Homélies

Saint Paul devant le Sanhédrin

Paul, ayant les yeux arrêtés sur le conseil, parla ainsi : Mes frères, j’ai vécu jusqu’à présent devant Dieu en toute bonne conscience. Sur cela, le souverain sacrificateur Ananias commanda à ceux qui étaient près de lui de le frapper sur le visage. Alors Paul lui dit : Dieu te frappera, muraille blanchie, car tu es assis pour me juger selon la loi, et, en transgressant la loi, tu commandes qu’on me frappe. Et ceux qui étaient présents, lui dirent : Injuries-tu ainsi le souverain sacrificateur de Dieu ? Paul leur répondit : Mes frères, je ne savais pas que ce fût le souverain sacrificateur, car il est écrit : Tu ne maudiras point le prince de ton peuple. Et Paul, sachant qu’une partie de ceux qui étaient là, étaient sadducéens, et l’autre, pharisiens, s’écria devant le Conseil : Mes frères, je suis pharisien, fils de pharisien ; je suis tiré en cause pour l’espérance et la résurrection des morts. Et quand il eut dit cela, il s’émut une discussion entre les pharisiens et les sadducéens, et l’assemblée fut divisée ; car les sadducéens disent qu’il n’y a point de résurrection, ni d’anges, ni d’esprit, mais les pharisiens reconnaissent l’un et l’autre. Et il se fit un grand bruit. Et les scribes du parti des pharisiens se levèrent et ils disputaient contre les autres, disant : Nous ne trouvons aucun mal en cet homme ; mais si un esprit ou un ange lui a parlé, ne combattons point contre Dieu. Et comme le tumulte s’augmentait, le tribun, craignant que Paul ne fût mis en pièces par ces gens-là, commanda que les soldats descendissent pour l’enlever au milieu d’eux, et le ramener dans la forteresse.

(Actes 23.1-11)

Quelle scène vivante et animée que celle de mon texte ! Ce n’est pas un récit, c’est un tableau. On ne le lit pas, on le voit… Hélas ! et j’ajoute : Ce n’est pas un tableau nouveau. Nous l’avons déjà vu. Ces figures ont déjà posé plus d’une fois devant nous. Nous les reconnaissons. Rappelez-vous la scène de Jésus traduit devant le conseil des sacrificateurs et des scribes, après qu’ils l’eurent fait saisir traîtreusement dans le jardin de Gethsémané, et quand avant de le conduire à Pilate, ils le condamnèrent entre eux à la mort ! Rappelez-vous la scène d’Etienne, traîné devant le Sanhédrin, et voyant se soulever contre lui, après son discours empreint d’une si noble franchise, cette tempête de rage et de grincements de dents qui ne se calma que lorsqu’il eut rendu le dernier soupir ! N’est-ce pas ici le même spectacle ? Quelques noms se sont renouvelés, quelques figures ont été remplacées. Ce n’est plus Caïphe, c’est Ananias. Saul de Tarse n’est plus au rang des oppresseurs. Mais au fond ce sont les mêmes préjugés, les mêmes passions, les mêmes violences, le même fanatisme ; et, pour la plupart, les mêmes hommes qui n’ont rien appris, rien oublié.

Il vient un moment où, quand on a fermé son cœur à la voix de Dieu et volontairement pris parti contre la vérité, Dieu lui-même vous abandonne à votre mauvais train ; la guerre contre Dieu, l’endurcissement, devient comme une sorte d’habitude fatale, un mal chronique, qui résiste à tout, et donne lieu à cet état terrible pour une âme, mélange d’obstination dans le mal et de réprobation déjà, qui s’appelle l’impénitence finale.

Ils en sont un exemple fameux, ces malheureux juifs, ces sacrificateurs, ces scribes, ces pharisiens, qui, après avoir persécuté le Saint et le Juste, vont au-devant de la ruine prochaine qui les attend, persécutant avec un acharnement toujours le même, ceux qui lui rendent témoignage après lui sur la terre. Ils font une œuvre aussi insensée qu’impie. Ils luttent contre le Rocher des siècles, ils s’y briseront (Qui a résisté à l’Éternel et s’en est bien trouvé ?). N’importe ! On dirait qu’un démon les pousse, et qu’une malédiction divine pèse déjà sur eux pour les aveugler et les endurcir.

Mais ce n’est pas sur eux que j’ai dessein d’attirer votre attention, — Mon but en choisissant ce récit pour le sujet de notre instruction de ce jour a été de vous présenter encore une fois et sous une face nouvelle, cette noble figure de saint Paul qui se détache avec tant de lumière et de vie sur ce fond sombre et menaçant. Lui aussi, nous le reconnaissons, n’est-ce pas ? avec cette dignité unie à tant de vivacité et à tant de douceur en même temps, qui le caractérise ? Ne semble-t-il pas même que dans ce moment si solennel pour lui, plus que jamais nous le voyions vivre devant nos yeux et nous assistions aux mouvements les plus spontanés et les plus intimes de son âme ? Ne semble-t-il pas qu’en s’ouvrant à nous dans les quelques paroles qu’il prononce, il nous laisse surprendre le fond même et le secret de sa vie entière ? Si nous pouvions le surprendre, en effet, le secret de cette vie, et en faire celui de la nôtre !…

Rappelons en peu de mots les événements qui se sont succédé pour l’apôtre depuis notre dernier entretien et qui l’amènent aujourd’hui devant le Conseil des juifs. Nous avons laissé Paul à Césarée, il vous en souvient. Il se rendait à Jérusalem vous savez dans quel but et sous l’empire de quelles préoccupations.

