notre pauvre voyageur blessé, étendu au bord du chemin, baigné dans son sang, incapable de se relever et de faire un pas, attendant le secours que la Providence daignera lui envoyer.

Le temps s’écoule… Enfin des pas se font entendre dans le lointain ; il se retourne, il regarde… Dieu soit loué ! c’est un sacrificateur, un saint homme, un ministre du culte, en tout cas un concitoyen, un ami, un frère ! Ah ! l’heure de la délivrance a sonné, pense-t-il, et le voici qui reprend courage, les forces lui reviennent déjà. Mais, quel n’est pas son désappointement !… L’homme approche, il jette sur lui un regard dérobé, et,… sans faire semblant de l’apercevoir, tire à gauche et prend l’autre côté du chemin.

Comme il retomba lourdement alors dans son découragement, le malheureux ! comme son cœur se remplit d’une poignante tristesse, en songeant au misérable sort qui l’attendait dans ce lieu solitaire, épuisé, s’affaiblissant de moment en moment, sous un ardent soleil peut-être, et déjà dévoré par la fièvre ! Qui s’étonnerait de voir jaillir de ses yeux une larme silencieuse ?… Mais, surtout, qui le condamnerait des sentiments amers qui vont s’élever involontairement dans son âme, en comparant le caractère et la conduite de celui qui l’abandonne ainsi à sa triste destinée, sans même lui donner un verre d’eau fraîche, une parole d’encouragement : — Les voilà donc, ces prêtres ! ces serviteurs de l’Eternel ! Ils nous parlent d’un Dieu miséricordieux, ils nous prêchent la charité. Nous avons la simplicité de les croire sur parole. Nous les payons d’estime et de considération… et c’est ainsi qu’ils pratiquent leurs propres maximes ! Que croire maintenant de la religion que nous enseignent ces hypocrites ? Il fera beau avant que je me laisse de nouveau persuader à leurs discours ! — Lesquels ont fait le plus de mal à cet homme, — on peut bien en poser la question, il me semble, — des brigands qui l’ont dépouillé de sa bourse, ou du sacrificateur qui l’a peut-être dépouillé de sa foi ? Ceux-là ont mis en danger la vie de son corps, celui-ci la vie de son âme, — et vous connaissez la parole du Sauveur : Je vous montrerai qui vous devez craindre. Ne craignez pas ceux qui ne peuvent ôter que la vie du corps !

Allez plus loin. — Lisez dans le cœur de cet honnête homme, dont le seul crime ici est de ne pas faire le bien que Dieu a mis sur son chemin. Représentez-vous les sentiments qui peuvent seuls expliquer sa conduite. — Ces sentiments reviennent tous à un : l’égoïsme. Mais, que l’égoïsme, l’égoïsme pur et simple, l’égoïsme vulgaire, l’égoïsme de tout le monde et de tous les jours, peut être froid et cruel ! En voyant ce pauvre blessé agoniser au bord de la route, avant tout, il pensa à lui-même. — Les voleurs sont près, se dit-il. Ils ont déjà dévalisé cet homme, si je m’attarde ils me dévaliseront sans doute aussi. Hâtons-nous !… Hélas ! le pauvre malheureux ! d’ailleurs, son affaire est faite, il s’en va mourir : Mes soins ne le rendraient pas à la vie. N’est-ce pas assez d’une victime, sans en faire deux ?… Puis, quel avantage m’en reviendra-t-il ? Personne ne nous voit ici. — Soyez sûrs que cette dernière réflexion ne fut pas celle qui le toucha le moins. — Ne le voyez-vous pas, ensuite, tandis qu’il pressait le pas, se mettant à philosopher en lui-même sur la méchanceté des hommes et sur les vicissitudes des choses humaines ? — Pauvre infortuné voyageur ! il se rendait sans doute à la ville voisine pour son trafic, pour ses affaires ; il calculait sans doute en lui-même le profit de son voyage ; quand la mort, qu’il n’avait pas fait entrer dans ses comptes, est venu le surprendre en chemin… Pourvu qu’il ne m’en arrive pas autant à moi-même ! Quelle exécrable engeance que ces brigands dont le pays est infesté ! Quels êtres odieux, lâches et cruels ! Comment supporter la pensée qu’on vit à portée de pareils scélérats ! Quand donc en aura-t-on, à la fin, purgé la contrée ? Et, là-dessus,… Je te rends grâce, ô mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme ces gens-là, qui sont ravisseurs du bien d’autrui, voleurs, meurtriers, ni même comme ce voyageur, qui apparemment ne valait guère mieux qu’eux ! Moi, je suis un sacrificateur du Dieu vivant ; je préside aux fonctions du culte, je jeûne, je donne la dîme de tout ce que je possède, je jouis d’une réputation irréprochable et d’une juste influence. Je suis en exemple et en édification à tout le peuple. — Voilà, sans doute, ce que Dieu lisait dans son cœur pendant qu’il s’éloignait… un peu tremblant… mais satisfait.