Il y fut reçu avec défiance. Pour calmer ces impressions profondément injustes, mais qui pouvaient devenir menaçantes, et pour donner une sorte de satisfaction aux scrupules de ceux qui étaient scandalisés de le voir s’écarter des observances cérémonielles de la loi de Moïse ; par condescendance pour Jacques et quelques autres frères influents dans l’Église, il avait consenti à s’associer à quatre hommes qui avaient fait un vœu, pour accomplir publiquement avec eux dans le temple les cérémonies de la purification légale. — On peut croire qu’en faisant cette concession, qui dut lui coûter, Paul ne cédait pas à la peur ; il pensait plutôt obéir à ce principe supérieur de la charité, qui domina sa vie, et en vertu duquel il était prêt, comme il le dit lui-même, à se faire tout à tous, juif avec les juifs, gentil avec les gentils.

La démarche à laquelle il avait consenti dans un but de paix et de concorde, avait été, au contraire, le signal d’un soulèvement terrible contre lui. On ne l’avait pas vu paraître dans le temple, que quelques juifs d’Asie, l’ayant reconnu, ameutèrent le peuple en criant : Hommes Israélites, aidez-nous ! Voici cet homme qui partout enseigne tout le monde contre le peuple, contre la loi et contre ce lieu ! Et toute la ville fut émue, et le peuple y accourut, et ayant saisi Paul, ils le traînèrent hors du temple, fermèrent les portes, et allaient le massacrer lorsque le bruit du tumulte parvint aux oreilles du tribun commandant la garnison romaine de la ville, qui accourut avec sa troupe et ne parvint qu’à grand’peine à le délivrer de la fureur de ses ennemis. Protégé et porté par les soldats, Paul était arrivé ainsi jusqu’aux portes de la citadelle. Il avait parlé à la multitude, avait cherché en même temps à la calmer et à lui montrer la voie du salut en lui racontant l’histoire si frappante de sa conversion et des révélations que le Seigneur lui avait accordées. Mais quand il en était venu à déclarer comment le Seigneur lui-même lui avait dit : Va, car je t’envoie au loin vers les gentils ; les cris et les menaces avaient recommencé de plus belle : A mort ! A mort ! ôte de la terre un tel homme, car il n’est pas convenable qu’il vive ! La fureur était à son comble.

Le tribun commanda alors de faire entrer le prisonnier dans la citadelle. Il ne comprenait rien à cette affaire ; en soldat brutal et borné, il eut l’idée, pour l’éclaircir, de faire mettre à la question celui qui était la cause de tout le trouble. On se saisit de Paul et on l’avait déjà étiré sur le poteau pour recevoir les coups de fouet, quand il déclara au centurion qui présidait à la torture qu’il était citoyen romain. L’effet de ce mot était toujours très grand. Les exécuteurs s’écartèrent ; le centurion alla en référer au tribun ; le tribun fut très surpris. Paul avait la mine d’un pauvre juif : — Est-il vrai que tu sois citoyen romain ? lui demanda Claudius. — Oui. — Mais moi, j’ai dépensé une somme considérable pour avoir ce titre. — Et moi, je l’ai par naissance, répondit Paul. — Claudius commença à craindre. Les attentats contre les citoyens romains étaient poursuivis d’une façon fort sévère. Le seul fait d’avoir attaché Paul au poteau en vue de la flagellation était un délit. Une violence qui fût restée ignorée s’il se fût agi d’un homme obscur, pouvait maintenant arriver à de fâcheux éclats. Enfin, le tribun eut l’idée de convoquer le lendemain le haut sacerdoce, et tout le conseil des juifs, afin de savoir quel grief on articulait contre Paul, et il le conduisit lui-même devant eux.

Voilà comment l’apôtre se trouve appelé à comparaître à son tour devant ce même sanhédrin dont il avait fait partie précédemment, et où il avait assisté entre autres à cette fameuse séance qui précéda la mort d’Etienne. Je vous laisse à penser quels sentiments ce souvenir dut lui inspirer dans ce moment.

L’assemblée sait tout ce qui s’est passé ; plusieurs de ses membres même, probablement, ont pris part aux scènes de la veille. Elle connaît Paul surtout de longue date. Depuis des années, elle entend parler de lui, de ses travaux, de son zèle pour la cause de l’Évangile. Elle sait ce qu’il a été, elle sait ce qu’il est devenu. Elle voit en lui non seulement le premier des apôtres de la nouvelle secte, mais encore le plus éclatant des renégats du pharisaïsme. — Paul, de son côté, connaît aussi l’assemblée ; il en connaît les passions pour les avoir lui-même jadis partagées. Il sait quelle haine implacable peut nourrir le cœur d’un pharisien fanatique. Il voit là des figures dans lesquelles, mieux que personne, il peut lire la rage froide et aveugle qu’elles respirent contre lui. Il sait ce qu’il peut attendre d’hommes, comme cet Ananias, par exemple, sadducéen incrédule, homme tout adonné à ses passions, avare, cruel, ambitieux, digne successeur des Anne et des Caïphe, plus passionné seulement et moins excusable qu’eux. Il se mesure en un mot, et pour la première fois, avec ses plus mortels ennemis. Après tant d’épreuves de tout genre, par lesquelles il a dû passer durant sa vie, celle-ci n’a-t-elle pas quelque chose de particulièrement solennel ? Comment va-t-il s’y comporter ?

Remarquez d’abord le calme et la sérénité, qui éclatent dans toute sa personne. Il promène sur l’assemblée un regard tranquille et assuré. Il domine naturellement tout ce conseil de pontifes et de sacrificateurs par la seule dignité et la noble fermeté de son attitude. Son cœur n’est point troublé, il ne craint point. Et ce calme, cette force morale, qui le font paraître si grand dans un tel moment, où les puise-t-il ? Il nous le dit lui-même dans ces mots par lesquels il commence son discours : Hommes, frères, je me suis toujours conduit en toute bonne conscience devant Dieu jusqu’à ce jour !

Noble parole ! Heureux qui peut en toute bonne conscience s’exprimer ainsi ! Nous savons, en effet, que dans la bouche de saint Paul, ce n’est pas là une justification banale. C’est le mot qui explique toute sa vie. On ne peut le lui entendre prononcer sans jeter avec lui un regard rétrospectif sur tout son passé. C’est tout un discours que ce seul mot, et quel discours ! — Je me suis toujours conduit en toute bonne conscience devant Dieu ! Dès ma plus tendre enfance pharisien, fils de pharisien, j’ai été instruit dans la connaissance de la loi, et élevé dans la pratique de la loi. Nourri à Jérusalem aux pieds de Gamaliel, dans l’école même des pharisiens, je m’y suis distingué par une conduite sans reproche, avançant dans le judaïsme plus que plusieurs de mon âge, dans ma nation, étant le plus ardent zélateur des traditions de mes pères. Je me suis toujours conduit, en toute bonne conscience devant Dieu, jusqu’à ce point que quand je croyais plaire à Dieu en marchant sur vos traces, vous savez quelle a été alors ma conduite et comment je persécutais à outrance l’Eglise de Dieu et la ravageais. Mais quand ensuite il a plu à Dieu, qui m’avait choisi dés le ventre de ma mère, et qui m’a appelé par sa grâce, de révéler son Fils en moi, je n’ai point pris conseil de la chair ni du sang ; je n’ai écouté aucune considération temporelle ou personnelle, je n’ai écouté que ma conscience, je lui ai dit : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? et n’ai eu à partir de ce moment qu’une seule pensée, qu’une seule volonté : obéir en toute bonne conscience à sa sainte volonté. Si au lieu de persécuter l’Église de Jésus-Christ, j’ai commencé depuis lors à la servir, si au lieu de ramener captifs les disciples de Damas, je n’ai moi-même échappé qu’à grand’peine à la persécution des juifs dans cette ville, si je suis parti ne faisant cas de rien, si j’ai dit en moi-même : Malheur à moi si je n’évangélise ! Si pendant plus de vingt années j’ai parcouru sans relâche, en tout sens, toutes les provinces de l’empire romain, avertissant et pressant les âmes nuit et jour avec larmes et les conjurant de se convertir ; si je ne me suis épargné en rien, prêchant en temps et hors de temps, m’exposant à toutes les fatigues et à toutes les privations ; si j’ai été en prison souvent, en danger de mort plusieurs fois ; si j’ai reçu des juifs cinq fois quarante coups moins un, si j’ai été battu de verges trois fois, lapidé une fois, si j’ai fait naufrage trois fois, si j’ai passé un jour et une nuit dans la profonde mer ; si j’ai été en voyage souvent ; en péril des fleuves, en péril des brigands, en péril de ma nation, en péril des gentils, en péril dans les villes, en péril dans les déserts, en péril des faux frères, en peine et en travail, en veilles souvent, en faim et en soif, en jeûnes souvent, dans le froid et dans la nudité ; si je suis venu à Jérusalem, malgré tous les avis qui tendaient à m’en détourner, si j’ai accompagné dans le temple les quatre hommes qui venaient y accomplir les cérémonies de la purification de leur vœu ; si je suis ici devant vous, dans le Sanhédrin, prêt à rendre témoignage de ma foi, comme je suis prêt à en rendre témoignage à Rome devant César, si le Seigneur m’y appelle ; ce n’est par aucun motif d’intérêt, de passion, de lâcheté, d’ambition, ce n’est que par les motifs les plus sacrés de devoir et de fidélité : Je me suis toujours conduit en toute bonne conscience devant Dieu jusqu’à ce jour !