Le sacrificateur n’avait pas disparu au tournant de la route, que de nouveau des pas se font entendre à l’oreille du voyageur blessé. De nouveau il reprend courage, il attend avec confiance. Cette fois c’est un lévite, aussi un ministre du culte, mais d’un ordre inférieur, plus rapproché par conséquent de sa condition. Même espérance,… hélas ! et même désappointement. Comme son supérieur, le lévite pense avant tout à sa sûreté, se contente lui aussi d’une pitié muette, et après avoir jeté un regard à la dérobée sur le mourant, maudit dans son cœur ceux qui compromettent la sécurité publique, se détourne et passe outre.

Mes frères, ces hommes soi-disant irréprochables, lévites ou sacrificateurs, placés en position de donner l’exemple à tous ; à qui tous ont appris à regarder comme aux dépositaires naturels de la morale et des sages principes ; ces hommes versés, sans nul doute, dans la connaissance de la loi, de cette loi qui est accomplie, dit saint Jacques, dans l’amour du prochain, habiles interprètes de la Parole de Dieu, et dont la voix est écoutée presque à l’égal d’une voix de Dieu lui-même, ces hommes, dont tout le monde a la meilleure opinion, — à commencer par eux-mêmes, — conseillers des familles, docteurs de la nation, lumières en Israël ; ces hommes de Dieu, enfin, célèbres peut-être par leurs aumônes retentissantes, et qui, songeant avant tout à leur sûreté, détournent la tête du voyageur mourant étendu sur leur chemin, affectent de ne pas le voir, passent à côté de lui insensibles, le laissent en proie, dans son agonie, au plus amer désappointement, peut-être aux plus impies murmures, et, là-dessus, vont continuer leur parade d’honnêteté et de religion, — ces gens-là ne vous semblent-ils pas bien odieux ?

Ils n’ont fait que négliger de faire le bien ; et pourtant, en réfléchissant à leur conduite, ne vous demandez-vous pas, en vérité, s’ils sont moins odieux que ceux qui ont fait le mal ? Quant à moi, je l’avoue, — pensez-en ce que vous voudrez, — j’aime mieux les brigands. Je me sentirais porté à plaider pour eux les circonstances atténuantes : l’absence totale d’éducation, l’influence des plus détestables exemples, le besoin enfin, la détresse, la faim. Le crime des seconds, au contraire, — oui, leur crime ! — ne m’apparaît accompagné que de circonstances propres à augmenter la répulsion qu’il m’inspire : le caractère de ces personnages, avant tout, leur connaissance de la loi de Dieu, les facilités qu’ils auraient eues à faire ce peu de bien, la froideur surtout, la mortelle froideur de leur égoïsme !

Or ces lévites et ces sacrificateurs, où sont-ils ? Ne pensez pas qu’ils ne se puissent rencontrer que dans les chemins déserts de la Judée, entre Jérusalem et Jérico. — Qui sont-ils ? Ne pensez pas, non plus, qu’ils soient nécessairement des prêtres, des serviteurs attitrés du Dieu vivant. Jésus a choisi ses exemples dans la catégorie des ministres du culte, parce que c’est là, sans doute, qu’on se serait le moins attendu à les trouver. Mais ouvrez seulement les yeux, et voyez s’ils ne sont pas bien nombreux parmi nous, ces hommes qui, jaloux par-dessus tout et à tout prix de leur propre sécurité, au sein du bien-être et de l’abondance, ne se soucient pas même de savoir ce que font et deviennent leurs semblables en détresse. — Nous ne faisons de mal à personne, dites-vous. — Non ! c’est vrai, on ne vous verra jamais vous mettre en embuscade pour détrousser ou assassiner votre prochain. Mais à cela, convenez qu’il n’y a certes pas grand mérite. Ce sont des tentations qui n’existent pas pour vous. Attenter à la propriété d’autrui, et lui passer pour cela sur le corps !… Le motif ? Vous avez tout ce qu’il vous faut, vous nagez dans l’aisance, dans la richesse peut-être. — Mais voici votre chemin bordé d’infortunés, blessés à mort dans le désert de la vie, et laissés là gisant sur la route par ces ennemis, ces brigands : les maladies, les revers, les passions surtout, qui nous attendent en embuscade, nous arrêtent et nous dépouillent. Passerez-vous insensibles à côté -de tant de misères, sans seulement vous détourner pour y porter remède ? — Voilà pour vous la question.