Chose singulièrement remarquable : l’homme qui a le plus glorifié la grâce souveraine de Dieu dans ses discours et dans ses écrits, l’homme qui a le plus attribué à la grâce dans sa vie, l’homme qui a fait cette admirable confession : Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis ; et si j’ai travaillé, ce n’est point moi toutefois, mais la grâce de Dieu en moi ; est aussi celui qui a le plus constamment et le plus hautement pratiqué dans sa vie la fidélité à la conscience, celui qui a pu dire avec le plus de vérité en résumant sa vie tout entière, avant comme après, après comme avant sa conversion : Mes frères, je me suis toujours conduit en toute bonne conscience devant Dieu jusqu’à ce jour ! C’est qu’il y a une harmonie bien plus étroite qu’on ne le pense d’ordinaire entre l’œuvre de la conscience et celle de la grâce. En un sens tout appartient à la conscience dans la vie chrétienne, et dans un autre tout appartient à la grâce, parce que au fond, la voix de la conscience est déjà celle de la grâce, comme la voix de la grâce ne se fait surtout reconnaître qu’à la force nouvelle qu’elle prête à celle de la conscience. Ce sont deux témoins du même Dieu dans l’âme humaine, qui ne peuvent pas, par cela seul, ne pas se rendre finalement et nécessairement témoignage l’un à l’autre.

Chacun, dès que la vie morale commence à s’éveiller en lui, commence à entendre ces premiers appels, lointains d’abord et incertains, qui lui apprennent à discerner un bien et un mal, une voie du devoir et de l’ordre, et une voie du caprice et de la passion. Avec les lumières de l’intelligence et les affections du cœur, ce discernement intérieur devient plus précis et plus péremptoire. Mais à mesure aussi, la volonté est plus fortement pressée de prendre parti et de se décider ; à mesure les motifs qui la sollicitent de part et d’autre prennent plus de force. Malheur alors à celui qui, au lieu d’ouvrir les yeux, et de regarder, de prêter l’oreille et d’écouter, se détourne et commence à marcher en sens contraire du chemin que lui trace le conseiller intérieur ! Il a peu de lumière sans doute encore ; néanmoins je vous dis qu’on lui ôtera même ce qu’il a. Il se condamne lui-même à marcher de ténèbres en ténèbres. Et de la même manière exactement qu’il a résisté aux premières sollicitations qui le portaient au bien dans les petites choses, il en viendra à résister aux appels les plus solennels qui à côte de lui, en contraignent d’autres pour ainsi dire à donner leur cœur à Dieu en Jésus-Christ pour avoir la vie éternelle.

Celui, au contraire, qui dès le principe, même dans l’ignorance, même dans l’erreur, même dans l’égarement, s’est montré fidèle à ce qu’il avait reçu, a combattu bravement avec lui-même, pour marcher toujours conformément à la conviction où il était ; celui-là tôt ou tard a vu la lumière du dehors répondre à la lumière du dedans, la lumière du dedans à celle du dehors, et son sentier, pour parler avec le sage, s’éclairer de plus en plus, comme l’aurore, jusqu’à ce que le jour soit arrivé en sa perfection.

Ne nous opposez pas des exemples ! Ne nous parlez pas de ces prétendues conversions par lesquelles quelques-uns prétendent démontrer que la grâce d’En Haut n’a jamais plus de prise que là où la voix de la conscience a été le plus complètement étouffée ! Je ne nie pas qu’une conscience endormie, et même volontairement endormie, ne puisse être quelquefois réveillée. Il n’y a pas de maladie incurable dont on ne cite quelques cas de guérison. Mais je dis que si l’on pouvait connaître à fond les exemples les plus fameux de conversions extraordinaires, on trouverait que presque toujours — non pas presque, mais toujours, — ce sont des exceptions qui confirment la règle, bien loin de l’ébranler. Eh ! quel exemple plus fameux en peut-on citer, que celui de saint Paul, ce blasphémateur, cet oppresseur, ce persécuteur, devenu du jour au lendemain le premier des apôtres ? Et quel exemple a jamais mieux prouvé que la grâce la plus éclatante répond à la meilleure conscience ?

Il faut bien qu’il en soit ainsi après tout. La grâce ; qu’est-ce donc ?… Un caprice ? Un hasard ? Une chance aveugle qu’il faut fuir pour la rencontrer ? Non point ! mes frères. La grâce, c’est la Toute-Puissance du Dieu saint, mise par sa Sagesse au service de sa Bonté, pour éclairer et relever à salut un pauvre pécheur qui le cherche en tâtonnant dans ses ténèbres et selon sa faiblesse. Non ! rien n’est livré au hasard et au caprice dans l’œuvre de la grâce. Rien n’est adorablement sage, saint et juste, comme ce que l’Écriture appelle la dispensation de la grâce.

Au reste, nous rendons tous involontairement témoignage à cette loi. Un homme ne vaut à nos yeux, non pas que ce que valent ses lumières ou ses doctrines, car il nous faudrait alors souvent estimer bien haut de bien grands scélérats. Mais un homme ne vaut que ce que vaut sa conscience. Un chrétien, fût-il le plus irréprochable dans sa doctrine, le plus orthodoxe, s’il est inconséquent et infidèle à sa conscience, nous paraîtra toujours au-dessous d’un chrétien peu éclairé quant à la vérité, mais consciencieux et fidèle… que dis-je ? au-dessous de ces païens dont Paul nous dit que faisant les choses qui sont de la loi, quoique n’ayant point la loi, ils sont loi à eux-mêmes et montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leur cœur, leur conscience leur rendant témoignage. Ce qui élève si haut Jean Baptiste au-dessus d’Hérode, Etienne au-dessus du Sanhédrin, Jean Hüss au-dessus du concile de Constance, saint Paul au-dessus du conseil des juifs, n’est-ce pas avant tout le témoignage de leur conscience ?… Et pour tout dire, n’est-ce pas le témoignage unique d’une conscience absolument sans reproche, qui fait au Saint et au Juste cette place unique, au-dessus de tout ici-bas, où nous le contemplons et l’adorons ? Je n’ai pas craint d’insister un peu sur ces considérations, pour que vous puissiez juger par vous-mêmes de l’intelligence ou de la sincérité de certaines attaques contre la doctrine évangélique, qu’on accuse aujourd’hui d’ébranler et de renverser le sentiment de l’obligation morale. Revenons à notre récit.

Je me suis toujours conduit avec une bonne conscience devant Dieu jusqu’à ce jour. — Quel contraste entre cette noble parole de l’apôtre et l’effet qu’elle produit sur Ananias, le souverain sacrificateur ! — Nous avons admiré la dignité et la force morale de celui que sa conscience approuve ; admirez maintenant la vile lâcheté de celui qui se sent réprouvé par elle.

A peine saint Paul eut-il dit ces mots, que le souverain sacrificateur, l’homme le plus grave de l’assemblée, soit qu’il se sentît froissé de ce que l’apôtre n’employait pas une expression plus respectueuse que celle-ci : Mes frères ! soit plutôt qu’il vît un reproche indirect dans l’assurance calme et digne avec laquelle il parlait de sa bonne conscience ; le souverain sacrificateur, dis-je, Ananias, commanda à ceux qui étaient près de Paul de le frapper sur le visage.

A cet ordre aussitôt exécuté, l’indignation de l’apôtre s’enflamme : Dieu te frappera, s’écrie-t-il, paroi blanchie, puisque étant assis pour me juger selon la loi, tu commandes en violant la loi que je sois frappé ! Que devons-nous penser de ce mouvement de l’apôtre ? — Est-ce un mouvement de colère dénotant un homme incapable de supporter une insulte ?

Non ! La vie entière de saint Paul proteste contre une semblable explication. Comment aurait-il supporté pendant vingt ans un ministère comme le sien, s’il n’avait pu supporter une injure, celui qui a dépeint en ces termes les honneurs que ce ministère lui valait en tout lieu : Nous sommes errants çà et là, nous sommes souffletés, on nous calomnie, on nous persécute ; nous sommes traités comme les balayures du monde et comme le rebut de tous jusqu’à maintenant, et qui ajoute quelque part plus loin : Je me glorifie très volontiers dans les infirmités, et je prends mon plaisir dans les injures, dans les persécutions et dans les angoisses pour Christ ? Rappelez-vous seulement, comme exemple de son oubli des injures, sa conduite vis-à-vis du peuple d’Israël. Y a-t-il jamais eu un homme plus accablé d’outrages et de mauvais traitements par toute une classe de personnes, que ne l’a été saint Paul par les juifs pendant les vingt et quelques années qu’a duré son ministère jusqu’à sa mort ? Et pourtant s’est-il jamais lassé, même au dernier moment, de commencer toujours par leur porter l’Évangile à eux les premiers, partout où il arrivait ? et n’est-ce pas lui qui, dans son épître aux Romains, s’écrie avec l’accent d’une si tendre et si sincère charité : Je dis la vérité en Christ, je ne mens point, ma conscience me rendant témoignage par le Saint-Esprit, que j’ai un continuel tourment dans mon cœur, car je souhaiterais d’être fait anathème moi-même pour mes frères, qui sont mes parents selon la chair ?