Ne dites pas : Je ne le vois pas ! — Ce qu’il y eut de plus odieux dans la conduite du sacrificateur et du lévite, c’est précisément qu’ils ne virent pas le blessé,… parce qu’ils avaient détourné les yeux. Et vous, vous ne voyez pas les malheureux de toute espèce qui vous barrent la route ! Ah ! prenez garde que ce ne soit parce que vous ne voulez pas les voir, je veux dire parce que vous vous enfermez dans votre paisible égoïsme, comme dans une forteresse inexpugnable aux appels de la souffrance qui se multiplient autour de vous !

Ne dites pas : Je ne les connais pas, ceux qui se recommandent ainsi de toute part ! — Malheur à vous si vous ne les connaissez pas ! ou plutôt si vous ne les reconnaissez pas ; car ce sont vos frères. Vous les reconnaîtriez fort bien, si vous aviez à dépendre d’eux. N’y a-t-il pas une grande et vile lâcheté à méconnaître, parce qu’il souffre, un membre de sa famille dont on se réclamerait s’il était heureux et glorieux ?

Ne dites pas : Je ne leur dois rien. — Nous ne nous devons rien, il est vrai, les uns aux autres… que de nous aimer ! Mais il est des cas où cela n’est pas rien. Mettez-vous à la place du pauvre voyageur blessé : le passant qu’il voit s’avancer tranquille sur la route ne lui doit rien sans doute, et pourtant s’il ne lui paye sa dette qu’en indifférence et en insensibilité, n’avez-vous pas prononcé qu’il est un misérable ? Mes frères, notre parabole, c’est la mise en scène de l’humanité. Vous avez le bonheur de n’être pas pour le moment le malheureux abandonné mourant sur la route. Il ne vous reste à choisir qu’un des trois autres rôles : — Celui des brigands ? — Vous vous récriez ! Non ! vous n’avez jamais été et ne voulez pas davantage être à l’avenir de ceux qui font métier de nuire et qu’il faut n’avons encore rien dit.

Le pauvre blessé n’était pas encore revenu de la double et cruelle déception par laquelle il venait de passer, quand encore une fois, il entend des pas qui s’approchent. Mais cette fois, ce sont les pas d’une monture : — Si les deux autres, pensa-t-il, qui étaient à pied, ne se sont pas même arrêtés pour me secourir, pas même pour me considérer, qu’attendre de celui-ci qui hâte le pas sur son cheval ? — Quand le cavalier se fut approché davantage, à ses traits il reconnut un Samaritain : — Si deux Juifs, pensa-t-il de nouveau, deux compatriotes, deux ministres du culte, m’ont délaissé, qu’attendre d’un Samaritain, d’un étranger, d’un ennemi de la nation ? — Il se trompait. À sa vue, cet étranger, cet ennemi, ce Samaritain, fait halte, descend de sa monture et lui prodigue les secours qu’il avait vainement attendus des autres. — Voilà l’exemple-que Jésus nous propose.

1. Arrêtons-nous ici d’abord. Pour juger l’action de ce bon Samaritain, il faudrait commencer par pouvoir nous faire une idée de ce qu’était la haine invétérée et sans cesse envenimée des deux peuples. — Lorsque Jésus passa près de Sichem, les habitants de cette ville refusèrent de le recevoir parce qu’il était Juif, et les disciples, obéissant à un ressentiment sans mesure, n’auraient pas été fâchés de voir le feu du ciel consumer la ville samaritaine et ses habitants. — Lorsque Jésus s’arrêta auprès du puits de Jacob, la femme samaritaine qui s’y rencontra avec lui, s’étonnait qu’un Juif lui demandât à boire, car, ajoute l’évangéliste, les Juifs n’ont aucune communication avec les Samaritains. — Grand exemple donc chez ce Samaritain qui, au lieu de se réjouir du malheur arrivé à un ennemi, au lieu même de passer indifférent, disant en lui-même : cela ne me regarde pas, qu’il s’en tire comme il pourra ! s’empresse de venir en aide à un Juif qu’il rencontre blessé et dépouillé sur le bord de son chemin ! — Grande leçon que Jésus nous donne en choisissant ainsi son exemple !