D’ailleurs, remarquez-le, il n’y a aucun sentiment personnel exprimé dans la réponse si véhémente de l’apôtre. Ce qui l’indigne, ce n’est pas qu’on le maltraite. Mais c’est que pour le maltraiter, un ministre du Seigneur, portant le costume, exerçant les fonctions de sacrificateur, viole si outrageusement la loi qu’il a mission de faire respecter. Non seulement, en ordonnant que Paul soit frappé, Ananias n’a aucun souci de la gloire de Dieu, et ne sert qu’une brutale passion ; mais en cédant à son orgueil et à sa haine, il compromet volontairement la gloire de Dieu. Que diront les témoins d’une pareille scène, ces étrangers, ces Romains, ce tribun qui l’entourent ? Quoi ! parce que un homme seul, sans défenseur, injustement accusé devant une assemblée prévenue contre lui, commence par protester de sa bonne conscience, ordonner qu’il soit souffleté par ceux qui sont le plus près de lui !… Tant de fiel entre-t-il dans l’âme d’un sacrificateur, d’un prêtre du Dieu vivant ? Non ! ce n’est là qu’un hypocrite qu’il faut démasquer, un de ces hommes pleins d’orgueil et de rapine sous des dehors respectables, et qui ont si souvent provoqué les anathèmes et les malédictions du Maître doux et humble de cœur lui-même : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Malheur à toi, paroi blanchie ! Dieu te frappera puisque étant assis pour me juger selon la loi, tu commandes, en violant la loi, que je sois frappé !

J’ajoute à cela que, quand on connaît la suite de l’histoire, quand on apprend par l’historien Josèphe, que ce même Ananias périt misérablement pendant le siège de Jérusalem, massacré dans les rues de la ville par les factions ameutées ; on se demande presque si Paul parlait de lui-même dans cette menace si solennelle et si prophétique qu’il lui adresse ; et si ce ne serait pas le cas de se rappeler la promesse de Jésus à ses disciples : Quand ils vous méfieront, pour vous livrer, tout ce qui vous sera donné en ce moment-là, dites-le, car ce n’est pas vous qui parlerez, mais le Saint-Esprit.

Quoi qu’il en soit, mes frères, il y a une colère pleine de fiel, qui est un mélange d’orgueil et de haine, qui pousse à la violence et à la vengeance. Il va sans dire que cette colère-là, qui est malheureusement la plus commune de beaucoup, est un sentiment détestable, que tout condamne. C’est d’elle que Jésus a dit : Je vous dis en vérité que quiconque se met en colère contre son frère sera punissable par le jugement, et celui qui dira à son frère Raca, sera punissable par le Conseil, et celui qui lui dira fou sera punissable par la Géhenne du feu.

Mais il y a aussi une sainte colère, une noble indignation, qui, loin d’avoir rien de commun avec la première, part au contraire d’un principe diamétralement opposé, et marque une âme aussi jalouse de la gloire de Dieu que désintéressée quant à elle. Telle fut la colère de Moïse, lorsqu’en descendant du Sinaï, il vit le veau d’or et les danses du peuple. Il est écrit que sa colère s’embrasa à ce spectacle, qu’il jeta les tables de la loi qu’il tenait en sa main et les brisa sur le rocher. Telle fut la colère de Jésus, lorsqu’il vit les marchands et les changeurs établis dans le temple et qu’il les chassa avec un fouet de cordes. Les disciples se souvinrent à cette occasion qu’il était écrit de lui : Le zèle de ta maison m’a dévoré ! Telle est aussi celle de saint Paul lorsqu’il répond à l’insulte du souverain sacrificateur en démasquant son hypocrisie et, en lui dénonçant les châtiments de Dieu. Saint Paul ne serait pas saint Paul, si nous ne trouvions pas dans son âme cette chaleur désintéressée qui ne peut se contenir devant l’hypocrisie et la lâcheté, surtout quand la gloire de son maître est en question.

Mais à quoi nous reconnaissons encore mieux cette noble nature, cette âme élevée si haut par une si bonne conscience unie à une si abondante mesure de la grâce ; un trait que j’admire plus encore assurément que la chaleur de son indignation, c’est l’humble rétractation qu’il en fait, dès qu’on lui rappelle qu’il viole à son insu un précepte et un principe de la loi de Dieu.

Quand Paul eut prononcé sa menace prophétique contre Ananias, ceux qui étaient présents lui dirent : injuries-tu le souverain sacrificateur de Dieu ? Et Paul dit : Mes frères, je ne savais pas qu’il fût souverain sacrificateur, car il est écrit : Tu ne médiras point du prince de ton peuple !

On se demande au premier abord comment Paul ne savait pas qu’il fut souverain sacrificateur. Quelques-uns ont pensé résoudre la difficulté en donnant un sens ironique à la réponse de l’apôtre, comme s’il affectait de refuser à Ananias un titre dont il venait de se montrer si indigne. Il nous semble infiniment plus vraisemblable, moralement et historiquement, de prendre cette parole dans son sens naturel. Ananias avait été souverain sacrificateur sous le prédécesseur du proconsul Félix. Impliqué dans une grave accusation, il avait dû se rendre a Rome pour y justifier sa conduite et n’avait dû son acquittement dans cette occasion qu’à la protection du roi Agrippa. De retour en Judée, selon les uns il avait repris la dignité de grand prêtre, selon les autres il y eut une vacance durant laquelle il en remplit les fonctions, Paul, étranger à Jérusalem où il venait à peine d’arriver, pouvait fort bien ignorer ces circonstances et ne pas être au fait exactement du caractère officiel d’Ananias quand il s’était adressé à lui. Mais du moment où on le lui signale comme le chef reconnu de la nation, il le respecte comme tel et rétracte devant le prince, la parole sévère qu’il avait prononcée contre l’homme.