Notre charité, en tout premier lieu, ne doit jamais être parquée par ces barrières humaines qui séparent les hommes entre eux. Que sont-elles, je vous prie, ces barrières, aux yeux de Dieu qui a créé d’un seul sang tout le genre humain ? Que signifient à ses oreilles des paroles comme celles-ci, que nous articulons si souvent et si légèrement pour rassurer notre égoïsme : Il n’est pas de mon pays ou de ma communion, c’est un étranger, peut-être un méchant ? La souffrance a-t-elle une nationalité ou un culte ici-bas ? et un cœur d’homme serait-il assez étroit pour être contenu dans les frontières d’une contrée ou d’une église ? Les mêmes motifs par lesquels il justifierait l’exclusion de l’étranger, ne les pourrait-il pas alléguer pour justifier l’exclusion du nouveau venu, pour justifier toute exclusion enfin, et se renfermer strictement en lui-même ? De deux choses l’une : ou il n’y a point de charité, ou il n’y a point de limites à la charité. La charité ne connaît ni grecs ni juifs, ni scythes ni barbares, ni esclaves ni libres, ni homme ni femme, — je vais plus loin : elle ne connaît ni bons ni méchants, ou si elle les distingue encore, c’est à sa manière, pour voir plus grande la misère des seconds et redoubler conséquemment envers eux de gratuité, de prévenance, de tendre et sérieux dévouement. Aimez vos ennemis, et bénissez ceux qui vous maudissent, dit le Seigneur, faites du bien à ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de notre Père qui est aux deux, car si vous ne faites accueil qu’à vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les péagers, les gens de mauvaise vie n’en font-ils pas autant ? Soyez donc parfaits comme votre Père qui est dans les cieux est parfait.

2. Ensuite le Samaritain, en voyant son frère blessé et malheureux, s’arrête, met pied à terre ; et Jésus nous donne le détail des soins qu’il en prit. Il banda sa plaie, il la lava avec de l’huile et du vin. Il lui fit reprendre des forces, puis quand il le vit en état de se relever et de se mettre en route, il l’aida, le soutint, l’établit sur sa propre monture, l’encouragea par de bonnes paroles ; doucement, au petit pas, le conduisit jusqu’à l’hôtellerie la plus rapprochée. Là, il lui fit donner le lit, les aliments, les remèdes que son état réclamait. Il passa la nuit avec lui pour le soigner encore… Bref, il paya non de son argent seulement, mais de son temps, de sa peine, de sa personne, pour secourir ce malheureux. Au danger, il ne songea pas même. Ses affaires, s’il en avait, il les remit à plus tard ; l’affaire la plus pressée pour le moment n’était-elle pas de soulager et de sauver son frère souffrant et en péril ? — Je me rappelle involontairement ici le trait d’un excellent Ecossais de ma connaissance, qui voyageant pour sa santé en Italie, rencontra là un infortuné compatriote, un artiste pauvre, tombé malade et atteint de folie. Il laissa tout, se fit le compagnon et le gardien de cet homme, le ramena dans son pays, et ne reprit son voyage qu’après l’avoir établi d’une manière qui assurait son existence.

Deuxième leçon : La vraie charité est celle qui se montre par le don de soi-même et le sacrifice. En ceci consiste la charité, dit un apôtre, que nous mettions notre vie pour nos frères : Notre vie, c’est-à-dire notre cœur d’abord, cette chaleur d’affection, cette sympathie, qui fait qu’on s’oublie soi-même pour se mettre à la place de celui qui souffre ; premier bienfait, le plus caché, mais le plus grand peut-être, parce que, venant du cœur, il porte son efficace droit au cœur aussi, c’est-à-dire aux sources mêmes de la vie. Que de fois un accent, un regard, un silence, une larme, une expression de physionomie, ont été le premier verre d’eau fraîche pénétrant doucement jusqu’à l’âme altérée du malheureux, pour y porter un rafraîchissement ineffable, après lequel tout le reste ne semblait plus que l’accessoire donné par-dessus ! Notre vie, c’est-à-dire notre temps et nos peines et non pas seulement notre argent. Donner son argent, dans bien des cas c’est nécessaire. Je ne vous dis pas de le garder. Mais l’argent est froid, vous savez, l’argent est dur ; en le donnant il faut souvent le faire pardonner. En tout cas, l’argent c’est le moins ; le plus, le nécessaire, c’est vous-même, c’est votre activité, votre dévouement personnel. Sachons donc nous arrêter sur la route, descendre de notre monture, bander de nos mains les plaies du voyageur blessé ! — je veux dire : Sachons quitter nos aises, suspendre nos affaires, affronter au besoin quelques fatigues, quelques dégoûts, quelques dangers même s’il le faut, pour accomplir les œuvres de miséricorde qui nous appellent de toute part.

3. Enfin le Samaritain ne se contente pas de pourvoir au présent pour son nouvel ami : il pense à son avenir. Après l’avoir conduit dans une hôtellerie, et lui avoir fait donner tous les soins, il le recommande à l’hôte et paye sa dépense pour les jours qui suivront jusqu’à son entier rétablissement, de manière à ce qu’il ne lui manque rien jusqu’au moment où il pourra rentrer chez lui : — Touchant symbole, mes frères, du dernier trait que doit présenter la vraie charité. — Pourvoyons, sans doute, au présent de ceux que nous voyons gisant dans la détresse et dans le malheur ; en un sens, c’est le plus pressé, mais ne perdons jamais de vue les graves et solennels intérêts de leur avenir, c’est après tout la seule chose nécessaire. Relever un blessé aujourd’hui, pour le laisser périr demain faute de soins, serait encore de la cruauté. Donner au corps du pain et laisser périr l’âme faute de l’aliment qui subsiste en vie éternelle ; pourvoir aux nécessités du temps et fermer les yeux sur celles de l’éternité, ne serait-ce pas le propre d’une charité aveugle, tranchons le mot, cruelle ? — Il y a dans tout être qui souffre un membre de la famille qui est dans les cieux comme sur la terre, à relever d’abord sur la route sans doute, mais à remettre ensuite dans les conditions de la parfaite paix et du seul bien-être, en le ramenant chez lui, en le rétablissant au milieu des siens. Or, le chez-soi, pour l’enfant immortel du Dieu vivant, n’est-ce pas cette maison paternelle dont nous parle le Sauveur et où des places nous sont à tous préparées ? n’est-ce pas ce tabernacle de Dieu avec les hommes où il n’y aura plus ni cri, ni larmes, ni deuil, ni mort ? n’est-ce pas cette cité permanente que nous attendons et où nous sommes attendus ? — Et en attendant, n’est-ce pas cette foi qui fait de nous de nouvelles créatures, ce royaume de Dieu qui dès ici-bas consiste en justice, en paix et en joie par le Saint-Esprit ? Il faut bien, ne le sentez-vous pas ? que notre charité aille jusque-là, sous peine de se méconnaître et de se condamner elle-même.

Mais à mesure que je la considère, je la vois s’étendre, s’élever, grandir, prendre des proportions qui m’étonnent moi-même. Il n’y a donc de charité que celle qui embrase tout le cœur et dévoue la vie entière. Il n’y a de charité que celle qui embrasse tous les hommes et renverse toutes les barrières. Il n’y a de charité que celle qui subsiste éternellement et substitue incessamment le ciel à la terre. Il n’y a de charité que celle qui ne connaît de limites ni dans le temps ni dans l’espace, ni- en largeur ni en longueur, ni en hauteur ni en profondeur. Il n’y a de charité, vous l’avez dit, que celle qui se révèle à nous dans le cœur de Jésus-Christ, et de son cœur se répand pour inonder les nôtres.