Il est impossible, remarquons-le en passant, d’accuser plus nettement la distinction que Paul lui-même a sous-entendue lorsqu’il a dit : Que toute personne soit soumise aux puissances établies ! — Oui que toute personne soit soumise à la puissance établie de Dieu ! Qu’il la respecte sincèrement et la fasse respecter, même lorsque cette puissance serait entre les mains d’un homme indigne, d’un hypocrite, d’un Ananias !

Mais si ce devoir est quelquefois difficile à concilier avec les exigences de la pratique, comment ne pas admirer ici la droiture, l’humilité, la douceur et la fidélité avec lesquelles Paul s’y soumet dans cette circonstance ? Ananias vient de l’outrager avec la plus grossière injustice. Lui-même, il vient de se prononcer en protestant hautement contre cette criante iniquité. Ce sont des ennemis qui le reprennent, et cela nullement, il va trop sans dire, par intérêt pour lui ; mais uniquement par malveillance et pour l’accabler…. N’importent tant de circonstances propres à mettre sa fidélité à l’épreuve de toutes ses susceptibilités surprises et provoquées ensemble ! Il ne maintiendra point son dire. Il se rendra, contre lui-même, en faveur d’Ananias, à la voix méchante de ses ennemis, comme il le ferait à celle de son meilleur ami. Dieu a parlé, cela lui suffit ! Je ne savais pas qu’il fût souverain sacrificateur, car il est écrit : Tu ne médiras pas du prince de ton peuple ! — Voilà bien encore, n’est-ce pas ? et jusqu’au bout, l’homme qui se conduit en toute bonne conscience devant Dieu.

Je termine ici ces méditations sur ce qu’on pourrait appeler la crise du ministère de saint Paul. Mon but a été de faire ressortir à vos yeux sa grande et noble figure, en vous la montrant dans ce moment décisif de sa vie, tour à tour en face de ses amis, à Milet, et en face de ses ennemis, à Jérusalem.

La suite des événements vous est connue. Sur la fin de son discours, Paul, profitant habilement de la sourde division qu’il savait régner entre ses adversaires, les mit aux prises les uns avec les autres. Sachant qu’une partie d’entre eux étaient des sadducéens, et l’autre des pharisiens, il s’écria dans le conseil : Hommes frères, je suis pharisien, fils de pharisien. Je suis tiré en cause pour l’espérance et pour la résurrection des morts. Dés qu’il eut prononcé ces paroles, rigoureusement vraies, remarquez-le, il s’éleva une dissension entre les pharisiens et les sadducéens, et l’assemblée fut divisée ; car les sadducéens disent qu’il n’y a point de résurrection, ni d’ange, ni d’esprit, mais les pharisiens soutiennent l’un et l’autre. Et il se fit un grand cri. Alors les scribes du parti des pharisiens se levèrent et contestèrent, disant : Nous ne trouvons aucun mal en cet homme. Témoignage précieux à recueillir de la bouche qui le profère, et qui rappelle celui rendu par Pilate lui-même à Jésus-Christ. Le Maître et le disciple, si distants qu’ils soient l’un de l’autre, se ressemblent au moins en ceci qu’ils ont été l’un et l’autre, de l’aveu même de leurs juges, injustement condamnés.

La dispute s’échauffant, le tribun craignant que Paul ne fût mis en pièces, pour la seconde fois le mit à l’abri de la fureur de ses ennemis en le retirant dans la citadelle. Le lendemain, ayant appris qu’un complot avait été tramé par les juifs pour mettre à mort son prisonnier, il le fit conduire sous bonne escorte à Césarée, la résidence du proconsul, avec une lettre à celui-ci trahissant son embarras et expliquant tant bien que mal le motif de son arrestation et de sa captivité.

Félix, le proconsul, homme cupide et avant tout avide d’argent, retint Paul prisonnier pendant deux ans, dans l’espoir d’obtenir une bonne rançon d’un homme de cette importance.

Paul était encore détenu à Césarée quand Félix fut rappelé. Il le laissa aux mains de son successeur Festus, qui, après avoir entendu l’apôtre et constaté une fois de plus son innocence, le retint néanmoins parce qu’il en avait appelé au jugement de César. Il devait dès lors l’envoyer à Rome, ce qui fut fait, et Paul voyait ainsi sa captivité se resserrer de jour en jour davantage, en même temps que les chances de délivrance allaient s’affaiblissant.