Et ici la parabole de mon texte m’apparaît de nouveau sous une autre face comme un sublime et transparent symbole du spectacle que présente l’humanité à la lumière de l’Evangile. Les brigands ont disparu, les sacrificateurs et les lévites ont passé ; je ne vois plus que deux figures en présence l’une de l’autre : L’homme d’abord, l’homme de tous les temps, de tous les lieux, de toutes les classes, à tous les degrés de son abaissement, de sa misère et de sa souffrance ; l’homme pécheur et malheureux ; l’homme révolté,égoïste et perdu ; l’homme égaré loin du chemin de la paix, tombé comme une proie entre les mains de ses ennemis spirituels et invisibles qui le dépouillent et l’accablent ; l’homme affaibli, impuissant, sans espoir de se relever par lui-même pour regagner sa demeure, dont il a déjà presque perdu le souvenir ; l’homme enfin tel que le péché l’a fait. N’est-ce pas ce voyageur délaissé expirant sur la route ? Mais d’où lui viendra le secours ?

Ah ! du côté d’où nous l’eussions le moins attendu, quoiqu’en même temps du seul côté d’où il pût nous venir. Regardez donc qui s’approche : Le Saint et le Juste ! Ne vient-il pas d’un pays ennemi, celui-là ? Ne vient-il pas pour condamner le monde et consommer notre confusion ? Qu’espérer d’un habitant du Ciel après qu’on a transformé la terre en un véritable enfer ? Vous connaissez l’histoire : Ce Jésus, méconnu des siens, traité comme un étranger, comme un ennemi, et qui, néanmoins, étend ses compassions à toute la terre et veut que tous les hommes soient sauvés, qui prie pour ses bourreaux et dit à ses disciples : Allez par tout le monde et prêchez l’Evangile à toute créature ; ce Jésus si tendre, si prévenant, allant de lieu en lieu pour faire du bien, appelant à lui tous les malheureux, entrant dans le détail des moindres souffrances, portant partout la guérison, le relèvement, la consolation, donnant sa vie enfin et vous savez comment, pour le salut de ceux qui le maltraitent et le persécutent ; ce Jésus le Sauveur des âmes, après avoir été le bienfaiteur des corps et le consolateur des cœurs, qui nous rouvre les portes du ciel et nous remet en évidence la vie et l’immortalité ; parti pour nous préparer des places dans les demeures célestes, après nous avoir laissé entre les mains les arrhes de notre céleste héritage ; ce Jésus, puissant pour sauver parfaitement tous ceux qui s’attendent à lui ; ce Jésus qui nous a été fait sagesse, justice, sanctification et rédemption ; ce Jésus enfin dont la charité surpasse toute connaissance, n’est-il pas le vrai Samaritain, digne d’être proposé tout ensemble à notre reconnaissance et à notre imitation ?

Depuis qu’il a paru dans le monde, c’est en lui et en lui seul que nous trouvons le type accompli de la charité, c’est-à-dire de la perfection, c’est-à-dire de notre divine et céleste vocation. A nous de l’imiter, à nous de lui devenir semblables en marchant sur ses traces. Mais voici de plus que, pour mettre le comble aux motifs qui doivent nous presser dans cette voie, il daigne encore nous déclarer qu’il regardera comme fait à lui-même le peu de bien qu’il nous sera donné d’accomplir envers nos frères malheureux. Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez, vous les bénis démon père… Entrez dans la gloire qui vous a été préparée, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais nu et vous m’avez vêtu, j’étais étranger et vous m’avez recueilli, j’étais malade et en prison et vous m’avez visité. Mais quand est-ce, Seigneur, que nous t’avons fait ces choses ? — Je vous dis en vérité qu’autant que vous les avez faites à ces plus petits d’entre mes frères, vous me les avez faites à moi-même. En sorte que si nous voulons devenir à notre tour le Samaritain de quelqu’un, celui qui s’offre souffrant à nos regards, celui qui implore notre aide, c’est Jésus-Christ encore, notre bienfaiteur, notre Sauveur lui-même. O Christ ! que ta charité est ingénieuse ! Elle nous presse et nous possède. Elle ne nous laisse point d’issue pour échapper. Comment résisterions-nous à de tels appels ? Comment l’égoïsme, la froideur, l’indifférence, trouveraient-ils encore place dans des cœurs que tu as tant aimés et auxquels tu rends l’amour si facile, si doux, si naturel ? Viens, Seigneur, viens habiter dans nos cœurs par la foi, afin qu’étant enracinés et fondés dans ton amour, nous apprenions à connaître avec tous les saints quelle est la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur de cette charité qui passe toute connaissance.

Or à Celui qui par sa puissance qui agit en nous avec efficace peut faire infiniment plus que tout ce que nous demandons et pensons, soient louange, honneur et gloire dans l’Eglise, aux siècles des siècles. Amen !

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