Le livre des Actes se termine au moment de l’arrivée de Paul dans la capitale du monde, et nous n’avons plus pour nous guider dans les derniers incidents de son histoire que les quelques détails renfermés dans deux de ses épîtres, et une tradition sur bien des points sujette à caution. Le plus vraisemblable est qu’après deux ou trois ans de séjour à Rome, Paul y périt martyr vers l’an 64, sous la persécution de Néron. Il y aurait sur cette fin obscure et mélancolique du grand apôtre, bien des réflexions à faire. Il y en a une qui se présente d’abord tout naturellement à l’esprit : Pourquoi ces cinq années d’inaction forcée imposées à la fin de sa vie à un ouvrier de cette trempe ? Sans doute ce ne furent pas des années perdues. Tout captif qu’il était, Paul rendit témoignage à Césarée et à Rome, comme précédemment à Jérusalem, à Éphèse, à Corinthe. Il prêcha, il évangélisa ; surtout, le souci qu’il avait conserve des Églises lui inspira la plupart de ces admirables épîtres par lesquelles son ministère, après s’être étendu dans l’espace, s’étendit bien davantage, si l’on peut ainsi dire, dans le temps. Mais au-dessus de cela, n’y voyez-vous pas une sage et sainte dispensation de Dieu qui voulut lui ménager l’occasion et le temps de se recueillir devant la mort ? Il y a deux grandes périodes de recueillement dans la vie apostolique de celui qui a pu dire qu’en bien peu de temps il avait travaillé plus que tous ses compagnons d’œuvre ensemble : trois années pour commencer, entre le jour de sa conversion et le début de ses premiers travaux ; cinq années pour finir, entre le moment de son arrestation et le jour de sa mort. L’activité extérieure est une bonne chose, tant que Dieu en ouvre le champ devant nos pas. Mais quand il nous arrête, ne nous plaignons pas. Le recueillement, la vie intérieure, sont aussi des choses nécessaires pour la maturité d’une âme et son entier développement en vue de l’Éternité.

Mais il est une autre réflexion plus importante encore et d’une importance plus actuelle, que nous présente le tragique dénouement de la vie et du ministère de saint Paul. Je me borne à vous la présenter sans développement, vous invitant à la méditer sérieusement vous-mêmes dans le secret et la sincérité de vos consciences.

Saint Paul a dit quelque part dans sa première épître aux Corinthiens : Si Christ n’est point ressuscité, votre foi est vaine…. et si nous n’avons d’espérance en Christ que pour cette vie seulement, nous sommes les plus misérables de tous les hommes. Connaissez-vous une vie, connaissez-vous une fin plus propres à confirmer l’évidence de cette maxime que celles de saint Paul lui-même ? Quelle récompense a-t-il eu sur la terre de tant de travaux, de tant de fatigues, de tant de dévouement, de tant de sacrifices de toute espèce ?… Cinq années de captivité, d’isolement, de déceptions, couronnées par le dernier supplice ! Ah ! si Christ n’était pas ressuscité, si sa foi avait été vaine, ne faudrait-il pas déclarer un tel homme le plus malheureux, le plus déçu de tous les hommes ? Et si sa foi avait été seulement imaginaire, si elle n’avait été fondée, comme quelques-uns le veulent, que sur une illusion, si elle n’avait pas reposé au contraire sur une certitude inébranlable, ne pensez-vous pas qu’il aurait eu au moins, comme un pressentiment tragique de l’inexprimable déception qui l’attendait au terme d’une vie pareillement sacrifiée ? Ne pensez-vous pas que nous trouverions au moins la trace de ses doutes et de ses défaillances, dans ces épanchements épistolaires si sincères et si spontanés, qui nous montrent le fond de son âme dans le moment même où il savourait goutte à goutte le calice de son martyr ? Si, au lieu de cela, nous ne pouvons surprendre en lui qu’une confiance toujours plus ferme et une espérance toujours plus vive : — Pour moi vivre c’est Christ et la mort m’est un gain. Mon désir tend à déloger pour être avec Christ, ce qui m’est de beaucoup le meilleur ! — Si la perspective de plus en plus nette de son prochain départ nous montre toujours en lui l’homme le plus patient dans l’affliction, le plus joyeux dans l’espérance, n’en faut-il pas conclure que cet Évangile qu’il avait prêché et dont il avait vécu, l’Evangile de la réconciliation avec Dieu par Jésus-Christ mort pour nous offenses, et de la vie éternelle mise en évidence par Jésus-Christ ressuscité pour notre justification, est bien, comme le disait en mourant un de ses plus fidèles imitateurs, vrai ! vrai ! vrai ! trois fois vrai !

Je ne vous souhaite pas ses épreuves pour fournir une nouvelle démonstration de cette évidence qu’il lui a été donné déporter si haut. Mais je vous souhaite pour vous-mêmes l’expérience bénie qui a fait sa force triomphante dans l’épreuve et devant la mort. Ce ne sont pas seulement ses discours et ses épîtres qui le disent ; c’est bien plus encore le saisissant tableau de sa vie et de sa mort : — L’Évangile que Paul a prêché est le seul Évangile, et il n’y en a point d’autre !

Ainsi soit-il !

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